‹ Les perce-neige: nouvelles du nordChapitre 2 sur 13 · SARN[BR FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS · texte numérisé non relu

SARN[BR FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

RUSSIE

RUSSIE

LE

PAR POUSCHKIN

Vers l'année 1811, vers celle époque à jamais mémorable pour ta Russie, vivait, dans son domaine de Nenaradof , l'honnête Gabrilowitch. Il était cité pour ses habitudes hospitalières et son caractère obligeant. A tout instant , ses voisins venaient chez lui dîner et faire avec sa femme Petrowna la partie de boston , à cinq kopecks la fiche. Quelques-uns y venaient aussi attirés surtout par le désir de voir la fille de ces braves gens , la blanche et belle Marie Gabrielle , qui avait alors dix-sept ans. On savait qu'elle serait riche, et plus d'un des visiteurs de la maison aspirait à gagner ses bonnes grâces pour lui ou pour son fils.

Marie Gabrielle avait lu une quantité de romans

français, et par suite de ces lectures s'était déjà mis un amour en têle. L'objet de son aiTection était un pauvre enseigne en congé alors dans son village. Il va sans dire que le jeune homme brûlait pour elle d*une flamme ardente, et que les parents de Gabrielle, ayant vu naître cette inclination réciproque , avaient formellement défendu à leur fille de penser à ce téméraire prétendant , et le recevaient plus mal qu'un assesseur révoqué de ses fonctions.

Nos amoureux cependant correspondaient ensemble et se voyaient en secret à l'ombre des bois de sapin ou de la vieille chapelle. Là , ils se juraient Tun à l'autre un amour éternel, accusaient le sort d'une injuste rigueur et formaient divers projets. En s'occupant constamment de la même pensée dans leurs lettres, comme dans leurs entretiens, ils en vinrent naturellement à cette conclusion, que puisqu'ils ne pouvaient vivre l'un sans l'autre, si la volonté d'une famille cruelle s'opposait à leur bonheur, ils devaient accomplir leur destin en dépit de cette impitoyable volonté. Ce fut le jeune homme qui le premier fit ce beau raisonnement, et Marie-Gabrielle l'accueillit avec son imagination romanesque.

L'hiver mit fin à leurs entrevues, mais leur correspondance n'en devint que plus animée. Dans chacune de ses lettres, Vladimir Mcolewitch conjurait sa bienaimée de s'abandonner à lui, de se marier avec lui secrètement. «Nous disparaîtrons, disait-il, pendant

quelque temps, puis un jour nous irons nous jeter aux pieds de tes parents, qui, touchés de notre héroïque constance et de tout ce que nous avons souffert, s'écrieront: c( Enfants, venez dans nos bras. »

Longtemps Marie hésita à se rendre à cette prière ; plusieurs projets de fuite furent successivcmenl discutés et rejetés. Enfin Vladimir lui proposa un nouveau plan qu'elle adopta. Il fut convenu qu'à certain jour elle ne paraîtrait pas au souper et se retirerait dans sa chambre sous prétexte qu'elle souffrait d'un violent mal de tète. Sa femme de chambre était dans sa confidence. Toutes deux devaient sortir du jardin par une porte de derrière ; à cette porte elles trouveraient des traîneaux qui les conduiraient à cinq verstes de distance (environ une lieue et demie), à Téglise de Jadrino, où Vladimir les attendrait.

La veille du jour fixé pour ce décisif événement, Marie, ne pouvant dormir, prépara les vêtements, le linge qu'elle voulait emporter : puis écrivit une longue lettre à une jeune fille de ses amies et une autre à ses parents. Dans cette lettre, elle employait pour leur faire ses adieux les termes les plus touchants ; elle leur disait qu'elle n'avait pu résister à la force invincible de son amour, mais qu'elle considérerait comme le plus heureux moment de sa vie celui où elle pourrait venir tomber à leurs pieds. Elle cacheta ces deux lettres avec un cachet de Tula, représentant deux cœurs enflammés au milieu d*une devise sentimentale, et il

était presque jour lorsqu'elle se jeta sur son lit et s'assoupit. Mais à tout instant elle se réveillait agitée par d'affreuses visions. Tantôt il lui semblait qu'au moment même où elle montait en traîneau pour se rendre à l'église, son père l'arrêtait avec un regard furieux, la roulait sur la neige, puis la précipitait dans un abîme ténébreux et sans fond. Tantôt elle voyait Vladimir étendu sur le sol, pâle, ensanglanté. Prêt à mourir, il la conjurait d'une voix déchirante de hâter leur mariage. D'autres images hideuses, extravagantes, succédèrent à celles-ci.

Enfin, elle se leva plus blanche que de coutume et avec un réel mal de tête. Son père et sa m^e remarquèrent bien vite sa souffrance. A chaque minute Us lui disaient: « Gomment es-tu, Marie? as-tu encore mal ?» Et l'accent avec lequel ils lui répétaient cette question et leur tendre sollicitude lui brisaient le cœur. Elle s'efforça de se calmer, de paraître gaie, mais sans pouvoir y réussir. Le soir, elle se sentit accablée à l'idée que c'était là le dernier soir qu'elle dût passer dans sa famille. Intérieurement elle disait adieu à toutes les personnes qu'elle avait connues, à tous les objets qui l'environnaient. Quand vint l'heure du souper, comme son cœur battait! D'une voix tremblante, elle dit qu'elle ne pouvait rien manger et se leva pour prendre congé de son père et de sa mère. Ils l'embrassèrent, selon leur coutume, et lui donnèrent leur bénédiction. Elle était prête à sangloter.

En rentrant dans sa chambre, elle se jeta sur un fauteuil et fondit en larmes. Sa femme de chambre la conjurait de se consoler et de tourner son esprit vers des pensées plus riantes. Tout était prêt. Dans une demi-heure Marie devait quitter à jamais son foyer natal, sa chambre, sa paisible vie déjeune fille.

Au dehors la neige flottait en tourbillon, le vent ébranlait et faisait craquer les fenêtres. Tout semblait se réunir pour donner à Marie un présage sinistre. Cependant les habitants de la maison s'étaient endormis. La jeune fille s'enveloppa de son châle, mit sur sa tête une épaisse capote, et, prenant à la main sa cassette, franchit le seuil de sa porte. La femme de chambre la suivait avec deux valises. Elles descendirent dans le jardin et purent à peine le traverser. L'orage ne s'était point apaisé, et le vent soufflait contre elles, comme pour s'opposer à cette coupable évasion. Le traîneau les attendait sur le chemin. Les chevaux, aiguillonnés par le froid, frappaient du pied avec impa^^ience, et le cocher de Vladimir les maîtrisait difficilement. Il aida la jeune fugitive à monter avec sa suivante dans la voiture, à placer à côté d'elles leur léger bagage, prit les rênes, et les. chevaux partirent avec impétuosité. Mais laissons nos voyageurs poursuivre leur route sous la conduite d'un habile cocher, ot retournons à Vladimir.

Tout le jour, il avait été en mouvement. Dès le matin, il s'était rendu chez le prêtre de Jadrino pour

convenir avec lui de la cérémonie, puis il s'était remis en marche pour se procurer des témoins parmi les habitants du voisinage. Le premier auquel il s'adressa était un cornette en retraite, qui accepta avec joie sa proposition. Une telle aventure lui rappelait, disait-iL le temps de sa jeunesse et les afTaires de hussards. Il engagea Vladimir à rester avec lui; promettant de lui trouver à coup sûr deux autres témoins. En effet, après dîner apparurent à la fois le géomètre Schmidt avec ses moustaches et ses éperons, et le fils du capitaine Ispravnik, jeune homme de dix-sept ans, qui venait d'entrer dans les uhlans. Tous deux se rendirent avec empressement à la demande de Vladimir, et de plus jurèrent qu'ils étaient prêts à sacrifier pour lui leur vie. L'heureux amant de Marie les embrassa avec transport et retourna dans sa demeure pour faire ses derniers préparatifs.

La nuit était déjà assez avancée. H donna ses instructions à son cocher et l'envoya avec un traîneau à trois chevaux attendre Marie. Pour lui, il prit un traîneau à un cheval et partit seul pour Jadrino, où la jeune fiUë devait le rejoindre dans deux heures. 11 connaissait parfaitement le chemin et pouvait arriver à l'église en dix minutes.

Mais à peine était-il parti que l'orage commença, et qu'autour de lui s'éleva un tel tourbillon qu'il ne distinguait plus rien. En un instant, toute trace d;^ chemin disparut. L'horiion entier était couvert d'un

nuage jaune, épais, d'où tombaient des amas de flocons de neige, le ciel se confondait avec la^terre. Egaré en pleine campagne, Vladimir s'efforçait en vain de retrouver sa route. Son cheval marchait au hasard, tantôt montant sur des amas de neige, tantôt tombant dans des ravins. A chaque minute, le traîneau semblait sur le point d'être renversé; tout ce que pouvait faire Vladimir était de ne pas dévier de sa direction. Cependant il lui paraissait qu'il était en marche depuis plus d'une demi-heure, et il n'avait pas encore atteint le bois de Jadrino. Il poursuivit son trajet pendant environ dix minutes, et ne vit point de bois. Il était dans des champs sillonnés par de profonds fossés. Le tourbillon était toujours le même, le ciel toujours aussi sombre. Le cheval coftimençait à être fatigué, et la sueur lui ruisselait du corps, quoiqu'il plongeât souvent dans la neige jusqu'au poitrail.

Enfin Vladimir s'aperçut qu'il n'était pas dans la bonne voie. Il s'arrêta, réfléchit, rassembla ses souvenirs, crut qu'il devait se diriger à droite. Son cheval pouvait à peine avancer. Il marchait depuis plus d'une heure. c< Par bonheur, se disait Vladimir, l'église de Jadrino ne doit pas être loin. » Mais il allait, il allait, et les champs n'avaient pas de fin. Partout des monceaux de neige et des ravins. Le traîneau oscillait sans cesse, l'orage était aussi violent, et Vladimir commençait à se sentir très-inquiet.

Enfin une sorte de ligne noire se dessina devant

lui; il accéléra le pas de son cheval et arriva près d'une forêt. « Dieu soit loué! dit-il, je touche à mon but. Je vais retrouver le chemin que je connais et je suis à'Jadrino. » Il s'avança au milieu de la forêt dévastée par l'hiver. Le tourbillon de neige ne pouvait y pénétrer, la route était facile à suivre, le cheval se ranima, et Vladimir se sentit renaître à Tespoir.

Nouvelle illusion ; il allait, il allait, et ne découvrait pas Jadrino. Il était dans un bois immense qu'il n'avait jamais vu. Il aiguillonna son cheval. La pauvre bête prit le trot ; puis bientôt se remit obstinément au pas, malgré les cris et les coups de son infortuné maître.

Au dehors de la forêt-, pas la moindre apparence de Jadrino. Il devait être environ minuit. Vladimir pleura et se résigna à marcher au hasard. La tempête s'apaisa, les nuages se dissipèrent.

Le ciel s'éclaircit, devant lui s'étendait une vaste plaine au milieu de laquelle le pauvre voyageur aperçut un groupe de quatre à cinq maisons.

11 s'approche de la première qui se trouve devant lui, se jette en bas de son traîneau, frappe à la fenêtre. Quelques instants après, un was ist das en bois s'ouvre, et un vieillard y apparaît avec sa barbe grise.

— Que demandes-tu? dit-il.

— Y a-t-il encore loin d'ici à Jadrino?

— D'ici à Jadrino?

~ Oui.

— S'il y a encore loin?

— Oui, oui.

— Environ dix verstes.

A cette réponse, Vladimir se prit la tête à deux mains et souffrit les angoisses d'un criminel qui vient d entendre prononcer sa condamnation.

— D*où ^iens-tu? reprit le vieillard.

Vladimir ne répondit pas ; puis pourtant se ravisa :

— Pourrais-tu, dit-il, me fournir des chevaux pour me conduire à Jadrino?

— Nous n'avons point de chevaux.

— Eh bien, au moins un guide, je lui donnerai ce qu'il voudra*

— Attends, dit le vieillard en fermant sa fenêtre, je vais t'envoyer mon fils.

Quelques minutes s'écoulèrent. Vladimir, impalieiité, se remit à frapper aux vitres. Le vieillard reparut :

— Que vcux-lu donc?

— J'attends ton fils.

— Il va venir; il s'habille. As-tu froid? Viens te chauffer.

— Merci ! envoie-moi ton fils.

Un enfant sortit avec un bâton et se mit ii marcher en avant, tantôt retrouvant le chemin, tantôt le cherchant sur des monceaux de neige.

— Quelle heure est-il? lui dit Vladimir.

— Le jour va bientôt paraître.

L'enseigne consterné se tut et ne prononçii plus un mot.

Les coqs chantaient et Taurore luisait quand il arriva à Jadrino. La porte de Téglise était fermée. Vladimir paya son guide et se dirigea vers la maison du prêtre. Son traîneau à trois chevaux n'était pas là. Qu'allait-il apprendre ?

