‹ Les perce-neige: nouvelles du nordChapitre 8 sur 13 · SUÈDE · texte numérisé non relu

SUÈDE

LA

PAR ALMUUIST

Par une belle matinée d'été, un jeune lionnne de vingt et quelques années, à la figure ouverte, riante, agréable, s'asseyait sur une de ces petites voitures légères dont se servent les voyageurs suédois. Après avoir placé derrière lui sa valise soigneusement liée, il prit les rênes de son cheval, et sortit de la ville de Calmar en jetant un regard amical, un regard d'adieu aux remparts couverts de mousse , aux pontslevis et aux fossés de cette vieille cité. Dès qu'il fut en pleine campagne, il abandonna les rênes au valet de la poste assis à côté de lui, pour se livrer à ses méditations. 11 avait reçu depuis peu de temps la consécration sacerdotale dans la cathédrale de Calmar,

Tune des plus belles, des plus imposantes qui existent en Suède. Il venait d'être nommé vicaire ou, poùr»me servir de Texpression suédoise» adjoint d'une importante paroisse située au bord de la mer, dans la province de Blekingue, et il se rendait à son poste ; c'était un dimanche. Il devait ce jour-là même faire son premier sermon : et comme Calmar n'était pas fort éloigné du lieu de sa destination, il espérait y arriver assez tôt pour y remplir son devoir à l'office divin.

Plusieurs affaires l'avaient retenu en ville au delà du temps qu'il eût voulu y passer ; mais il était convenu de se rendre à son église ce dimanche-là, et il voyageait sans inquiétude. Le soleil venait de se lever et éclairait de ses rayons toute cette belle contrée suédoise. Les oiseaux chantaient sur le chemin, et plus le jeune homme avançait, plus le pays lui semblait frais et riant. Arrivé à Kernaby, où il devait prendre un autre cheval , il dit au postillon de conduire la voiture, et s'en alla à pied le long du parc qui s'étend près du village de Vernanes. Peu de sites,, en Suède, présentent autant de charmes que celui-ci. C'est là qu'est né le grand Oxenstiern , et le souvenir de cet homme célèbre ajoute encore un nouveau prestige à l'aspect attrayant de ces lieux. L'adjoint s'en allait à travers la prairie par un sentier serpea-^ tant sous une majestueuse allée de chênes. Il mar* chait à pas lents^ rêvant à la bonté infinie de Dieu

qui éclate de tant de manières et qui se manifeste surtout dans les œuvres de la nature. Son cœur priait en silence, puis il pensait au sermon qu il devait faire. Il ne se souvenait plus des pages qu'il avait écrites, mais il se sentait dans une heureuse disposition pour enseigner ses frères, pour leur parler de la douce morale et des douces vertus. Il atteignit ainsi le chemin qui se déroule entre Vernanes et la grève. Jusque-là il n'avait rencontré aucun être vivant, et il cheminait pensif le long de la route sablonneuse, lorsqu'il aperçut une petite fille d*une douzaine d'années, qui traînait une charrette remplie de langes et de vêtements d*enfant. Cette fille avait une figure pâle, sérieuse, intéressante. 11 la pria de lui indiquer la direction qu'il devait suivre, et elle le conduisit à travers maints détours jusqu'à un endroit d'où il pouvait parfaitement distinguer sa route. 11 remercia la jeune fille, dont la complaisance et la naïve candeur l'avaient intéressé, et la quitta à regret.

Bientôt il arriva près de la côte où s'élevait son église. Son cœur battit plus vivement ; il était au bord d'une haie, et à quelque distance de là il allait commencer ses graves fondions. Tout à coup il aperçut un homme qui s'avançait vers lui le chapeau à la main, et qui, en le saluant poliment, lui demanda s'il n'avait point l'honneur de parler à M. l'adjoint. Sur la réponse affirmative du jeune homme, l'inconnu lui dit :

— Je suis envoyé par M. le pasteur pour vous prier de vouloir bien vous rendre directement à la succursale de la paroisse, située au bord de la mer. Le chapelain de cette succursale est malade, et il faut que le service divin y soit célébré aujourd'hui.

