LES AXNALES DE LA PAUVRETÉ
Imité de l'anglais.
A A. B. Routhier.
Chut ! parlez bas, monsieur, s'il vous plait :— pauvre enfant !
Veuillez vous asseoir là, tout auprès de la porte : Elle dort d'un sommeil si léger qu'elle entend Le moindre bruit qu'on fait, car, elle n'est plus forte, Un rien l'agite.
Hélas ! ce qu'elle peut avoir.
Dieu le sait ; voilà bien des mois que cela dure. Et qu'elle s'affaiblit sans qu'on puisse savoir Que faire.
Oh ! croyez-moi, monsieur, ce que j'endure
A voir ma pauvre enfant ain«i pe consumer Est impossible à dire, et d'antres qu'une mère Ne le comprennent point.
Hélas ! Tant les aimer Ces chers petits pour qui l'on souffre la misère Avec joie ! Et les voir chaque jour devenir Plus faibles que la veille, et, dans leur pauvre œil sombre Voir le voile fatal s'étendre et le ternir, C'est trop ! . . . Regardez-là, ce n'est plus que son ombre. Le beau soleil d'été, — je ne sais pas comment Cela se fait, — l'abat, la mine, la dévore ; Cette chaleur la tue. —
Est-ce mon seul enfant ?
Dites-vous. —
Hélas ! oui ; Dieu m'en avait encore Donné trois autres, tous presqu'aussi beaux que ceux Des riches. Ils sont morts à peu près au même âge Et tous du même mal. C'est un mal dangereux Et qui détruit souvent le bonheur d'un ménage : La pauvreté. Le manque et de pain et d'air pur Les a tous fait périr, comme la sécheresse Fait aux fleurs.
Ah ! monsieur, j'ai trouvé cela dur, Et j'ai pleuré : c'était plus que de la tristesse. J'ai pensé que mon cœur éclaterait. Pourtant, H vient de ces moments où je suis presque heureuse De les avoir perdu? : c'est qu'ils souffriraient tant 1
— Leur père ? dites-vous. —
Je ne suis pas causeuse, Et je sais qu'il est mal de décrier les siens ; Mais il faut l'avouer, la boisson et la grève L'ont changé, le pauvre homme.
Il suffit, je soutiens^ Ma moitié du fardeau tant que je puis : j'achève Tard le soir et je suis debout de grand matin ; Toute seule j'aurais, je crois, moins de misère Et nous pourrions ici vivre un peu mieux. Enfin, J'en ai pris mon parti, ce n'est plus à refï.ire. — Et celle-ci, du moins, voudrais-je la garder ? — Comment, si vous avez des entrailles de père, Avez-vous pu songer à me le demander ? Pauvre ange : c'est, hélas ! la seule et la plus chère Qui me reste: et vous me demandez ! . . .
Qu'est-ce là ?
Des remèdes, du lait et de la nourriture Pour l'enfant, dites-vous ? Et vous donnez cela Pour rien, et vous seriez médi-cin ? Suis-je sûre De tout ce que j'entends ? Vous êtes donc de ceux Qui cherchent les petits malades et leur mère, Le désespoir au cœur, travaillant auprès d'eux? Hélas ! que vous devez avoir de pas à faire ! — Mais, la voilà sauvée ! Ah ! bénis soyez vous, Vous et ceux qui vous ont envoyé ! C'est la vie
Que je vous dois. — Mon Dieu ! je ne puis qu'à genoux
Vous en remercier
Elle était assoupie Quand vous êtes entré ; voulez-vous, au moins, voir
Celle que vous avez
Misère ! Désespoir I Quand le secours était sur le seuil de la porte, Mon Dieu ! c'est donc fini 1 Morte ! mon enfant! morte ! !