Mais voyons quel événement est arrivé dans la demeure du propriétaire de . Nenaradof Aucun événement. Le matin, les deux bonnes vieilles gens se sont levés à l'heure habituelle et se sont rendus dans la salle à manger. Gabriel Gabrilowitch, avec sa veste en laine et son bonnet de nuit, et Petrowna, avec sa robe de chambre. Ou servit le thé, et Gabriel envoya la servante demander des nouvelles de Marie. La servante revint annoncer que sa jeune maîtresse avait passé une mauvaise nuit ; mais qu'elle se trouvait mieux et qu'elle allait descendre. Quelques minutes après, la porte s'ouvrit et Marie embrassa ses parents.

— Comment vas-tu, pauvre malade? lui dit son père.

— Mieux, répondit-elle.

— Je crois, ajouta sa mère, que tu avais hier la lièvre ?

— Peut-être, ma chère mère.

La journée se passa gaiement ; mais, vers le soir, Marie tomba malade. Le médecin qu'on envoya chercher à la ville la trouva dans le délire. Elle était en

LE TOtRBILLON DE NEIGE 15

proie à une fièvre violente, et pendant deux semaines elle fut aux portes du tombeau.

On ne savait rien de sa fuite nocturne. Les lettres qu'elle écrivit avant de partir, elle les avait brûlées. Sa femme de chambre, redoutant la colère de Gabriel, n'avait garde de raconter ce qui s'était passé. Le prêtre et les témoins avaient également de bonnes raisons pour se taire, et le cocher ne dit pas le moindre mot de cette aventure, même après avoir bu. Enfin le secret de cette romanesque évasion fut fidèlement gardé par une demi -douzaine de complices. Marie seule le trahit dans ses heures de délire. Un jour sa mère, qui ne la quittait pas, Tentendit prononcer d'étranges, d'incohérentes paroles qui lui firent penserque sa fille était éperdument éprise de Vladimir, et que sou amour était la cause de sa maladie. Elle en conféra avec son mari, avec quelques amis, et, à la suite de cette confidence, il fut décidé d'une voix unanime que telle était la destinée de Marie, et qu'on n'échappe point à son sort, et que la richesse ne fait pas le bonheur, et autres belles maximes semblables.

Cependant la malade se rétablit. Vladimir, craignant une fâcheuse réception, n'avait pas reparu chez Gabriel. On s'était décidé à lui annoncer son bonheur inespéré, à lui apprendre qu'il pouvait épouser sa bien-aimée. Quelle fut la surprise des maîtres de Nenaradof, lorsqu'en réponse à leur message ils reçurent une lettre du jeune enseigne , une lettre in-

croyable, où il leur disait que jamais il ne rentrerait dans leur demeure, qu'il les priait d'oublier un malheureux pour lequel la mort était le dernier espoir.

Quelques jours après ils apprirent que Vladimir venait de rejoindre Tarméc. C'était en 1812. On n'osait parler de lui à Marie; elle-même ne parlait plus de lui. Deux ou trois mois s'écoulèrent, et un jour elle le vit citer parmi les officiers qui s'étaient le plus distingués à la bataille de Borodino et qui étaient mortellement blessés. En lisant cette nouvelle elle s'évanouit, et la fièvre la reprit ; mais cette fois heureusement ne dura pas longtemps.

Une autre douleur lui était réservée. Son père mourut. Par son testament, il lui léguait tous ses biens. Cette fortune ne pouvait être pour elle une consolation. Elle pleura avec sa mère et jura de ne jamais la quitter. Toutes deux abandonnèrent leur domaine de Nenaraduf pour aller habiter une autre propriété. Là de nouveaux prétendants s'empressèrent autour de la riche héritière, mais à aucun d'eux elle ne voulut donner la moindre espérance; souvent sa mère la priait de se choisir un époux, alors elle secouait la tête et restait pensive : Vladimir n'existait plus. Il était mort à Moscou , la veille du jour où les Français entrèrent dans cette ville. A l'esprit de Marie sa mémoire était en quelque sorte sacrée; elle gardait avec soin tout ce qui lui rappelait ce malheureux

jeune homme, les livres qu'il avaitlus, ses dessins, ses notes, et les vers qu'il avait faits pour elle. Ceux qui connaissaient ces détails admiraient un telle constance et se demandaient qui viendrait enfin arracher à son deuil cette nouvelle Arthémisc !

En ce temps-là finissait une guerre glorieuse. Les régiments revenaient des frontières, et le peuple courait à leur rencontre. Leur musique jouait les airs appris en pays étranger : la chanson de Vive Henri /F, ks valses tyroliennes et Topera de Joconde, Les officiers qu'on avait vus partir presque enfants reparaissaient avec une figui'e martiale, la poitrine chamarrée de croix. Les soldats racontaient leurs campagnes, mêlant à leurs récits des mots français et allemands. Temps ineffaçable, temps de gloire et d'enthousiasme. - Comme le cœur des Russes palpitait alors au nom de la patrie ! Avec quel accord ils réunissaient autour de leur empereur leurs sentiments d'orgueil et d'amour ! et pour lui dans la vie quel moment I Les femmes russes étaient alors incomparables : leur froideur naturelle avait disparu; c'était avec un enthousiasme enivrant qu'elles criaient hurrah à la vue des bataillons qui rentraient en Russie et lançaient en l'air leur coiffure. Quel officier en ce temps ne se dit que les sympathies de la femme russe étaient pour lui la plus douce, la plus précieuse des récompenses?

Marie Gabrielle et sa mère vivaient alors dans le gouvernement (le ... , et elles n'assistèrent point

au joyeux élan des deux capitales. Mais dans les provinces et dans les villages, rentbousiasmenîitional était, s'il se peut, encore plus vif : là Toflficier était reçu en triomphe , et Thabit bourgeois était fort éclipsé par Tuniforme.

Nous avons dit que malgré son extrême réserve Marie était entourée de prétendants. Tous se retirèrent à l'arrivée d'un officier de vingt-cinq ans, le colonel de hussards Yourmin, portant à sa boutonnière la croix de Saint-Georges et sur sa figure une intéressante pâleur : il venait passer quelques mois de congé dans une de ses terres voisine de la résidence de Marie. La jeune fille le reçut avec une grâce particulière, et pour lui daigna sortir de son habituelle rêverie ; elle ne lui fit pas de coquetterie, mais un poëte aurait pu dire en l'observant : Se amor non e , che dunque ? Yourmin était d'ailleurs un agréable jeune homme; il avait ce genre d'esprit qui plaît aux femmes, un esprit de convenance et d'observation distingué et légèrement ironique. Ses manières près de Marie étaient simples et ouvertes ; cependant il était aisé de voir que sans qu'elle y prît garde il avait l'âme et les yeux fixés sur elle. Son langage était . modeste et respectueux. La chronique lui attribuait pourtant plus d'une aventure galante ; mais cette rumeur ne lui nuisait pas près de Marie , qui , comme la plupart des femmes, excusait aisément les écarts d'une nature hardie et les erreurs d'un ardent caractère.

Mais ce qui animait l'imagination de la jeune fille bien plus que les qualités aimables du colonel et son intéressante pâleur, et son bras en écharpe, c'était son silence. Elle voyait bien qu'elle lui plaisait; et, de son côté, Vourmin, avec son talent d'observation et son expérience, devait reconnaître qu'elle ne lui était pas défavorable. Pourquoi donc ne Tavait-elle pas vu à ses pieds ? pourquoi ne lui avait-il pas fait sa déclaration? Qui pouvait l'arrêter? Était-ce la crainte inséparable de tout véritable amour, ou l'orgueil ou la coquetterie d'un rusé séducteur? Elle essayait en vain de résoudre ce problème. Cependant, après y avoir gravement réfléchi, elle se dit que la crainte devait être la cause de son silence et résolut de Tencourager par quelques nouvelles marques d'attention, peut-être même par quelques avances. Elle arrangea elle-même tout son petit roman et attendit l'heure où il aboutirait à 'Un tendre aveu. Le mystère, quelle que soit son origine, pèse toujours au cœur de la femme ; ses ruses de guerre eurent le succès qu'elle en espérait. Vourmîn y fut pris, il devint si rêveur, et, quand il regardait Marie, ses yeux noirs avaient une telle expression , que la jeune fille devait croire à l'approche du moment décisif. Déjà les voisins parlaient du mariage comme d'une affaire résolue, et Pétrowna se réjouissait de penser que sa fille aurait enfin un époux digne d'elle.

Un jour que la bonne vieille mère était dans son

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salon, Vourmin entra et demanda des nouvelles de Marie.

— Elle est au jardin, répondit Pétrowaa. Si vous voulez aller la chercher, je vous attendrai ici.

Le colonel sortit, et Pétrowna, faisant le signe de la croix, se dit : « Dieu soit loué ! j*espère qu'aujourd'hui tout sera fini. »

Vourmin trouva la jeune KUe vêtue d'une robe blanche, assise sous un arbre, près de la pièce d'eau, avec un livre sur ses genoux, comme une héroïne de roman. Après quelques paroles insignifiantes, Marie rompit elle-même à dessein ce commencement d'entretien, afin d'amener par une sorte d'embarras réciproque le colonel à s'expliquer. En effet, Vourmin, sentant la difficulté de sa situation, lui dit que depuis longtemps il désirait lui ouvrir son cœur et qu'il la priait de vouloir bien l'écouter un instant. Elle ferma son livre et baissa les yeux en signe d'assentiment.

— Je vous aime, s'écria Vourmin, je vous aime ardemment !

Marie pencha' la tête un peu plus bas.

— i'ai commis l'imprudence de vous voir, de vous entendre chaque jour. (Marie se souvint de la première lettre de Saint-Preux.) A présent, il est trop tard pour résister à ma destinée. Voire souvenir, le souvenir de votre douce et ravissante image sera désormais le tourment et la joie de ma vie ; mais j'ai un devoir à remplir envers vous. 11 faut que je vous révèle un se-

cret étrange, désespérant, qui établit entre nous une barrière infranchissable.

— Cette barrière , murmura Marie , a toujours existé. Je n'aurais jamais pu être votre femme.

— Je sais, reprit à voix basse Vourmin, que vous avez aimé; mais la mort et trois années de deuil... Chère, bonne Marie, ne m'enlevez pas ma dernière consolation, ne m'enlevez pas le bonheur de croire que vous auriez pu être à moi, sinon...

— Taisez-vous, s'écria Marie, taisez-vous, je vous en conjure, vous me déchirez Tâme.

— Oui, je vous crois; cette consolante pensée que vous auriez pu être à moi. .-. Mais je ^uis le plus infortuné des hommes, je suis marié.

Marie leva sur lui un regard stupéfait.

— Je suis marié, reprit le colonel, marié depuis quatre ans, et je ne sais qui est ma femme ni où elle est, ni si je dois jamais la. rencontrer.

— Que me dites- vous! quelle étrange idée? Contiauez..» je vous raconterai ensuite ; mais, de grâce, continuez.

— Eh bien, voici le fait: au commencement de Tannée 1812, j'allais à Vilna rejoindre monrégiraent. J'armai un soir assez taFd à une station, et je venais de commander qu'on attelât promplement mes chevaux quand tout à coup il s'éleva un violent ouragan. Le maître de poste et le.postilloil 'me conseillèrent de

retarder mon départ, et d'abord je me rendis à leurs représentations ; mais je me sentis saisi d'une inquiétude extraordinaire ; il me semblait qu'une force irrésistible me poussait en avant. La tempête continuait à mugir, et, malgré la tempête, je voulus partir. Mon postillon eut l'idée d'abréger le chemin en traversant une rivière dont il connaissait très-bien les bords. Il manqua le gué par où il voulait passer, et me conduisit en un endroit qui lui était totalement étranger. I/orage était aussi violent qu'au moment de mon départ. Une lumière brillait devant moi dans les ténèbres. Je me dirigeai de ce côté, et j'arrivai près d'une église d'où provenait la lumière que j'avais aperçue. L'église était ouverte. Des traîneaux stationnaient à la porte, et plusieurs personnes se tenaient sous le vestibule; une d'elles me cria: « Par ici! par ici! » Je m'approchai. Une autre me dit : « Au nom du ciel ! où vous êtes-vous donc arrêté? La fiancée est évanouie. Je ne sais que faire, et nous allions nous en retourner. Venez donc bien vite ! »

Je descendis de mon traîneau et j'entrai dans l'église, faiblement éclairée par deux ou trois cierges. Une jeune fille était assise dans l'ombre, sur un banc ; une autre debout lui frottait les tempes.

— Enfin, dit celle-ci : liieu soit loué ! vous \oilà. Ma maîtresse a failli mourir.

Un vieux prêtre s'approcha de moi et me dit :

— Voulez-vous que nous commencions ?

— Commencez ! commencez ! mou révérend père, lui répondis-je ctourdiment.

