PAR MADAME HAHN
La Tauride était devenue une province russe ; ses habitants se reposaient des orages qui avaient agité la Crimée pendant douze ans, surtout à la fin du règne du malheureux Chan-Sahib-Girey. Ce prince, dans un séjour qu'il avait fait à Pétersbourg, avait été si frappé de l'organisation militaire impériale, des usages et du caractère russe, qu'il prit la résolution d'opérer une grande réforme dans ses États, d'y introduire avec une nouvelle discipline plusieurs coutumes européennes ; mais comme toute réforme irrite toujours ceux qui ont joui des abus, conmie il faut pour l'accomplir une volonté de fer, le chan, qui était faible et qui n'avait que peu d'influence sur l'esprit de son
164 DSGHELLALEDIN
peuple, n'excita que la haine et la rébellion. Son frère Baty-Girey se mit à la tête des révoltés et assiégea Caffa, où le chan s'était retiré avec quelques serviteurs fidèles. Saïb s'enfuit en Russie. L'impératrice Catherine le replaça sur le trône ; mais bientôt il eut à lutter contre un ennemi plus dangereux que son frère, contre l'empereur de Turquie. Sous la conduite de leur pacha, les janissaires envahirent l'île de Taman. Hors d'état de leur résister, le chan chercha à faire la paix; il envoya à Taman, comme négociateur, un jeune prince en qui il avait confiance ; les Turcs le décapitèrent. Les dissensions et le désordre s'accrurent. Saïb effrayé abandonna son sceptre à Catherine et se retira en Russie, où il lui fut alloué une pension considérable.
Les troupes russes entrèrent en Crimée, le peuple prêta serment à Catherine et bientôt s'habitua à sa douce administration. Les grands seuls étaient mécontents : c'en était fait de leur puissance. Il ne leur restait qu'à s'enfermer dans leurs harems , à exercer leur despotisme sur leurs femmes, ou à se réfugier dans une autre contrée mahométane. Un grand nombre d'entre eux s'exilèrent volontairement du pays soumis au pouvoir des chrétiens ; d'autres, n'ayant pas le courage d'abandonner leurs riches possessions, se résignèrent à leur sort et fumèrent leur pipe en poussant de profonds soupirs. Parmi eux était Tschagir- Agadur, le père du jeune prince égorgé par les Turcs,
DSGHELLALËDIN 165
S'il restait sur la terre natale, ce n'était pas qu'il ne pût se décider à abandonner ses propriétés, ni qu'il fût indifférent à la domination des Russes, c'était par haine pour les Turcs qui avaient fait mourir son fils aine. Il alla s'établir avec le seul fils qui lui restât dans un de ses domaines à trente verstcs de Cargapoul. Il avait occupé le premier rang à la cour du dernier souverain de la Tauride : par amour pour le chan, il avait adopté plusieurs usages européens ; il avait fait apprendre la langue russe à son jeune enfant et s'était mis en relation avec les fonctionnaires russes qui se trouvaient à Bachtschisserai. Alors il ne prévoyait point le cours des événements. Quand il vit de quelle façon Sahib avait terminé son règne, il rompit toute relation avec les nouveaux maîtres de la contrée, s'enferma dans la solitude et s'efforça d'inculquer dans l'âme de son fils une haine vigoureuse contre les oppresseurs de sa patrie ; c'est ainsi qu'il appelait les Russes. Le jeune homme répondait parfaitement aux espérances paternelles. Fier, hardi, entreprenant, il éprouvait avec vivacité chaque émotion. Toutes les passions trouvaient place dans son cœur, et une fois qu'elles y étaient entrées, elles s'y endurcissaient comme une lame de Damas s'endurcit au feu. Ses parents le regardaient avec orgueil, ses amis le nommaient la palme de la jeunesse du pays. Nul n'était ni si brave ni si beau que lui. Nulle balle n'atteignait aussi sûrement que la sienne son but.
166 DSCHELLALEDIN
Lorsqu'il s'élançait sur son cheval impétueux , ses camarades Tobservaient avec admiration.
Après Finvasion des Russes, Dschellaledin renonça à ces jeux bruyants. Ce fut une triste chose pour lui de passer tout à coup d'un genre de vie si animé et de la magnificence de Bachtschisserai à Tinactivité, à la solitude, à laquelle la volonté de son père le condamnait. Comme lui, il rompit toute relation avec les Russes; il leur attribuait les désagréments de sa situation, et, comme il n'apportait aucune mesure dans ses émotions, il éprouva pour eux une telle haine, qu'il bondissait à l'aspect seul d'un giaour : mais comment éviter ces ennemis des vrais croyants I Les régiments russes s'étendaient sur toute la rive de la mer Noire,, occupaient toutes les villes et tous les villages. Le jeune homme, dont l'existence était naguère si riante et si remplie, n'avait plus d'autre distraction que d'assister aux graves entretiens des musulmans du voisinage. Quelquefois seulement, lorsqu'il ne pouvait plus supporter l'ennui de son oisiveté, il s'en allait sur la montagne au milieu de la forêt sombre, peuplée de loups et d'autres animaux sauvages; là il passait des journées entières, tantôt assis à l'ombre d'un arbre séculaire, tantôt penché sur la source fraîche, suivant du regard le cours impétueux du torrent, observant les effets de lumière produits par les rayons du soleil, qui brillaient à travers le feuillage sombre. Puis il errait parles sentiers les plus
DSGHELLALEDIN 167
escarpés, il se plaisait à gravir les précipices, à s'élancer de roc en roc, à se suspendre à une branche audessus de r abîme, heureux de lutter contre les obstacles, de vaincre les difficultés, d'atteindre à une hauteur que le pied de Thomme n'avait point encore touchée. Parfois, le soir, une pierre couverte de mousse lui servait d'oreiller. Les étoiles brillaient sur lui, comme des yeux de houris, veillant sur son repos. 11 se levait au chant de l'alouette avec un nouveu sentiment de bien-être. Avec quelle volupté il aspirait cet air pur que le souffle des hommes n'avait point empoisonné! Avec quelle joie il contemplait l'azur du ciel, l'azur de la mer, où flottait le léger nuage du matin I Nul être vivant n'interrompait encore le silence de cette merveilleuse nature. L'aigle dormait au-dessus du précipice, la tête couchée sous son aile ; le cerf dormait sous les rameaux de l'olivier. Au loin s'étendaient des coUines, des bois, des vallées, des villages ; plus loin apparaissait la mer, dont le brillant éclat se confondait à l'horizon avec la voûte bleue du ciel. Bientôt les premiers rayons de l'aurore répandent çà et là sur les vagues leurs lueurs d'argent et de pourpre ; puis le soleil se lève, et tout s'anime et tout se revêt d'une lumière splendide. L'aigle ouvre ses ailes, s'élance dans l'espace et trace de longs cercles dans l'air. Le chamois dresse la tête et, à la vue d'un homme, s'enfuit efTrayé dans les broussailles. Dans la vallée résonne le cri du moullah, dans la for^*
108 DSGHËLLALEDIN
teresse la cloche de l'église grecque, partout la vie et le mouvement. Dschellaledin fait ses ablutions à la source, récite avec piété quelques passages du Koran, puis reprend sa course vagabonde au sein de cette nature poétique.
Ainsi se passent des jours, des années. De plus en plus, les Tartares s'accoutumaient à leur nouveau gouvernement ; de plus en plus leur haine tradition* nelle contre les chrétiens s'affaiblissait. Les Russes se montraient aussi plus confiants. Plusieurs fonctionnaires firent venir leur femme et leurs enfants. Des familles entières s'établirent au bord delà mer Noire, de jolies maisons s'élevèrent dans les villes, au milieu des habitations des Tartares. Les temples construits quelques siècles auparavant par les Génois, qui étaient tombés en ruines ou qui avaient été convertis en mosquées, furent rendus au culte chrétien. Les Russes remplacèrent le croissant par le symbole de leur foi. Tout se soumit au nouvel ordre de choses, tout, excepté Tschagir-Agadur et son fils. Sur la côte méridionale, les montagnes s'étendent en demi-cercle autour de la mer et forment une vaste vallée, riante comme un fécond jardin. Des collines la prot^ent, des peupliers, des châtaigniers, des mûriers, enlacés l'un à l'autre par des rameaux de vigne sauvage, l'entourent de leur fraîche verdure. De tous côtés elle est sillonnée par des ruisseaux limpides, qui, tantôt se perdent dans les bosquets, tantôt reparaissent à la
DS€HëLLALëD1N 169
surface du sol et se précipitent dans la mer. Au-dessas de ces champs féconds s élève un roc escarpé, qui garantit leurs habitations contre F ardeur du soleil. Plus loin est un autre roc, moins élevé, mais non moins remarquable. De trois côtés il est entouré par les murs et les tours de l'ancienne forteresse génoise; de l'autre, il plonge dans les flots de la mer; à sa cime s'élève une tour majestueuse, et près de là sont les ruines d'une ville jadis superbe.
Uii Tartare, monté sur un beau cheval, s'en allait lentement par la vallée, vers la forteresse. Ni la beauté du jour, ni le ravissant aspect du paysage, ne pouvait le distraire de la pensée rêveuse dont on lisait l'expression sur son large front et sur ses lèvres serrées. Son extérieur, ses vêtements, le riche harnachement de son cheval, tout annonçait en lui un personnage considérable. Les Tartares qui le rencontraient le saluaient profondément, en posant les mains sur leur poitrine; le cavalier leur faisait un signe de tête, murmurait : Aleykum selam, et poursuivait sa route. Arrivé au pied du roc, il descendit de son cheval, l'attacha à un arbre et monta par le sentier qui condui* sait à la forteresse. L'ombre du soir s'étendait sur la vallée, le Tartare erra longtemps au milieu des ruines ; puis, entrant dans la tour, s'approcha de la fenêtre et se pencha sur Tabime.
La mer était agitée^ les. vagues frappaient le pied du roc, se retiraient en écumant, puis, de nouveau, bon*-
170 DSCUËLLÂLEDIN
(lissaient avec fureur. D'un autre côté, tout était calme et le ciel sans tache. Çà et là, on distinguait seulement, à la flexion des rameaux de vigne, les traces de l'orage qui avait éclaté la veille.
Le Tartare observait un navire flottant au loin, quand, tout à coup, il fut arraché à sa rêverie par le son de plusieurs voix étrangères.
— Encore ces giaoursl dit-il.
Et il s'élança précipitamment hors delà tour; mais il dut s'arrêter. Le sentier qui conduisait en ce Ueu était si étroit, que deux personnes ne pouvaient le suivre à la fois. Des officiers russes venaient de le gravir. Près du rempart, à l'endroit le plus escarpé du roc, une place était encore libre; le Tartare s'y réfugia en silence, les yeux baissés, craignant d'être effleuré par le vêtement des infidèles. Les Russes riaient, causaient, tout en posant avec précaution leurs pieds sur la pierre glissante. Plusieurs étaient arrivés à la porte de la tour; un d'eux, jeune encore, portant un uniforme rouge avec des brandebourgs en velours noir, parfume, paré, s'arrêta au haut de l'escalier, et s'écria d'un ton joyeux :
— Triomphe! les difficultés des Thermopjles sont vaincues 1 A présent, ma belle cousine, permettez-moi de vous aider : donnez-moi votre petite main.
— Me voici, répondit une voix douce et argentine. Le son de cette voix retentit au fond du cœur de
Dschellaledin. 11 la connaissait et l'aimait depuis
DSCHELLALEDÏN 171
longtemps. Au-dessous de lui était une jeune fille, vêtue d'une robe verte d'amazone qui dessinait gracieusement ses formes et tombait en larges plis sur ses pieds; un chapeau noir faisait ressortir la blancheur de son teint ; une légère teinte de pourpre brillait sur ses joues; des boucles de cheveux blonds flottaient sur ses épaules. Elle s'avance, soutenue par son conducteur; elle est déjà si près du Tartare, qu'il respire le parfum de ses cheveux. Il reste là, immobile et comme pétrifié, mais le cœur palpitant d'émotion. Soudain, un cri d'effroi : roflîcier avait glissé et avait laissé échapper la main de la jeune femme ; elle perd l'équilibre, elle chancelle ; les officiers accourent près d'elle, pour la soutenir; mais le Tartare les devance : d'un bras vigoureux il enlace le corps de l'étrangère, l'enlève comme un enfant, et, avant qu'elle fût revenue de son trouble, la dépose à la porte de la tour. Elle le remercie avec embarras, tandis que l'élégant officier se confond en excuses. Le Tartare veut s'éloigner, mais deux femmes lui ferment de nouveau le passage, et derrière elles viennent encore d'autres officiers. Il se mord les lèvres avec impatience, irrité surtout de voir la jeune étrangère s'entretenir avec son guide.
— N'est-ce pas là, dit-elle, la fenêtre dont vous me parliez hier?
Précisément, mademoiselle; voyez cette pierre rouge, c'est la tache de sang ! ... mais les gens du pays doivent connaître cette histoire mieux que moi...
172 DSCHELLALEDIN
Ecoute, Tartare, n'est-ce pas de cette fenêtre que la princesse génoise se précipita, lorsque tes aïeux s'emparèrent de la forteresse?
Le Tartare jeta sur le petit oflScier parfumé un regard fier, et lui répondit :
— Je ne sais si.cette histoire est vraie, mais ce que je sais positivement, c est que mes aïeux précipitèrent plus d'une fois, du haut de ce roc, les téméraires qui osaient leur manquer de respect.
A ces mots, il disparut.
