PAR MADAME HAHN
Dans le salon de madame la conseillère Sorbin était réunie Faristocratie de la ville. Quelques fem« mes, assises sur un divan près d'une table à thé, causaient avec vivacité.
— Mais, 8*écria une étrangère, qui est donc cette Utballa? Son nom est vraiment un nom barbare. Il n'existe dans aucun calendrier.
— Pour vous expliquer Torigine de ce nom , il faudrait vous raconter toute une histoire, dit un jeune Moscovite.
— - Racontez, dit l'étrangère. Il y a dans cette jeune fille je ne sais quoi d'asiatique qui me séduit.
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— Je ne sais rien de positif, répondit le jeune homme en quittant sa place.
— Racontez toujours ce que vous savez , dirent quelques autres personnes qui se trouvaient là, en se levant comme lui, et en le suivant dans la salle voisine où était une table de whist.
— Avez-vous été à Astrakan ?
— Non, jamais.
— Dans aucune ville de Russie vous ne trouverez un tel mélange d'Asiatiques et de vrais croyants. Une partie du gouvernement d'Astrakan est habitée par des Kalmouks nomades. Plusieurs d'entre eux servent dans la ville comme domestiques.
— Auriez-vous envie, dit une des dames, de nous faire une leçon de statistique sur les Kalmouks? Je dois vous prévenir que nous ne nous en soucions nullement.
— Patience, madame I nous arrivons à Utballa. Son père demeurait dans un des districts du gouver^ nement d'Astrakan, et sa mère est une Kalmouke.
— Comment ! un marchand russe a pu se marier avec une Kalmouke ?
— Je n'ai pas dit qu'il fût marié : loin de là. Deux mois après la naissance de son enfant, il donna la mère d'Utballa pour femme à un Saissan, autrement dit un noble Kalmouk, et Toublia complètement.
— Le barbare I
•— En elTet. Mais bientôt il éprouva un profond
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eonai dans sa solitude. Il était trop vieux pour songer à se marier, et ses parents le fatiguaient de leurs ob* sessions intéressées. Un beau jour il les mit à la porte. Pour mieux les punir, il songea à prendre près de lui sa fille. 11 s'informa du lieu où campait Tulus (la horde) au sein de laquelle elle vivait, alla la chercher, et vint se fixer parmi nous pour ne plus voir ces avides héritiers.
— Mais permettez-moi encore une question : N'estelle pas baptisée? Son nom païen pourrait le faire supposer.
— Le vieux croyant la baptisa selon les usages de sa secte, lui donna je ne sais quel nom étrange... Fekla ou Matriena. Dans la maison des Sneshin où elle fut élevée, on préféra lui conserver son nom kalmouk d'Utballa.
— Encore un mot. Pourquoi les Sneshin s'intéressent-ils tant à cette jeune fille?
— Le vieux croyant était leur voisin. Les enfants
s'attachèrent à la petite sauvage. Madame Sneshin
découvrit en elle des qualités naturelles et résolut
d*aider au développement de cette fleur des steppes,
comme elle l'appelait dans son langage sentimental.
Elle lui donna donc une assez complète éducation ;
mais à quoi sert? Le vieux croyant est entêté. Il
condamne nos réunions et ne veut pas que sa fille y
paraisse.
Ce récit était exact, sauf sur un point : c'est que ce
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n'était pas seulement par la Tdonté de son pore, mais par la sienne propre que la jeûna fille ne voulait pas aller dans la monde. Quand elle entra chez sa bienfaitrice, la maison de madame Sneshin, qui venait de perdre son mari, était fermée comme un cloître. Utballa, qui avait alors sept ans, regrettait la liberté des hordes nomades, parlait avec tendresse de sa mère, et quelquefois demandait en pleurant pourquoi on la faisait rester si longtemps à la même place. Peu à peu cependant ces souvenirs s'etfacèrenl dans son esprit,
elle s'attacha à madame Sneshin, à sa fille Sophie, et prit goût aux usages du monde civilisé.
Quand Sophie eut atteint* sa vingtième année, sa mère sortit de sa retraite, fit des visites^ ouvrit ses salons, et alors pour la première fois Utballa éprouva l'amer sentiment de l'inégalité. Les femmes la trai* tai^t froidement et ne lui accordaient guère qu'un sourire de pitié. Si l'une d'elles laissait tomber une carte ou son mouchoir : « Ramasse cela, ma petite, » disait*elle. Une autre lui demandait du même ton un tabouret, et pour tout remerciment lui faisait un léger signe de tête. Les hommes lui montraient plus d'égards, soit par considération pour le million qu'elle devait posséder un jour, soit parce qu'à l'âge de quinze ans elle était remarquablement belle.