On aida la jeune fille à se lever; elle me sembla jolie. Par une légèreté inconcevable, impardonnable, je m'avançai avec elle vers le pupitre ; sa servante et trois hommes la soutenaient et n'étaient occupés que d*elle. Un instant après, nous étions mariés !

— Embrassez-vous, nous dit-on.

Ma femme tourna vers moi un visage pâle ; puis soudain s'écria :

— Ce n'est pas lui ! ce n'est pas lui î

Et elle tomba à la renverse.

Le prêtre jeta sur moi un regard furieux. Je sortis de l'église sans qu'on essayât de m'arrêter; je repris mon traîneau et m'éloignai.

— Grand Dieu I s'iécria Marie, et vous ne savez ce qui est advenu de cette pauvi*e femme?

— Je ne sais rien, je ne sais pas même le nom du village où je me suis marié, et je ne me rappelle pas celui de la station d'où j'étais parti. J'attachai alors si peu d'importance à ma criminelle légèreté, qu'en remontant dans mon traîneau je m'endormis et ne me réveillai qu'en arrivant à une autre station. Le domestique que j'avais alors avec moi est mort à la guerre ; de sorte qu'il ne reste plus un espoir de retrouver le lieu où j'ai commis une folie que j'expie aujourd'hui si cruellement.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit Marie en lui prenant les mains.

— C'était donc vous?

— Ne me reconnaissez-vous pas?

Vourmiu pâlit et se précipita à ses pieds.

LE

PAR POUSCHKIN

>ous étions en garnison dans la petite ville de

On sait quelle est la vie des officiers en de. tels gîtes. Le matin Texercice, le manège, puis le dinerchez le commandant du régiment ou chez un traiteur juif; le soir un punch et des cartes. Dans notre résidence, il n'y avait pas Une maison ouverte, pas une apparence de fiançailles. Nous nous rassemblions tantôt chez Tun, tantôt chez Tautre. Dans notre société , on ne voyait que l'uniforme.

Un habitant de cette petite ville avait été cependant admis dans nos réunions, quoiqu'il ne fût pas au service. Il avait environ trente ans, nous le considérions comme un vieillard . Son expérience lui donnait sur nous

une supériorifé, et sa sombre nature, son caractcï'e violent, son langage mordant, incisif, nous imposaient. Un profond mystère enveloppait ses antécédents ; il se disait Russe de naissance et portait un nom étranger ; il avait servi dans les hussards assez heureusement, et personne ne savait les raisons qui avaient pu le porter à renoncer à cette carrière pour se retirer dans une chétive bourgade où il dépensait beaucoup d'argent pour vivre misérablement. 11 n'avait pas de voilure, et se montrait toujours vêtu d'une vieille redingote noire. En même temps il tenait table ouverte pour les officiers de notre régiment. Il est vrai que ses dîners se composaient de deux plats préparés par un soldat en retraite ; mais à ces modestes dîners, le vin de Champagne coulait à flots. On ne connaissait ni sa famille ni sa fortune, et on n'osait l'interroger à ce sujet. Il avait chez lui un certain nombre de romans et de livres sur l'art militaire qu'il prêtait volontiers sans jamais demander qu'on les lui rendît, et il ne songeait pas davantage à rendre ceux qu'il empruntait. Sa grande occupation était de tirer au pistolet. Les murs de sa chambre, criblés de balles, ressemblaient aux alvéoles d'une ruche. Une magnifique collection de pistolets était le seul luxe de sa misérable demeure. II avait acquis à ce constant exercice une adresse incroyable: s'il eût voulu enlever avec une balle le gland d'un bonnet, nul de nous n'eût craint de mettre sa tète sous ce bonnet. Dans nos réunions , il était souvent

question de duels ; jamais Silio (ainsi s'appelait notre inconnu) ne se mêlait à ces sortes d'entretiens. Un jour on lui demanda s'il s'était battu en duel, il répondit sèchement qu'il s'était battu , sans ajouter aucun détail, et* il nous fut aisé de voir que de pareilles questions lui étaient désagréables. Nous en conclûmes qu'il avait sur la conscience le souvenir de quelque malheureuse victime de son habileté. A aucun de nous Vidée ne vint qu'il pouvait éprouver un sentiment de peur. Il est des gens dont Te^itérieur seul écarte tout soupçon de ce genre. L'incident que je vais raconter nous causa une étrange surprise.

Une dizaine d'officiers dînaient un jour chez Silio. On but comme de coutume, c'est-à-dire beaucoup, puis on le pria d'organiser un pharaon et d'cire le banquier; il s'y refusa longtemps, car il ne jouait presque jamais. Enfin il iit apporter des cartes, déposa sur la table cinquante ducats, et le jeu commença. Dans ces occasions il gardait un silence sévère, évitant avec soin toute discussion et toute explication. S'il y avait une erreur dans l'enjeu, il comblait sans rien dire le déficit, ou inscrivait l'excédant. Nous connaissions ses habitudes, et nous le laissions faire, mais avec nous se trouvait un lieutenant nouvellement arrivé, qui ne le connaissait pas, et qui était fort distrait au jeu ; il commit une méprise que SiUo inscrivit selon sa coutume avec de la craie. L'officier demanda

une explication. Notre hôte, sans lui répondre, con-

tiiiua son jeu. L'ofiBcier impatienté saisit utie brosse et effaça le chiffre que Silio avait marqué. Silio dessina de nouveau tranquillement le même chiffre. L'officier, échauffé par le vm, par l'animation du jeu. excité en outre par les éclats de rire de ses compagnons, et se croyant offensé, prit avec fureur sur la table un flambeau de cuivre, et le lança à la tète de Silio, qui n'esquiva le coup que par hasard. Il se leva pâle de colère, et, fixant sur notre camarade un regard étincelant : « Sortez, lui dit-il, et remerciez Dieu de ce que cette action s'est commise chez moi. »

Nous ne mettions pas en doute les suites d'un tel événement, et nous regardions notre camarade comme un homme mort. Il se retira en déclarant qu'il était prêt à rendre raison de son offense. Nous continuâmes encore quelques instants à jouer; mais, remarquant que notre hôte n'était plus à la partie, nous regagnâmes l'un après Tautre notre quartier en songeant qu'il y aurait bientôt une place vacante dans notre régiment.

Le lendemain au manège, nous nous demandions si le pauvre lieutenant vivait encore, lorsqu'il s'avança près de nous et nous dit qu'il n'avait pas la moindre nouvelle de Silio. C'était incroyable. Nous allâmes chez Silio, et nous le trouvâmes lançant balle sur balle dans des as cloués à la muraille. Il nous reçut comme de coutume et ne dit pas un mot de ce qui s'était passé la veille. Trois jours s'écoulèrent. Le lieutenant

était fort paisible. «Quoi donc! nous disions nous, Silio ne se battra-t-il pas? » Silio ne se battit pas; il se contenta d'une légère explication et se réconcilia avec celui qui lui avait fait une si grave injure.

Cette affaire ne pouvait manquer de lui nuire dans notre esprit. La peur est la tache la plus impardonnable pour de jeunes officiers qui considèrent le courage comme la gloire de la vie et la justification de plus d'une juvénile folie. Cependant peu à peu tout fut oublié, et Silio reprit sur nous son premier ascendant. Moi seul je n'aimais plus à le rencontrer. Avec mon imagination romanesque, j'avais été plus que tous les autres officiers attiré vers cet homme dont la vie était une énigme et qui m'apparaissait comme le héros d'un mystérieux roman. Il avait de l'affection pour moi. Quand nous étions seuls ensemble, il renonçait à l'âcreté habituelle de son langage et m'entretenait de différentes choses d'une façon simple et agréable. Après la soirée que je viens de raconter, j'étais poursuivi par l'idée que cet homme supportait la souillure faite à son honneur sans vouloir la laver, et avec cette pensée je ne pouvais plus le voir comme auparavant. J'éprouvais près de lui une sorte d'embarras. Silio avait trop de perspicacité et d'esprit pour ne pas remarquer mon impression et pour ne pas en deviner la cause. U me sembla qu'il en était chagriné ; deux fois je crus remarquer qu'il désirait avoir une explication avec moi; mais je l'évitai, et il s'éloigna de moi.

Des ce ûioment, je ne me trouvai plus seul avec lui, et nous n'eûmes plus ensemble aucun libre entretien.

Les habitants de& capitales, auxquels il est donné tant de distractions, ne savent pas de quelles vives émotions sont agités ceux qui demeurent dans les villages et dans les bourgades, par exemple quand vient la poste. Le mardi et le vendredi la chancellerie de notre régiment était pleine d'officiers, les uns attendant de l'argent, d'autres des lettres, et d'autres les journaux. Là, les dépêches étaient ouvertes, et l'on se communiquait les nouvelles, et il y avait entre nous une grande animation. Les lettres de Silio étaient adressées au bureau de notre régiment. Un jour on lui en remit une qu'il ouvrit avec une visible impétuosité; à mesure qu'il la parcourait, son regard étincclait. Les officiers, occujpés alors de leur propre correspondance, n'y firent pas attention. Moi seul je le remarquai. « Messieurs, dit-il lorsqu'il eut fini sa lecture, une circonstance impérieuse m'oblige à partir cette nuit. J'espère que vous voudrez bien diner encore aujourd'hui chez moi pour la dernière fois. Je vous attends, ajouta-t-il en se tournant vers moi, je vous attends. » A ces mots, il sortit précipitamment^ et nous convînmes de nous rendre à son invitation.

J'arrivai chez lui à l'heure indiquée et j'y trouvai presque tous les officiers du régiment. Tout son bagage était déjà emballé. On ne voyait dans sa demeure que les murailles nues. Nous nous mîmes à table.

LE COUP DE PISTOLET i»

Silio était extrêmement gai, et bientôt la gaieté devint générale. Les bouchons sautaient sans cesse au plafond et sans cesse les verres étaient remplis d'un vin pétillant. Nous bûmes avec ardeur au bon voyage et à la prospérité de celui qui allait nous quitter, et il était tard lorsque nous nous levâmes pour nous retirer. Silio nous dit adieu à tous ; et, me prenant par la main au moment où j'allais sortir : a II faut que je vous parle, » me dit-il à voix basse; et je restai.

Nous étions seuls. Nous nous assîmes Tun en face de l'autre, fumant en silence. La gaieté bruyante de Silio avait disparu. 11 était triste. A voir sa pâleur sinistre, ses regards où brillait un feu sombre, et la fumée qui lui sortait des lèvres, on eut dit un vrai démon. Quelques instants se passèrent. 11 rompit le premier le silence.

— Il est possible, me dit-il, que nous ne nous revoyions jamais. Avant de nous séparer, j'ai voulu avoir une explication avec vous. Vous avez pu remaniuer que je me soucie peu de l'opinion des autres; mais j'ai de l'affection pour vous, et je sens qu'il me serait pénible de vous laisser une fausse idée de moi...

Il s'arrêta, attisa le feu de sa pipe. J'attendais son récit sans mot dire, la tête baissée.

— Il vous a paru étrange, reprit-il, que je ne demandasse pas une satisfaction à ce stupide ivrogne de lieutenant. Vous conviendrez pourtant que, comme j'aurais eu le choix des armesi, sa vie était entre mes

mains et la mienne fort peu en danger. Je pourrais attribuer mon inaction en cette affaire à ma générosité ; mais je ne veux pas mentir. Si je pouvais me venger de cet homme sans exposer mon existence, je ne lui pardonnerais pas...

Je regardai Silio avec surprise. Un tel aveu me confondait.

— Je n'ai pas le droit, continua-t-il, de m'exposer à la mort. Il y a cinq ans que j'ai reçu un soufflet, et celui qui me Ta donné vit encore...

Ma curiosité était vivement excitée :

— Vous vous êtes pourtant battu, lui dis-je, ou vous avez été séparés Tun de Tautre violemment?

— Je me suis battu, répondit Silio, et voici le souvenir de notre duel.

• A ces mots, il tira d'un carton un bonnet de police orné d'un galon en or et percé d'une balle un peu au-dessus du front.

— Vous voyez, reprit-il, que j'ai servi dans le 2® régiment de hussards. Vous connaissez mon caractère. Je suis habitué à dominer les autres, et dès ma jeunesse telle fut ma passion. De notre temps, c'était la mode de faire toutes sortes d'extravagances, et j'étais renommé pour les miennes. Nous nous glorifiions entre autres choses de boire outre mesure et de voir tomber devant nous tel ou tel de nos amis ivres morts.' Nous avions sans cesse des duels, et, si je ne me battais pas moi-même, j'assistais à coup sui; à ces duels comme

LE COUP DE PISTOLET 3i

témoin. Mes camarades me respectaient, et les commandants du régiment me regardaient comme un inévitable fléau.