— Ah! ah! s'écria l' officier d'artillerie en éclatant de rire, voilà un grossier personnage. On devrait pourtant bien corriger ce peuple ; notre gouvernement le traite avec trop d'indulgence.
— Comment ! monsieur Belogradow, dit la jeune fille; il me semble que vous ne devez attribuer qu'à vous-même cette réponse. A en juger par son extérieur, ce n'est point un homme commun; vous ne l'avez pas traité assez poliment et vous l'avez blessé.
— Pardon , mademoiselle Zudmilla , faut-il que nous, qui sommes les vainqueurs, nous fassions des compUments aux vaincus?
— Que parlez- vous de vainqueurs et de vaincus? La Crimée n'a point été conquise par les armes.
— Voilà de belles paroles I reprit une autre dame. Que de fois j'ai conseillé à ta défunte mère de ne pas te laisser lire tant de livres dangereux I mais elle voulait l'instruire, t'éclairer. Nous voyons, à présent, le fruit
DSGHELLALEDIN 175
de ses principes. Tu tranches les questions comme un professeur.
— Pourquoi ce reproche, chère mère? répondit la jeune fille, les larmes aux yeux. J'ai seulement voulu. . .
— Je vous prie de vous taire.
C'était là Tordre qui ordinairement terminait toute discussion entre la belle-mère et la belle-fille.
Les jeunes gens s'efforcèrent d'apaiser cet orage. L'artilleur raconta de point en point l'histoire de sa princesse génoise; tout fut inutile, la gaieté ne se rétablit pas. Bientôt la société sortit de la tour et rejoignit sa voiture et ses chevaux. La jeune fille monta sur un petit cheval anglais, tandis que sa mère prenait place dans un droschki.
Le long de la route, la cavalcade rencontra le Tartare qui retournait lentement à son village ; quand Partilleur l'aperçut, il se serra près de ses camarades. La jeune fille, qui cheminait pensive, passa à côté de l'inconnu sans le remarquer ; mais lui vit bien qu'elle avait le visage triste et qu'elle essuyait encore quelques larmes dans ses yeux. Il la suivit de loin, en se demandant quelle pouvait être la cause de son chagrin.
— Pourquoi pleure-t-elle? se disait-il. Les houris
éprouvent-elles aussi nos douleurs humaines? Oh!
si je pouvais l'enlacer un instant dans mes bras et
changer cet instant en une éternité ! jamais une larme
ne mouillerait sa paupière. Je voudrais prendre pour
174 DSGHËLLÂLËDIN
moi chacune de ses peines. Mais quel rével puis-je songer à elle? n'est-elle pas la fille de mon ennemi, de Temiemi de la foi? En se parlant ainsi, le Tartare ne pouvait détourner ses yeux de la jeune fille, et la suivait pas à pas le long dés détours du chemin.
11 la suivit ainsi jusqu'à ce qu'il la vit entrer dans la c5ur .d'une large maison. Alors il donna un coup d'éperon à son cheval et traversa le village au galop. C'est le prince Dschellaledin, s'écriaient les paysans en le voyant passer, et ils restaient les yeux fixés sur le tourbillon de poussière soulevé par son cheval.
Pour la première fois, eu rentrant dans sa demeure, Dschellaledin évita son père, et, pour ne pas le rencontrer, s'en alla droit au jardin. Là, retiré au fond d'un taillis solitaire, il s'abandonna au cours de ces vagues rêveries dans lesquelles flottent tour à tour rimage du passé et l'image indécise de l'avenir.
Perpétuellement occupé par la chasse ou par les entretiens de son père, Dschellaledin n'avait jamais recherché les femmes ni songé à elles. Mais un soir qu'il errait dans la vallée, il s'arrêta tout à coup surpris par les sons d'un instrument de musique et d'une voix mélodieuse. Cette voix était celle d'une jeune fille assise toute seule près d'une fenêtre. Son chant avait une expression touchante comme celle de la douleur. Tantôt U s'élevait harmonieusement comme celui d'un rossignbl, tantôt il ressemblait à un soupir plaintif; puis dé nouveau,. il reprenait le joyeux élan
DSGHELLÂLEDIN 175
d'une romance populaire, et charmait Toreille, et pénétrait dans le cœur. La chanteuse se tut, ferma sa fenêtre; le Tartare s'en alla dans la forêt, poursuivi par ces sons que chaque feuille d'arbre agitée par le vent semblait répéter. Souvent, depuis ce jour, il revint au même lieu, et son cheval fidèle s'arrêtait de lui-même sous un châtaignier en face de la fenêtre de la jeune fille. Si, par bonheur, elle était seule, Dschellaledin la contemplait longtemps, écoutait son chant ; puis, lorsqu'elle avait disparu , restait encore immobile à la même place, et se trouvait heureux. Si, au contraire, il la voyait entourée d'un cercle d'étrangers, causant avec les jeunes officiers, son sang bouillonnait dans ses veines. Il eût voulu s'élancer au milieu de ce cercle, le disperser avec son poignard, puis revenir au pied de son arbre chéri contempler son trésor, et le contempler de loin ; n'importe, pourvu qu'il fût seul à jouir de ce regard, de ce sourire, de cette voix céleste.
Et, tout à coup, voilà que le hasard ou la Providence, ou la fatalité, jette cette jeune fille dans ses bras. Le foyer de la passion était dans son sein, une étincelle devait suffire pour l'allumer.
Un homme qui, dès son enfance, a vécu au milieu des femmes, qui a pu les voir à tout instant, leur prendre la main pour danser ou les conduire à la promenade, ne connaît pas la puissance du premier contact de la femme. Cette pensée seule faisait bouil-
176 DSGHELLÂLEDIN
lonner le sang du jeune homme , s'emparait de son cœur entier. Que d'images, que de désirs, jusque-là étrangers à son âme, s'élevaient tout à coup dans son esprit ! Mais quel rapide élan que celui de l'imagination I Elle vole comme la flèche, elle s'élance dans les nuages: puis, après cet essor impétueux, elle retombe affaiblie, épuisée. Ainsi, après ces rêves ardents, Dschellaledin se réveillait dans la froide réalité. Déjà pourtant un nouveau pressentiment s'élevait dans son cœur. L'amour subjuguait en lui la haine qu'il avait vouée à une race étrangère, et il savait gré à son père de lui avoir fait apprendre le russe.
Le colonel Nicolas Laurentiewitsch de S.... avait, pendant quarante ans, fidèlement servi son pays. Il était couvert de blessures et de décorations, aimé de ses supérieurs, estimé de ses subalternes ; les soldats le nommaient leur père. Il y avait vingt ans qu'il avait épousé une orpheline, pupille de la comtesse de G..., sage, honnête, intelligente jeune fille , pour laquelle il ne cessa de conserver une tendre affection. Les deux époux vivaient dans leur modeste intérieur, heureux de leur amour, heureux surtout de voir grandir près d'eux leur unique enfant Ludmilla. La mère consacrait tous ses soins à l'éducation de sa fille et se réjouissait de voir fructifier ses leçons, quand soudain elle fut enlevée à cette douce tâche par une maladie mortelle. Sa fille avait alors treize ans.
DS€HËLLÂLfiDIN • 177
M. de S... fut d* abord inconsolable, puis sa douleur se calma, et, peu à .peu, il rentra dans le monde, qu'il avait abandonné. Il fut appelé à faire une nouvelle campagne. Où placer sa fille? à qui la confier? Dans cette perplexité, il rencontra une veuve, Anissia Iwanowna, qui, par amitié pour lui, s'offrit à prendre Ludmilla près d'elle , promettant d'en avoir le plus grand soin. Elle remplit si bien sa promesse, que M. de S..., à son retour, pénétré de reconnaissance, mit à ses pieds son cœur et ses titres, ce que la veuve accepta avec empressement, et le colonel partit avec elle pour la Crimée. Mais la bonne Anissia ne fut plus telle qu'elle s'était montrée avant le mariage. Le pauvre colonel, habitué au doux caractère de sa première femme, souffrit mortellement de l'humeur querelleuse de sa seconde compagne. Potemkin avait loué son courage dans le combat ; on l'avait vu s'élancer le premier contre les barricades ennemies ; ni le sabre ni le canon ne le faisaient pâlir; mais, dès qu'il entendait Anissia s'écrier, en frappant du pied : « Je ne veux pas! », il eût voulu se cacher sous la table.
Socrate, le plus indulgent des hommes, comparait les clameurs de sa chère épouse au tonnerre, et l'eau sale qu'elle lui jetait sur la tête à la pluie qui suit le tonnerre. Anissia avait recours aux larmes : nouvelle invention. Le colonel essaya d'abord de reconnaître le côté faible de l'ennemi, afin de le mettre hors de
iT8 DSGHELLALEDIN
combat; mais, lorsqu'il vil que son épouse était un vrai Gibraltar, il se résigna à son sort et déposa les armes.
Sa fille eut plus à souffrir que lui de ce second mariage. Elle avait en elle le germe des meilleurs, des plus nobles qualités ; mais il fallait encore une main habile pour les développer. Abandonnée à elle-même, quand elle n'était point livrée aux sots entretiens de sa belle-mère , elle se mit à lire, pour se distraire, tous les livres qu'elle pouvait se procurer, et se laissa aller à tous les rêves capricieux enfantés par ses lectures. Son cœur était encore calme, mais prêta s'ouvrir à la première émotion. Un des traits de son caractère était une opiniâtreté inflexible dans les idées qu'elle s'était formées. C'était une cause de dissension fréquente .entre elle et sa belle-mère ; ce qui pourtant n'empêchait pas celle-ci de s'occuper de la toilette de la jeune fille, de rêver pour elle un riche mariage.
Quelques jours après sa promenade à la forteresse, elle était assise avec Zudmilla, près d*une table de travail; le colonel se promenait de long en large dans sa chambre, fumant sa pipe et donnant ses ordres à ses subordonnés. Un cavalier entra dans la cour, suivi de deux domestiques, monta l'escalier d'un pas précipité et franchit le seuil de la porte. Le colonel le salua avec politesse, madame de S... se hâta de mettre son bonnet, Zudmilla resta les yeux baissés sur i^on travail. Son instinct féminin lui disait que cette visite
DSGHELLÂLEDIN 119
était pour elle, et, sans savoir pour(j[uoi, elle se sentait rougir.
— Qui me procure le plaisir de vous voir? dit le colonel, en remarquant que son hôte avait Tair embarrassé; puis, se tournant vers le planton : Faites venir, dit-il, l'interprète.
— Cela n est pas nécessaire, répondit leTartare, je parle russe. Je suis le fils de Tschagir-Agadur, seigneur du village voisin. Mon père prie Dieu de prolonger votre vie.
— Merci, reprit le colonel, je me réjouis de faire connaissance avec vous. Voici ma femme et ma fille. x\yez la bonté, prince, de vous asseoir.
Dschellaledin raconta une histoire qu'il avait imaginée chemin faisant pour s'ouvrir l'entrée de la maison. Il s'agissait d'un cheval qu'il voulait acheter; le colonel, atteint dans une de ses prédilections, se mit à louer la beauté, les qualités de ses chevaux avec l'enthousiasme d'un amateur. Le prince écoutait attentivement, et, de temps à autre, jetait à la dérobée un regard sur Zudmilla, qui, la tète penchée sur sa ta* pisserie, travaillait avec une ardeur sans pareille.
— Mais, dit madame de S. . . , fatiguée de garder si longtemps le silence, vous parlez parfaitement le russe. Où donc l'avez-vous appris?
— J'ai été fréquemment en relation avec des Russes.
— Eh bien, il serait temps aussi que vous devinssiez Russe. Dites-moi donc, ne voulez-vous pas pren-
180 DSGHËLLALËDIN
dre nos usages, renoncer à vos harems et conduire vos femmes dans le monde?
— C'est contre nos principes de religion.
— Ah 1 ce sont de barbares principes. Mais, ditesmoi , avez-vous beaucoup de femmes dans votre harem.
— Je ne suis point marié et n'ai point de harem, répondit le prince en rougissant.
— Bonjour, ma cousine, bonjour, ma tante, s'écria Belogradow en se précipitant dans l'appartement. Il baisa la main d'Anissia, puis celle de Zudmilla. Le Tartare se leva, son visage s'assombrit.
— Où allez-vous, prince? Attendez donc, je vous montrerai ma Nalet, un cheval superbe , un cou de cygne, un front élevé, et quels yeuxl des yeux comme n'en a nulle Grusienne. Attendez donc!
Mais le prince s'éloigna, en promettant de revenir.
— Charmants homn;ies que ces païens, dit la femme du colonel ; il me semble que c'est celui-là même que nous avons rencontré dans la forteresse ; ne Tas-tu pas remarqué, Zudmilla?
— Non, ma chère mère, répondit la jeune fille en rougissant.
— Celui-là, ou un autre, dit Belogradow, ils sont tous taillés sur leméme modèle. En vérité, ma tante, je ne comprends pas quel plaisir vous éprouvez à recevoir ces barbares chez vous; ils ont des manières I des allures!. 4 é
DSCHELLALEDIN 181
— Allons, ne voudrais-tu pas les voir danser le menuet? Tu sais que mon mari doit avoir des rapports avec eux, et, d* ailleurs, je trouve leuriîonduite très-convenable. Si tu avais vu avec quelle bonté notre impératrice reçut les princes tartares lorsqu'ils lui furent présentcsl J'allai pour les voir à Bachtschisserai. C'était un beau spectacle.
Et Anissia se mit à raconter en détail tout le voyage de Catherine et le cérémonial de la cour.