Rien du type kalmouk sur sa figure. Elle avait des dents pareilles à des perles, et de longs cheveux soyeux d'un noir éclatant.
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Utballa ne remarquait paial len regards bienveîU lants des hommes. Les affrcmts qu'elle avait reçus lui avaient &it comprendre sa situation équivoque. Elle se retira tristement de cette soeiété dont elle ne pouvait vaincre les préjugés. Dès qu'elle voyait une voiture s'arrêter à la porte de la maison, elle courait s'enfermer dans la btt)liotlièque. En revenant du bal, Sophie lui racontait ses plaisirs de jeune fille ; Utballa récoutaît en silaaoe, et parfois tombait dans une profonde rêverie.
A Tépoque où notre histoire commence, un événe* ment mettait toute la ville en émoi. Un général venait d'arriver de Pétersbourg avec trois adjudants. Les collets brodés, les épaulettes et les aiguiUettes de ces officiers occupaient l'attention de toutes les femmes. Les personnages les plus considérables de la ville se mirent en frais de dîners et de soirées. L'astre du jour, le général, fut conduit avec ses trois satellites de salon en salon, et vit tour à tour s'élever devant lu des pyramides en pâtisseries ornées des deux prcmières lettres de son nom, des édifices en sucre re« présentant le temple de la Renommée, et d'autres œuvres non moins ingénieuses. Cependant ce soleil était déjà vieux et ne pouvait attirer sur lui seul tous les regards. Ses officiers étaient l'objet d'une quantité de délicates attentions. Partout on voulait déployer la plus grande hospitalité, afin que ces habitants de la capitale n'emportassent point de la petite
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ville qui avait le bonheur de les posséder une {a« eheuse idée. Parmi ces maisons hospitalières se distinguait celle de madame Sneshin, animée à la fois par la présence des nobles étrangers, et par Téclat d'un nouvel enseigne qui venait de surgir à Thorizon : c'était Boris Sneshin, qui, après quatre années d'absence, rentrait dans la maison maternelle. Il l'avait quittée presque enfant ; il y revenait avec un premier grade, avec les espérances d'une brillante carrière. Quelle gloire pour sa famille ! quelle joie pour ses amis !
Après les premières effusions de tendresse, madame Sneshin amena près de son fils la timide Utballa.
— Reconnaîtras-tu, lui dit-elle, notre petite sauvage?
— Est-il possible ! Utballa !
— Oui, elle-même ; te rappelles-tu comme tu la faisais marcher au pas avec ta sœur, en leur donnant tes ordres avec l'autorité d'un capitaine qui dirige son bataillon ?
Boris salua gaiement la compagne de ses jeux d'enfance, puis se retourna vers sa mère.
Dès ce jour, il s'opéra un changement assez notable dans l'existence d'Utballa. Madame Sneshin eut chez elle de fréquents bals et de fréquentes réunions. Sophie, occupée à faire les honneurs du salon, ne pouvait plus passer autant d'heures seule avec son amie. Elle continuait pourtant à l'entretenir des danses où elle avait brillé, des galanteries qui lui avaient été
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dites en prose et en vers. Mais bientôt elle parut dis* traite, elle s'occupait avec plus de soin de sa toilette, et semblait impatiemment supporter la longueur des jours où elle n'allait point dans le monde. En vain Utbalk l'interrogea sur cette nouvelle disposition d esprit, en vain elle essaya d'en pénétrer les secrets, elle ne put y parvenir.
Quelque temps après, madame Sneshin donna chez elle une fête splendide. Toute la maison était éclairée, l'orchestre nombreux, le buffet servi à profusion. 11 va sans dire qu'au milieu de l'aristocratie de la cité brillaient le général et ses adjudants, tous quatre fort empressés auprès des dames, et les invitant au cotillon, à l'écossaise et à je ne sais quelles autres espèces de danses. Boris avait également beaucoup à faire. Les jeunes filles l'appelaient le joli garçon, et jouaient avec lui comme avec un petit chat, sans songer que les grifTes d'un jeune chat sont souvent plus acérées que celles d'un vieux.