Je jouissais ainsi tranquillement ou tristement de ma gloire, lorsqu'il nous arriva un jeune homme appartenant à une famille riche et distinguée, que je ne veux pas nommer. De ma vie je n'ai vu un homme si séduisant. Figurez-vous la jeunesse, l'esprit, la beauté, la plus vive gaieté, la plus franche bravoure, toutes ces qualités réunies à un nom imposant, à une grande fortune, et vous pourrez avoir une idée de l'effet que ce nouvel ofBcier devait produire parmi nous. Devant lui mon étoile pâlissait. Entraîné par ma renommée, il rechercha d'abord mon amitié. Mais je le reçus froidement, et il s'éloigna de moi sans paraître affecté de ma conduite. Je sentis que je le haïssais. Les succès qu'il obtenait au régiment et parmi les femmes de la société me mettaient en fureur. J'essayai de faire naître une querelle entre lui et moi ; mais à mes épigrammesil répondait par d'autres épigrammes plus inattendues, plus piquantes et en tout cas plus gaies que les miennes. Il plaisantait, et moi je m'emportais. Un jour, enfin, à un bal, le voyant l'objet de l'attention de toutes les femmes, et en particulier de la maîtresse de la maison, avec laquelle j'étais lié, je m'approchai de lui et je lui murmurai à l'oreille un grossier propos. 11 y répondit par un soufflet. Nous tirâmes nos sabres, les femmes s'évanouirent. On nous sépara,

et il fut convenu que nous nous battrions après le bal.

Dès le matin, j'étais à l'endroit indiqué avec mes trois témoins, attendant impatiemment mon adversaire. Le soleil était déjà levé, et la chaleur commençait à se faire sentir. Enfin il apparut; il était à pied, portant son habit d'uniforme suspendu au bout de son sabre et accompagné d'un seul témoin. Nous nous avançâmes à sa rencontre ;. il tenait à la main son bonnet plein de cerises. Nos témoins mesurèrent douze pas. C'était à moi à tirer le premier; mais j'étais dans un tel état d*irritation, que je n'osais compter sur mon adresse : et, pour avoir le temps de me calmer, je lui offris d'user lui-même de mon droit. Il s*y refusa. On convint alors de résoudre la question par le sort, et le premier numéro échut à ce favori perpétuel de la fortune. Il me visa et perça mon bonnet. C'était mon tour. Sa vie était à moi. Je .le regardais avec une joie féroce et je cherchais sur sa figure l'expression de l'inquiétude ; mais il se tenait insoucieusement devant moi, choisissant dans son bonnet les cerises les plus mures, puis en rejetait les noyaux qui arrivaient jusqu'à moi. Cette placidité me faisait bouillonner le sang. « Qu'importe donc, me disais-je, que je lui prenne la vie, puisqu'il y tient si peu? » Tout à coup il me vint une diabolique idée. Je déchargeai mon pistolet et je lui dis :

— Vous n'êtes pas disposé à mourir^ Vous pensez à déjeuner, je ne veux pas vous déranger.

— Vous ne me dérangez pas, répondit-il, vous pouvez tirer. Au reste, comme il vous plaira. Ce coup vous appartient, et je serai toujours à votre disposition.

Je me retournai vers les témoins, leur disant que je ne tirerais pas ce jour-là.

Je quittai le service et me retirai dans ce bourg. Mais depuis cette époque je n'ai pas cessé de penser à ma vengeance. A présent, mon heure est venue.

Silio tira de sa poche la lettre qu'il avait reçue le matin et me la donna à lire. On lui éciivait de Moscou : a La personne que vous savez va bientôt se marier avec une charmante jeune fille. »

— Vous devinez, reprilril , qui est cette personne dont on me parle . Je vais à Moscou , et je verrai si dans la joie de son mariage il affronte aussi tranquillement la mort que lorsqu'il l'attendait en mangeant des cerises.

En parlant ainsi, Silio se leva, jeta son bonnet par terre et se promena de long en large comme un tigre dans sa cage. J'étais resté immobile pendant son récit, mais mon âme était en proie aux sensations les plus étranges et les plus opposées.

Le domestique entra et annonça que les chevaux étaient prêts. Silio me serra brusquement la main, et nous nous embrassâmes. Il monta dans sa voiture, où étaient deux valises : l'une renfermait ses pistolets, l'autre ses vêtements. Nous nous dîmes encore une fois adieu, et il partit.

Quelques années après, mes intérêts m^obligèrent à aller m'établir dans un pauvre petit village du gouvernement de N Occupé de mes affaires, je regrettais amèrement ma joyeuse, insoucieuse existence d'autrefois. Ce qui me parut surtout difficile, ce fut de m'habituer à rester chaque soir dans une solitude complète. Jusqu'à dîner, je passais encore assez bien mon temps, soit à causer avec le staroste, soit à travailler ou à faire quelques plans d'amélioration dans mes propriétés. Mais bientôt venait la nuit, et alors je ne savais que devenir. J'avais lu et relu jusqu'à satiété les quelques livres que j'avais trouvés dans une armoire et au grenier. Je connaissais par cœur toutes les histoires que ma femme de ménage me racontait, et les chants delà bonne vieille m'ennuyaient. J'avais essayé de prendre goût à une assez vulgaire boisson ; mais elle me faisait mal à la tête. Puis, je l'avoue, je craignais de devenir avec le temps un ivrogne, et un ivrogne de la plus triste espèce, comme j'en voyais beaucoup dans mon district.

Autour de moi je n'avais pas de voisins^ si ce n'est deux ou trois pauvres diables qui ne faisaient guère que gémir et soupirer. J'aimais encore mieux la soli-

tude. Enfin, je résolus de me coucher très-iùl et de dîner le plus tard possible. De la sorte, j'allongeais la journée et j'abrégeais le soir.

A quatre verstes environ de ma demeure, se trouvait une magnifique propriété appartenant au comte B... ; mais il n'y avait là qu'un intendant.

La comtesse n'était venue dans son château qu'uno ibis, peu de temps après son mariage, et n'y avait passé que quelques semaines. La seconde année de mon séjour dans ce pays le bruit se répandit qu'elle allait venir* et en effet elle arriva au mois de juin avec son mari.

L'arrivée d'un riche propriétaire est un événement pour les habitants de plusieurs villages. Les seigneurs des environs et les paysans en parlent trois mois d'avance et trois années après. Le voisinage d'une jeune et belle châtelaine occupait vivement ma pensée. J'étais impatient de la voir, et le premier dimanche après l'arrivée du comte et de la comtesse, je me rendis chez eux pour leur présenter mes respects.

Un laquais me fil entrer dans le cabinet du comte ft me quitta pour aller m'annoncer (]e cabinet spacieux était élégamment meublé. Sur les murs s'étendaient de vastes bibliothèques pleines de livres, ornées de différents bustes ; sur le parquet se déroulait un riche tapis, sur la cheminée eri marbre brillait une large glace. Déshabitué du luxe dans ma pauvre maison et n'ayant pas vu depuis longtemps l'éclat de la

fortune, je me sentis un peu embarrassé à l'aspect de cette salle aristocratique, et j'attendis le comte avec la timidité d'un solliciteur de province attendant l'audience d'un ministre. La porte s'ouvrit, etje vis apparaître un beau jeune homme d'une trentaine d'années. 11 s'avança vers moi avec une physionomie ouverte et gracieuse. Je vouhis m'excuser de la liberté que j'avais prise en me présentant chez lui ; mais il me mil lui-même à Taise par ses prévenances. Nous nous assîmes. Sa franche et bienveillante parole dissipèrent ma sauvage frayeur ; et déjà je commençais à reprendre mon état normal quand tout à coup la comtesse entra ; elle était très-belle, et sa présence me jeta dans un nouvel embarras bien plus grave que le premier. Le comte me présenta à elle. Je voulais ne pas paraître gêné ; mais plus je m'efforçais de prendre un air dégagé, plus je me sentais décontenancé. Pour me donner le temps de me remettre, tous deux se mirent à causer ensemble comme devant un ami pour lequel on ne fait pas de cérémonies. Pendant ce temps, j'allais d'ici, de là, à travers la salle, regardant les livres et les tableaux dont elle était ornée. Je ne suis pas en état d'apprécier la valeur d'un tableau ; l'un de ceux que je regardais fixa pourtant mon attention. . Il représentait une vue de Suisse; et, je dois le dire, ce qui me frappa dans cette peinture, ce n'était pas le paysage, c'est qu'elle était percée de deux balles l'une à côté de l'autre.

— Voilà un beau coup de pistolet ! ra'écriai-je en me retournant vers le comte.

— Oui, me répondit-il, c'est un coup assez remarquable. Vous tirez sans doute bien au pistolet? ajouta-t-il.

— Pas mal, répliquai-je, heureux de trouver enfin un sujet de conversation qui me fût familier. A trente pas, je ne manquerais pas une carte, bien entendu, avec des pistolets que je connaîtrais.

— Vraiment? dit la comtesse avec un visible intérêt. Et vous, mon ami, toucheriez-vous une carte à trente pas?

— Un jour, répondit le comte, nous essayerons. Il fut un temps où je n'étais pas maladroit ; mais, depuis trois ans, ma main n'a pas tenu la crosse d'un pistolet.

— S'il en est ainsi, repris-je, j'oserais parier que Votre Excellence n'atteindrait pas une carte à vingt pas. Il faut, pour bien tirer au pistolet, s'exercer chaque jour. Je le sais par expérience. J'étais considéré dans mon régiment comme un des plus habiles tireurs. Une fois je passai un mois entier sans me senir de mes pistotets, et la première fois que je les repris je fis quatre faux coups de suite sur une bouteille à vingt pas. Je le répète encore, il faut s'exercer, sinon bientôt on perd son adresse. Le meilleur tireur que j'aie rencontré s'exerçait chaque jour au moins

trois lois avant dîner. C'était pour lui un usage établi comme de prendre un ven*e d'eau-de-vie.

Le comte et la comtesse semblaient contents de m'entendre parler.

— Et sur quoi tirait-il? demanda le comte.

— Sur la première cl^ose venue; par exemple, sur une mouche collée à la muraille. Vous riez, madame la comtesse; c'est pourtant vrai. Dès qu'il apercevait une mouche: « Kouska, s'écriait-il, un pistolet?» Kouska lui apportait un pistolet chargé, et en un intant c'en était fait : une balle écrasait la mouche sur la muraille.

— C'est merveilleux, reprit le comte. Et comment s'appelait ce tireur?

— Silio, monsieur le comte.

— Silio I s'écria le jeune seigneur en se levant brusquement ; vous avez connu Silio ?

— Sans doute ; nous étions liés ensemble. Il était traité par les officiers de noire régiment comme un camarade ; mais voilà cinq ans que je n'ai pas eu la moindre nouvelle de lui. Peut-être aussi vous le connaissez?

— Oui, je le connais parlaitement. Ne vous a-t-il point parlé d*un étrange événement?

— Oue voulez-vous dire? Serait-ce d'un bal où il reçut un souftlet d'un mauvais sujet?

— Et vous a-t-il dit le nom de ce mauvais sujet? -^ Il ne me l'a pas dit. MaiSj monsieur le comte,

continuai-je avec je ne sais quel pressentiment... je ne savais pas. . . Pardon, serait-ce peut-être vous ?. . .

— C'est moi-même , me répondit le comte avec une singulière expression, et ce tableau perce de deux balles est le témoignage de notre dernière rencontre.

— Mon ami, s'écria la comtesse, au nom de Dieu ! je vous en prie, ne parlez pas de celte affaire ; c'est affreux pour moi à entendre.

— Pardon, reprit le comte, il faut que je raconte tout. Monsieur sait comment j'ai offensé son ami, il doit savoir comment Silio a lavé son injure.

A ces mots, il me présenta un fauteuil ot j'écoutai avec une vive attention le récit suivant :

— llya cinq ans que je suis marié. Je vins ici passer le premier mois de mon mariage, ma lune de miel. C'est ici que j'ai eu les plus doux instants de ma vie, et c'est ici qu'il m'est arrivé un événement dont je garde un pénible souvenir. Un soir j'avais été me promener avec ma femme. Le cheval qu'elle montait étant un peu trop excité, 'elle eut peur, me remit les rênes et descendit de sa selle pour revenir à pied à la maison. A ma porte stationnait une voiture que je ne connaissais pas, et Ton me dit qu'un étranger qui n'avait pas voulu se nommer, mais qui avait à me parler d'une affaire, m'attendait dans mon cabinet. J'entrai et j'aperçus dans Tombre un homme assis près de la cheminée avec des vêtements poudreux et

une longue barbe. Je m'avançai vers lui, m'efforçant de distinguer ses traits.

— Comte, tu ne me reconnais pas? dit-il, en levant la tête.

— Silio ! m'écriai-je, et je crois qu'en ce moment mes cheveux se dressèrent sur mon front.

— Lui-même, ajouta-t-il. Tu sais que le coup de pistolet m'appartient. Mon arme est en bon ordre ; et toi, es-tu prêt? Une crosse de pistolet sortait de sa poche de côté.