— C'est bien, dit l'adjoint, j'y vais.

Au même instant il fut rejoint par son postillon, qui heureusement connaissait le chemin, et qui le conduisit jusqu'à une hutte de pécheur, où le prêtre s'embarqua «ur un grossier bateau pour arriver au lieu qui lui était indiqué. Bientôt il aperçut la chapelle, dont les murailles blanches se détachaient sur la verdure du paysage.

' Lorsqu'il descendit de sa barque, il fut frappé à l'aspect d'une misérable cabane devant laquelle étaient groupés six à huit enfants en haillons qui le regardaient avec curiosité. Quoi ! se disait-il, de tels vêtements un jour de dimanche! Mais peut-être les malheureux n'en ont-ils pas d'autres. Il connaissait 'la pauvreté des habitants de la côte, et il s'approcha des enfants avec une affectueuse sympathie. Le plus jeune n'avait guère qu'un an, l'aîné neuf ou dix. A la ressemblance de leurs traits, on poutait voir facilement qu'ils étaient de la même famille, et si leurs vêtements ofiraient le caractère de la misère, leur figure attestait au moins une louable propreté.

— Où sont vos parents, mes chers enfants? de manda le jeune prêtre.

— Notre père, répondit Taîné, est sur mer, et notre mère est allée à Téglise ; car c'est aujourd'hui dimanche.

— Oui, mes enfants, c'est aujourd'hui dimanche. Et vous, ne viendrez-vous pas l'église?

— Non, répondit d'un air résolu le petit garçon.

— Et pourquoi donc?

— C'est que nous n'avons point d'autres habits que ceux que nous portons, et notre mère ne veut pas que nous paraissions ainsi vêtus le dimanche.

— Qu'importe , mes chers enfants , avec quels vêtements vous vous présentez devant Dieu? Si vous ne venez pas à l'église, comment connaîtrez-vous la parole sainte?

— Notre mère nous répète, quand elle rentre , ce qu'a dit le prêtre.

— Votre père est-il depuis longtemps sur mer ?

— Il est parti pour la pêche il y a quelques jours, et reviendra probablement ce soir.

— On va donc ici à la pêche le dimanche?

— Oui, sans doute.

— Alors il ne doit y avoir personne à l'église?

— 11 y aura tous les gens qui sont restés ici , les vieillards , les vieilles femmes et les enfants , et ma mère, qui est la seule jeune femme qui n'ait pas pu partir parce qu'elle était malade, et parce qu'elle devait soigner ma petite sœur Kirstine.

lue prêtre jeta un coup d'œil dans la cabane. On

n'y voyait aucune trace de feu, pas une arrfiôife, rien qui indiquât qu'il s*y trouvât quelque aliment.

— Tous les habitants de ce hameau, dit-il, sont'ils donc si pauvres ?

— Pauvres I Qu'est-ce que cela signifie?

*^ Je veux dire si tous les gens de ce lieu ont si peu à manger.

— Nous aurons bien assez quand notre père reviendra avec sa barque pleine de poissons^ Voilà pourtant longtemps qu'il est parti, ajoutait-il d'une voix qui trahissait son inquiétude.

— Ton pore est donc parti depuis plusieurs jours? — ^ Depuis le commencement delà semaine, et c'est

assez long. Un de nos voisins nous a dit qu'il l'avait vu faire naufrage et monter dans un autre bateau. Nous espérons qu'il sera de retour ce soir, et alors vous entendrez des cris de joie ; on sautera, on dansera, et notre père nous apportera de nouveaux vêtements.

Le jeuile prêtre ne poussa pas plus loin ses interrogations, et s'en alla vers son église, étonné de tant de naïveté et dotant de confiance. — Quel auditoire vais-je trouver? se disait*il. -Mais qu'importe? Une assemblée de vieillards décrépits est aussi une assemblée de frères. A la porte de la chapelle il rencontra un pauvre homme au visage pâle et fatigué, qui le salua avec un profond respect. La chapelle, qui, de loin, présentait au bord de la mer un aspect assez riant et