Ijes couples s'étaient formés pour l'écossaise. Le cavalier d'Utballa eut l'imprudence de la conduire entre la fille du président et une fière demoiselle d*un âge fort mur. L'une et l'autre se sentirent à cet as-, pect blessées dans leur dignité; elles s'éloignèrent brusquement, et les autres couples suivirent leur exemple. Utballa fut forcée de se retirer, et comme, après cet éclat, persoime n'osait plus l'inviter, elle alla s'asseoir dans un cabinet solitaire.
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-— Pourquoi donc; dit Boris qm l*aperçut par hasard, pourquoi restez-vous ainsi à Técart?
— Je n'appartiens point à votre société, réponditelle avec les larmes dans les yeux ; je ne voulais point y paraître. Cesi Sophie qui m'a entraînée. Je vois qu'on me méprise i
— Quelle idée ! Qui vous a décidée à vous retirer ici?
— Tous ceux qui m'entouraient.
— Voyons ! que s'est-il passé ?
Utballa lui raconta l'affront qu'elle venait de subir.
— Ah! chère Utballa! s'écria Boris, vous danserez avec thoi. Venez!
Malgré sa résistance, il la ramena au milieu du salon et la fit asseoir auprès de Sophie. Il fut pour elle si attentif, si amical, que la pauvre Utballa reprit sa gaieté. Son visage était animé, ses yeux brillaient, et elle était alors si belle que les regards se fixèrent involontairement sur elle.
Après la première danse, Boris, la conduisaut au milieu d'un cercle de jeunes filles, lui dit : « Ne m'oubliez pas pour la mazurka.
Les jeunes filles la regardèrent d'un air moqueur. Utballa ne remarqua point leurs expressions ironiques. Elle était si heureuse!
— Qui est donc cette charmante brune? demanda le général.
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— La fille d'un marchand de cette ville, i-^ndit un de ses voisins.
— Ahl dit le général.
— D'un riche marchand.
— Ah! 8*écria plus haut un de ses adjudants.
— Oui) ajouta un fonctionnaire, elle aura quelque jour un joli petit héritage, un héritage de plus d'un million.
Nul ne répondit à ces paroles. Mais le général redressa la tête, croisa les mains derrière son dos, et ses regards ne quittèrent plusUtballa.
— Elle est vraiment très-joSe, murmura-t-il à voix basse.
Un instant après, il était près d'elle, s'entretenait amicalement avec Boris, et faisait tous ses efforts pour parvenir à causer avec la jeune fille.
Le lendemain, la nouvelle se répandit dans la ville que Son Excellence voulait épouser Utballa, ce qui porta un coup terrible à plusieurs projets ambitieux. Quelques personnes prétendaient que le général voulait demander la main d'Utballa, non pour lui, mais pour un de ses officiers.
Ce jour-là, les préoccupations rêveuses de Sophie furent expliquées. Le plus aimable des trois adjudants, s'étant épris d'elle, avait fait avec succès l'aveu de son amour. Bientôt tous deux furent fiancés. Pout" ne pas se séparer de ses enfants, madame Sneshin résolut d'aller s'établir à Pétersboui^, et de passer,
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en attendant ce départ décisif^ quelque temps à la campagne.
Utballa pleura beaucoup en apprenant cette résolution, car elle allait perdre son unique amie, sa more, sa protectrice. Fn la voyant si afQigée, son père lui fiermit de suivre ceux qu'elle aimait tant à la campagne.
Elle quitta la ville à la vive satisfaction de plusieurs grandes demoiselles fort inquiètes de Tascendant que lui donnait son futur héritage.
C était à la fin de septembre ; les feuilles des arbres commençaient à jaunir. L'babitation de madame Sneshin s'élevait sur une hauteur, au milieu d'un jardin enlacé de trois côtés par une rivière. Les bords de cette rivière étaient surmontés de terrasses couvertes de fleurs et d'arbustes. C'était une de ces demeui'es champêtres qui ravissent les regards des paysans, et font dire à ceux qui les contemplent : Ahl quel bonheur d'être là I On ne pense pas que plus d'un amer soupir s'exhale peut-être au sein de ces sombres allées, que plus d'une larme tombe sur ces corbeilles de fleurs.