Je mesurai douze pas, je me plaçai en face de lui, le priant seulement de vouloir bien se hâter de tirer avant que ma femme rentrât. Il s'arrêta dans son mouvement et demanda de la lumière. I^es domestiques apportèrent des flambeaux. Je leur ordonnai de ne laisser entrer personne, et repris de nouveau ma position. Il arma un pistolet et me visa ; je comptais les secondes ; je pensais à ma femme si aimée. — Une horrible minute s*écoula. — Silio baissa le bras... — Je regrette, dit-il, que ce pistolet ne soit pas chargé avec des noyaux de cerises, la balle est trop lourde, et il me semble que je ne continue pas un duel, mais que je vais commettre un homicide. Je ne puis viser un homme qui n'est pas armé. Recommençons de nouveau notre combat. Que le sort décide qui de nous deux tirera le premier.

J'avais la tête bouleversée. Je crois que je refusai cette proposition. Cependant nous chargeâmes un

autre pistolet. Nous fîmes deux billets que Silio roula dans le bonnet que j'avais percé d*une balle. J'eus encore le numéro premier.

Je ne sais pas ce qui se passa en moi, et comment il en vint à vaincre ma résolution. Le fait est que je tirai et que ma balle alla traverser ce tableau.

I^ comte m'indiqua du doigt la peinture que j'avais remarquée : mon visage était en feu, et celui de la comtesse plus pâle que la neige. Je ne pus m'empêcher de jeter un cri d'effroi.

— Je tirai, continua le comte, et, grâces au ciel, je manquai mon coup. — Alors Silio, avec une figure effroyable, se remit en posture de me viser. En ce moment la porte s'ouvre. Marie entre et se jette à mon cou; son aspect me rendit subitement ma fermeté.

— Chère Marie, lui dis-je, ne vois-tu pas que nous plaisantons? Comme te voilà effarée ! Va, je t'en prie, prends un vefre d'eau, et reviens près de nous. Je te présente un de mes anciens camarades.

Marie ne voulait pas me croire.

— Est- il vrai , s'écria-t-elle en se tournant vers Silio, dites-moi, est-il vrai que tout ceci n'est qu'une plaisanterie?

— Votre mari plaisante toujours, répondit Silio.

Un jour il m'a donné un soufflet en plaisantant, il a

percé d'une balle ce bonnet en plaisantant, il vient de

me manquer en plaisantant; à mon tour je veux

aussi plaisanter.

A ces mots^ il se plaça en face de moi, le pistolet à la main, et devant ellel... Marie se jeta à ses genoux...

— Ijève-toi, m'écriai-je avec fureur, cette posture me* fait honte; et vous, monsieur, ne cesserez-vous pas de vous jouer d'une pauvre femme ? Voulez-vous tirer, oui ou non?

*— Non, répondit-il, je suis satisfait. J'ai vu ton trouble et ton angoisse, je t'ai obligé à tirer encore sur moi; cela me suffît. Tu te souviendras de moi ; je te laisse avec ta conscience.

Aces mots il sortit, et du seuil de la porte, en un clin d'œil, sans presque y regarder, lança dans ce tableau une balle à côté de la mienne. Ma femme s'était évanouie , mes gens le regardaient passer avec terreur et n'essayèrent pas de l'arrêter. Il descendit dans la cour, appela son cocher et s'éloigna.

Le comte se tut. Par son récit, j'avais la fin d'une histoire dont le commencement m'avait si vivement frappé, et je ne devais plus revoir le héros de cette aventure.

Quand Alexandre Ipsilanti prit les armes contre la Turquie, Silio s'associa à lui, il eut le commandement d'une troupe d'hétériotes et fut tué dans une bataille.

PAR PAULOF

J'ai connu une famille qui a promptement disparu de ce inonde. La mort Ta atteinte en diiïérents lieux, et je isuis peut-être le seul qui ait gardé son souvenir. Le mari mourut du choléra en Bessarabie; la femme mourut de consomption dans un village du gouvernement de Saratof , et Tenfant s'éteignit dans une maison d'Oreniburg. Je ne dirai pomt le nom de ces trois morts. A leur mémoire ne se lie aucune œuvre importante. Ils vécurent d'une vie obscure. Ils ont été et ils ne sont plus. Voilà Thistoire de leur existence.

Mais la Providence, qui a répandu sur la nature une si grande variété de formes et de couleurs, a donné à chaque être un tmit distinotif. Par cette raison, chaque

44 t'iANNIVElTSAIRE

homme est digiie d'attention, chaque homme peut, par un incident de Ba vie, par un sentiment, par un mot, éveiller en nous une émotion. Les plus humblés, les plus infimes individus peuvent occuper Tesprit des philosophes tout autant que ceui qui étonneat les regards de la foule par la splendeur de leur fortune ou Téclat de leurs revers. Souvent Ténergie 4u caractère s'exerce dans un cercle étroit aii foyer domestique. Le destin prend quelquefois pour victime uue pauvre modeste créature, et l'atteint au milieu d'un paisible cercle de famille, comme la foudre atteint le voyageur ignoré dans les steppes désertes. rf... avait, lorsque je le connus, environ trente ans, et venait.de se marier. 11 me serait difficile de dire ce qu'il y avait alors en lui d'ivresse et de bonheur. Sa femme était son amour, son amie, le mobile, 1» but de son existence, en un mot, tout ce qui réjouit les yeux et charme la pensée. Jeune, belle, riante, sa femme semblait avoir aussi mis en lui, toutes ses affections et lui être profondément dévouée. N... me plaisait par sa vive intelligence, par ses habitudes élégantes, et de plus en plus je me liai avec lui. Dans ses heures de félicité, Thomme porte un regard de satisfaction sur tout ce qui rcnvironne , et son cœur se livre à une facile expansion. N. .. répondit franchement à mes avances, et bientôt nous devînmes très- bons amis. J'allais souvent chez lui, et je contemplais, non sans quelque envie, son heureuse existence. Les deux

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époux semblaient avoir été créés Tun pour Fautre et ne vivre que Tun par Tautre. Que de fois alors me suis-je surpris à souhaiter une femme comme celle de mon ami , et , pour en obtenir un^ pareille , j 'aurais gaiement renoncé au désir de me faire un nom iHustre, et h celui de m'élever jusqu'au rang dégénérai. N... nese lassait pas de me raconter comment il avait découvert cette charmante fille dans une honnête famille du gouvernement de Saratof, comment il en était devenu amoureux, et comment il avait éveillé en elle les pre-^ micres joies,. les premières émotions de l'amour. Poîir n'être plus détourné d'elle par aucun devoir, il voulait quitter le service et se retirer à la campagne. La*solilude, les livres, l'ombre et le calme d'un doux inté* rieur, c'était là son dernier idéal. Pour régler ses affaires en vue de cette détermination, il se rendit à Saint-Pétersbourg ; sa femme partit avec une de ses tantes pour le village où il voulait s'établir. Un an et demi s'écoula ; nous étions loin l'un de Tautre ; je ne croyais jamais le revoir.

Un soir, j'étais au théâtre, ennuyé , fatigué et attendant avecs impatience la fin de la représentation. En promenant de côté et d'autre mes regards dans la salle, j'aperçus dans une loge un homme dont la figure me frappa. Je l'observai plus attentivement : c'était bien lui; c'était mon ami N... Il était en ce moment engagé dans une très-vive conversation avec une dame, et je ne parvins qu'avec peine à attirer son

U UANNiVËRSAlRË

attention sur moi. Enfin, il m'aperçut et descendit près de moi. Avec quel plaisir je m'élançai vers lui I Il était aussi visiblement satisfait de me retrouver . mais moins expansif. Je lui adressai avec empressement une foule de questions. Il me répondit brièvement qu'il était venu se fixer de nouveau à Moscou, n'ayant pu supporter l'ennui de la campagne et les visites de ses voisins. Je lui demandai des nouvelles de sa femme. A ma grande surprise, il me parla d'elle d'un air contraint. Nous convînmes de dîner ensemble le lendemam, et nous nous quittâmes. Il retourna précipitamment dans sa loge, près d'une belle personifc à laquelle il faisait la cour. Pendant qu*il remontait l'escalier, je m'aperçus qu'il boitait.

Le lendemain , je retournai dans cette maison où j'avais si doucement rêvé le bonheur de la vie conjugale, l'accord de deux jeunes cœurs ; je retournai dans ce temple de la joie où chaque mot résonnait à mon oreille comme l'expression de l'amour le plus séduisant. Tout était là comme autrefois. Les mêmes tapis, les mêmes bronzes, les mêmes vases de fleurs, et là femme de mon ami me reçut comme autrefois. Mais son visage était fané , son regard était triste, son front pâle. Le rideau se leva, et les deux époux représentèrent devant moi le second acte de leur existence. Alofô je reconnus qu'il n'y avait plus entre eux l'harmonie d'une autre époque, qu'ils avaient désappris à deviner leurs pensées réciproques, à se rendre agréa-

blés Tun à Tautre. A tout instant par un mot, par un regard, le mari rappelait à la femme qu'il était le maître. Dans les plus petits détails, sa conduite envers elle témoignait d'une profonde indifférence, et je fus convaincu que rien ne pouvait rallumer la flamme éteinte dans ce cœur naguère si ardent.

Un tel changement excitait en moi une très-vive curiosité. N... avait repris avec moi ses habitudes de confiance; mais, dans nos conversations, il ne prononçait pas plus le nom de sa femme que si jamais elle n'avait existé. J'avais remarqué qu'il boitait. Je lui demandai la cause de cet accident : a Une balle que j'ai reçue, » me répondit-il froidement. El il rompit brusquement l'entretien.

Il était déjà depuis quelque temps à Moscou, lorsqu'un soir que j'étais seul avec lui , nous restâmes à causer ensemble fort avant dans la nuit. Nous en étions venus à parler des femmes, et, contre sa coutume, je le vis s'emporter. Je vois encore l'amer sourire avec lequel il s'écria : « 11 n'y a qu'un sot ou un homme sans expérience qui puisse attendre de la femme un bonheur durable, l^a femme ne \}eu{ être qu'un objet de passagère distraction. Quiconque la considère autrement, quiconque veut voir en elle un être d'une nature noble et élevée, se trompe grossie* rement. Elle est d'une organisation si faible que seî< forces ne suffisent pas à la maintenir toute sa vie dans un seul sentiment, dans une même direction. Elle est

toujours soumise à quelque influence clrangère. Comment donc pourrait-on se fier à une créature qui n'a pas plus de consistance? La femme a une passion dans le cœur, et cette passion ne rempêchera pas de céder à une admonestation d'une mère, d'une tante, et d'épouser un homme qui lui est odieux ou indiflerent ! La femme est habile, mais elle n'est pas sincère, lia femme peut être bonne et tendre, mais d'une façon qui fatigue. Regardez une jeune fille de seize ans, fraîche, riante ; ne dirait-on pas que ses sens sont encore endormis, que son âme est pure comme celle d'un ange? Mais la jeune fille aime déjà et sait dissimufer son amour, et peut, sans rougir , jurer une fidélité éternelle à celui pour lequel elle n'éprouve pas la moindre impression. Ah I je sais à présent à quoi m'en tenir, et je ne fais pas plus de cas des femmes que du vin de Champagne. »

A ces mots, il ouvrit son secrétaire, en tira un rouleau de papier, et médit : « Tenez, lisez ce manuscrit ; vous apprendrez à connaître par là une singulière histoire. »

J'emportai ce papier chez moi, et j'y trouvai le récit suivant.

Par une sombre pluvieuse nuit d automne, j arrivai à l'auberge de R... avec un ardent désir de poursuivre immédiatement mon voyage. J'aurais voulu

avoir la puissance du magicien pour changer Tordre des saisons, pour améliorer les chemins, pour pouvoir me précipiter plus tôt dans les bras de ma femme adorée. Que de tentatives je fis pour me procurer des chevaux ! avec quelle obstination je résistai aux belles paroles que le maître de poste m'adressait pour me faire goûter ses beefsteaks et son vin de Madère 1 Mais il n'y avait plus de chevaux dans Técurie de la poste ; je ne pus en louer d'autres, et il fallut me résigner à rester là jusqu'au lendemain.

Dix minutes à peine s'étaient écoulées lorsque j'entendis, dans la chambre voisine de la mienne, le son d'une guitare, et une voix d'homme. Quelle voix ! Passionné comme je le suis pour la musique, je restai immobile, de peur de perdre une de ces notes mélodieuses. Mon voisin chantait avec une étonnante expression une romance mélancolique. Quand il eut fini, je m'approchai doucement de la porte pour essayer de le voir, et j'y réussis. Il était assis sur un canapé, les yeux levés en l'air; ses longs cheveux noirs tombaient en désordre sur son large front sillonné par une cicatrice qui annonçait un coup de sabre ; son bras droit était soutenu par une écharpe , à sa main gauche il tenait sa guitare. Il portait la redingote militaire et la croix de Saint-Georges à sa boutonnière.

