Pline. Ep., 1. x, 97 ; Èp
Il ne faut donc pas s étonner que pour mettre le sceau à sa politique, Trajan ait voulu frapper un grand coup et terrifier les chrétiens par le supplice d'un de leurs plus illustres chefs, 1 evêque d'Antioche. Je ne comprends pas qu'en présence de la lettre de Pline et de la réponse de l'empereur, Néander, suivi sur ce point par quelques autres écrivains, ait trouvé la sentence de mort rendue contre saint Ignace trop cruelle pour être authentique. Celui qui dun trait de plume peut vouer au supplice des milliers d'innocents est assurément capable d'en condamner un seul ; et, si l'on objecte qu'en usant contre Ignace d'un raffinement de cruauté, en le livrant aux bêtes féroces, Trajan semble avoir dépassé les limites de sa lettre à Pline, la réponse est facile. En écrivant au gouverneur de .Bilhyme qu'il n'entend pas prescrire une règle uniforme, il se réserve toule latitude suivant les circonstances *. D'ailleurs, la coutume d'exposer les chrétiens aux bêtes en plein amphithéâtre est une des pénalités les plus anciennes qu'ait imaginées la barbarie romaine, comme on peut s'en convaincre par l'Épître à Diognète, le Dialogue de saint Justin avec le Juif Tryphon et le Pasteur d'Hermas ^.
J'avoue, Messieurs, qu'il n'est pas facile de déterminer avec une entière certitude l'année dans laquelle Trajan prononça contre saint Ignace la sentence de mort ; ce qui n'est pas étonnant, lorsqu'on réfléchit à la distance qui nous sépare des événements, et au peu de soin que mettaient les premiers chrétiens à en préciser la date. D'après les Actes du martyre de saint Ignace, ce serait dans la neuvième année de Trajan, en 107 ou 108, que ce prince, vainqueur de-? Scythes et des Daces, aurait séjourné à Antioche avant d'entreprendre son expédition contre les Arméniens et les Parthes. Faut-il avec Grabe admettre une erreur chronolo-
1. « Neque enim in universum aliquid, quod quasi certam formam habeat, constitui potest. »
2. Ép. à Diog , vu ; Dial. de S. Justin, c. 110 ; Pasteur d'Hermas, Vis. m, c. 2.
gique, qui se serait glissée dans le texte, et par suite placer l'arrivée de Trajan à Antioclie en l'année 115 ? ou bien, sup. poser deux séjours différents de l'empereur dans la capitale de la Syrie, l'un en 115, l'autre en 107 ? Vous concevez que, si cette question de chronologie est de nature à occuper les loisirs de la critique, elle ne saurait être d'une bien grande importance. Là-dessus on a interrogé les textes, fait parler les médailles et les monnaies romaines, et les réponses sont restées contradictoires. Qu'on avance ou qu'on recule le martyre de saint Ignace d'une période de dix années, il s'ensuivrait uniquement qu'une erreur de date assez légère s'est introduite dans les Actes par l'inadvertance de quelque copiste ; et l'on s'étonne en vérité que des écrivains sérieux aient pu songer à construire tout un échafaudage d'hypothèses sur une base si fragile.