En ce temps-là pourtant, le bonheur régnait dans la demeure de madame Sneshin. Sophie avait repris sa gaieté et sa vivacité d'autrefois. Boris faisait de brillants rêves d'avenir. Des habitants de la ville voisine venaient complimenter la nouvelle fiancée et restaient dans la maison plusieurs jours. Le général ap-
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paraissait aussi fréquemment. Comme il se montrait de plus en plus prévenant pour Utballa,' ceux qui parlaient naguère dédaigneusement de la pauvre iiUe la traitaient avec égards et lui donnaient même des témoignages d'aflection qui cependant la touchaient peu. Elle se'trouvait dans une pénible situation d'esprit. Les' fiançailles de son amie éveillaient en elle un sentiment singulier, non pas un sentiment d'envie, son âme n'était pas accessible à une telle passion ; au contraire, elle se réjouissait du bonheur
de SophiC; mais en même temps elle faisait un triste retour sur elle-même.
Cependant il s'établissait entre elle et Boris une liaison qui n'était pas sans danger. Boris lui racontait ses premières aventures de jeunesse. Elle, de son côté, l'entretenait de ses rêves et de ses souffrances. Sophie, uniquement occupée de son prochain mariage, ubandonnait à son frère les confidences de son amie, grave et délicate mission pour un homme à qui Ion communique peu à peu bien des secrets, jusqu'à ce que l'heure arrive où on lui révèle le plus profond, le plus important de tous.
Le soir, quand les étrangers étaient retirés d^s leur appartement, quand madame Sneshin s'entretenait avec son intendant, quand les deux fiancés murmuraient à voix basse leurs doux projets dans un coin du salon, Boris s'asseyait près d'Utballa et jurait sérieusement qu'elle n'avait point, comme elle le pré-#
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tendait, un cœur déglace. 11 aimait sa conversation animée et originale, il aimait en elle ce mélange singulier de rêverie allemande et d'ardeur orientale. Habitué à la considérer comme une soeur, il combattait opiniâtrement tout ce qu'elle disait de sa froideur, sans se douter de l'exaltation qu*elle s'efforçait de cacher sous une apparente indi{!!6rence.
Un jour madame Sneshin Tàppela dans sa chambre, désirant, disait-elle, lui parler sans témoin. Une telle invitation éveiHa dans l'esprit d'UtbalIa le pressentiment d'un grand événement. Ce qu'elle apprit dans cette conférence secrète lui causa une extrême surprise. Après un court préliminaire, sa bienfaitrice la félicita du bonheur inespéré qui l'attendait et lui annonça comme une grâce extraordinaire de la Providence que le général devait l'épouser. Jamais, dit-elle, dans ses rêves les plus brillants, jamais elle n'aurait osé concevoir pour sa chère pupille une si haute fortune. Quel fut son étonncment, lorsqu'au lieu d'entendre le cri de joie d'Utballa, elle la vit baisser tris* tement les yeux et pâlir* Madame Sneshin renouvela sa proposition, ajoutant qu'elle répondait du consentHipnent paternel. Utbalk se jeta dans les bras de sa bienfaitrice en sanglotant, la conjura de ne point parler à son père, et d'éloigner à jamais d'elle un tel projet de mariage.
Toute insistance fut inutile. Utballa resta inflexible : ^ madame Sneshin finit par la prier de réfléchir quel-
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ques jours. Sophie voulut entreprendre de vaincre les résistances de son amie.
— Écoute, lui dit UtbaUa en lui mettant la main sur le cœur : voudrais-tu Tépouser?
— r J'en aime un autre.
— Si tu n'en aimais pas un autre, réponds-moi franchement : voudrais4u prendre pour mari ce vieux général, et^renoncer à tout ce que ton imagination te fait entrevoir dans Tavenir? Pourquoi n'en aimeraisje pas un autre aussi, maintenant ou plus tard? Pourquoi renoncerais-je à mes plus belles espérances? Pourquoi me fermerais-je à moi-même le cbemin d'un bonheur pareil au tien?
— Mais moi ! moi !
-^ Je sais ce que tu veux dire. Ta naissance te donne une honorable position dans le monde, et moi je n^ suis qu'une malheureuse créature. Mais par cette raison je n'en suis que plus attachée à ma liberté, et je ne veux point d& ceux qui ne cherchent point mon amour, qui ne songent qu'à la fortune de mo^n pare.
Sophie, n'ayant rien à répondre à cette objection, cessa de la sermonner. Madame Sneshin voulut encore essayer de l'influence de Boris. Mais à peine le jeune émigré avait-il prononcé les premiers mots dictés par sa mère, que soudain le visage d'Utballa se couvrit d'une pourpre éclatante, puis d'une pâleur mortelle.