pittoresque, lui parut bien sombre et bien triste quand il en franchit le seuil. Des murs lézardés, des piliers en bois, des bancs Usés et vacillants, voilà ce qu'il aperçut. Une quarantaine de personnes réunies dansTenceinte du temple se levèrent à son approche et le regardèrent en silence, avec respect. 11 chercha la mère des enfants qu'il venait de rencontrer, et ne Faperçut pas. Son cœur fut saisi d'un sentiment de tristesse pénible. De quelque côté qu'il tournât ses regards, il n'entrevoyait que de pauvres gens à la figure blême, aux yeux à demi éteints, au front ridé, des cheveux blancs et des haillons. A peine dans cette réunioa distinguait-on les hommes des femmes : les premiers n'avaient plus rien de mâle , les autres plus rien de féminin. La vieillesse et la misère avaient déformé tous les membres et dénaturé tous les visages. En ce moment il se souvint du sermon qu'il avait écrit avec l'enthousiasme d'un jeune vicaire qui va prêcher pour la première fois devant ses paroissiens. 11 y avait mis toute la tendre poésie de son âme et toutes les fleurs de rhétorique de l'université . Mais comment prononcer un tel sermon devant ces pauvres gens? 11 entra dans la sacristie avec cette réflexion, et trouva là un vieillard qui faisait l'ofQce de sacristain , et qui lui souhaita la bienvenue. Le jeune prêtre lui ordonna d'aller entonner les psaumes que l'on devait chanter, et fut frappé de l'accord avec lequel ils fuient répétés par tous les assistants. Certes, il n'y

avait là aucune voix remarquable ; mais hommes et femmes s'associaient à cette musique religieuse et formaient ensemble des tons harmonieux; Le prêtre s'avança avec une émotion plus douce devant l'autel pour lire la prière, et, en jetant un regard sur son assemblée, il fut frappé de l'aspect nouveau qu'elle lui présentait. Les visages étaient animés, les yeux étincelaient. — L'esprit de Dieu est avec nous, se dit-il, et il reprit plus d'assurance.

Après avoir achevé la prière, il rentra dans la sacristie avec un profond sentiment d'humilité. — Voilà , se disait-il, de pauvres êtres abandonnés, souffrants, qui attendent de moi quelques consolations. mon Dieu! venez à mon secours. Je ne suis qu'un pauvre pécheur, et je dois dire vos leçons à de pauvres pécheurs comme moi. Il monta en chaire dans cette religieuse disposition d'âme; son regard et sa pâleur trahissaient sa profonde émotion. Enfin il prit la parole, et, au lieu de faire le solennel sermon qu'il avait préparé à Calmar, il ne fit qu'une humble et tendre prière, une prière au Dieu du pauvre et du faible, au Dieu qui prend pitié de toutes les souffrances, qui soutient toutes les misères.

Les auditeurs l' écoutèrent avec une profonde impression; jamais peut-être ils n'avaient entendu un sermon prononcé avec un sentiment si vrai et qui s'adaptât si bien à leur situation. Le service fini, ils se rangèrent à la porte de l'église pour remercier leur

jeune pasteur. Au moment où il venait de franchir Tenceinte de la chapelle, il aperçut une jeune femme debout sur un rocher, et l'œil iixé sur les vagues du golfe. C'était sans doute la mère des pauvres enfants. Il la salua, et elle répondit respectueusement à ce salut en reconnaissant celui qui venait de faire ce touchant sermon. Le prêtre n'avait encore rien mangé de tout le jour, et il pensait à s'en aller dîner chez cette malheureuse femme.

— Venez, lui dit-il, vos enfants vous attendent. Il est midi.

— Et moi, dit-elle, j'attends l'arrivée des pêcheurs. Mon Eric est un hardi oiseau de mer. S'il n'est pas noyé, il sera sans doute bientôt de retour...

— Ayez confiance, ma bonne femme, ne restez pas ici plus longtemps à regarder ces flots déserts. Venez avec moi près de vos enfants.

— Quoi! monsieur le pasteur voudrait-il venir dans ma pauvre cabane?

— Oui, allons!