Venons au fond du récit : « Lorsque Trajan parvint à l'empire, Ignace, disciple de l'apôtre saint Jean, gouvernait l'Église d'Antioche. Comme un sage pilote, il avait conduit avec beaucoup de précaution son vaisseau au milieu des tempêtes que la fureur de Domitien avait excitées contre les chrétiens. 11 avait su opposer aux orages de la persécution la prière et le jeûne, un exercice assidu de la prédication et un labeur continuel ; car il appréhendait pour plusieurs leur faiblesse ou leur trop grande simplicité. C'est pourquoi il se réjouissait de voir la paix rendue cà l'Église et la persécution apaisée pour un temps. Mais il s'affligeait de n'avoir pas encore atteint ce degré de charité qui constitue le disciple parfait de Jésus-Christ ; car il désirait ardemment acquérir une plus grande ressemblance avec son Maître par la confession du martyre. Après qu'il eut demeuré encore quelques années à la tête de son Église, comme une lampe céleste, éclairant les intelligences par l'interprétation des divines Écritures, il arriva au comble de ses vœux. )>
Soit que Trajan voulût se rendre les dieux de l'empire propices, à la veille de commencer son expédition contre les Parthes, soit que son génie politique prît ombrage du grand
nombre de chrétiens habitant la ville d'Antioche, il essaya de les ramener au culte officiel par la crainte des supplices. Pour détourner le coup qui menaçait son troupeau, Ignace résolut d'attirer sur lui seul la colère de l'empereur. 11 se présenta de lui-même à Trajan, et, dans un colloque que rapportent les Actes de son martyre, il proclama généreusement l'unité de Dieu et la divinité de Jésus-Christ, par opposition à l'idolâtrie qu'il appela le culte des démons. Trajan, irrité contre un homme qui prétendait porter Dieu dans son cœur, le condamna à être dévoré par les bêtes dans l'amphithéâtre de Rome. L'évêque reçut avec joie cette sentence qui lui assurait la couronne du martyre, et après avoir prié avec larmes pour son Église, il se livra aux soldats qui le menèrent d'Antioche àSéleucie, et de là, par la voie de mer, à Smyrne, où il trouva saint Polycarpe, évèque de cette ville et comme lui disciple de saint Jean. C'est de Smyrne, première station de son pénible voyage, qu'il écrivit quelques-unes de ses Lettres.
Nous possédons, Messieurs, sous le nom de saint Ignace d'Antioche, quinze Épîtres, parmi lesquelles huit sont aujourd'hui regardées par tout le monde comme apocryphes ou supposées. Pour procéder par voie d'élimination, nous commencerons par ces dernières, en nous bornant à un examen rapide. La première est adressée à la sainte Vierge, la deuxième et la troisième à saint Jean, la quatrième à Marie Cassobolite, la cinquième aux fidèles de Tarse, la sixième à ceux d'Antioche, la septième à Héron, diacre de cette ville, et la huitième aux Philippiens.
Les trois premières sont fort courtes, et n'existent qu'en latin. Ignace, encore néophyte, témoigne à saint Jean le désir de voir la sainte Vierge. 11 lui demande la permission d'aller à Jérusalem dans ce but, et le prie de venir lui-même à Antioche avec la Mère de Dieu. Il souhaite en outre de voir saint Jacques, à cause de la ressemblance qu'on lui prête avec le Sauveur. Il écrit également à Marie pour recevoir d'elle la confirmation des faits que saint Jean lui a rapportés.
La Vierge lui répond en garantissant la véracité du disciple bien-aimé et en promettant de visiter les fidèles d'Antioche. Le procédé du faussaire est manifeste dans ces quelques lignes, composées avec un verset du Magnificat et un texte de saint Paul. Que saint Ignace ait adressé quelques lettres à saint Jean et à la sainte Vierge, c'est ce qu'il est permis de supposer ; mais rien n'indique que nous les possédions véritablement, et le témoignage de saint Bernard est trop isolé et beaucoup trop récent, pour contrebalancer les preuves contraires '.
Il n'est guère possible d'imaginer une plus grande différence de style et de caractère que celle qui existe entre les véritables Épîtres de saint Ignace et la Lettre qu'il doit avoir adressée à une néophyte nommée Marie de Cassobolis. Cette dernière aurait prié le saint martyr d'envoyer dans cette ville de la Cilicie, un évêque et deux prêtres, malgré leur jeunesse et à cause de leur grande vertu. Sur cela, le faussaire imagine une réponse dont le ton affecté fait penser à un rhéteur latin de la décadence plutôt qu'à saint Ignace. L'auteur débute par une comparaison subtile entre le commerce épistolaire et la conversation orale. Il appelle les lettres un deuxième port qui offre aux navires une station commode. Il compare les âmes justes à des fontaines attirant par leur beauté ceux-là mêmes qui n'éprouvent aucune soif. Cette rhétorique guindée nous éloigne trop de saint Ignace, pour que nous ayons besoin de faire valoir contre l'authenticité de la Lettre l'absence complète de témoignages qui puissent la garantir.