— Avez-vous des nouvelles de votre frère? se hâta de dire le colonel au moment où sa femme reprenait haleine. Où est-il à présent?
— A Pétersbourg; j*ai reçu hier une lettre de lui. C'est un homme heureux, toujours dans les fêtes, et montant de grade en grade. A propos, je viens vous dire adieu.
— Où allez-vous donc?
— Au quartier général, mais pour peu de temps, j^espère. Ma vie est au milieu de vous. Je reviendrai le plus tôt possible me mettre à vos pieds , ma belle cousine.
L'élégant artilleur s'éloigna. Pendant qu'il place dans sa valise ses pots de parfums et de pommade», nous dirons quelques mots de lui. C'était le fils d'un parent d'Anissia. Il l'appelait sa tante, suivant l'usage des Russes, qui conservent leurs litres de parenté jusqu'au dixième degré. 11 jouissait d'une certaine fortune, et avait été convenablement élevé. Mais, vani-
J8î> DSCHELLALËDIN
teiix et léger, il se gloriliait de la forme de ses habits, t'I ne manquait pas une occasion de parler i^mpeusement de ses biens, de ses hautes relations, et de son frère, officier aux gardes. On se moquait de ses fanfaronnades; du reste, on le regardait comme un bon garçon.
Le Tartare revint le lendemain, ainsi qu'il Tavait promis. Cette fois, il avait l'air moins gêné; il plut beaucoup k madame de S . . en écoutant ses longs récits, et au colonel en louant avec admiration et en achetant sans marchander la superbe Nakt. Tous deux l'engagèrent à revenir souvent les voir. Un mois après, Ludmilla écrivait la lettre suivante à une de ses amies :
« Tu me reproches, Daschinka, de t'écrire trop rarement. (]rois-moi, c'est le temps qui me manque; |H»nse ([ue, depuis que nous sommes en Crimée, j'ai déjà brodé deux robes pour ma mère, et tu sais combien ce travail est long. C'est pourtant bien singulier, que je ne puisse m' habituer à donner à c^tte femme le nom de mère. Chaque fois que je l'appelle ainsi, il me semble que j'outrage l'ange de mon enfance J ma Vraie mère. Hélas! chère Daschinka, on ne me permet pas même de pleurer. Je m'efforce d'étouffer mon chagrin, Dieu seul le voit. Souvent j*ai T âme si lourde, si ^riste, qu'il me semble que toutes mes joies m'ont été enlevées par le ciel, et qu'il ne ni*en reste plus aucune à attendre en ce mondes
DSCHELLALEDIN iS3
« Que te (lirai-jo de notre Crimée? Je iie eoiinnis que la vallée occupée par le régiment de mon père. C'est un lieu ravissant : quels beaux jardins et quelles fleurs ! Tu ne me croiras pas si je te dis que les amandiers et les oliviers croissent ici comme les l)ouleaux dans notre pays. Et quelles sources! quels ruisseaux limpides! J'ai recueilli pour toi des coquilles de mer. D'abord j'ai été très-effrayée quand j'ai vu la mer agitée par un orage, et ses vagues se soulevant comme si elles voulaient inonder le monde. Mais, par un beau temps, elle est riante et transparente comme un ruisseau ; maintenant , je me plais beaucoup à l'observer.
« Nous avons ici une très-bonne société, nous faisons de fréquentes courses dans les environs, quelquefois même nous allons au bal. Notre musique militaire est excellente, et les danseurs ne nous manquent pas. Mais il faut que je te parle d'une nouvelle connaissance que nous avons faite, d'un jeune prince tartare très-riche, qui vient souvent nous voir. J'ai remarqué que Belogradow lui e^t très-désagréable. Tu connais ce fat, je ne puis le souffrir. Belogradow l'a offensé à leur première rencontre, et le blesse encore dès qu'il en trouve l'occasion. Plusieurs fois le prince était si irrité, que mon père a eu beaucoup de peine à empêcher un duel; maintenant ce vaniteux oison est parti, et la maison est tranquille. Ma mère, qui est toujours très-occupée d'une foule de choses, me laisse souvent
184 DSCHELLALEDIN
seule avec le prince. Nous causons ensemble des heures entières. L'originalité de son langage et de ses jugements me plaît beaucoup; il est spirituel, et nos dames le trouvent beau. J'avoue aussi qu'il n'est pas 'laid ; mais quels yeux il a ! Je ne puis te rendre leur expression, je ne puis m'y habituer; et comme ses yeux me regardent ! En ce moment je suis^ seule dans ma chambre, et je me sens rougir en me souvenant d'un tel regard. Dix fois dans le jour il m' arrive d'être très-appliquée à mon travail ; mais dès qu'il fixe sur moi ses yeux noirs et ardents, quoique je ne les voie pas, je les sens comme si le soleil de midi lançait ses rayons sur moi, comme si deux charbons brûlants lliiisaient dans mon âme. Je m'assois devant mon piano pour échapper à mon trouble ; je joue, je chante; le prince m'écoute avec une attention extrême. 11 doit aimer beaucoup la musique; quelquefois il me vient une pensée, mais je me hâte de la repousser. Ne me demande point quelle est cette pensée, j'ose à peine me l'avouer à moi-même. Adieu, chère amie, on m'appelle. »
Un mois s'était encore écoulé; Dschellaledin était de plus en plus empressé près de Ludmilla , et pouvait à peine réprimer sa passion. Plus d'une fois, lorsqu'il se trouvait seul avec elle, il eût voulu lui exprimer ses sentiments; mais alors 'il se sentait tout à coup saisi d'une crainte insurmontable : il se taisait. Et Lud-
DSCHELLALEDIN 185
milla? Elle ne pouvait se rendre compte de ses émotions, et n'essayait pas de les analyser. L'hommage respectueux, silencieux du beau musulman flattait sa vanité ; Tétrangeté de cette relation charmait son imagination. Elle ne songeait pas à ce qui pouvait en arriver. Elle ne voyait point naître Tamour dans le plaisir qu'eUe éprouvait à regarder le jeune prince, à écouter ses paroles, à sentir le feu de ses regards.
Mais, diront les lecteurs, à quoi songeaient les parents? Le père songeait à ses chevaux, aux exercices de son régiment; la mère, occupée de sa toilette et de celle de sa fdle et de son mariage, se disait qu'il ne manquait au prince mahométan que le baptême chratien pour en faire un parti très-désirable. Peu à peu cette dernière idée se développa dans son esprit ; elle savait que le prince devait hériter de deux domaines considérables, de plusieurs jardins dans la plus belle vallée de l'empire russe, de plusieurs maisons à Bachtschisserài et à Caffa. C'étaient là les propriétés immobilières ; de plus , le père du jeune homme possédait de l'argent et des bijoux. Ah ! si seulement l'amoureux musulman pouvait se décider à changer de religion, tous les obstacles disparaissaient, et Ludmilla devenait une très-riche princesse.... princesse tartàre, il est vrai; mais qu'importe, ce n'en est pas moins un beau litre. Un soir que madame de S. . . . cueillait des fruits dans son jardin et que le colonel était dans son salon
avec sa fille et le prince, soudain entra Belogradow.
186 DSGUELLALEDIN
— Grande nouvelle ! grande nouvelle ! s'écria-t-il. La guerre ! . . .
— Avec qui? Pourquoi ? demanda le colonel.
— Avec la Turquie. Le divan, après avoir proposé h notre ambassadeur des conditions absurdes, Ta enfermé au château des Sept-Tours. Naturellement, la Russie ne peut subir un pareil outrage. Bien ! bien ! une guerre ! une campagne !
— Allons, quel conte !
— Comment ! j*arrive du quartier général, on venait d'y recevoir des dépêches.
— En tout cas, on ne laissera pas la Crimée sans troupes...
Le colonel s'arrêta, probablement pour ne point offenser son hôte par un soupçon. Mais Belogradow n'avait point de pareils scrupules.
— Vous avez raison, s*écria-t-il, les enfants de Mahomet sont tous liés ensemble et tous complices des mêmes projets.
— Pierre I
— C'est dommage, en vérité, qu'on ne chasse point cette race de l'Europe. Verrons-nous encore longtemps les barbares occuper la plus belle partie du monde.
— Pierre ! silence !
— On devrait faire une croisade, envahir la Turquie, égorger les musulmans, et alors Constantinople
DSCHELLALEDm 187
est à nous. Oh ! que de richesses ! les belles (illes ! les belles filles ! Sur ma foi, je veux être le premier à m'enrôler dans cette croisade.
— Silence donc ! s* écria le colonel ; comment pouvez-vous parler ainsi ? Et il lui montrait le prince.
En ce moment, du haut du minaret voisin, le muezzin appelait les fidèles à la prière du soir. Le prince se leva, porta tour à tour ses regards sombres sur le colonel, sur Ludmilla, puis sur Belogradow.
— Pourquoi donc me gènerais-je ? reprit Tétourdi. Voici rh'eure du reste où il doit faire ses ablutions et sa prière.
— Monsieur le lieutenant, dit le prince en le saisissant par le bras, Dieu sait qui de nous a plus raison de prier. En attendant, vous plairait-il de faire avec moi une ablution selon votre usage européen ?
L'oflBcicr recula interdit de cette brusque proposition .
— Quoi donc! s'écria-t-il, que voulez- vous de moi?
— Une preuve de la bravoure du futur croisé. Je veux voir si votre main est aussi sûre que votre langue est acérée.
— Un duel! et avec un Tartare î ce serait joli. L*édit du 21 avril défend les duels.
— Vous refusez ; je me suis tu par respect pour cette maison, lorsque vous attaquiez mon pays et mes coreligionnaires. Maintenant, vous m*attaquez moimême. Ce serait une honte pour vous de rejeter ma proposition.
r*> •««^'«'«•«■■^^■■nwaiita
188 DSGHELLALEDIN
Le colonel chercha à apaiser la colère du prince, en même temps qu'il engageait Belogradow à lui faire des excuses.
— Nulle excuse, dit le prince, ne peut effacer cet outrage. Dès notre première rencontre, cet homme a été impertinent envers moi ; j'ai pu lui pardonner sa grossièreté; mais il semble vouloir faire de moi Tobjet de ses sarcasmes... Savez-vous que mille autres à ma place lui auraient déjà arraché la langue ? Je ne veux point souiller de sang votre demeure ; mais il faut qu'il me donne une réparation selon vos usages.
Toutes les instances du colonel furent inutiles. Le prince était furieux, et Belogradow ne voulait ni accepter le duel ni faire des excuses. Le colonel Temmena dans une autre chambre. Ludmilla tremblait et pleurait. Le prince s'approcha d'elle :
— Vous ici ! dit-il. Vous avez tout entendu et vous pleurez. Sans doute vous avez peur pour lui?
— Non, prince; mais un duel c'est si affreux ! l'un tombe, l'autre est envoyé en Sibérie I Ah 1 quel horrible souvenir je conserverai de cette journée ! Comme vous nous payez de notre hospitalité !
— Vous demandez grâce pour lui ?
— Non pas pour lui. Pour moi, pour le repos de mon père, je vous en conjure, prince, consentez à une réconciliation. Je n'ai de ma vie rien demandé à personne, et, vous le voyez, les larmes m'étouffent.
DSGHBLLALEDIN 489
- Mais pourquoi ces larmes? cette anxiété? Vous l'aimez ?
En parlant ainsi, il fixait sur la jeune fille un regard pénétrant. Ludmilla releva la tête.
— Lui! s'écria-t-elle, je ne l'ai jamais aimé ; à présent je le hais.
Hors de lui-même, le prince lui prit la main en tremblant, la mit sur son cœur, la porta à ses lèvres. En vain Ludmilla essaya de la dégager.
— Prince, lui dit-elle, si quelque chose vous est cher en ce monde, s'il est un être que vous aimiez, je vous en conjure, renoncez à ce combat sanglant.
— Ludmilla I il est un être que j'aime plus que mon repos, plus que mon honneur. Dites, que dois-je faire? Ordonnez ; en ce moment, je pourrais me jeter aux pieds de mon ennemi.
— Eh bien, réconciliez-vous.
— SoitI qu'on me traite de lâche. Je pardonne chaque offense pour vous, Ludmilla, et maintenant, demandez-moi si j'aime I
En ce moment, le colonel rentrait, suivi de Belogradow. Le prince s'avança rapidement vers lui, et, lui tendant la main : «Vous voulez, dit-il, me réconcilier avec cet officier, j'y consens. Je n'ai pas besoin de ses excuses. » A ces mots, il se précipita hors du salon, laissant les deux Russes stupéfaits.
Quelques jours après, Ludmilla écrivait à son amie : « Elle a donc éclaté cette pensée à laquelle j'osais à
190 DSGHBLLALEDIN
peine m'arrêtcr. 11 m'aime, ma main et mon cœur tremblent en écrivant ces mots. Oh! pom'quoi ne Tai-jc pas fui dès notre première rencontre? Mais je n aurais jamais cru qu'il pût oublier la barrière que la religion met entre nous. Pourquoi s'est-il expliqué si clairement? Pourquoi Dieu n a-t-il pas écouté mes prières , lorsque, dans un vague pressentiment, je le conjurais de me venir en aide? Et maintenant, quelle prière lui adresser? Maintenant, je sens que j'aime aussi le musulman. Ah! comment effacer jusqu'à la dernière trace de cet amour coupable? A présent, n'est-ce pas? tu as horreur de moi. Mais, vois, je suis seule, toute seule, je n'ai personne pour me donner un conseil, et pourtant, ma résolution est prise, je ne le verrai plus. Hélas I pourquoi est-il d'une autre religion que la mienne? Je ne le verrai plus. »
Ludmilla tint sa parole, elle prétexta une male^die, s'enferma dans sa chambre et ne parut plus au salon. A toutes les questions du prince, on répondait : « Elle est malade. » Ses parents ne mentaient point, ils la croyaient réellement malade, tant elle était changée ; seulement sa belle-mère lui reprochait de se tenir ainsi constamment enfermée et la suppliait de descendre, ne fût-ce que pour un instant, au salon. « Le prince, lui disait-elle, demande de tes nouvelles, le prince désire te voir. » Rien ne pouvait ébranler la jeune fille dans sa détermination.