Cet homme m'intéressait. Je désirai faire sa connaissance et demandai qui il était. On me répondit

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que c'était le capitaine S. Son nom de famille était formé d'un prénom, selon un usage assez fréquent en Russie, mais surtout remarquable dans les maisons des serfs. Je témoignai le désir de lui rendre visite. Il entra lui-même dans ma chambre ; c'était un homme d'une trentaine d'années, d'une taille élevée, d'un aspect imposant. Lèvent et le soleil avaient bronzé son visage, mais sous cette teinte sévère ses traits avaient conservé une remarquable expression. Je lui exprimai le plaisir que J'avais éprouvé à l'entendre chanter; il me serra la main, puis je remarquai immédiatement qu'il n'était pas très-communicatif, et que le langage du monde lui était peu familier. J'appris cependant qu'il venait de quitter l'armée active et qu'il devait s'arrêter à Tambof et Saratof, et dans quelques autres villes. Jusqu'à une certaine distance je devais suivre le même chemin que lui. Nous convînmes de partir ensemble, et il accepta l'offre que je lui fis de s'arrêter dans mon village, où j'étais pressé d'arriver pour célébrer l'anniversaire de naissance de ma femme. Qu'elle sera heureuse, me disais-je, de recevoir un tel hôte elle qui est douée à un si haut degré du goût musical !

Nous soupâ mes ensemble, et je lis prendre dans ma voiture deux bouteilles de bon vin, auxquelles noire aubergiste ajouta du vin de Champagne. Mon imagination s'animait à la vue de ce compagnon mystérieux dont la voix m'avait si agréablement surpris,

LANNIVËRSAIRE M

dont la cicatrice, le bras en écharpe et la mâle figure annonçaient une intéressante histoire. De son côté, il devenait plus confiant. II parlait de guerre et de musique avec enthousiasme, et à mesure que notre réunion se prolongeait, il se montrait plus gai. J'attribuai sa gaieté à sa bonté de cœur. J'étais heureux alors et naïf. Aujourd'hui je vous dirais qu'elle provenait tout simplement de la satisfaction de son amour-propre, des compliments que je lui adressais.

Il n'y avait en lui aucune apparence de forfanterie, mais ses paroles trahissaient une nature fière et impétueuse. Il m'apparaissait comme un homme dont le courage ne devait pas chanceler devant la mort, et dont l'œil flamboyant pouvait ébranler la plus arrogante beauté. Quand nous eûmes un peu à tort et à travers discouru sur les jouissances de l'art et la vie des camps, sur le monde et sur la guerre, je lui demandai si tel homme que je connaissais et qui portait un nom comme le sien n'était point un de ses parents : « Mes parents, s'écria-t-il, vous ne les connaissez pas ; qu'il n'en soit pas question ! »

Cette réponse, prononcée d'une voix rude, ne me permettait pas de m'arréter plus longtemps à une question qui, évidemment, lui était désagréable. Nous nous remimes donc à parler de batailles et de musique, puis enfin j'en vins à dire tout ce que j'avais de doux sentiments dans le cœur, d'émotion d'amour

et de félicité conjugale. Mais aussitôt la figure de l'officier se rembrunit. Il frappa avec son verre sur la table, se leva brusquement et se mit à se promener dans la chambre de long en large.

— Qu'avez-vous donc? lui dis-je.

— Ahl murmura-t-il, ne me rappelez point ces souvenirs de Tamour, Timage des femmes... J*ai aimé aussi... Oui.

Un soupir s'échappa de ses lèvres, et il se tut. J'éprouvai une nouvelle curiosité. Je m'efforçai d'obtenir de lui le récit qu'il n'avait nulle envie de faire, et je ne sais comment j'y parvins.

— Du vin de Champagne, s'écria-t-il après mes instances réitérées .

11 vida son verre, s'assit sur le canapé, et, tournant sa moustache entre ses doigts, commença ainsi :

— Quand je vins au monde, nulle bohémienne n'aurait prophétisé que je porterais un jour ce vêtement, et que cette croix brillerait sur ma poitrine. Des domestiques n'ont pas pris soin de mon enfance ; les nourrices ne m'ont pas bercé avec leurs chants, et ma mère ne s'effrayait pas de me voir marcher pieds nus dans la bouc. Celte vie n'était pas faite pour moi, et si j'avais suivi là carrière qni m'était destinée, je n'aurais pas eu l'honneur de m'asseoir à votre table.

Pour quelque menue monnaie on m'apprit à lire et à écrire, mais j'étudiais avec ardeur et il se manifesta

L'ANNIVERSAIRE . ôr»

en moi de bonne heure un tel goût pour la musique, que remploi de chantre d'église devint le but de mon ambition. Je ne négligeais aucun office religieux. J'assistais gravement avec un cierge à toutes les funérailles, et ma voix résonnait plus claire que les autres dans les cœurs. On ne me laissa pas longtemps goûter ces humbles jouissances. On m'enleva à mon père, à ma mère. 11 y a longtemps, et je sens encore des larmes rouler dans mes yeux quand je songe à ce jour de rigueur. Mais j'étais né serf, puisqu'il faut le dire, et mon maître disposait de moi.

Au matin on examina mes lèvres, mes dents; après cette investigation, il fut décidé que j'apprendrais à jouer de la flûte. Je pleurai encore ; mais personne ne prenait pitié du pauvre enfant et n'essayait de le rassurer. On voulait faire de moi un instrument de distraction pour les désœuvrements des riches. La musique m*a sauvé. C'est à elle que je dois tout: c'est elle qui a brisé les liens qui m'enlaçaient à mon entrée dans la vie, et qui a fait pencher vers moi le cœur d'une femme. C'est elle, enfin, qui m'a sauvé du désespoir et m'a consolé dans toutes mes douleurs. J'étais placé au dernier rang de l'échelle sociale, et je chantais ; je me suis trouvé errant, sans asile, à l'aventure, et je chantais. Aussi longtemps qu'un accord harmonieux retentira à mon oreille, je puis souffrir encore, mais je ne serai point complètement malheureux. Je n'avais accepté la flûte que par contrainte.

54 LANNIVERSAIRE

Bientôt, pourtant, mes facultés musicales se développèrent.

Quelque temps s'écoula. Je fis connaissance avec les principaux artistes de Moscou. J*appris rapidement à jouer du violon, à toucher le clavecin, puis je me dévouai plus particulièrement à la musique vocale.

Les amateurs faisaient grand cas de mon talent, m'invitaient à de brillantes réunions, et se plaisaient à -me faire chanter. Mais, peureux, je n'étais qu'un homme sans importance à qui l'on peut sans façon tourner le dos dès qu'on l'a entendu. On m'adressait de nombreux éloges, mais d'un ton de patronage humiliant. On m'admirait et on me frappait familièrement sur l'épaule. On me proclamait un génie, mais en même temps on semblait me dire : « Qu'importe ton génie ? Tu n'en es pas moins né dans le servage. » •

Je commençai à donner des leçons et gagnai quelque argent. Par hasard, je fus mis en rapport avec un jeune homme qui ne ressemblait point à ceux que j'avais rencontrés jusque-là. Enthousiaste de la musique, il plaçait les qualités de l'artiste au-dessus des privilèges de la naissance, et moi, l'humble serf, moi qui n'avais pas de nom dans un salon, il me fit asseoir à sa table à côté d'un haut fonctionnaire. Il ne demanda pas qui j'étais, d'où je venais; il me traita cQUime un égal. Au commencement, cette fa-

çon d*agir me parut singulière, et plus d'une fois m embarrassa. Je rougissais et j'étais tout confus quand il engageait avec moi la conversation devant d'autres personnes, ou quand il m'offrait un fauteuil. Hélas ! ne pas oser s'asseoir, ne pas savoir où et comment on doit s'asseoir, est une cruelle souffrance. Celle que j'ai ressentie en ce temps-là, je la fais expier à tous ceux qui m'en offrent l'occasion. Les riches ont été impertinents envers moi. Je suis devenu impertinent à mon tour.

Cependant ce jeune homme, que m^ bonne étoile m'avait fait connaître, me traitait comme un ami. Je passais avec lui toutes mes heures de liberté. 11 me fpurnit les moyens de perfectionner mon talent ; il me prêta des livres, il m'habitua à prendre plus d'assurance et une plus digne attitude dans le monde ; en un mot, il effaça la rouille de mon intelligence.

Je lus avec avidité les livres qui m'étaient confiés, car j'avais un grand désir de m'instruire ; mais ces livres m'offensèrent. Ils parlaient de tout, excepté d'une situation comme la mienne. J'y trouvais de nombreux tableaux de mœurs; mais moi, je ne figurais pas dans ces tableaux. J'étais donc, par le fait de ma destinée, un être placé en dehors de l'attention même des écrivains, un étreiûaperçu, insignifiant, dont on n'a rien à dire, qu'on ne mentionne même pas. Avec quelle amertume je faisais cette remarque I

f.6 L'ANNIVERSAIRE

Chaque homme a dans sa vie un jour, un moment décisif qui anéantit ses espérances, ou réalise ses rêves en une forme palpable, soit Timage d'une femme, soit un sac dor. Chaque existence a sa fièvre, son heure de crise; moi, j*eus aussi la mienne.

Le seigneur de qui je dépendais alla s'établir en province, dans le but d'améliorer l'administration de ses domaines et d'augmenter ses revenus. Mon bienfaiteur était là avec un de ses voisins de campagne. Il obtint de mon maître la permission de me garder près de lui. Plusieurs autres seigneurs résidaient de côté et d'autre à quelque distance autour de nous. Mon bienfaiteur me mit en relation avec eux, leur fit l'éloge de mon talent, et j'eus l'honneur d'être appelé à donner des leçons dans de grandes maisons. Là on avait pour moi plus d'égards qu'à Moscou, par la raison qu'on ignorait mon histoire et qu'on me voyait bien traité par celui qui m'avait si généreusement pris sous sa protection.

Un jour je fus engagé à me rendre chez une noble douairière pour accompagner dans un concert sa petite-fille. J'étais, ce jour-là, un peu souffrant, et voulais refuser cette invitation. Mais on fit tant d'instances, que je finis par m'y rendre. J'en étais arrivé enfin à me présenter assez hardiment dans le monde, assez hardiment, c'est-à-dire que je pouvais marcher, sur un parquet d'un pas plus ferme, traverser sans crainte un salon et répondre sans balbutier à qui m*interro-

geait. Cependant, ce qui me plaisait encore le plus, c'était de rester seul à Vécart.

Que le ciel était beau ce jour-là , et quel souvenir j'en ai gardé ! Oui, je me souviens encore de chaque flot du Volga, de chaque fleur épanouie sur mon chemin, de chaque personne que je rencontrai ; je pourrais raconter tous les plus petits incidents de cette journée comme les jeunes femmes racontent les détails d'un bal auquel elles viennent d*assister, et les vieillards leurs rêves.

Le soleil rayonnait sur la surface aplanie du fleuve. L'air était imprégné de parfums, et il y avait un charme indicible dans Taspect de cette eau argentée, dans Vaspect des vastes plaines qu'elle arrose. Il me semblait que la nature célébrait aussi son jour de naissance comme la riche douairière vers le château de laquelle je me dirigeais. En ce moment j'éprouvais une impression de bonheur surnaturelle. Mais, de cette exaltation, je retombai bientôt dans le sentiment de ma pauvre individualité. J'allais m'adjoindre a une société dont je connaissais le froid cérémonial. J'allais assister, à une expérience musicale, une jeune fille qui probablement me ferait tout à coup sauter de l'allégro à l'andante, de l'adagio à l'allégro, et que je devrais suivre dans ses brusques caprices. Mon métier de professeur m'avait habitué à la patience, et je me résignai à cette nouvelle épreuve. Une calèche à six chevaux passa devant moi. Je n'osais, avec ma modeste voi-

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turo, me présenter en même temps que cet équipage à l'entrée de la demeure seigneuriale. Je mis pied à terre près du mur d'^enceinte et me glissai dans la maison. En franchissant le seuil de Tantichambre, le courage faillit me manquer. 11 fallait me faire annoncer et me présenter seul. Ja relevai mes cheveux de chaque côté de mon front, je m'époussetai, et enfin, je m'avançai. La scène qui s'offrit à moi me rassura.

Une quantité de propriétaires des environs étaient déjà réunis dans le salon et présentaient, par la diversité de leur costume, de leur physionomie, par le rustique cachet de la vie de campagne, un bizarre spectacle. Çà et là brillait une toilette financière, çà ol là apparaissait une étrange figure; ici d'énormes moustaches, plus loin des perruques fort négligées, quelques habits brodés, et des vêtements fort ordinaires. 11 n'y a rien là, me dis-je, de si imposant; et je m'avançai bravement vers la maîtresse de maison. Elle était assise dans un fauteuil et montrait, avec un sourire d'orgueil, un coussin brodé à quelques femmes qui l'entouraient. C'est un présent d'Alexandrine, répétait-elle en se retournant perpétuellement de côté et d'autre.