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— Et vous aussi, Boris, s*ccria-t-elle avec un accent de désespoir, vous désirez..
— Je vous aime comme une sœur et je désire votre bonheur.
— Vous m*aimez . . vous désirez mon bonheur, et vous me proposez de m'unir à un, au. .. à ce vieillard ! Allez ! laissez-moi, je ne vous aime pas. . . Vous ne savez pas. . . non. . . Que Dieu vous pardonne le mal que vous venez de me faire I
— Moi ! Que dites-vous? Utballa avait disparu.
Boris ftjt frappe d'une lueur subite ; mais il craignait d'être le jouet de son amour-propre.
Après ce premier aveu, Utballa ne put cacher longtemps ses émotions. Elle aimait Boris, elle eût tout sacrifié pour lui, seulement elle n'osait concevoir l'espérance d'être aimée de lui. Dans cette incertitude, elle gardait sa passion au fond de son cœur comme les vestales gardaient le feu sacré. Une fois que cette passion eut rompu ses premières chaînes, elle prit un rapide essor. Toute l'existence d'Utballa se concentra en celui qu'elle aimait. C'était lui qu'elle observait, c'^était pour lui qu'elle parlait. Lui seul était le mobile de ses actions et de ses pensées. Ceux qui la voyaient, à l'approche du départ des Sneshin, si vive, si animée, l'accusaient d'indifférence et d'ingratitude. Personne ne savait qu'après une de ces heiares de joyeuse causerie, elle se retirait dans sa chambre et que, re-
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poussant loin d'eOe cette gaieté factice, elle tombait épuisée de fatigue sur un canapé et {deurait amère- ' ment. Celui qui était la cause de cette gaieté trompeuse et de cette douleur réelle, celui-là même ne voyait pas combien le rire de la jeune fille était contraint. Quelquefois il lui exprimait le regret qu'il éprouvait de la quitter bientôt ; mais son langage était calme, sa voix assurée, tandis que la pauvre fille sentait tout son sang affluer au cœur.
Quelques jours avant le départ des voyageurs, le général se présenta chez madame Sneshin pour connaitre le résultat de sa négociation. Malgré tout ce qu'elle lui dit, il ne pouvait se figurer qu'une petite bourgeoise fut insensible au prestige de ses épaulettes. 11 résolut de lui parler à elle-même et il lui parla avec une éloquence tout à fait inutile.
C'était le soir ; la brise d'automne était douce
comme aux derniers jours d'été. L'odeur du feuillage mourant parfumait l'atmosphère, les rayons du soleil couchant doraient les rameaux des arbres et répandaient de tout côté ces merveilleux effets de lumière qu'on ne voit qu'en automne. Une troupe de cigognes poursuivait son vol vers les régions du sud. Sur le perroix de la maison quelques personnes étaient arrêtées. Utballa errait seule au milieu des fleurs fanées.
Boris la vit et accourut près d'elle.
— A quoi pensez-vous ? lui dit-il : à la feuille qui tombe ou à l'étoile du soir ?
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-^ Oui, j'ai mon étoile, une pâle, peiile eiloân* taine éioûe, que Ton voil à peinei, mais qui jeUe sur moi un doux rayon.
— Pourquoi donc en avoir dioisi une si petite ?
— Pourquoi?...
EHe garda un instant le silenôe ; puis, cueiOant une belle-de-nuit: '
~* Connaissez'TOUs, dit^elle, ta tradition de cette fleur?
'. — Non. Biais répoBdez d'abord à ma question. Pourquoi a?e^T0US préf&ré unef>e(ite étoîie à la kine, au soleil, à tant d'autres astres brillait qu'on peut, TOUS le savez, sainr avec la main, surtout avec une douce petite main blan<^ comme la vôtre ?
— Tous croyez?
— Certainement. Beaucoup d'autres à vob^ place ne laisseraient pas ainsi éehaj^er l'occasion .
— Écoutez bien, dans trois jours nous nous quittons. Je veux vous laisser un souvenir Àe moi. Je veux vous écrire la tradition de <;ette fleur, une légende des steppes.
Utballa s'enfuit. Deux heures aprè», elle rapporta à BôriSy qui se trouvait seul au salon, une feutHe de papier, puis disparut de nouveau. Boris s'approcha de la table, et lut :.