DSCUELLALED1.\ 191
En vain Dschellaledin revenait, matin et soir, chez le colonel ; en vain il passait dix fois par jour devant ses fenêtres, dansTespoir de distinguer les traits de sa bien-aimée, d'entendre sa voix. Ludmilla ne se montrait pas. Dschellaledin la cherchait avec l'ardeur d'un Oriental qui ne connaît de mesure ni dans Ta* mour ni dans la haine. 11 était insensible aux reproches que son père lui adressait sur ses perpétuelles excursions, aux sollicitudes de sa mère, qu'il voyait pâlir.
Un soir, les Tartares venaient de se retirer dans leur demeure; la mosquée était vide, les troupeaux quittaient le pâturage. Le mollah et quelques-uns des princi()aux chefs de la tribu se réunirent chez Tschagir-Agadur. Sous un des arbres du jardin, un tapis fut étendu sur le gazon. Sur ce tapis, on apporta une petite table ciselée et couverte de sorbets. Les convives s'assirent en cercle, fumèrent d'abord plusieurs pipes et savourèrent en silence plusieurs tasses de café noir. Puis on se mit à parler de la cherté des denrées, des mauvais temps, et, un peu plusbas^ des Fusses.
— Puissant est le vautour, dit Tschagir-Agadur; il y a pourtant un oiseau qui peut le vaincre.
— Que Dieu te bénisse 1 dit le mollah à barbe grise* Mais où est cet oiseau? 11 serait temps qu'il prît son vol.
-^11 a déjà aiguisé ses serres. Ne le savez-vous pas?
192 DSGHëLLâLEDIN
— Quoi donc?
— Le pacha a déclaré la guerre à la Russie.
— Allah est grand et Mahomet est son prophète. Maintenant, iras-lu en Turquie ou y enverras-tu ton fils? demanda le mollah.
— Que Dieu éclaire ton esprit, Abdul-Melech : ne sais-tu pas que les Turcs ont déjà égorgé mon fils aîné? Non , je ne sortirai point d'ici jusqu'à ce que. . .
— Mais où est ton fils? demanda un des convives. 11 y a plus de deux mois qu'on ne Ta vu. Que lui est-il arrivé ?
— Qui peut sonder le cœur de l'homme? Moi-même, je ne reconnais plus mon fils. Nuit et jour, il erre dans les forêts et sur les montagnes ; il a déjà tué deux chevaux; chaque jour, je le vois dépérir, et il ne répond plus à mes questions.
— C'est triste, très-triste, dit le vieux mollah en secouant la tête et en passant la main sur sa barbe grise; mais sais-tu ce que son âme désire?... Une compagne. Penses-y; son temps est venu. 11 a vingt et un ans.
— Tu as raison. Mais où trouver la perle digne de mon Dschellaledin? répliqua le prince avec un orgueil paternel.
— Par le prophète ! tes prétentions sont bien élevées ! Toutes les roses de Bachtschisserai ne sont point flétries, toutes les beautés n'ont point disparu de la
DSCHELLALEDIN J95
terre des croyants. Connais-tu la fille du prince Chadschi? Voilà une fiancée digne de ton fils!
La pensée de marier Dschellaledin plut au vieillard. 11 s'informa des qualités de la jeune fille, et tous ceux qui étaient là se plurent à faire son éloge.
Un instant après, un cheval passait au galop sur le chemin et entrait dans la cour. Dschellaledin mit pied à terre, jeta la bride de son coursier entre les mains d'un domestique, et, le regard abattu, la tète baissée^ il se dirigea vers le jardin.
Le cheval a fait une terrible course, dit le valet, et il ne lui a pas seulement passé la main sur le poitrail, il ne lui a pas jeté un regard. Que se passe-t-il donc avec notre prince?
— Cela va mal, dit un autre domestique. Tous deux se mirent à causer à voix basse.
En entendant les voix des convives réunis dans le jardin, Dschellaledin se retira dans un endroit écarté et s'assit sur un banc ; son cœur était profondément triste. Chaque jour, il se précipitait hors de sa demeure avec Tespéranec devoir Ludmilla, et chaque jour, on lui répondait : Elle est malade.
La tcte appuyée sur sa main, Dschellaledin restait plongé dans les rêves de son amour, tristes rêves qu'il n'eût pourtant pas voulu abandonner pour tous les trésors de l'Orient.
Les hôtes de son père venaient d'abandonner le jardin loul dormait dans le village, et lui était encore
194 DSGUELLÂLËDIN
inirnobile sur son banc. Tout à coup, il entendit un léger bruit dans les arbres, un voile blanc flotta dans Tobscurité.
Encore triste et seul, dit une voix d'enl^int, la joie a-t-elle donc pour toujours abandonné ton âme?
— Ah ! c'est toi , ma petite nièce. Bonsoir , mon enfant. T'es-tu bien amusée aujourd'hui?
— Eniina ne peut s'amuser quand ses amis pleurent.
— Qui donc pleure ?
— Toi, Dschellaledin.
Le prince se tut.
— Ta more t'appelle pour souper.
— Je ne veux pas souper.
— Que lui dirai-je donc?
— Dis que je n'ai pas faim ; dis ce que tu voudras.
— Sais-tu , Dschellaledin ? . . .
Après un moment de silence :
— Bientôt tu reprendras ta gaieté*
— Pourquoi?
— On a découvert le secret de ton chagrin, et on a trouvé un talisman.
— Qu*a-t-on découvert? s'é'^ria Dschellaledin en Bc levant précipitamment.
— Ne te fâche pas ; je n'ai pas voulu te faire de peine. Mais je suis heureuse de penser que bientôt ttl seras heureux.
— Je ne rre fâche pas, Ëniina ; mais raconte-^mol ce que tu as appris ; ne me cache rien.
DSCHELLALEDIN 493
— On veut te marier. On dit qu'une femme chasse le chagrin.
— Me marier, moi" ! Et avec qui?
Mina lui raconta qu étant dans le jardin , elle avait entendu la conversation de son père et du mollah I
— Ah ! c'est là qu'ils en sont! dit Dschellaledin; mais ils ne me tiennent pas encore. Ludmilla, il faut que je te voie, fusses-tu séparée de moi par une triple muraille. Mon cheval! mon cheval ! cria-t-il.
— Où veux-tu donc aller si tard?
— Bonsoir, Emina ; dis à ma mère qu'elle ne m'attende pas aujourd'hui.
Dix minutes après, Dschellaledin galopait de nouveau sur le chemin de la vallée.
Quand il arriva au terme de sa course , l'aube commençait à poindre, l'alouette chantait, et Ludmilla, qui, à cette heure, ne craignait pas de rencontrer le jeune homme, venait de descendre dans le jardin. A l'extrémité d'une allée de peupliers, sous un bosquet de jasmins et de rameaux de vigne, elle s'agenouillait avec piété, elle priait dans toute l'innocence de son âme, elle priait en songeant à sa mère et à celui dont elle était séparée par une barrière infranchissable. Dschellaledin la vit^ s'arrêta à quelque distance, n'osant s'approcher. Enfin, il entra. dans le jardin ; la jeune fille jeta un cri et fit un mouvement pour s'éloigner.
Ne me fuyez pas, au nom du ciel, lui dit-il ; Dieu
196 DSGHËLLÂLEDIN
lui-même a eu pitié de moi ; Dieu m'accorde ce moment.
En parlant ainsi, il tremblait, et une larme glissait sur son visage pâle. Ludmilla, touchée de sa souffrance, s'assit sur un banc. Le jeune homme était devant elle, immobile et muet; mais, en pareil cas, la femme la plus inexpérimentée sait trouver une parole convenable.
Ce fut elle qui commença l'entretien.
— Je ne vous ai point encore, dit-elle, remercié de votre condescendance... Il y a un mois... vous vous souvenez...
— Oui, je m'en souviens. Alors, que n'eussé-je pas fait pour vous ? que ne ferais-je pas maintenant et toujours? Depuis que je vous ai vue pour la première fois, je n'ai plus ni volonté, ni raison, ni jugement. Je n'ai plus qu'un désir, celui de vous voir à tout instant. Ma haine contre les Russes, ma soif de vengeance, tous les sentiments que j'avais puisés dans le lait maternel, tout s'est évanoui sous votre regard. Ce regard me brûle , il me perdra. Je le sais, vous avez horreur du musulman. Eh bien, rompez donc le charme que vous avez jeté sur moi, délivrez-moi de la douleur qui me dévore. Ohl Ludmilla, pour moi il n*y a plus de beautés en ce monde, plus de houris dans le ciel; il n'y a plus que vous, il n'y a plus que vous.
En parlant ainsi, il se jetait à ses pieds et baisait avec ardeur le bord de ses vêtements.
DSGHELLALËDIN 197
— Levez-vous, prince, remettez-vous , écoutez-moi, dit la jeune fille en recueillant toutes ses forces. Je n*ai point horreur de vous, je ne vous méprise point à cause de votre religion et de votre origine. Il y a là pourtant un rempart que nul amour ne peut renverser. Renoncez donc à votre amour ; ne cherchez plus à me revoir; allez en Turquie ou dans quelques contrées étrangères : vous m'oublierez, et alors vous trouverez en ce monde plus d'une beauté. . .
— Il te serait plus aisé de faire reverdir un chêne brûlé par la fbudre que de me donner une joie en dehors de toi. Si tu répondais seulement à mon ardent amour parla plus légère afTection, tu briserais comme des toiles d'araignée ces remparts dont tu parles. A mes yeux, il n'y a nul obstacle sur le chemin qui conduit à toi ; je puis , pour te trouver , m'élancer jusqu'au ciel et descendre jusqu'au fond de l'abime. Qu'importe mon origine? j'oublie en toi la fille russe, oublie en moi le Tartane. Mais si tu ne m'aimes pas, dis-le-moi donc. Mieux vaut m'anéantir d'un coup que verser chaque, jour une goutte de poison dans mes veines. Tu ne m'aimes pas, tu ne m'aimeras jamais. A tes yeux, je ne suis qu'un insensé, un vil Tartare. Eh bien, parle, ajouta-t-il en portant la main sur son poignard, parle, il me reste encore un moyen de salut.
— Ah ! mon Dieu I mon Dieu I murmura la jeune fille, à quelle épreuve tu me soumets I Par pitié,
198 DSGHËLLALEDIIf
prince, ne nie tourmentez pas ainsi. Voyez combien j*ai souffert loin de vous; mille fois j*ai été tentée de rompre le vœu que j'avais formé dans un moment de repentir... Oui, Dschellaledin , je vous aime, et je vous en prie, laissez-moi, fuyez-moi.
— Ludmillal s'écria le Tartarc dans le ravissement ; tu m aimes, tu Tas dit.
— Ne vous réjouissez pas, prince, dit la jeune fille. Je vous aime, il est vrai; mais, je vous le répète, il faut vous éloigner : la Providence nous a assigné deux chemins différents ;'il faut les suivre.
— Que voulez-vous dire ?
— Chrétienne, je ne puis être la femme d'un musulman ; russe, je ne puis épouser un homme qui hait la Russie.
— Eh quoi I peux-tu me fermer ainsi le paradis que tu viens de m'ouvrir? Tu me dis que tu m'aimes: ce mot n*a-t-il pas lié ton sort au mien? Le glaive d'Asraïl peut seul nous séparer.
— Mon sort ne peut être uni qu'à celui d'un chrétien, reprit Ludmilla avec fermeté. Puis elle ajouta à voix basse, comme si elle craignait d'être entendue : Dschellaledin ne peut être chrétien.
— Chrétien ' murmura-t-il; qu'exiges-tu de moi? Traître et renégat ! Sais-tu ce qu'il y a d'affreux dans de tels mots? Penses-tu que ma patrie he m'est point aussi chère ni ma croyance aussi sacrée que la tienne l'est pour toi ? Sais-tu qu'une croix sur la poitrine
DSGHËLLALEDIN 199
d'un Tartare attirerait sur lui cent poignards? que la main même de mon père ne tremblerait pas d'arracher de mon sein le cœur qui l'aurait trahi?
— Pardonnez, prince: c'était une folle pensée. Séparons-nous.
— Non, reste, reste. Je n'ai pas la force de te quitter. Un moment sans te voir est plus cruel que la mort. Reste encore, donne-moi le temps de rentrer en moimême.
n prit sa tête entre ses mains , et s'en alla de long en large, à pas précipités , dans le jardin. Son visage mdiquait la lutte terrible de son âme. Enfin, il s'arrêta devant la jeune fille.
— La condition que tu me prescris est inimaginable, et mon amour pour toi est sans bornes. Pour toi, je puis abandonner mes parents, ma terre natale, livrer mon nom à la calomnie; mais je ne puis te sacrifier ma conscience; viens avec moi, nous partirons pour la Russie ; avec le temps tu obtiendras le pardon, la bénédiction de ton père. Le mien ne me pardonnera jamais; jamais je ne rentrerai dans mon pays. Pour toi je me ferai Russe, je n'offenserai point ta religion, et jeté cacherai les pratiques de la mienne. Mais ne demande rien de plus , ne m'impose pas le baptême.