Elle jeta encore un regard sur la mer, puis suivit le jeune prêtre avec un sentiment de reconnaissance. Après avoir fait quelques pas, ils aperçurent le vieux sacristain qui, s' approchant du vicaire d'un air empressé, lui dit :

— Ah! monsieur le pasteur, je vous ai cherché partout; j'ai une prière à vous adresser.

— Parlez, mon ami, lui dit le prêtre.

— Vous savez que notre chapelaÎQ est malade.

D'ailleurs la maison qu'il occupe esta une lieue d'ici, et si vous voulez aller dîner chez lui il faudrait y aller à pied; car, nous autres pauvres pêcheurs, nous n'avons point de chevaux. Si monsieur le pasteur ne voulait pas dédaigner l'hospitalité d'un vieux sacristain, je lui offrirais un humble repas, tel que les pauvres gens peuvent l'offrir.

— Je vous remercie, je ne suis point habitué a des repas splendides.

— Ah ! c'est bien ; vous daignerez donc entrer dans cette modeste habitation ?

Et en même temps il montrait du doigt la plus belle maison du village.

— ]1 faut vous dire seulement que je suis veuf, et que je n'ai qu'une servante.

— Je vous remercie, mon aipi; mais je suis déjà invité à dîner.

— Comment! dit le sacristain d'un air stupéfait, déjà invité! Qui donc a pu me prévenir? Il n'y a personne dans cette paroisse qui puisse recevoir monsieur le pasteur.

-^ Je vais dîner avec cette femme et avec ses enfants.

Rien ne pourrait exprimer la surprise que produisirent ces mots. La pauvre femme contempla le prêtre avec un trouble indicible et un sentiment de joie, et le vieux sacristain manifesta urt profond dépit.

DU PÊCnÉOR 251

— Chez cette femme 1 dit-il d'un ton méprisant ; la counaissez-YOus?

— Je la vois aujourd'hui pour la première fois.

— Elle a huit ou neuf enfants. Je ne sais si vous trouverez une chaise chez elle, et ce que Ton vous donnera à manger; mais je vois ce qu'il en est : les gens comme il faut aiment à plaisanter.

— Je ne plaisante pas. Je connais la misère de cette femme ; j'ai déjà été chez elle, j'ai vu ses enfants. Je suis moi-même un pauvre serviteur de celui qui a promis son paradis à ceux qui souffrent et qui sont pieux.

— Mais, monsieur le pasteur ne connaît pas cette femme, et, j'ai honte de le dire, c'est la plus misérable créature de la paroisse. Je ne parle pas de sa pauvreté, car nous sommes tou3 pauvres sur cette côte ; je ne parle pas non plus de son imprévoyance , pas une femme raisonnable ne voudrait avoir donné le jour à tant d'enfants. Mais son père. . .

— Ohl taisez-vous, taisez-vous, Olaf Svindson! s'écria la femme.

Et son visage prit une expression de douleur et de dignité.

— Oui, oui, monsieur le pasteur, ajouta le sacris^ tain, il faut que vous sachiez avec qui vous êtes; car un vieux proverbe dit : « Celui qui touche à la poix se salit. » Son père était un voleur qui a été publiqut!ment fouetté à Calmar. Tout le monde le sait ici ; et

^m LA FëMMË

les péchés du père seront recherchés jusqu'à la...

— Cette femme vous a-t-elle volé? dit le pasteur en jetant sur le sacristain un regard sévère.

-— Non pas, non pas. Je dœs même dire que c'est une personne honnête, et si quelqu'un voulait l'attaquer, je serais le premier à la défendre ; car je la connais dès son enfance ; c'est moi-même qui lui ai appris à chanter. Mais, je le répète, son père était un voleur, et, de plus, elle est pauvre et malheureuse.

— Eh bien! mon cher, reprit le pasteur, j'achèverai la sentence que vous aviez commencé à exprimer; Dieu dit : « Je rechercherai les^ fautes des pères dans les enfants de ceux qui me haïssent; mais je montrerai ma miséricorde envers ceux qui m'aiment. » Et j'ajouterai que si les bonnes œuvres des parents ne servent point aux enfants qui s'éloignent du droit chemin, les fautes et les crimes des parents ne peuvent, ni devant Dieu, ni devant les hommes, porter atteinte aux enfants qui sont sages et honnêtes. Cette femme est en lutte avec la pauvreté, et cette pauvreté est peut-être une suite des erreurs de son père, peut-être aussi des préjugés blâmables des gens de cette paroisse; mais Dieu condamne votre injustice et viendra au secours de celle que vous abandonnez. Je vais avec elle retrouver ses enfants. Je n'ai encore rien pris aujourd'hui, et peut-être n'a-t-ellc rien à me donner, mais.. .