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lll$TIIR€ D€ là SEUE-DC*II«IT
Au commenceineiil de )a oréaiion, un arbuste s*élevait sous le ciel pur, à la cime du Thibei. Le soleil avait acbeiré sa course ; ToinlNre du soir s'étendait sur la terre. A l'une des branches de l'arbuste» une fleur modeste s'épanouit. Elle n'avait point l'éclat de la rose ; elle ne dominait point les autres fleurs, comme les fiers lotus ; elle devait humblement sa petite tète dans le monde du grand Bouddha. Autour d'dle tout toit sombre et froide Les plantes voisines dormaient sur leurs tiges, et les papillons de nuit voltigeaient dans Tair sans s'arrêter près d'elle. La pauvre fleur, elfrayée de son isolement, laissa tomber sa tête avec tristesse. Alors apparut au cid une petite étoile d<ml les rayons ravivèrent la fleur délaissée : elle se releva, regarda avec amour et reconnaissance l'astre qui lui rendait une nouvelle existence.
L'aurore revint. L'étoile disparut devant la himière du jour. Dès millîers de plantes s'épanouirent à cette ardente lumière, qui ihohdait aussi la petite fleur modeste; mais elle se souvenait de la douce lueur de l'étoile nocturne, et elle restait indifférente à la splendeur du soleil. Rafraîchie par la rosée de la nuit, ranimée pat les rayons salutaires qui étaient tombés sur elle, elle se détourna des feux éclatants
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du soleil, ferma son calice et s'assoupit sur ses rameaux. Depuis ce temps, pour elle la nuit est devenue le jour, et le jour est devenu la nuit. Au lever de Taurore, la fleur disparait. Au crépuscule du soir, elle se relève pour saluer sa chère étoile, et aspire sa lueur propice.
11 en est ainsi du cœur de la femme. La première image qui la touche, le premier témoi^aged' intérêt, la première parole affectueuse, s impriment profondément dans son âme. Un mot 4e celui quelle aime lui cause une vive émotion. Les discours passionnés des autres la Jaissent indiflërente. Qu'importe que celui qu'elle aime soit obscur et ignoré, qu il se perde au milieu de la foule ? le cœur de la femme saura bien le trouver dans son obscurité et le suivre dans son humble sentier. Elle peut admirer l'éclat du soleil, mais elle appartient uniquement toujours à sa petite étoile.
Boris fut vivement impressionné à la lecture de celte allégorie.
Une nouvelle lumière éclaira son esprit. Plusieurs circonstances auxquelles il n'avait d'abord attaché aucune importance se retracèrent sous un nouvel aspect à sa pensée ; l'énigme s'expliquait. Cette jeune fille tour à tour si gaie et si triste, lui apparut comme un caractère exc^tionnel, dans lequel la nature primitive de la femme s'alliait à l'éducation du dix-^
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neuvième siècle. Naguère il ne pouvait compreudrp pourquoi piuisieurs fois dans le jour elle s'éloignait de lui, puis revenait tantôt affectueuse et confiante conune une sœur, tantôt froide et contrainte. Naguère il ne pouvait comprendre pourquoi, lorsqu'il était seul avec elle, parlant de choses indifférentes, tantôt il voyait ses yeux étinceler, tantôt s* humecter de larmes, puis son frais visage rougir et pâlir en un instant. Maintenant tout lui semblait éclairci, et son coeur s'élança vers la jeune fille avec Tardeur d*un premier amour. Rejetant loin de lui l'orgueil de sa mère, les barrières que les préjugés élevaient entre lui et l'enfant du désert, il courut chercher Utballa, avec le frémissement d'un aveugle qui, l'ecouvrant tout à coup la vue, s'en va trouver celle dont il n'a jusque-là contem]dé l'image que dans sa pensée.
Il erra à travers la maison et les allées du jardin ; il appela Utballa, mais en vain. Elle se joue de moi, dit-il; et son amour-propre réprima le sentiment nouveau qui venait de s'éveiller en lui. Il s'arrêta sur la leirasse. L'air était vif ; une légère gelée couvrait la surface du sol. La lune se cachait derrière les nuages, puis soudain reparaissait comme une beauté coquette qui se montre dans tout son éclat au moment ou on l'oubliait. Â quelque distance on distinguait les cabanes des paysans, où brillait encore ça et là une lumière ; tout reposait dans le silence ; on n'entendait que le clapotement des flots de la rivière
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au milieu des joncs, les murmures des peupliers, et de temps à autre le cri d'un mseau de suit ou k tremblement d'une feuille tombant de son rameau.