— Mais ma conscience ne me reprochera-t-elle pas, à tout instant, cette alliance avec un mahométan? Pourquoi empoisonner la vie de mon père? Pourquoi le
âOO DSGHKLLALEDIN
fuir, quand je sais qu il nous donnera sa bénédiction si vous renoncez à votre religion? Dans Tun et l'autre cas , vous encourez également le reproche de votre peuple, de vos parents.
Je sais que, dans votre Europe, on se laisse guider par la crainte du jugement des hommes. Moi, je ne connais pas cette façon d'agir. Mon jugement est dans mon âme, un seul reproche de ma conscience est plus grave pour moi que le blâme de toute ma tribu. Penses-y, Ludmilla, pourrais-tu te fier à l'honneur d'un homme qui serait devenu infidèle à sa croyance, à tout ce qu'il est habitué à aimer et à respecter? Que t'importe ma religion? Puisque tu es mon idole et que ta volonté est ma loi, nous irons nous établir dans quelque secret asile. Là, sous la sauvegarde de mon amour, tu fleuriras comme une rose dans les jardins de Stamboul. Jamais mortel n'aura connu un tel bonheur. Dis, le veux-tu? le veux-tu?...
Ludmilla se leva avec effort et fit un pas vers la porte. Les larmes l'étouffaient et elle se hâta de dire, comme si elle eût eu peur que ses forces ne la trahissent : J'admire votre générosité; je vous le répète, je vous aime, je vous aime de toute mon âme; mais nous ne devons nous revoir <[u' au pied d'un autel chrétien.
 ces mots, elle disparut. Le prince voulut la suivre; mais au même instant le colonel entrait dans le jardin etsa fille se précipitait, toutebouleversée, danssesbras.
— Elle m'a trompé I s'écria Dschellaledia, ô giaour
DSGHELLàLËDIN 201
maudit I maudite soit l'heure où mon oreille entendit sa voix! 11 s'enfuit précipitamment, déchirant avec son éperon les flancs de son cheval, dont les pieds louchaient à peine le sol. Le soir, le colonel se promenait dans le salon, ayant envie de parler, prononçant quelques mots inintelligibles, puis se taisant :
— Qu'as-tu donc? lui demanda sa femme, on dirait que tu es malade.
— Non, je suis bien ; mais j'ai de la peine à m'expliquer.
-— De quoi s'agit-il donc ?
— Tu te rappelles l'entretien que nous avons eu hier au sujet du prince.
— Eh bien, eh bien, il sait lui-même qu'il ne peut devenir l'époux d'une chrétienne, tant qu'il portera le turban.
— Et voici où en est l'affaire.
Le bon colonel raconta à sa femme tout ce qu'il avait appris par Ludmilla.
— Âh ! ah I répondit Ânissia en secouant la tête, ceci n'est plus une plaisanterie. 11 faut serrer ses chaînes et l'obliger à changer de religion. Un galant comme celui-là n'est pas facile à trouver.
— Sans doute, il me plaît beaucoup, mais s'il refuse de se convertir, il n'y a plus à y penser.
— Il cédera. On ne plaisante pas avec l'amour.
— Mais si le père irrité le déshérite. ...
— Sois sans crainte, c'est un fils unique ; d'ailleurs ;
202 DSGHELLALEUIN
dès qu'il sera des nôtres, le gouvernement russe prendra son parti. Son père est vieux; à sa mort, tout peut s'arranger. Biais où est donc Ludmilla? 11 semble qu'elle m'évite; ne suis-je pas sa mère?
— Contre l'attente de la famille, le prince ne vint pas, et Ton apprit qu'il était parti pour aller voir un de ses parents. Ludmilla tomba malade. Le médecin qui vint la visiter trouva toutes sortes de raisons pour expliquer son état de fièvre, et prescrivit différents remèdes. Malgré ces conseils, la maladie de la jeune fille empirait de jour en jour.* Un autre médecin fut appelé, qui n'obtint pas plus de succès Elle n'avait pas encore quitté son lit , lorsqu'un matin Dschellaledin entra, pâle et défait, tout couvert de poussière, dans le salon du colonel.
— Nicolas Laurentiewitsch ! s'écria-t-il avec une émotion extrême, je remets entre vos mains mon sort^ mon honneur, mon âme; disposez-en, comme vous voudrez ; mais laissez-moi la revoir, la revoir un seul instant. J'ai appris qu'elle était malade, je voudrais finir ma vie à ses pieds.
Le colonel lui serra la main avec affection.
— Calmez-vous, répondit-il, le danger est passé, mais vous ne pouvez encore la voir. Elle est encore si faible, que la plus légère excitation la rejetterait au bord du tombeau. Il me semble que vous arrivez de voyage, que vous êtes fatigué: venez d'abord vous reposer; puis ensuite nous causerons.
DSCUELLALEDIN 205
— Non, je n ai pas besoin de repos, je veux la voir. Vous savez tout, sans doute, et vous savez aussi combien il m'était difficile de renoncer à mes devoirs de musulman, à mes devoirs de fils; mais Tamour m'a vaincu. Je suis prêt à rompre tous mes liens si vous voulez me donner votre fille. Mais, au nom du ciel, ne m'outragez point, ne m'appelez point renégat.
— Non, non, noble jeune homme, votre résolution ne mérite que des éloges; encore quelques années, et un grand nombre de vos compatriotes^ suivront votre exemple. La Russie vous recevra à bras ouverts: quand vous aurez appris à la connaître, vous verrez que tout ce qu'on dit d'elle et de son gouvernement ne sont que des fables enfantées par la haine et le fanatisme. Ludniilla sera à vous ; mais attendez, le parti que vous allez prendre est grave. Étudiez d'abord nos principes, nos coutumes ; comparez-les avec les vôtres ; sondez votre cœur, ne vous laissez point entraîner par la passion, obéissez à votre jugement. Les années calment l'ardeur de la jeunesse, la passion s'éteint. Songez que nos lois interdisent la polygamie, les voluptés du harem asiatique; pensez sérieusement à ce que vous voulez faire; le bonheur de ma fille m'est cher, et si vous me confiez le vôtre, j'en rondrai compte à Dieu.
— Si j'avais encore des préjugés contre la Russie, vos nobles paroles suffiraient pour les détruire. Non, j« n'aurai point à me repentir, je n'ai point cédé dti premiet* coup à l'impétuosité de mes sentimentSi La
204 DSCIlËLLALEDIN
raison a assez lutté en moi contre Tamour, et l'amour est resté le maître.
— Mais votre père, connait-il vos projets? ne s'y opposera-t-il pas? Ne me cachez rien.
— Mon père ne sait rien et ne doit rien savoir. Sa haine contre la Russie est implacable, ses préjugés sont invincibles. Bien plus, je dois vous Tavouer, je ne puis me faire baptiser ici. Je ne puis rester pluslongtemps en Crimée. Ici, je ne suis pas sûr.
— Alors, allez en Russie, allez à Pétersbourg ; je vous donnerai des lettres de recommandation pour mes amis. Vous trouverez partout un bon accueil, et, pendant ce temps, nous ferons tous nos efforts pour apaiser votre père. Je vous conseillerais de vous engager au moins pour quelque temps au service russe. Vous inspireriez par là plus de confiance.
— EtLudmilla?
— Ludmilla est à vous. Moi-même, je dois faire au commencement de Thiver un voyage à Pétersbourg. Là, je vous donnerai à tous deux ma bénédiction.
— Mais, jusqu'à l'hiver, il y a encore trois ou quatre mois !
— jeunesse ! jeunesse I Ludmilla ne peut entreprendre un si long voyage avant d'être complètement rétablie. Je pense que vous ne voulez pas la faire mourir.
Ce retard désespérait le jeune homme, mais il fallait
DSCHELLALEDIN 205
céder à la nécessité, et il se retira dans la chambre de son futur beau-père.
La santé de Ludmilla se rétablit; peu à peu, on lui apprit ce qui s'était passé. Elle osa s'abandonner aux sentiments qui s'étaient emparés d'elle. Elle revit son bien-aimé, et sa présence fut pour elle plus efficace que tous les remèdes prescrits par les médecins.
Dschellaledin avait fini par quitter la maison paternelle. Tschagir-Agadur ne tarda pas à apprendre la cause de son absence et lui ordonna de revenir chez lui. Dschellaledin reçut cet ordre avec douleur, mais resta inébranlable Déjà Ludmilla lui enseignait les préceptes de sa nouvelle religion. Il Técoutait attentivement, répétait avec une naïveté d'enfant les prières chrétiennes, et quelquefois, il lui disait : Jusqu'à présent, quand je voulais prier, je me tournais vers la Mecque; désormais, je me tournerai vers toi, vers toi, qui est l'aurore de ma nouvelle existence.
La veille de son départ, Dschellaledin alla prendre congé de la famille sur laquelle étaient concentrées toutes ses espérances. Le colonel lui donna une quantité de lettres de recommandation. Ânissia lui remit des adresses de divers magasins où il devait faire, dès son arrivée, une quantité d'emplettes, promettant de lui en envoyer le prix à la première occasion .
Dans une petite chambre était Ludmilla, assise près
de la fenêtre, au pied d'une image de la Vierge. Par
200 DSCJIELLALEDIIS
cette fenêtre , on voyait les cimes des montagnes où Dschellaledin était né. Tout était calme, on n'entendait que le murmure d'un frais ruisseau coulant sous les rameaux de \igne.
Dschellaledin s'approcha d'elle :
— Je t'ai fait beaucoup de sacrifices, lui dit-il, mais le plus pénible de tous est de me séparer de toi. Ludmilla, si jamais tu pouvais oublier mon amour, ni dans ce monde ni dans l'autre, il n*y aurait de punition assez cruelle pour toi.
— Que la bénédiction de mes parents se change en malédiction, si chaque battement de mon cœur n'est pas pour toi seul. En quelque lieu que tu sois et quelque événement qui t' arrive, je suis à toi ici, partout, jusqu'au tombeau. Dschellaledin, je veux te faire un présent. Pour rien au monde je ne me serais séparée de cette relique : c'est le dernier don de ma pauvre mère mourante. Puisse- 1- il. te porter bonheur et te rappeler sans cesse mon souvenir I
Elle détacha de son cou une croix en or et la suspendit sur la poitrine du jeune prince.
— Maintenant, dit-elle j nous sommes fiancés, nous sommes unis par un lien que rien ne peut rompre* A tout jamais je t'appartiens.
— Ma Ludmilla, murmura Dschellaledin en la pre^ liant dans ses bras. Et pour la première fois leurs âmes se confondirent dans un long baiser. Au même
DSGUELLALËDIN 207
instant on entendit dans le jardin un soupir, un léger bruit. On aperçut un voile blanc à travers les arbres, et une voix tremblante dit en langue tartare : Sois heureux, Dschellaledin !
— C'est toi, Emina ! Comment donc te trouves-tu ici?
— J'ai dû profiter de Tobscurité pour arriver jusqu'à toi. Dans le jour, les domestiques de notre maison m'auraient remarquée. Je t'apporte un message de ta mère.
— Qui est cette jeune fille? demanda Ludmilla avec inquiétude , car elle ne comprenait pas ces paroles. D'où vient-elle ? Qui est-elle ?
— Ne crains rien , c'est la fille du frère que j'ai perdu... Parle, Émina; que dois-tu m'apprendre?
— On nous a dit que demain tu dois partir pour la terre des giaours , que tu voulais te séparer des vrais croyants et devenir giaour toi-même. Ta mère arrose tes pieds de ses larmes et te conjure, par les rayons du jour, de ne pas te précipiter dans la perdition. Abandonne les chrétiens, reviens au sein qui t'a nourri.
— Je ne le puis, Émina, je ne le puis.
— Elle te conjure de revenir; elle réunira dans ton harem toutes les beautés de la Géorgie et fie Stamboul.
Le prince sourit avec dédain.
— Dschellaledin, ton père te menace de sa mal
208 DSGHELLALEDIN
diction. Ta mère voulait venir elle-même, mais tu sais qu'elle est vieille ; la douleur a achevé de briser ses forces. Elle est très-malade.
— Ah! Ludmilla! Ludmillal s'écria le prince, en portant la main sur son cœur, comme s'il voulait en arracher un dard mortel.
— Viens au moins conjurer la colère de ton père et fermer les yeux de ta mère!
— Non, Émina, c'est impossible; j'abandonnerais volontiers ma vie pour apaiser mon père , pour sauver ma mère; mais la vie de mou âme, je ne puis y renoncer. Prends soin de mes parents, aime-les, tâche d'écarter de ma tête leur malédiction...
En parlant ainsi , il se détournait pour cacher les larmes qui coulaient de ses yeux.
— Écoute, Dschellaledin , ce n'est pas tout : ta mère a appris que des gens devaient t' attendre sur le chemin. . . sois sur tes gardes, prends une autre route. Quand je l'ai quittée, elle m'a dit : « Si ni prières ni larmes ne peuvent nous le ramener, dis-lui que je ne puis cesser de l'aimer et de faire des vœux pour lui* » Elle m'a chargée aussi de te remettre ces bijoux dont elle n'a plus besoin et qui peuvent te servir en pays étranger. Les voilà. Adieu , adieu , Dschellaledin î
— Arrête, Emina ; où vas-tu?
— Je retourne à la maison.
— Seule?
DSCHELLALEDIN 209
— Oui.
— Sans craindre une mauvaise rencontre?