Le sacristain fit un salut et s'éloigna en murmurant.

— Je pensais qu'on saurait faire une différence entre les gens; mais voilà comme sont ces jeunes prêtres.

Le vicaire continua sa route avec la femme du pêcheur. Bientôt ils arrivèrent près de la cabane, et tous les enfants en sortirent impétueusement pont* courir au-devant de leur mè;'e. Pendant qu'elle était à réglise, ils avaient répandu sur le sol de leur demeure des branches de sapin qui exhalaient un doux arôme, et ils se réjouissaient de lui causer cette agréable surprise.

— Vous êtes riche, ma bonne femme, dit le prêtre; car vous avez beaucoup d'enfants, et ils paraissent tous forts et bien portants. C'est dommage que vousmême soyez soufirante ; mais ne vous laissez point décourager. Votre mari reviendra sans doute aujourd'hui avec une bonne provision de poisson.

— Du poisson ! du poisson ! s'écrièrent avec joie les enfants. Car, pour une grande partie des habitants de la Suède, le poisson est à peu près Tunique ressource. C'est la pêche qui donne de l'argent, des vêtements, qui suffit à tous les besoins; c'est la moisson, c'est la vendange des pauvres habitants de ces côtes.

— Dites-moi, reprit le pasteur, n'avez-vous jamais été à Calmar? Il me semble que j'ai vu vos traits quelque part.

— Non, je suis née ici, et je n'ai été dans aucune autre ville ique Carlscrona.

— Ahi oui, dit un enfant, lorsque ma mère allait visiter mon grand-père qui était en prison.

11 prononça ces paroles avec Fignorance du jeune âge qui ne se rend point compte des choses de la vie.

— Parlons d'autre chose, dit le pasteur d'un ton triste. N'avez- vous point perdu d'enfant?

— Non, aucun.

— C'est la bénédiction de Dieu. Les enfants du pauvre sont en général fermes et vigoureux .

—r Oui, dit la femme du pécheur ; c'est une grande joie d'avoir beaucoup d'enfants quand on peut pourvoir à leur entretien, et qu'on n'a pas à craindre que quelque jour la misère. ..

— Veux-tu dire, s'écria l'ainé des garçons, que la misère les porterait au vol comme notre grand-père? Oh! non, cela ne sera jamais; je veux être un brave l)êcheur, gagner beaucoup d'argent et faire sortir le grand-père de la prison.

Une étincelle de joie brilla dans les yeux de la pauvre femme ; et le prêtre lui dit :

— Le sacristain n'a pas tant d'enfants que vous?

— Le sacristain! il n'en a point. Il n'avait qu'un iils qui est mort il y a longtemps. Il n'a personne à nourrir, et voilà d'où vient sa richesse.

— Oui, mais il ne jouit pas delà plus grande bénédiction de Dieu. Cet homme me parait dur et fier.

— Oh ! il ne faut point parler mal de lui ; il est bon et honnête, quoiqu'il soit le plus riche du village, et

on PKniEUR 2rir»

qn'il ait cinq bateaux de pêcheurs qui s'en vont sur mer pour lui. Il m'a donné des leçons de chant et je m'en souviens. Je voudrais que vous entendissiez chanter ma jeuni^ fille.

— Laquelle? celle-ci?

— Non, une autre qui a douze ans et qui sert à Vernanes.

— Ahl maintenant je sais où j'ai vu vos traits ; j'ai rencontré votre jolie fille ; elle vous ressemble.

— Quoil s'écrièrent à la fois deux ou trois enfants, vous avez vu notre sœur. Ah ! qu'elle est bonne! Elle nous envoie toujours des cadeaux.