Boris resta là qudques minutes, agité à la fois par le doute et Tamour, par Tattebie et rincertitude d'une nouiFellevie. Il promena ses regards de côté et d'autre. Utballa était à quelques pas de lui. Il s'approcha ; elle voulait se retirer, mais il la retint et fixa ses yeux sur elle, comme pour lire au fond de son âme. Leur âme à tous deux se refléta alors dans leurs regards. La lune les monda tout à coup de^a clarté. Ils éprouvèradt ime sorte de terreur enfantine.
— Ce n'était donc pas un jeu ? murmura Boris d'une voix tremblante.
Utballa ne répondit pas.
--^ Je n'osais pas le croire. Vous... vous... Tu m'aimes, Utballa I Il lui prit la main et la mit sur son cœur.
— Dès ce moment, s'écria4*il avec enthousiasme, nul homme, mille puissance au monde ne nous séparera. Je serai ton ami, ton frère I Oh [ dis-moi, veuxtu aussi m' appartenir ^
— J'étais à toi, répondit-elle à voix basso, avant de pouvoir comprendre ce qui se passait en moi.
— Et tu seras à moi, toujours à moi, n'est-ce pas ?
— Je t'aimerai tant qu'il me restera un souffle de vie; mais être à toi. . . non, c'est impossible î
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—* Impossible l Qu'as^u dit?
— Pense que je suis.., une pauvre créature méprisée de tout le monde.
— Non, non. Des insensés ont pu t' outrager. Mais ce n*est pas en vain que le sort t'a ameïiée des steppes lointaines au sein de notre famille. Jeté raviverai, ma pauvre petite fleur, je te donnerai une nouvelle patrie, et nous oublierons le monde.
— Nous pouvons oublier le monde , mais il ne nous oubliera pas. Dans trois jours il va t'enlever à moi, et des centaines dé lieues nous sépareront Tun de l'autre.
— Ce n'est pas la distance qui sépare, c'est Timpçssibilité de la franchir. Qui pourrait t'enlevcr à moi?
^ Npus serons séparés, reprit la jeune fiUë ; mais jm)mets-moi de m' aimer, de me rester fidèle au milieu des beautés de Pétersbourg, et cette séparation me sera moins pénible.
Boris lui fit les protestations les plus passionnées. 11 4' aimait réellement, bien que jusque-là il ne se le fût pas avoué à lui-même ; il aimait pour la première fois et de toutes les forces de son coeur.
La cloche du Village sonna onze heures, le son de rhorloge r^ntit au loin dans le silence de la nuit; Les amants se turent et se ra{^rocfaèrent Tun de r autre.
— Non, s*écria soudain Utballa, je ne puis le croire.
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inoHàme ue peut coutenir une telle félicité. M'ainies-(u 1136116010111? Hier j'osaisà peine me croire digne detoi.
— Hier je ne me comprenais pas moi-même. Et toi, comme tu changeais à chaque instant I Comme tu t'éloignais brusquement de moi !
— Ah ! pour moi tu étais si froid I Tes paroles amicales ne servaient qu'à me montrer que je ne t'inspirais aucun sentiment d*amour. Quelquefois tu passais des heures entières, seul avec moi, à me parler de choses indifierentes. Comme tu m'as tourmentée I Mais dès que tu me montrais un peu de tendresse, j'oubliais mes souffrances, et l'idée me venait de me jeter à tes jHeds, de te montrer mon cœur déchiré, de m'enfuir dans les steppes pour y vivre ayec ton souvenir; puis, au même moment, tu me quittais, tu courais au bal, au spectacle : je refoulais dans mon sein mon amour et mes larmes, et je restais seule avec mes inutiles regrets.
.- Utballa !
— Ne m'interromps pas. 11 faut que je dise tout. Parfois je voulus te mettra à l'épreuve, je voulus voir si tu n'avais réellement pour moi aucun sentiment d'amour : je m^ mis à rire et à causer gaiement. En même temps je t'observais, et je ne voyais en toi aucun indice de trouble. Ah I Boris, tu te trompes, tu ne m'aimes pas. . .
A ces mots sa voix tremblait, et des larmes roulaient dans ses veux I
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Boris rcnkça dans ses bras, et s'eflbrça deiui i)ersuader ce dont il était lui-mcme persuadé.