— J'ai un poignard.
— Enfant ! Attends-moi, je te conduirai. .
Il s élança dans le jardin, mais la jeune fille avait disparu. Le lendemain matin, une voiture entraînait Dschellaledin vers les régions étrangères.
La Russie avait déclaré la guerre à la Porte, les troupes étaient en mouvement, et la plupart des généraux avaient rejoint l'armée. A son arrivée à Pétersbourg, Dschellaledin ne trouva qu'un très-petit nombre des personnes auxquelles il était recommandé. Il eut pourtant le bonheur de rencontrer le comte de , qui T accueillit avec une cordiale bienveillance.
L'aspect de Pétersbourg, le mouvement de cette capitale, ses larges rues, ses édifices publics, ses palais, excitèrent la surprise et l'admiration du jeune étranger, qui n'avait jamais rien vu de plus beau, que Bachtschisserai. Bientôt aussi le cercle de ses connaissances s'élargit. Les grandes villes sont pleines de gens oisifs, qui recherchent avec avidité tout ce qui peut faire quelque diversion à la monotonie de leur existence. Un jeune prince tartare était alors une apparition curieuse à Pétersbourg. Celui-ci attirait en outre l'attention par son roman d'amour. Il fut invité
à unie quantité de dîners, de soirées ; on s'occupa
210 DSCBELLALEDIN
beaucoup pendant quelques semaines de sa physionomie, de son caractère ; puis on n'y pensa plus.
Dschellaledm acheva de perdre àPétérsbourg ce qui lui restait de préjugés contre la Russie, et tout ce qu'il voyait augmenta en lui le désir de s'instruire, afin de se rendre par là plus digne de Ludmilla. Le comte de , qui était un homme très-éclairé, l'encouragea dans cette louable résolution, et lui donna d'excellents conseils.
Ainsi se passa l'hiver. Diverses circonstances obligeaient le colonel à retarder son voyage à Pétersbourg. Dschellaledin, tourmenté de ce délai, voulait s'en aller rejoindre sa bien-aimée. Mais déjà il était enlacé dans les liens du monde et dans ceux de l'étude. Une autre raison l'arrêtait encore ; les lettres tendres, respectueuses, qu'il avait écrites à son père, étaient restées sans réponse ; ses amis, ses parents, ne voulaient plus entendre parler de lui. 11 n'avait qu'une consolation et une joie, c'était d'écrire à Ludmilla et de recevoir ses lettres. Et un jour il lui écrivait ces lignes douloureuses :
« Ludmilla, mon unique amie, soutiens-moi par ton amour. Quelle affreuse nouvelle ai-je appris ! Mon père a pris les armes contre la Russie. Il s'est allié aux Turcs I aux Turcs! qui ont égorgé mon frère. Il combat avec eux ; il a quitté sa demeure pour les suivre. Qu'est devenue ma mère? Qu'est devenue ma nièce? dis-le-moi, je t'en prie. Tu ne peux t'imaginer quelle
DSGHËLLÂLEDIN 211
commotion j*ai ressentie de cet événement. Hélas! il porte un coup fatal à nos projets. Mon père a disposé, en faveur d'un parent éloigné, de la plus grande partie de ses biens, peut-être du tout. On me conseillait d'intenter un procès à ce parent ; mais je n'en ai pas le courage. J'ai pu lutter contre mon père quand il voulait m'éloigner de toi ; je ne puis m'opposer à sa volonté lorsqu'il ne s'agit que d'une question d'argent. Je suis jeune, plein de force, de résolution, et nous sommes régis par un gouvernement qui sait récompenser les services qu'on lui rend. Pour moi, je n*ai besoin de rien.
« Tu es ma ridiesse, mon honneur ; mais je ne veux pas que tu souffres pour moi la pauvreté. Je veux t'entourer de splendeur comme tu m*as -entouré de félicité. Pour cela, il faut ajourner notre réunion. La Russie est en guerre des deux côtés ; je me jette dans cette guerre. On voulait m'envojer en Turquie, mais j'ai demandé à servir contre la Suède. Là, du moins, je puis combattre sans craindre de rencontrer mon père. Ucmain matin, je quitta Pétersbourg ; plus la lutte sera dangereuse, plus elle sera honorable. C'est à travers la gloire des dangers que je veux arriver jusqu'à toi. Mais si je meurs sur la terre étrangère, ne m'oublie pas, ma bien-aimée. Crois-moi, chaque larme de toi tombera sur ma poussière, et ton regard me suivra dans le monde des étoiles. »
312 BSGHELLÂLEDIN
Le noble jeune homme s'élança, comme il Tavait dit, sur les champs de bataille. Il exposait sa vie pour celle à laquelle il avait déjà fait tant de cruels sacrifices. Une pensée constante Tanimait, la pensée qui avait vaincu en lui tous ses sentiments de famille, de patrie, de religion.
Dans la difficile expédition qu*il avait entreprise, il trouva partout l'occasion de se distinguer. Son colonel se plaisait à louer son courage. Puis vint une bataille où il enleva aux Suédois un drapeau, deux canons, et tomba, couvert de blessures, dans les bras de ses camarades.
Ses blessures le retinrent quelque temps à Thôpital. Lorsqu'il^n sortit, le général en chef lui donna Tordre de Saint-Georges, et rengagea lui-même à quitter temporairement Tarmée, pour qu'il achevât de se guérir.
La nuit commençait à descendre, un vent aigu venait de la mer; une masse de nuages flottait sur les montagnes. Les forêts avaient déjà pris cette teinte jaune qui annonce l'approche de l'hiver.
Les vallées étaient encore vertes et parsemées, çà et là, de quelques fleurs. Dans les vallées, dans les laillis, couraient des chevaux sauvages. Sur la route déserte résonnaient le bruit d'une voiture et les cris du postillon, frappant à grands coups de fouet ses chevaux fatigués. Au sommet d'une colline, une des
DSCHELLALËDiN 213
roues de la voiture se détacha de son essieu. 11 était impossible de la remettre : un voyageur, frémissant d'impatience, abandonna son équipage au postillon, détela un des chevaux et partit. La pauvre bête était tellement épuisée, qu'à peine pouvait-elle encore marcher. Le cavalier, malgré la vivacité de ses désirs, dut se résigner à suivre pas à pas son sentier.
11 s'en allait vers la vallée, rêvant à la demeure de Tunique objet de ses vœux. Soudain le soleil couchant projeta un dernier rayon sur les bois, sur la prairie ; puis cette lumière passagère s'éteignit dans une obscurité profonde. On eiit dit le dernier sourire d'un ,ami enveloppé par les ténèbres de la mort. Le voyageur se sentit saisi d'une tristesse inconcevable. Il approchait pourtant de son but, il allait revoir celle qui, par un baiser, devait le récompenser de toutes ses souffrances. Pourquoi donc son cœur est-il si lourd? Pourquoi n'ose-t-il plus se fier au bonheur? Les souvenirs du passé se joignent dans son esprit aux rêves qu'il s'est fait de l'avenir; et, malgré lui, il soupire. Cependant le ciel s'assombrit encore : des nuages épais en voilent la surface ; le vent agite les rameaux des arbres et emporte des tourbillons de fleurs flétries; le cri lugubre des oiseaux de nuit se mêle au souflle de l'orage. Le jeune cavalier éprouve une sorte d'effroi, s'enveloppe dans son manteau, presse les flancs de son cheval pour sortir au plus vile de la forêt.
Bientôt il aperçoit les minarets de son village , les
214 DSGHELLALEDm
lumières qui brillent dans les demeures des Tartares. Mais que va-t-il trouver? Où sont ses parents? où sont ses amis? Peut-être, pourtant, sa mère est-elle encore en vie? et sa mère ne lui refusera pas une parole d'affection. Il avance, il promène autour de lui un regard inquiet : aux rayons fugitifs de la lune, qui tout à coup perce les nuages, que voit-il ? A la place de la maison paternelle, des murs renversés, des poutres brûlées, un amas de ruines.
Dscbellaledin se couvre le visage de ses mains, et les larmes coulent à travers ses doigts. Un instant après, il se dirige à pas lents vers Thabitation du mollah, Abdul-Mclech, que jamais étranger ne quitta sans louer son hospitalité. Il frappe à la porte, un enfant vient lui ouvrir. Le mollah était sur son divan, près du foyer, où brillaient quelques tisons, et tenant sa pipe éteinte à la main. Dscbellaledin s'arrêta sur le seuil, puis salua en langue tartare le mollah. Celui-ci leva la tête, le regarda et ne répondit rien.
— M'as-tu reconnu, Abdul-Melech ?
— Allah seul est Dieu ! C'est toi, fils de Tschagir- Agadur, toi, le renégat !
— Mets un frein à ta langue; je viens réclamer ton hospitalité, et l'injure ne doit point sortir de tes lèvres.
r:— Toi ! mon hospitalité? murmura le mollah en se levant de son divan. Les Russes n'ont-ils plus un asile, plus un morceau de pain pour leur frère?
— Je te payerai, s'il le fan! , Tasilo que tu mo don-
DSCUKLLALEDIJV !215
lieras celte nuit. Au ^rplus, lu n'es pas le seul habitant du village. Adieu I
— Arrête. . . Je ne veux point de ton or, qui souillerait les mains d'un vrai croyant. Mais je dois te re- ' mettre le legs de ton père et de ta mère.
— Où sont-ils?
— Ils sont là où ton âme maudite n*ira jamais. Ils s'abreuvent aux sources célestes. La félicité éternelle est leur partage, comme réternelle douleur sera le tien.
— Ils sont morts? dit en sanglotant le jeune homme.
— Us sont morts, victimes de ceux que tu nommes à présent tes frères. J'ai trouvé sous un amas de corps russes ton père expirant; j'ai reçu son dernier soupir, et ce soupir était une malédiction pour toi.
Dschellaledin s'appuya contre la muraille.
— Ta mère, continua le mollah, a succombé à sa douleur. Elle ne t'a pas maudit, mais ses yeux aveuglés par les larmes, ses cheveux blanchis dans le chagrin, accusaient celui qui a causé la mort de son père et la ruine de sa famille. Va voir leurs tombeaux, si lu ne crains pas que la malédiction n'en sorte pour l'écraser. Allah a dit : « N'aie point de rapports avec les traîtres. » Retire-toi de mon seuil, car le droit de l'hospitalité ne le sauverait pas.
Dschellaledin, pâle et chancelant, semblait ne pas entendre cette menace * Le vieillard ajouta d'une voix solennelle :
216 DSGHELLALEDIN
— Dieu a donné la vie à Thommc pour qu'il en jouisse et fasse le bien autour de lui , et Thomme manque à sa vocation... Tu reconnaîtras ton erreur, mais trop tard.
Puis, prenant un ton plus doux :
— Ton père, dit-il, était mon ami. Écoute ma parole. Rejette loin de toi ce vêtement profane, repenstoi de tes îautes, implore le pardon d'Allah, et peutêtre...
Le jeune homme lui jeta un regard sombre et s'avança vers la porte.
— Eh bienl s'écria le mollah , que ta propre progéniture déchire tes entrailles ; que les corbeaux et les vautours fassent leur nid sur ta tombe ; que. . .
Dschellalcdin n'entendit pas la moitié de ces imprécations. 11 se retira et ne songea plus à chercher ua gîte pour la nuit. Quel repos eût-il pu trouver dans ce village où tout était pour lui rempli de deuil et dé désolation; où, dans le murmure du vent, il croyait entendre les sanglots de sa mcre et les malédictions de son père? 11 s'enfuit sans savoir où il allait. Une sueur froide inondait son visage ; une douleur mortelle torturait son cœur.
Arrivé sur le penchant d'une colline , il promena ses regards effarés autour de lui : il était au milieu du cimetière. Là reposaient plusieurs générations de la race princière qui avait gouverné ce pays. Au milieu des tombes en pierre ou en marbre décoréCtS du tur-
DSCBELLALEDIN 217
ban, s'élevaieiit deux monuments nouveaux. Un sentiment inexprimable saisit l'âme de Dschellaledin. Une force invincible Tattirait vers ces deux sépulcres. 11 se jeta à genoux, il arrosa le sol de ses larmes, il implora le pardon de ses parents ; puis, enlaçant de ses deux bras Ifi turban de marbre, tomba dans une sorte de sommeil léthargique.
L'aurore commençait à éclairer l'horizon. Dschellaledin se réveilla et vit une femme enveloppée d'un voile blanc. C'était la taille, le vêtement desamcre La pieuse femme, attendrie par les larmes de son fils, revenait-elle en ce monde pour lui apporter son pardon? Dschellaledin, interdit, palpitant, s'élança vers cette apparition. L'inconnue jeta un cri de joie, puisse précipita dans les bras du jeune homme.
— Dieu I c'est toi ! c est toi ! Ah ! comme j'ai désiré te revoir!
— Eminal savais-tu donc mon retour? *
— Je ne savais rien; mais souvent, le matin, je reviens ici sur cette terre où reposent mes derniers parents. Te voilà ! te voilà I Je ne suis plus orpheline.
Cette rencontre ramena Dschellaledin au sentiment
des choses terrestres.
— Émina, dit-il après un instant de silence, l'astu vue? as-tu entendu parler d'elle?
— De qui? demanda la jeune fille.
Dschellaledin prononça le nom de Ludmilla.
218 DSCHËLLALEDIN
^ Oui, répondit la jeune fille en baissant la tête, je Tai vue; elle est toujours aussi belle.
— Où Tas^tu vue? quand?