— Je crois, reprît le pasteur, que j'en ai un. Voilà un ruban qu'elle a perdu sur le chemin en m'accom • pagnant. Je vais vous le donner.

Les enfants prirent le ruban en poussant des cris d<» joie.

Le prêtre les regardait avec un tendre intérêt, quand soudain la porte de la cabane s'ouvrit, et le vieux sacristain entra.

— Éline, dit-il, tu n'as point encore préparé le dîner de M. le pasteur, et comme ton mari est absent, tu manques peut-être de provisions. Tu me connais dès ton enfance, et mon désir eût été de te faire dîner chez moi avec M. le pasteur et avec tes enfants ; mais puisque je n'ai pas pu vous recevoir dans ma demeure, je te demande la permission de faire servir ici le dîner , que ma servante avait préparé.

Ëline jetu sur le vieux sacristain un regard qui exprimait une profonde reconnaissance, et le vieillard avait un air modeste et contrit.

La servante plaça sur la table un rôti d'oiseaux de mer, deux plats de poissons, du beurre frais ; toutes choses qui étonnaient fort les yeux des enfants, et qui leur firent pousser des acclamations de joie.

On s'assit à table avec bonheur; le vieux sacristain, animé par la bonne action qu'il venait de faire, prenait un soin affectueux de la femme du pécheur, de ses enfants, et causait gaiement.

— Buvez, monsieur le pasteur, disait-il. Il faut que je vous dise que les prêtres qui sont venus ici avant vous ne s'en allaient point ainsi chercher de préférence les pauvres gens. Ils ne faisaient attention qu'à ceux qui étaient à leur aise.

— Ne parlons point de cela, dit le vicaire. J'espère que votre action de générosité vous portera bonheur, liais vous n'avez donc ni femme ni enfants ?

— Non, monsieur, tout est mort.

— Dieu vous a privé alors des dons les plus précieux.

— En me privant d'enfants? Ah ! les enfants coûtent cher! Quand ils sont indociles, mauvais, c'est une affreuse calamité.

— Mais une bonne mère sait les préserver de ces défauts.

— Une bonne mère ! Oui, sans doute, mais sur

cette côte nous cherchons la plus riche, c'est-à-dire la moins pauvre.

— D'après ces principes, vous n'avez pas dû penser à trouver la femme la plus douce ni la plus vertueuse.

— Ah I ah ! monsieur le pasteur, ma femme est morte depuis quarante ans, et j'habite encore la maison qu'elle m'a donnée, et j'ai du poisson tant qu'il m'en faut. Un homme ne peut désirer rien de plus.

— Et votre fils, qu'est-il devenu ?

— Mon fils, c'était un grand coquin ; que Dieu lui soit en aide! II y a dix ans qu'il n'existe plus.

— Oui, oui, dit l'aîné^des garçons d'Éric, ce Tut lui qui entraîna notre grand-père au vol.

— Qu'en sais-tu? s'écria le vieillard en colère.

— Hélas! ce n'est que trop vrai, ajouta la pauvre femme en poussant un profond soupir. Sans votre fils, mon père ne serait point en prison

— Oui, murmura le vieillard ; que Dieu ait pitié de nous, pauvres pécheurs !

Ainsi donc, se dit le prêtre, cet homme accusait cette malheureuse femme, et son fils était cause du crime qu'il lui reprochait. Puis, se tournant vers lui, il lui dit d'une voix compatissante :

— Si, comme je crois le remarquer, votre fils a plongé cette famille dans la douleur, vous pouvez offrir à ces pauvres gens une compensation et vous procurer sur vos vieux jours une grande joie.

Le vieillard le regarda avec surprise.

— Oui, reprit le prêtre, ma pensée est que vous devez prendre soin de ces enfants, les élever et les adopter. .

— Mais ils ont encore leur père !

— Il est parti depuis plusieurs jours ; son bateau a fait naufrage, et à l'heure qu'il est, peut-être...

— Noyé, voulez- vous dire? Ahl c'est impossi-

ble. Eric est le plus fort, le plus hardi pécheur qui existe.

— Quoi qu'il en soit, vous devez être l'ami de cette veuve et de ses enfapts. Ce n'est pas sans raison que le ciel vous a ravi le vôtre.