Les quatre Lettres suivantes méritent plus d'attention , bien qu'on ne puisse d'aucune façon les attribuer à saint Ignace, malgré la défense peu solide qu'en ont entreprise Bellarmin et Baronius. Trois d'entre elles sont datées de Philippes, et la quatrième, adressée aux Philippiens eux-mêmes,
1. Suint Bernard, Serm. vu in psal.. xc. — Mabillon a soutenu que saint Bernard veut parler de Marie de Cassobolis et non de la sainte Vierge: le contexte semble autoriser son sentiment.
aurait élé écrite peu de temps avant le martyre du saint évêque. La Lettre à Héron, diacre de l'Église d'Antioche est une imitation ou un commentaire des Épîtres de saint Paul à Timothée et à Tite. Dans les deux Lettres aux Églises de Tarse et d'Antioche, l'auteur s'attache à démontrer la divinité de Jésus-Christ et la vérité de son incarna- •tion. On ne saurait nier que les véritables Épîtres de saint Ignace ne portent sur le même sujet, ni qu'il y ait entre les unes et les autres une certaine similitude de style et de pensées ; mais l'auteur de la supposition eût été bien malhabile s'il n'avait cherché à donner à son œuvre les couleurs de la vraisemblance. Et pourtant, malgré lui, sa main se trahit partout : il dépasse l'époque de saint Ignace dans les vérités qu'il défend comme dans les erreurs qu'il attaque. Il place dans le premier siècle de l'Église des fonctions d'origine plus récente : celles de sous-diacre, de lecteur, de chantre, de portier, d'exorciste : ce fait seul suffirait pour enlever à ces Lettres tout caractère d'authenticité. L'Épître aux PhiUppiens, qui est la dernière de toutes, nous reporte à une époque encore plus reculée. Elle n'est guère autre chose qu'une tirade déclamatoire contre le démon que l'auteur apostrophe du commencement à la fin. De plus, elle cherche à établir qu'il n'y a pas trois Pères, ni trois Fils, ni trois Paraclets, que les trois personnes de la Trinité ne se sont pas incarnées, mais le Fils seul : questions subtiles, qui n'ont élé soulevées que dans les siècles suivants. Nous n'aurions que l'embarras du choix pour signaler tout ce qui dans ces quatre Lettres ne saurait convenir au temps où écrivait saint Ignace. Aussi n'en trouve-t-on aucune mention dans les écrivains de l'Église antérieurs au vr siècle ; et s'il a pu régner quelque indécision touchant leur authenticité, avant la découverte du véritable texte des sept Épîtres de saint Ignace au xvir siècle, cette comparaison désormais facile a tranché la question. 11 existe entre ces dernières et les huit Lettres que nous venons de parcourir une difTérence telle, que personne ne peut songer sérieusement
à les attribuer au même auteur. Bellarmin et Daronius eussent été les premiers à ratifier ce jugement, si, au lieu de n'avoir entre les mains qu'un texte interpolé des véritables Épîtres de saint Ignace, ils s'étaient trouvés dans les conditions où nous place cette précieuse découverte de Vossius et d'Usher, archevêque d'Armagh.
Je tenais, Messieurs, à éliminer tout d'abord les œuvres supposées de saint Ignace, pour concentrer notre attention sur ses Lettres authentiques. 11 est vrai que là aussi nous sommes en face d'une grande controverse , qui , née au xvie siècle, s'est renouvelée de nos jours avec plus de vivacité que jamais. L'acquisition faite par le Musée britannique des manuscrits d'un couvent de l'Egypte est venue prêter à cette question un caractère d'actualité que nulle autre peut-être n'offre au môme degré. Le grand nombre d'ouvrages qu'a fait surgir un débat aussi intéressant qu'animé s'expHque par l'importance de ce beau monument de l'éloquence chrétienne. Les Épîtres du martyr d'Antioche, écrites en quelque sorte au seuil du christianisme, sont une confirmation éclatante des principes cathohques. De là, les efforts du rationalisme protestant pour en ébranler l'authenticité. Comme il n'est pas possible d'élever un argument solide sur une base chancelante ou ruineuse, nous ne saurions éluder cette question, qui nous permettra de signaler les qualités et les défauts de la critique moderne.