— Dernièrement; elle se promenait à cheval, au milieu d'un cercle d'hommes. Un officier en uniforme rouge et une femme étaient de chaque côté d'elle.
Dschellaledin fronça le sourcil.
— Où loges-tu ? reprit la jeune fille.
— Nulle part ; je m'en vais.
— Déjà I où donc ?
— Dans la vallée, près de ma fiancée. Et toi, Ëmina , chez qui demeures-tu ?
— Chez Fatime, ta vieille nourrice. Viens avec moi, Fatime t'aime.
Dschellaledin la suivit.
Quelques heures après, le jeune officier s'élançait, sur un cheval superbe, vers la maison de sa bienaimée. L'uniforme russe le paraît à merveille : deux croix achetées ^au prix de son sang brillaient sur "sa large poitrnie. Il avait pris la grâce européenne^ sans rien perdre de sa dignité orientale. L'espoir d'un bonheup prochain animait son regard et donnait un riant éclat à sa physionomie.
Il approche de la maison chérie , il met pied à terre, il entre; personne. Mais la chambre dont il a ouvert la porte est décorée comme pour une fête. 11 ouvre une autre porte. * .
— Ah! prince, dit Anissia, c'est vous I comment,
DSGHELLÂLEDIN 919
de si bonne heure I Attendez un inst ant ; je suis à vous.
Elle jette un châle sur ses épaules, puis revient vers lui. Dschellaledin la serre dans ses bras , elle rougit, elle semble embarrassée.
-^ Asseyez-vous, prince , vous m'avez effrayée. Nous^ne vous attendions pas.
— Comment, n'avez-vous pas reçu ma dernière lettre?
— Oui... mais non, en vérité, nous n'avons rien reçU) et nous vous croyions mort.
— J'ai été gravement blessé ; c'est à ces blessures que je dois d'avoir pu quitter l'armée. Mais où est Ludmilla ? conduisez^moi vers elle.
Anissia rougit de nouveau.
— Ludmilla n'est pas à la maison ; elle est aller chercher des fleurs qu'on lui apporte de la ville poiir ce soir.
— Qu y a-t-il donc ce soir ?
— Rien, prince... rien. Ludmilla va vQiiir.
— Et le colonel ?
— 11 dort encore. Vous ne le reconnaîlrez pas, cette guerre avec les Turcs lui a donné de tels soucis qu'il en est tombé malade.
— Mais Ludmilla est bien, j'espère ? Elle ne m'attendait pas si tôt peut-être ?
— Dieu soit louél elle est parfaitement rétablie. Mais elle ne vous attendait pas plus que nous, car
220 DSCHELLALEDÏN
nous ne recevions point de lettres, et nous avions
appris par les journaux que vous étiez mortellement
blessé.
— Comme elle tarde à venir! s'écria le prince avec '
inquiétude.
Après un instant de silence, Anissia lui dit :
— Eh bien, avez-vous mené joyeuse vie à Pétersbourg?
— Ma joie était ici, et Pctersbourg ne m'est apparu que comme un magnifique tombeau.
— Oui, c'est vrai, la capitale est maintenant dépeuplée, tous les officiers sont de côté et d'autre. Nous en avons un ici qui a eu du bonheur, c*est le colonel Belogradow. Il s'est signalé dans la guerre contre les Turcs ; il a été comblé de témoignages de distinction, et, presque en même temps, voilà que son oncle meurt et lui lègue une immense fortune. C'est un homme très-aimable.
— Je vous félicite du bonheur de votre parent... Mais Ludmilla ?
— Patience» dit Anissia avec embarras. .
Puis, essayant de prendre un ton dégagé...
— A propos, dit-elle, ne vous êtes-vous point marié à Pétersbourg ?
— Vous plaisantez, madame ; moi, me marier !..
— Pourquoi pas? Vous êtes jeune, et il y a de belles personne» à Pétersbourg.
DSGHELIALEDIN 221
-rPour moi, il n'y a qu'une belle personne dans le monde.
— Oui, oui, mais enfin... Aujourd'hui l'une nous plait, demain une autre, et deux ans d'absence, mon cher, c'est quelque chose.
— Ce sont deux siècles de tourment.
— Mais on ne peut toujours se tourmenter, on ne peut blâmer un jeune homme de chercher à se distraire. Ainsi va la vie : on espère, on pleure, on oublie... et on est oublié... Si vous vouliez vous marier, Ludmilla ne s'y opposerait pas.
— Quoi ! Ludmilla ?
— Eh ! eh ! voyez : dans la jeunesse, tous les sentiments nous semblent éternels ; puis, lorsqu'ils sont passés, nous sommes les premiers à en rire.
— Voilà , madame , des principes tout nouveaux pour moi. Mais si seulement je pouvais détourner un instant ma pensée de Ludmilla, je croirais mériter le plus cruel châtiment.
— Pourquoi donc? On punit le vol, le meurtre; mais l'infidélité en amour n'est point un vol.
— C'est pire, car c'est un vol commis envers un coeur confiant.
— Par bonheur, prince, vous n'êtes point législateur, car la plus grande partie du monde chrétien n'échapperait pas à vos jugements. Mais peut-on être si sévère au temps où nous vivons? Vous apprendrez quelque jour à mieux connaître nos usages.
932 DSCHELLÂLEDIN
— Sur ce point là je ne le désire pas.
— Comme il vous plaira. Mais songez-y, une fille qui va se marier ne doit-elle pas se préoccuper de Tavenir de ses enfants, de la vieillesse, des mauvais jours ?. . . Nous ne recevions point de lettres de vous . . . Nous vous croyions mort. . . nous vous avons pleuré. . . mais enfin on ne peut pas toujours pleurer.
— Que signifie un tel langage ? s'écria Dschellaledin en se levant.
— Ludmilla est sans fortune; vous-même, vous n'avez que vos appointements. En vérité, vous devriez chercher Tun et Vautre un parti avantageux.
— Ce que vous me dites m' effraye... parlez plus clairement.
— Pourquoi vous effrayer? Ludmilla n'est point la seule fille qui existe en ce monde.
— Mon Dieu !
— Elle croyait son fiancé mort et ne pouvait rester vieille fille. D'ailleurs Belogradow est un favori de la fortune.
— Que dites-vous? que dites-vous ?
— Je pense que je me suis expliquée assez clairement. Ludmilla épouse Belogradow.
— C'est impossible; vous mentez I s'écria Dschella^ ledin hors de lui-même.
— Je ne souffre point qu'on m'insulte chez moi. Adieu, prince.
DSGHëLLALËDIN 225
— > Je ne vous quitte pas, dit-il en la saisissant par le bras. Avouez que vous calomniez Ludmilla.
— Grand Dieu I vous avez la fièvre ; vous m'écrasez le bras.
— Ah I je me jette à vos pieds ; je vous en conjure, avouez que vous n'avez pas parlé sérieusement ; avouez que Ludmilla n'a pas cessé d'être à moi.
— J'ai parlé sérieusement. Depuis deux mois, Ludmilla est fiancée. Elle aime son fiancé. Nous vous l'avons écrit.
— Mensonge! mensonge I Vous me l'avez enlevée, vous l'avez vendue à un autre. Rendez-moi Ludmilla, ou il vous en coûtera cher.
— Au nom du ciel, que voulez-vous de moi I Ludmilla n'est pas une enfant ; elle a pu se jeter autrefois au cou d'un prince tartare, à présent elle a dix-huit ans, elle est raisonnable.... Nous l'avons tendrement élevée.... Elle n'est point habituée à la pauvreté, et un fiancé comme Belogradow,...
— Mais ce fiancé n'a pas une poitrine de fer ! s'écria Dschellaledin en fureur; croyez-vous qu'on puisse ainsi se jouer impunément d'un homme, lui enlever son pays, son bien, son amour, tout, jusqu'à la vie de son âme? Non, je jure par la cendre de mon père, elle est à moi , elle restera à moi ; je lui plongerais mon poignard dans le sein, plutôt que de laisser la main d'un autre toucher un de ses cheveux !
m DSCHELLALEDIN
— Insensé! insensé! Au secours! s'écria Anissia en ouvrant la porte.
Au même instant, on entendit une Toiture dans la cour ; Ludmilla en descendit gaiement , un bouquet de roses blanches à la main.
— Ludmilla, ma bien-ainiée ! s'écria le jeune prince.
— Dschellaledin ! murmura la jeune fille.
Elle tomba sur le parquet, plus pâle que ses roses. Le jeune homme la prit dans ses bras, sans s'inquiéter des cris d' Anissia. Quelques instants après, Ludmilla ouvrit les yeux, puis les referma avec effroi.
— Dschellaledin ! répéta-t-elle, on m'avait dit qu'il était mort. , . Malheur, malheur à moi ! . . .
— On t'a trompée! chère enfant, dit le prince. Me voilà! me voilà! J'arrive à temps pour t'arracher à ceux qui ont fait de toi l'objet d'une spéculation odieuse. Nest-ce pas, cette femme a menti, tu n'en aimes pas un autre, tu ne m'as pas oublié?
— Ludmilla se tut.
— Oh ! ne crains pas de parler devant elle ; ne crains personne au monde, je suis avec toi.
— Ludmilla ne répondit pas un mot.
— Que signifie ce silence? ne reconnais-tu plus ton ami? ou ton cœur est-il fermé à la pitié? Oh! parle , parle, je t'en conjure... C'en est donc fait! s'écria-til avec désespoir. Après un moment de silence :
— Tu m'as trahi , eh bien , achève ton œuvre : tue-moi.
DSCHELLALEDIN 225
Ludmiila s'i'lança vers la porte. I.e prince se précipita sur ses pas. Maig il s'arrêta à l'aspect de la pale ligure du colonel, qui s'avançait vers lui, maigre, défait, semblable à un spectre.
— Prince , lui dit le vieillard , votre colère est juste. Nous sommes coupables eiivers vous, coupables envers Dieu. Nous vous avons tout enlevé, et, pour prix des plus généreux sacrifices, vous ne trouvez près de nous que la plus cruelle trahison. Le ciel m'est témoin que je ne suis pour rien dans un pareil malheur. Depuis plus d'une année , mes souffrances physiques ne m'ont pas permis de quitter ma chambre, ni de m'occuper de ma famille. Belogradow est arrivé au moment où l'on répandait le bruit de votre mort. En perdant l'espérance de vous revoir , Ludmiila a accepté le nouvel avenir qui lui était offert ; elle est fiancée à un autre, elle ne s'en séparera pas. Pardonnez-lui, pardonnez-nous. Je reconnais trop tard qu'avec toutes ses qualités elle n'était point digne d'un amour tel que le vôtre. Ses regrets se sont dissipés et ont fait place à d'autres joies. La nature l'a formée ainsi. Ne la condamnez pas. Exigez de moi ce que vous voudrez, ma vie est entre vos mains. Mais épargnez l'honneur de ma fille , ne jetez point une tache sur mes derniers jours.
Le vieillard pleurait en parlant ainsi , et Dschellaledin l'écoutait en silence.
— Ahl reprit le colonel, si je pouvais, avec le peu
226 DSGHELLALEDIN
de jours qui me restent à vivre, racheter le passé, que je serais heureux de vous nommer mon fils ! Mais je ne puis que vous souhaiter un bonheur que vous méritez si bien. Cherchez un cœur qui se donne à vous tout entier. Vous êtes jeune, qui sait quelle consolation le ciel vous réserve?
Dschellaledin l'écoutait en silence, il Técoutait comme s'il eût en vain cherché à le comprendre. Le colonel lui prit la main, la serra avec affection, puis se retira, appuyé sur le bras d'un de ses domestiques. Le prince sortit à pas lents de la maison et monta à cheval.
Une heure après, il était dans la .demeure de sa nourrice, la tête enfoncée dans un oreiller; on eût dit qu'il dormait, si ses profonds soupirs et ses sanglots n'eussent, de temps à autre, fait voir que son immobilité était celle de la souffrance et non pas du repos. A ses pieds était Émina,qui, les mains jointes, fiiait sur lui un regard plein de compassion.
Dans l'après-midi, Un Cosaque s'approcha de la vieille nourrice et causa longtemps avec elle, sans que le prince prêtât la moindre attention à leur entretien. Enfin il se leva.
— Où vas-tu ?4ui demanda Fatime.
— Je retourne dans la vallée. Je voudrais assister au mariage de la fille de notre coloneL
— Doit-on le célébrer sitôt?
— Dans deux heures, je crois. C'est un joli couple:
^ DSGHELLALEDllV 227
la jeune lille est charmante et lui est un très«bel homme.
Dschellaledin releva la tête.
— Et quelle fête nous allons avoir ! . . . reprit le Cosaque, tout un tonneau d'eau*de-vie et dix tonnes de bière ; il y a là de quoi porter la santé des mariés et de leurs parents.
— Non, non ! cela ne sera pas I s*écria Dschellaledin. En apercevant Tuniforme d'un officier russe, le Cosaque s'éloigna. Ijé prince se promena de long en large dans la chambre; son âme était en proie à une lutte violente.
Émina, dit-il à la jeune fille, qui était devant lui comme une esclave, veux-tu me rendre un service? un important service? le dernier, peut-être?
— Te servir est tout ce que je demande.
— Eh bien I viens, le temps est précieux. En route, je t'expUquerai ce que tu dois faire.
Il la prit dans ses bras, l'assit à côté de lui sur son cheval et disparut.