Le vieillard regarda le prêtre, la femme du pêcheur, les enfants, et il allait répondre, quand tout à coup une vive rumeur retentit dans la cabane :

— Les voilà, les voilà! criait-on; la pêche est arrivée.

Les enfants s'élancèrent au dehors en disant :

— Notre père, notre père arrive.

La mère les suivit avec une émotion inexprimable, lue sacristain sortit aussi en songeant à ses cinq bateaux ; et àC prêtre s'en alla sur une colline du haut de laquelle il pouvait voir la mer et les pêcheurs. Jeunes et vieux, tout le monde dans le village était en mouvement. On criait, on sautait ; et une trentaine de bateaux s'approchaient de la grève. Les pères embrassaient leurs enfants; les fenimes couraient au devant

DU rÈOHElIR 259

de leurs maris. C étaient une agitation, une joie et des transports inexprimables.

Le jeune prêtre observait avec un vif intérêt ce spectacle , et s'associait à toutes les émotions de ces pauvres gens qui , après plusieurs jours d'attente pénible, goûtaient les plus douces joies de leur humble destinée , la joie de revoir leurs parents, leurs amis, et U joie de compter tous les poissons recueillis dans les flots de la mer.

Tout à coup il entendit retentir des cris de douleur et de désespoir : c'étaient les enfants d'Eline qui se séparaient de la foule en gémissant et en disant : — « Il n'est pas revenu I il n'est pas revenu ! Peut-être ne le reverrons-nous jamais! » — T^p jeune prêtre s'approcha d'eux, et vit un triste tableau. D'un cAté, des familles transportées de joie, contemplant tous les trésors que les vagues leur avaient livrés , et calculant le produit qu'elles retireraient de la vente du poisson à Calmar, à Carlscrona, à Stockholm ; de l'autre, de pauvres orphelins couverts de haillons , et se retirant à l'écart avec une affreuse penséc^Prcs de là était leur mère, portant dans ses bras son plus jeune enfant, fuyant le mouvement, la rumeur bruyante de ses voisins, et cherchant à fuir jusqu'à la lumière du jour.

— N'y a-t-il donc point de nuages au ciel? disaitelle au prêtre qui s'avançait près d'elle avec une profonde commisération. Pourquoi ces rayons du soleil semblent-ils insulter à la souflrance?

S6tf LA FEMME

— Tout n'est pas encore perdu, dit le vicaire, l^uis il ajouta, en se parlant à lui-même :

— 11 faudra que le samstain vienne au secours de cette malheureuse famille .

En même temps il aperçut le vieillard debout au milieu de la foule, tout occupé à compter, à évaluer la cargaison de ses bateaux , à donner des ordres, à mettre en mouvement ses serviteurs. Tout le monde le regardait avec respect ; c'était le plus riche du village, et lui n'éprouvait en ce moment qu'une froide pensée d*égoïsme.

Le prêtre Tobserva avec tristesse, car il commençait à douter, en le voyant ainsi, qu'il pût jamais en altendre quelque actq de générosité.

La pauvre femme , cependant , était allée avec sa jeune famille s'asseoir sur un roc, et là, dans son amère douleur, elle répétait à son auditoire les paroles de consolation qu'elle avait entendues le matin à l'église. Elle les répétait avec une chaleur et un sentiment dont le prêtre, qui l'écoutait sans qu'elle le vit, fut très-vivement frappé.

— Espérons , disait - elle ; Dieu aura pitié de nous.

Et, en parlant ainsi, elle fondait en larmes. Pour cacher son émotion, elle se mit à entonner un de ces chants de pêcheur harmonieux et mélancoliques , doux à entendre dans leur triste et nî^ïve expression. Les enfants en répétaient le refrain après elle, et le

DU PECflEUU «6t

pasteur les écoutait en invoquant le ciol pour ces pauvres êtres abandonnés.

Il s'approcha d'Éline pour lui dire adieu; car la nuit allait bientôt venir, et il devait se rendre, avant

la fin du jour, au chef-lieu de sa paroisse.

— Prenez courage, dit-il, ma bonne femme; tout ce que je pourrai faire pour vous, je le ferai.