Je m'étais déjà incliné trois fois devant elle sans pouvoir détourner son attention de son coussin, lorsqu'une jeune fille, s'approchant d'elle, la poussa légèrement par le bras et lui murmura quelques mots à

roreîlk' : Ah ! monsieur, me dit-elle i'i> 8e levanl, je vous remercie de la complaisaiiee que vous avez eue de vous rendre à ma prière. Vladimir Semenoviich m'a beaucoup parlé de vous. On dit que vous ôles un ex- * cellent musicien. Ma petite fille, qui vient d'arriver, aime beaucoup la musique. Viens, Alexandrihe.

Alexandrine s'approcha. En cet instant, je sentai^i que tous les regards étaient fixés sur moi, et je rougissais- jusqu'au blanc des yeux. Je jetai un regard timide sur la jeune fille, et, je ne sais pourquoi, mon cœur me dit qu'elle devait avoir une douce voix.

— Je vous présente ma petite fille, reprit la douairière. Elle a une passion pour la musique Je vous en prie, venez me voir souvent. Vous chanterez avec ell^. 11 ne faut pas qu'elle oublie «ce qu'elle a appris. Mais où est donc Vladimir ? Pourquoi n'est-il pas venu avec vous?

— Des affaires, répondis-je, l'ont appelé en ville. 11 reviendra peut-être ce soir.

— Le méchant ! il oublie sa vieille amie. Je le gronderai. Voulez-vous voir le joli travail que m'a fait Alexandrine?

En disant ces mots, elle me montrait le coussin.

Je souffrais d'être ainsi arrêté devant elle taudis que tout le monde m'observait. Enfin un autre invité entra, et je pus me retirer à l'écart, et mes yeux se reportèrent sur la jeune fille qui occupait si vivement l'esprit de son aïeule. Je ne vous dirai pas qu'elle me

plut. Non, ce mot implique un rapport d'égalité, et Alexandrine était placée dans une sphère si éloignée de la mienne, que je ne pouvais pas même pensera nie Tendre compte de l'impression qu'elle produisait sur moi. Je la regardais comme un tableau qu'oti ne ptrul songer à acquérir, comme un diamant qu'on ne peut posséder. Je contemplais avec un^ inexprimable recueillement ses yeux bleus rêveurs, son visage, son pur et beau .visage frais comme une rose de printemps , et ses cheveux blonds flottant en un charmant abandon sur ses épaules. Je la suivais dans ses vifs et légers mouvements. A tout instant, sa grand'mére l'appelait près d'elle, et gaiement elle courait avec sa robe blanche et son bouquet à sa ceinture. Aujourd'hui, si je me trouvais en face d'une telle personne, j'essayerais peut-être d'étudier son caractère en étudiant sa physionomie. Alors je n'avais pas tant d'expérience, et, en regardant Alexandrine, je me disais seulement. Elle doit être bonne.

Bientôt on annonça que le diner était servi. Je m'assis humblement à l'extrémité de la table à côté ' d'un amateur qui me fit endurer la longue et monotone histoh*e de ses études musicales. Si ennuyeux qu'il fût, je devais pourtant lui savoir gré de vouloir bien causer avec moi. Personne, dans cette réunion, ne me connaissait, personne autre que lui ne m'adressait la parole, et les domestiques, comme s'ils eussent deviné ma misérable origine, ne m'offraient

L'ANNIVERSAIKE 61

que les mets vulgaires et enlevaient les autres sans nie les présenter.

Alais je devais avoir une plus grande épreuve à supporter. A quelque distance de moi était assis un homme d'un aspect mélancolique et taciturne. Vers la fin du dîner, il s'anima et se mit à causer avec un de ses voisins. Machinalement , je l'écoutai, et je frémis en Tentendant dire : J'ai fait une bonne affaire. J'avais deux serfs musiciens, et je les ai vendus diacun mille roubles (quatre mille francs).

L'amateur assis à côté de moi me murmura à Toreille . Comme on voit bien que cet homme n'a pas l'amour de Vart !, inoi, je ne donnerais pas lin de me» musiciens pour deux mille roubles.

A présent, je ne conseillerais à aucun noble de parler ainsi devant moi de son serf. Alors cette conversatictfi me faisait rougir et trembler, et je tournai mes regards vers Alexandrine comme pour chercher en elle une consolation aux paroles qui me faisaient faire un si douloureux retour sur ma situation et pour me réconcilier par son sourire avec l'humanité. Ah! celle-là, du moins, me disais-je en contemplant sa douce et candide physionomie, ne vendrait pas ainsi un musicien.

I^ dîner fini , tous les convives se groupèrent de différents côtés. Je m'éloignai avec un profond sentiment de tristesse. J'étais seul sur la terrasse. Devant moi s'élevaient des corbeilles de tleurs. Tans le loin-

plut. Non, ce mot implique un rapport d'égalité, et Alexandrine était placée dans une sphère si éloignée de la mienne, que je ne pouvais pas même pensera me rendre compte de l'impression qu'elle produisait sur moi. Je la regardais comme un tableau qu'an ne peut songer à acquérir, comme un diamant qu'on ne peut posséder. Je contemplais avec un inexprimable recueillement ses yeux bleus rêveurs, son visage, son pur et beau .visage frais comme une rose de printemps , et ses cheveux blonds flottant en un charmant abandon sur ses épaules. Je la suivais dans ses vifs et légers mouvements. A tout instant, sa grand'mère l'appelait près d'elle, et gaiement elle courait avec sa robe blanche et son bouquet à sa ceinture. Aujourd'hui, si je me trouvais en face d'une telle personne, j'essayerais peut-être d'étudier son caractère en étudiant sa physionomie. Alors je n'avais pa.s tant d'expérience, et, en regardant Alexandrine, je me disais seulement. Elle doit être bonne.

Bientôt on annonça que le diner était servi. Je m'assis humblement ii l'extrémité de la table à côte d'un amateur qui me fit endurer la longue et monotone histofre de ses études musicales. Si ennuyeux qu'il fût, je devais pourtant lui savoir gré de vouloir bien causer avec moi. Personne, dans cette réunion, ne me connaissait, personne autre que lui ne m'adressait la parole, et les domestiques, comme s'ils eussent deviné ma misérable origine, ne m'offraient

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que les mets \ulgaires et enlevaient les autres sans nie les présenter.

Mais je devais avoir une plus grande épreuve à supporter. A quelque distance de moi était assis un homme d'un aspect mélancolique et taciturne. Vers la fin du dîner, il s*anima et se mit à causer avec un de ses voisins. Machinalement , je Técoutai, et je frémis en Tentendant dire : J'ai fait une bonne affaire. J'avais deux serfs musiciens, et je les ai vendus chacun mille roubles (quatre mille francs).

L'amateur assis à côté de moi me murmura à Toreille . Comme on voit bien que cet homme n'a pas l'amour de l'art !. moi, je ne donnerais pas un de me» musiciens pour deux mille roubles.

A présent, je ne conseillerais à aucun noble de parler ainsi devant moi de son serf. Alors cette conversatioii me faisait rougir et trembler, et je tournai mes regards vers Alexandrine comme pour chercher en elle une consolation aux paroles qui me faisaient faire un si douloureux retour sur ma situation et pour me réconcilier par son sourire avec l'humanité. Ah! celle-là, du moins, me disais-je en contemplant sa douce et candide physionomie, ne vendrait pas ainsi un musicien.

Le dîner fini , tous les convives se groupèrent de différents côtés. Je m'éloignai avec un profond sentiment de tristesse. J'étais seul sur la terrasse. Devant moi s'élevaient des corbeilles de Heurs. L^ans le loin-

tain on entendait les cris d'une réunion de paysans ivres qui célébraient aussi la fête de leur maîtresse. Le soleil se penchait à Thorizon, et je restai là absorbé dans mes sombres réflexions, quand soudain près de moi apparut Alexandrine.

— Je ne sais, me dit-elle, pourquoi ma grand'mère veut absolument que je chante. Voulez-vous avoir la bonté de m' aider à chercher un morceau? J'ai si peur de chanter devant le monde !

Sa voix apaisa le trouble de mon esprit. Je m'approchai avec elle du piano, et pendant que nous examinions ensemble différents cahiers de musique, sa grand' mère et la plupart des invités se rangèrent autour de nous. L'homme qui vendait ses musiciens était là aussi. Mais, à présent, il ne pouvait plus m'offenser. A présent il n'y avait plus rien de commun entre lui et moi. Mes doigts se promenaient sur les touches de l'instrument sonore, et mon âme planait déjà dans la sphère de l'idéal.

Alexandrine était visiblement émue ; elle entonna timidement son chant ; mais à peine avait-elle formé quelques accords, que mes doigts s'arrêtèrent sur le piano, et je me retournai vers elle par un mouvement irrésistible. Savez-vous ce que c'est que le contralto, cette alliance de la vigueur et de la mollesse, de la force et de la douceur, de la fermeté et de la voluptéj cette alliance qu'on regrette dans le soprano ? Connaissez-vous le charme de deux yeux bleus et le chadt

d'une jeune fille de seize ans, cet âge resplendissant dans la vie de la femme, cet accord merveilleux du Créateur, un accord où il semble que Tharmonie do la terre se joigne à celle du ciel? Alexandrine avait un très-net contralto, et des yeux bleus, et seize ans.

Peu à peu, à mesure qu'elle chantait, sa voix s'enhardit, et moi j'étais dans le ravissement.

Lorsqu'elle se tut, un murmure d'applaudissements s'éleva autour d'elle ; moi seul je ne pouvais prononcer une parole. La grand'mère vint l'embrasser et me dit :

— Trouvez-vous qu'elle chante bien ?

— Parfaitement, répondis-je, honteux de no pas pouvoir trouver un mot plus expressif.

— A présent, reprit-elle, c'est votre tour.

Alexandrine voltigeait de côté et d'autre sans faire

attention à moi. Jamais un si ardent désir d'orgueil ne m'avait agité ; m' asseoir à l'improviste devant le piano, pendant que tout ce monde s'entretenait do choses banales, pendant qu'elle-même se laissait entraîner à d'insignifiants propos, ignorant que moi seul l'avait comprise, l'obliger à m'écouter et à fixer aussi son attention sur moi, c'était là mon ambition. Dans l'élan qu'elle me donna, ma timidité habituelle disparut. J'oubliai tout ce qu'il y avait là de gens de différente sorte ; j'oubliai aussi le vendeur de serfs. Je ne voyais plus que le piano et Alexandrine. Je ne puis dire comment je chantai ; ce que je sais,

cVst qu'elle se rapprocha peu à peu de moi, puis resla immobile et muette, les regards attachés sur moi.

Oh! pour enchanter nos cœurs, il ne faut pas parler, il faut chanter. La parole, c'est Tintelligence ; le chant, c'est l'âme; les paroles sont limitées comme rintelligence, et la puissance du chant est sans bornes comme Tâme. Je ne tous répéterai point les compliments qui me furent adressés. Je ne m'en souciais pas et ne les entendais pas. Alexandrine était rêveuse, je me délectais dans l'idée de l'impression que j'avais faite sur elle. Mais mon triomphe ne fut pas de longue durée. Elle m'adressa, d'une voix modeste, quelques mots qui me ramenèrent à la réalité. Elle me parlait en français, elle ne savait pas que j'étais un sorf et qu'un serf n'apprend guère le français. Je balbutiai une réponse confuse et me levai en rougissant. L'arrivée de Vladimir Semenovitchmil fin à mon embarras. La présence de cet ami me rendant le courage, je chantai de nouveau, et Alexandrine me parla russe et longtemps. Comme je me disposais à me retirer, la grand'mère me prit à part, renouvela la prière qu'elle m'avait déjà faite de donner de& leçon.< à sa fille, et voulut me mettre quelque argent dans la main. Je le refusai. Alexandrine m'appela aussi pour me remercier, mais, grâces au ciel, elle ne m'offrit point d'argent. Je partis avec Vladimir, ne cessant de penser aux yeux bleus, au contralto et au français.

L'A NMV ERS A IRE O.S

Le lendemain, je me procurai un alphabet de cette langue. Mon ami voulut bien lui-même me donner des leçons. C'était une difficile tâche, car mon organe n'avait plus la flexibilité nécessaire pour s'assouplir à un idiome si différent du nôtre, et personne probablement n'a autant que moi maudit le français.

Comment vous raconter la fin de mon histoire ? Comment vous retracer mes entretiens avec Alexandrine, et le charme de ses paroles et celui dcî ses regards? Vous devinez aisément que je la revis souvent, et souvent la grand' mère nous laissa seuls. Nous chantions, et nos cœurs chantaient ensemble.

Alors mon front n'avait pas encore été déchirë par cette cicatrice. Mon visage n'était pas brûlé par le soleil, j'étais plus jeune. Vous ne pouvez imaginer avec quelle joie enfantine elle accourait au-devant de moi et comme ses yeux étincelaient quand je montais.

Seul avec elle, je n'éprouvais aucune de mes anxiétés ordinaires, je parlais hardiment. J'oubliais la distance qui me séparait d'elle, et, par l'essor de mon imagination, j'en venais à me considérer comme son égal ; car près d'elle je planais dans les régions de l'art, dans les régions de la passion. Puis, dès que je l'avais quittée, ma folle illusion s'évanouissait, et je ne voyais plus que l'absence entre elle et moi.