Pierre Belogradow était devant son miroir, près d'une table chargé de flacons, de pommade, de peignes, d'anneaux et d'autres ustensiles de. toilette. Sa frisure était achevée, de magnifiques ailes de pigeon flottaient sur ses tempes, et déjà il avait mis ses bas en soie et ses souliers à boucle; il s'occupait gravement des importants détails de sa parure* Quand le coiflfeur eut
^2^28 DSGUëLLâLëDIN
achevé son œuvre, il revêtit son uniforme écarlate, tira ses manchettes, s* arrosa d'eau de senteur, tourna trois fois devant le miroir et demanda à son valet cle chambre si la voiture était arrivée.
— Non, monsieur, répondit le domestique.
— Mon frère est insupportable ; comme il me fait attendre ! . . .
Dans ce moment on lui apporta un billet ; en le lisant, il changea de couleur.
— Qui a remis cette lettre?
— Une jeune fille tartare.
— Fais-la entrer.
— Qui t'a envoyée? dit-il, qui a écrit cette lettre? La jeune fille fit signe qu'elle ne comprenait pas.
— Qu'on appelle l'interprète.
— Je puis le remplacer, dit un jeune officier qui arrivait au même moment, paré et parfumé comme Belogradow.
— Ah! Alexandre, tu arrives à propos ; apprendsmoi donc qui est cette fille, ou plutôt cette sorcière, qui m'apporte cette lettre.
— Une lettre. . . qui t'invite à faire une promenade dans la forêt, avec une vieille connaissance. . . et quelle menace, si tu n'acceptes pas 1 . . .
— Je ne sais, en vérité, à quoi me résoudre.
— Il n'y a pas à hésiter, il faut te rendre h cette invitation ; mais on te permet de prendre avec toi un témoin : prends-moi.
DSCUËLLALEDIN 229
— Demande donc à cette statue d'où elle vient et qui renvoie.
— Cette statue a, ma foi, des yeux superbes. D'où viens-tu, mon enfant?
— De la forêt.
— La réponse est brève.
— Qui t'envoie?
— Tu l'apprendras dans la forêt.
— Ah! c'est une aventure?
— Et fort désagréable, reprit Belogradow. Tu vois que je suis habillé, dans une heure on doit se rendre à l'église.
— On promet de ne pas te retenir plus de dix minutes. Tu as encore le temps, et pense que si tu refuses, on sait jouer ici du poignard.
— Tu as raison.
— Belogradow relut encore le billet, prit un pistolet, s'enveloppa dans son manteau et monta en voiture avec son camarade et la jeune fille qui devait leur servir de guide. A deux verstes environ de distance, la jeune fille fit arrêter la voiture et conduisit les deux officiers à travers un épais taillis, au bord d'une cascade, près de laquelle on aperçut un jeune homme portant l'uniforme d'officier russe.
— Soyez le bienvenu, dit-il à Belogradow d'un ton ironique. Je vous remercie d'avoir bien voulu ne pas mépriser moji invitation.
— Ah! prince!
23e DSGHËLLALËDIN
— Vous m'avez reconnu, il n'est donc pas besoin d'explications.
— Au contraire, je vous prie de m'expliquer ce que signifient vos menaces.
Dschellaledin jeta par terre son manteau, et, lui présentant deux pistolets : Voilà, dit-il, upe chose assez claire, qu'en pensez-vous?
Belogradow recula de deux pas.
— Étes-vous fou? s'écria-t-il, pourquoi ces armes?
— Parce qu'il n'y a pas assez de place dans le monde pour vous et pour moi.
— Mais, au nom du ciel, il y a deux ans que nous ne nous sommes vus, et je suis prêt à vous demander pardon de l'injure que je vous ai faite, car je sais que vous êtes un fidèle enfant de la Russie.
— Je suis un enfant du diable, que j'irai rejoindre bientôt si vous n*y allez avant moi.
— Pourquoi donc cette rencontre? s'écria le camarade de Belogradovir; si mon ami vous a offensé, je suis sûr qu'il vous donnera satis&ction. Mais ne peut-on au moins retarder ce duel? Vous avez choisi un mauvais moment. Nous sommes attendus à une autre réunion.
— Pas un instant de retard I dit Dschellaledin, voici deux pistolets, dont un seulement est chargé, monsieur voudra bien en donner un à chacun de nous*
— Et compter les paSj ajouta l'oflicieré -=- Non, nous tirons à bout portant.
DSGfiELLALEDIN S3I
■*— Mais c'est un assassinat I c'est une boucherie I s'écria le malheureux Belogradow. C'est vous qui me provoquez et c'est tous qui fixez les conditions du duel. C'est contre toutes les règles.
— Vous accepterez ces conditions, reprit Dschella* ledin d'un ton ferme. Pas un mot de plus !
— Non, je ne me battrai point avec vous, je ne me battrai point.
— Tu te battras! s'écria Dschellaledin, en le saisissant par le bras et en brandissant de l'autre main un poignard. Et son visage était si enflammé et sa voix et son geste si impérieux, qu'il fallut y céder. Belogradow prit machinalement des mains de son témoin un pistolet, le prince prit Vautre.
— Pense à ce que je t'ai recommandé, à ma dernière volonté, dit le prince à la jeune fille, qui tomba à genoux et s'enveloppa la tête de son voile.
Au signal du témoin, les coups partirent. Belogra-' *dovr chancela et tomba sans proférer un cri. La balle lui avait traversé le cœur.
— 11 est mort ! s'écria l'officier.
— Mort! répéta le prince en se penchant vers le cadavre? Ah! que dira-t-elle en apprenant cette catastrophe? Puis, se tournant vers Émina :
— Rentre, dit-il, à la maison, je te remercie, je n'oublierai point tes services.
— Mais toi, où vas-tu? ils te tueront.
— Où je vais, je n'en sais rien ; mais ne t'inquiète
232 DSCHELLALEDIN
pas de moi, et, si tu ne me vois point reyenir, ne me cherche pas.
— Dschellaledin , murmura la jeune fille, laissemoi te suivre ; je suis une orpheline , je n'ai ni parents ni amis ; je n'ai que toi au monde. Laisse-moi. . . laisse-moi...
— Cela ne se peut, je n ai plus de patrie, je ne puis plus rester en Russie. Retourne dans ta demeure; prends ce que je t'ai confié pour ma fiancée ; prends pour toi mon cheval, mon argent, tout ce que je possède. Sois heureuse, prie pour moi. Adieu.
— Dschellaledin I Dschellaledin ! s'écria en sanglotant la jeune fille. Mais Técho seul répondit à ses cris.
Le mariage se célébrait pompeusement dans la vallée ; la maison du colonel était remplie d'une foule brillante. Au milieu des femmes couvertes des plus riches parures, Ludmilla se distinguait par sa simple toilette et par sa beauté. Qu'elle était charmante à voir , avec sa robe blanche , sa couronne de myrte sur la tète, son bouquet d'oranger sur la poitrine! Avec quel plaisir naïf elle écoutait causer son cher colonel I Peu à peu le mouvement de la société se calma; les hommes se rangèrent à des tables de jeux; lejs vieilles dames s'assirent sur des divans; les jeunes se mirent à danser. Tout était riant, animé ; une seule figure portait une sinistre expression : c'était celle du témoin de Belogradow.
DSCHBLLALEDIN 255
Sous les fenêtres était réunie une quantité de gens de différentes races : Russes, Tàttares, Grecs, Arméniens, regardant d'un air curieux la fête.
— Mais où est donc le frère du marié ? demanda une jeune fille.
— 11 parait qu'il est malade ; on a fait dire au colonel de ne pas s'inquiéter.
— Que lui est-il arrivé? Je l'ai encore vu aujourd'hui ; il avait Tair très-gai.
— C'en est fait de sa gaieté, dit un des spectateurs.
— Comment donc ?
— Demain on le saura.
— Vois, dit une autre jeune fille, comme les mariés sont beaux I
— Qui donc ai-je tué? s'écria un inconnu, d'une voix terrible.
Ces paroles produisirent , au sein de la foule , une vive rumeur ; mais il était nuit, on ne pouvait distinguer celui qui venait de les prononcer.
— Bah I dit un valet, c'est quelqu'un qui aura par trop caressé la bouteille.
Un homme de haute taille et portant l'uniforme russe s.'ouvrit un passage à travers les curieux et s'approcha de la fenêtre.
La danse était finie ; Ludmilla quitta la salle de
bal, entra dans une autre chambre, où le colonel la
rejoignit. Dschellaledin n'était qu'à quelques pas
d'eux ; il voyait celle à laquelle il avait tout sacrifie
234 DSCHELLALEOm
regarder avec bonheur le jeune colonel et lui sourire avec amour. Et lui, Tamant trahi , il était là , privé à tout jamais de tout ce qui lui avait appartenu en ce monde, des joies de la famille, des joieà de la patrie, de son unique espoir, de sa dernière consolation.
En ce moment de douleur mortelle, il ne songeait point pourtant à tous les biens qu'il avait abandonnés, à sa misère, il ne songeait qu'à cet amour qui Tavait si cruellement trompé.
Le lendemain matin, Ludmilla entrait dans la salle à manger, et se préparait à faire le thé, lorsque le témoin de Belogradow s'approcha du colonel, et lui dit à voix basse :
— Je désirerais vous parler.
— Pariez, il n'y a ici aucun étranger.
— Colonel, je ne puis m'expliquer devant ces dames.
— De quel grave secret s'agit-il donc ? dit le colonel en quittant à regret sa placé.
Le témoin le conduisit dans une autre chambre. Au même instant, on vint annoncer a Ludmilla qu'une fille tartare demandait à lui offrir un pt*ésent de noces.
— C'est singulier, dit la jeiîne Itemme atèc un trouble visible, je ne connais point de TàMàre.
— C'est un usage du pays, dit une des dames qui se trouvaient là. Faites-la entrer, ma chère, afin que nous voyions quel présent elle vous apporte.
DSGHELLALEDIN 255
Le domestique introduisit une belle jeutie fille dont la physionomie avait pourtant une affreuse expression; ses longs cheveux flottaient sur ses épaules, et ses vêtements en désordre étaient tachés de sang. Elle s'approcha lentement de la table, se plaça en face de Ludmilla et fixa sur elle un regard menaçant, pareil à celui d'une autre Méduse. La jeune femme détourna les
yeuîÉ ; elle voulait parler, et ne pouvait articuler une syllabe. La jeune Tartare mit la main à sa ceinture, et jeta sur la table une croix en or attachée à un ruban noir.
Ludmilla reconnut la croix de sa mère. Dschellaledin! Dsehellaledin ! s' écria-t-elle. Et elle tomba évanouie.
Le lendemain, un cortège funèbre se dirigeait vers le cimetière ; les prêtres précédaient le cercueil avec des cierges et des bannières ; des soldats le suivaient, des officiers portaient sur des coussins les armes et les décorations du déftmt. Une musique plaintive se mêlait au roulement' du tambour ; une quantité d'équipages fermait la marche.
Non loin de là, sur les bords de la mer, au milieu d'un taillis d'épines, on troUva un autre cadavre auquel la sépulture ne fut point accordée. Les traits du mort étaient horriblement défigurés ; mais dans ses yeux à demi fermés il y avait encore une expression de passion et de douleur. Au milieu de sa poitrine,
236 DSCHELLALEDIN
était un poignard, sur lequel sa main droite s'était roidie.
En Yain Émina conjura tour à tour tous les Tartares et les Russes d'ensevelir ce malheureux. Les musulmans ne voyaient en lui qu'un regénat maudit par le prophète ; les chrétiens le repoussaient comme un suicidé. Le cœur gàiéreux que les hommes ayaient déchiré pendant sa vie était après sa mort condamné à être déchiré par les oiseaux de proie. Seule, sa fidèle amie ne l'abandonna point; assise sur une pierre, près du cadavre, elle enlevait les feuilles desséchées qui tombaient sur sa figure, et diassait lin corbeau qui se précipitait vers lui. Un Cosaque, touché de la douleur de la jeune fille, voulut bien enfin creuser une fosse pour ce corps abandonné. On ramena la jeune fille au village, elle s'enfuit. On Ty remena une seconde fois, elle s'enfuit encore. Les Tartares se dirent qu'elle était possédée du méchant esprit et n'essayèrent plus de la retenir. La pauvre enfant retourna vers le tombeau de Dschellaledin ; ni les orages ni la neige ne purent l'en éloigner ; nuit et jour elle était là, immobile et muette, et recevant de temps à autre de la pitié des passants un morceau de pain. Un jour, on la trouva étendue sur le sol, glacée parla mort.
Le colonel Belogradow emmena sa jeune épouse à Pétersbourg. Anissia, devenue veuve, les rejoignit, et continua longtemps à raconter, à qui voulait Tenten-
DSCHELLALEDIN 357
dre, rhistoire de ses deux mariages ci la mort du prince tartare.
Il y a deux ans, je rencontrai dans un salon de Moscou une dame d'une soixantaine d'années, qui avait encore de grandes prétentions à Télégance et à la beauté. Les cartes à la main, elle parlait fièrement à ses partners; elle perdit soixante roubles, qu'elle oublia de payer, et réprimanda très-sévèrement sa petite-fille parce qu'elle avait causé trop longtemps avec un officier de hussards.
- — Que sont devenus, disait-elle, les principes d'éducation ? Dans quel monde vivons-nous ? I)e mon temps, il n'en était pas ainsi.
Cette dame m'a paru comme une de ces rares vertus échappées au naufrage des mœurs du siècle passé.
— Qui est donc, demandai-je à ma voisine, cette sévère gardienne de l'innocence ?
— Ah ! ma chère, elle voit une paille dans l'œil do son prochain, et ne voit pas une poutre dans le sien.
C'est la veuve du général Belogradow.