— Ah! monsieur le pasteur, répondit-elle, aujourd'hui le mal est encore tolérable ; les nouvelles blessures ne font pas tant souffrir que les anciennes ; mais demain tout sera fini , et après-demain encore mes larmes se sécheront, et je me remettrai au travail : la douleur sera le pain quotidien de ces pauvres enfants. Les petits oiseaux ne sont point séparés de leur père , et je vois mes enfants privés de leur meilleur appui, et rien ne pourra remplacer près d'eux mon cher Eric. Ma petite Anna ne peut pas encore marcher seule, et les autres n'ont point de vêtements. Oh ! mes pauvres enfants ! vous êtes plus à plaindre que les petits oiseaux.

En parlant ainsi, elle s'appuya, pâle et faible, contre un tronc d'arbre, et les enfants la regardaient avec un indéfinissable saisissement et sans pouvoir proférer une parole.

Soudain elle se lève impétueusement ; son regard brille.

— Qu'ai-je entendu? dit-elle. C'est le chant d'Éric ! Le jeune prêtre, qui n'entendait rien, crut qu'elle

Wi LA FEMME

délirait. Cependant elle s'assit sur le roc, |»encha l'oreille vers la mer, et s'écria de nouveau, avec un trouble indicible :

— C'est lui! c'est son chant! c'est Éric! Il approche de plus en plus ! Je vais le voir !

Et, serrant son phis jeune enfant sur son sein, elle le déposa à terre et se précipita vers le rivage, suivie du prêtre, qui ne savait plus que penser d'une pareille agilatiou. . Mais voilà qu'on aperçoit la pointe d'un mât de navire, puis le navire même.

— Voyez- vous? voyez- vous? s'écria la pauvre femme ; c'est le navire de mon Éric; et lui-même est assis au gouvernail.

Le navire approchait, les matelots ramaient joyeux, chantaient leurs chants de mer, et au moment où ils en faisaient entendre la dernière strophe, un homme s'élança sur la grève, prit Ëline dans ses bras et la serra sur son cœur en pout^sant un cri de joie.

— A présent, à présent, disait-il, nous sommes riches, ma chère Eline.

— Ah ! que Dieu soit loué ! On te croyait perdu.

— Je suis tombé à la mer et mon bateau a été englouti : mais de braves gens m'ont repêché dans leur chaloupe, et à présent, vive la joie ! Vois-tu ces trois bateaux qui me suivent, ils m'appartiennent avec tout ce qu'ils renferment, et nous allons maintenant bâtir une maison aussi strande et aussi belle qui; celle du sacristain.

DU PÊHHËUU ^205

— Et nous ferons sortir, dit l'aîné des garçons, le grand-père de prison.

— Mais comment, dit Elihe, es4u devenu lout à coup si riche ?

— Tu sais que je suis un bon pilote, je n'ai i)eutètre pas mon pareil dans toute la contrée. Un bâtiment anglais se trouvait engagé dans les écueils qui avoisinent Tile d'Oeland. Le capitaine ne connaissait point ces parages ; ses gens m'avaient pris sur leui chaloupe et conduit à lui.

A peine avions-nous (lié quelques nœuds que le navire tombe sur des bancs de sable; et si Éric n'avait pas été là, c'en était fait de l'équipage. Je |>arvins à le sauver de ce péril, et, pour me récompenser, le capitaine m'a donné trois poignées d'or.

J'ai été sur le champ à Calmar changer cette monnaie étrangère; j'ai raconté toute l'histoire : je suis devenu un homme célèbre, et j'ai acheté trois bateaux; les voilà avec tout leur attirail, leurs provisions et quelques bons couples de matelots.

— Allons 1 mes braves gensi à terre! à terre! Voici ma femme, une brave et jolie femme, et nos huit enfants. L'année prochaine, vous verrez de plus la grande maison que je vais faire bâtir. . . Mais qui est ce monsieur étranger ? C'est sans doute notre nouveau chapelain. Pardonnez à un grossier pêcheur, monsieur, de ne vous avoir pas d'abord salué.

Puis. . . se retournant vers le golfe :

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