Je ne pouvais me créer aucune espérance , ni me faire aucune illusion ; je ne pouvais voir sa vie unie à

la mienne dans un château aérien. Je savais qu'il était impossible que cette jeune fille fût jamais à moi; mais je ne pouvais respirer sans elle, je ne pouvais renoncer au bonheur d'être aimé d'elle, et je crois que j'aurais tué celui qui l'eût éloignée de moi.

Les jours s'écoulaient. Je ne puis énumérer toutes mes turbulentes pensées et mes agitations. Je me hâtais de vivre, sachant qu'il n'y avait pas pour moi d'avenir. Depuis longtemps nous savions tous deux que nous nous aimions, mais nous ne nous le disions pas, car nous avions tous deux le pressentiment de la fatale douleur attachée a notre premier aveu. C'était le but que je n'osais atteindre, car, après, c'était le néant. Ma seule joie était de prolonger indéfiniment ce rêve en écartant de mon esprit l'idée terrible du réveil. Mais comment s'arrêter dans les bornes de la raison ? Comment peut-on se dire : Tu n'iras pas plus loin? Quelquefois un rapide rayon éclairait le secret de nos émotions, insensiblement nous nous rapprochions de l'heure décisive.

Un soir j'étais seul avec elle dans le salon. Sa ^rand'mère faisait une patience dans une autre chambre. Alexandrine avait pleuré, et , avant que je lui eusse demandé pourquoi ses yeux étaient encore humides, elle me dit : « Il faut que je quitte ma grand'mère, il faut que nous nous séparions. »

Je ne me rappelle- pas ce que je lui répondis ; je me rappelle seulement qu'en ce moment sa main était

dans les miennes , que je la couvrais de baisera el Tarrosais de mes larmes, et que tout à coup Alexan* drine me jura de n*aimer jamais que moi et de n'avoir d'autre époux que moi.

La tête en feu, bouleversé , éperdu : « Quel serment , lui dis-je , venez-vous de prononcer? Hélas ! vous n'êtes pas faite pour moi ; devant vous est une autre route ; à vous les joies de ce monde, à moi les dons de Dieu. Mais moi vous ne savez pas qui je suis. »

Elle me renouvela, en sanglotant, ses protestations, et chacune de ses paroles était Texpression du plus pur, du plus généreux amour. Oh ! quelle était belle en ce moment , cl quel orgueil je me sentais dans Tâme! Devant moi s'ouvrait une nouvelle vie, une autre sphère. Pour la première fois, j'étais alTran'chi du désespoir, et la voix de la raison ne torturait plus mon âme. Je repris la parole hardiment avec une orgueilleuse espérance et une mâle confiance, et je lui dis : « Savez- vous qui vous avez devant vous? Savezvous à qui vous venez de promettre une éternelle fidélité ? Je suis un serf. »

A peine avais-je prononcé ces mots, que j'en fus épouvanté : je venais de formuler mon arrêt.

Alexandrine pâlit et s'affaissa sur mon bras. Pauvre créature fragile ! un mot l'avait terrassée. Vous le diraije? je regardai sans pitié ses paupières fermées et sa figure blême. J'éprouvais un profond mépris pour une telle faiblesse. Je lui avais fait un aveu nécessaire,

H8 L'ANMVERSAIRE

mais je n'en étais pas moins le même , et cet aveu avait suffi pour effacer les roses de ses joues, le doux éclat de sa jeunesse. Son saisissement m'offensait.

Cependant elle était là, appuyée sur moi, celle qui était mon idéal, mon orgueil, ma noblesse; je la serrais convulsivement sur mon sein , je Vembrassais ; elle ne se réveilla pas; j'appelai , des domestiques accoururent avec la grand'mère.

L'officier vida de nouveau son verre, mit sa tête entre ses mains, et resta quelques instants silencieux, puis il reprit :

— Qu'as -tu donc? comme tu es agité! me dit Vladimir lorsque j'entrai chez lui.

-^ Je ne sais, répondis-je.

— Je viens, ajouta-t-il , de voir ton maître ; je lui ai offert dix mille roubles pour toi ; il ne peut les accepter. J'ai appris qu'en effet il ne le peut pas, car il a perdu au jeu le village auquel tu appartiens. Mais ne te désespère pas, je trouverai bien un moyen de m'arranger avec ton nouveau maître, quoique ce soit un homme dur. Où vas-tu maintenant?

— Dans ma chambre, me reposer.

Je sortis sans savoir où j'allais. Mon sang bouillonnait dans mes veines, et les images les plus affreuses se présentaient à mon esprit. Tantôt je me croyais appelé à servir à table, le jour de ses noces, l'époux d'Alexandrine; je me voyais debout derrière sa chaise,

et lui assis fièrement à côté d'elle, me disant : « Pierre, donne-moi à boire. »

Tantôt je voyais mon maître devant une table de jeu, en face d'une pile d'or, jetant sur le tapis une carte d'une main fiévreuse , et s'écriant : « Perdu I C'en est fait ; prenez le village, prenez Pierre ; je n*ai pas voulu le .vendre, le sort vous le livre. »

Poursuivi par ces hideuses visions, j'errais le long du Volga. Je me rappelle que je contemplais d'un œil effaré la profondeur de l'eau et mesurais la distance qui sépare la vie de la mort. Je me rappelle que tout à coup je me trouvai dans la chambre à coucher de mon maître. Une lampe brûlait devant les saintes images, et les premiers rayons de lumière pénétraient à travers les volets. Je tenais un rasoir à la main, je m'avançai vers le lit, et je tirai les rideaux avec une effroyable résolution ; mais, je puis le dire, ma résolution s'était évanouie avant que j'eusse reconnu que le lit était vide. Non, je n'aurais pas eu le courage d'accomplir un meurtre. Cependant je remerciai la Providence de Tabsence de mon maître. 11 était encore au jeu et jouait probablement son reste. Je ne Tai jamais revu. Peut-être est-il persuadé qu'il devait à jamais s'éloigner de moi ; peut-être la fosse me le dérobe. Que Dieu lui pardonne.

J'étais devant ce lit, épuisé, égaré par la fièvre. Je me prosternai devant les saintes images; mais je ne pouvais prier, je n'avais aucune idée lucide, aucunç

juste conception. Le vertige bouleversait ma tête, te vertige de l'amour et de la haine, de Torgueil et de rhumiliation, le paradis et l'enfer. Je contemplai le crucifix, je cherchai à me recueillir, et, tout à coup, il me sembla que j'entendais du bruit. Je cachai mon rasoir, jesortis, comme Hamlet, poursuivi par l'ombre de mon père. Dans T antichambre brillait un peu de lumière, et le valet de mon maître dormait.

Je rentrai enfin dans ma demeure, mais je ne pouvais me calmer. Il me fallait une autre situation, il me fallait l'espérance, dussé-je être transporté en Sibérie et condamné au travail des mines. Quel que fût le péril auquel je m'exposais, ma décision était prise. Le lendemain je partis. Je voulais me rendre à Odessa, et, si l'on m'arrêtait en chemin, déclarer que je ne me rappelais pas à quel domaine j'appartenais. Alors ou je serais aflranchi en étant incorporé dans un régiment , ou je me tuerais. Si je pouvais être soldat, une lueur d'espoir brillait encore à mes yeux, et je voyais Alexandrine me sourire. Je laissai dans ma chambre une lettre où je déclarais que j'allais me jeter dans le Volga, et je partis.

Comme je ne connaissais pas les chemins, et que je n'osais me fier aux aubergistes, je marchais souvent à l'aventure, et souvent je n'eus d'autre lit que la terre nue. Mais j'entrais bravement en lutte avec le sort, et je ne me plaignais pas.

Un jour, comme je n'avais pas de passe-port, je fus

arrêté et conduit devant le commissaire de police. Je déclarai que j'ignorais le nom de mes parents, celui de mon maître, et le nom des différents villages par où j'avais passé. On assembla un conseil pour me juger comme un serf fugitif , et ma sentence portait que je serais enrôlé dans un régiment. C'était tout ce que je désirais, et vous ne pouvez vous figurer la joie que je ressentis en revêtant la capote grise. A nul autre au monde la vie militaire n'a pu paraître si attrayante. Je respirais librement, et je n'avais plus à redouter les caprices d'un maître. Je n'étais plus au service d'un homme, mais au service de la mort.

Sur ces entrefaites éclata la guerre avec la Perse, Mon talent musical m'avait attiré des sympathies. Je confiai mon secret à mon colonel etius admis dans l'armée active. Enfin un autre avenir s'ouvrait à mon imagination. J'avais devant moi le péril et l'honneur du champ de bataille. Je baisais mon uniforme, je l'arrosais de mes larmes. Je l'aimerai tant que je respirerai.

Les marches pénibles, le soleil brûlant, les vicissitudes de la guerre, rien n'effraya mon ardeur et n'affaiblit mes espérances. Pas un instant il ne m'arriva de me plaindre de ma nouvelle situation. Au contraire, je m'écriais avec enthousiasme : c(Dieu soit loué ! je suis soldat I » et je riais en pensant à mon maître.

Je posais le pied avec Une sorte d'ivresse sur cette

arciie où tant d'hommeâ succombent, où le mépris de la mort est une si puissante vertu, où celui qui n etait rien la veille peut en un instant acquérir une noble place. Je m'élançais avec intrépidité au-devant du danger. Chaque peine était pour moi un élément de fortune, chaque escarmouche un échelon qui me rapprochait d'Alexandrine.

Après un engagement dans lequel nous dûmes franchir un pont soi^ une pluie de balles, je reçus un premier signe de distinction, je fus décoré, et, de Taveu unanime de mes camarades, je le méritais.

Ici Tofficier termina son récit et retomba sur le canapé, en murmurant : « Est-elle restée fidèle à ses promesses ? »

Notre provision de vin de Champagne était épuisée, nos chevaux étaient attelés. Je regrettais d'avoir si vite engage cet homme à m' accompagner. 11 m'inspirait une indéfinissable aversion et une sorte d'effroi. Mais il n'était plus temps de revenir sur mon imprudente invitation, et il monta en voiture avec moi.

(chemin faisant j'essayai d'obtenir de lui quelques renseignements sur celui qui avait été son maître, sur son prolecteur Vladimir et sur Alexandrine, lui disant que je pourrais peut-être lui apprendi'e ce qu'elle était devenue. Il ne voulut me donner aucun éclaircissement .

II semblait se repentir de Texpansion qu'il avait eue ou buvant avec moi, et devint très-silencieux, puis s'endormit. Nous arrivâmes le soir dans ma demeure, la veille du jour où je célébrais un heureux anniversaire. On me dit que ma femme s'était couchée un peu souffrante Quelque impatience que j'eusse de la revoir, je ne voulus pas la réveiller; il n'était pas un de mes désirs que je ne fusse constamment prêt à sacrifier à son repos.

Le lendemain, avec quelle tendresse elle m'accueilht ! Quelle douce teinte de rose sur ses joues ! Quel éclat dans ses yeux I Je lui annonçai la visite de mon compagnon. Elle ne se sentait pas encore assez forte pour se mettre à table avec nous, mais elle me dit qu'elle descendrait vers la fin du diner.

J'avais invité plusieurs de mes voisins à ma fête conjugale. Avec sou brillant uniforme et sa décoration, avec sa belle figure et sa mâle attitude, mon oHicier attira sur lui tous les regards et devint Tobjet des égards les plus empressés. Sa présence gêna d'abord Tentretien. Peu à peu il anima lui-même tous mes convives par sa franche nature et son joyeux élan. Notre dîner devint fort gai et je fis dire à ma femme que nous buvions à sa sauté.

Un instant après, elle apparut un peu pâle encore et languissante. Tout le monde se leva à son aspect. Je m'approchai d'elle pour lui présenter l'étranger; mais

au moment où je me retournais vers lui ^ je le vis assis

sur sa chaise, immobile et comme pétrifié. Au même instant, mes convives s'écriaient : « Recevez, madame, nos compliments de cœur à votre jour de naissance. »

Elle s'approcha de rofficier : « Je vous remercie, dit-elle, monsieur.» Soudain elle devint pâle comme la mort et tomba évanouie dans mes bras. L'officier ne murmura pas un mot et la regarda d un œil hagard.

Je reconduisis ma femme dans la chambre. Je revins dans la salle à manger. Il était là encore, silencieux comme une ombre, les yeux fixés sur la porte par où elle était sortie.

A la fin du repas, il se leva sans prononcer un mot et disparut.

Je la trouvai un jour, celle que j'avais tant aimée, je la trouvai pleurant en secret, et je rejoignis celui à qui elle avait juré une étemelle fidélité. Pour lui et pour nioi la terre n'était plus assez vaste. . . Nous tombâmes tous les deux^ lui ne se releva plus, et moi j'ai la jambe mutilée!

UTBALLA

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