— Soit, dit-elle en i^elevant la tête, pourquoi ne pas m*abandonner à un tel charme? Je ne veux pas sonder ton âme. Dis-moi seulement, dis-moi que tu m'aimes, et quand cet amour ne serait pas vrai, je veux y croire, je veux pour mon bonheur étouffer en moi jusqu'au moindre doute. Mon ami, mon frère, lu m'aimes?
En pariant ainsi, elle fixait sur Boris un regard pénétrant, un regard qui exprimait à la fois tant d amour et d'espérance, que le jeune homme ne put répondre qu'en fermant les lèvres brûlantes d'Utballa par un long baiser.
Dans les circonstances les plus monotones, le temps s'écoule encore rapidement; les jours, les mois, les dnnées fuient. Mais avec quelle rapidité devaient finir C0s trois jours, dont les deux amants eussent* voulu prolonger chaque minute, chaque seconde I
Pareils à ces voyageurs qui se hasardent dans une barque fragile au sein d'un fleuve impétueux, Boris etUtballa s'en allaient emportés par leur passion vers le moment fatal où ils devaient se séparer, vers ce précipice profond au delà duquel ils ne voyaient nulle espérance. Cependant plus le moment solennel approchait, plus le jeune enseigne savourait le bonheur fugitif qui lui appartenait encore. Chaque minute lui
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donnait une nouvelle jouissance, tantôl par un regard, par un serrement de main, par un mot, par une foule de ces petits incidents inintelligibles pour les spectateurs, compris seulement de ceux qui s*aiinent.
IjCs circonstances, du reste, favorisaient les -deux amants. Tout le monde dans la maison étant occupe des préparatifs du voyage, on les laissait seuls s'entretenir à Técart et continuer leurs promenades. La veille du jour où ils devaient se dire un long adieu, ils se trouvèrent encore le soir Fun à côté de l'autre. Quel émouvant aspect présente dans ses premiers nioments de repos une habitation agitée pendant plusieurs jours de suite parles apprêts d'un long voyage ! Le travail est achevé ; les domestiques ne courent plus de chajnbro en chambre ^ les différents objets ne sont plus dispersés de côté et d'autre ; les co&es sont attachés sur les voitures, les gens se reposent, les appartements sont vides. On dirait «ne maison de deuil à rheure où le cercueil va être potté à l'église.
Les deux amoureux étaient dans le salon éclairé par deux bougies. Sophie écrivait une lettre d'adieu dans une chambre voisine^ et tout dormait autour d'eux. Utballa, assise dans utl fauteuil, regardait la flamme fantastique du foyer. En face d'elle était BoriSj les bras croisés sur sa poitrine. Toiis deux, saisis d'une profonde tristesse, gardaient le silence^
Enfin Boris prit la parole et dit :
UTBALLÂ
— - Je suis teaté dé regretter que tu m'aies décou* vert le secret de ton ccBur, que tu m'aies dévoilé ce que je n'osais pressentir. Nous aurions été affligés de notre séparation, mais je n'aurais point éprouvé les tourments que me donne l'idée de ton isolement. Mais non, s'écria-t-il avec vivacité, nous n'aurions pas goûté le charme de ces trois heureux jours. . . les premiers et les derniers peut-éti^ \
• — Non, Boris, reprit Utballa, ces jours ne sont pas les derniers. Mon cœur me dit que nous nous rêver* rons et que je serai à toi. C'est la volonté du sort, elle s'accomplira. Ecoute : lorsque j'étais dans les steppes, une effroyable épidémie, la petite vérole, ravagea notre ulus. Des centaines de personnes, surtout dos enfants, tombèrent victimes de ce fléau, et l'on n'osait les toucher. Les Kalmouks regardent cette maladie comme un signe de la colère de Dieu ; ils abandonnent dans le désert ceux qui en sont atteints, persuadés que nul secours humain ne peut les dérober à la vengeance céleste. Les habitants de notre ulus levèrent leurs tentes, s'éloignèrent, et m'abandonnèrent dans la steppe dépeuplée, près d'une cruche d'eau. Ma mère, bravant leurs menaces et bravant la faim, resta près de moi. J'avais alors six ans, et je me souviens comme d'un rêve des souffrances que me faisaient éprouver l'ardeur du soleil et la soif. Quand notre cruche fut épuisée, ma mère m'abreuvait de ses larmes. Exposée à une mort certaine, je