SEIZIÈME LEÇON
Controverse sur l'authenlicité des sept véritables Épitres de saint Ignace»
— Première période de la controverse au xvi® siècle. — Gheranitz, Calvin, Socin, les Centuriateurs de Magdebouig. — Bellarmin, Baronius, Gretser. — Résultat: la distinction des sept Épîtres véritables d'avec les huit apocryphes. — Deuxième période de la controverse au xvue siècle. — Saumaise, Blondel, Baillé. - Usher, Vossius, Pearson. — Analyse de l'ouvrage de Pearson, évèque de Chester. — Preuves de l'authenticité des sept Épîtres. — Défauts de la critique purement négative.
— Troisième période de la controverse au xixe siècle — Découverte du texte syriaque de trois Epîtres de saint Ignace dans un monastère de l'Egypte. — MM. Cureton, Bunsen et Baur. — MM. Wordsworth, Uhlhorn, Petermann, Héfelé, Denzinger, etc. — Exposé et appréciation de ce nouveau débat. — L'authenticité des sept Épîtres de saint Ignace est un fait irréfragable.
Messieurs,
Nous avons laissé saint Ignace à Smyrne, d'où il écrivit ses quatre premières Lettres. Avant de parcourir ce beau monument de l'éloquence chrétienne, nous allons nous occuper de son authenticité. Cette question a trop d'importance et d'actualité pour ne pas mériter toute notre attention.
Je disais clans ma dernière Leçon que l'acquisilion récente de plusieurs manuscrits fort anciens, faite par le iMusée britannique, est venue raviver le débat. C'est qu'en effet la controverse touchant les Épîtres de saint Ignace n'est pas nouvelle : elle a traversé jusqu'à nos jours trois phases bien distinctes.
Vous n'avez pas oublié, Messieurs, que nous possédons sous le nom de saint Ignace d'Antioche quinze Lettres; et sans entrer dans les détails, nous avons étabh la dernière fois que, sur ce nombre, il faut en rejeter huit comme évidem-
ment apocryphes. Ce que nous verrons tout à l'heure achèvera de justifier ce sentiment, qui, du reste, ne trouve plus de contradicteurs. Lorsque après la découverte de l'imprimerie, on se mit à méditer les ouvrages des Pères, les Épîtres de saint Ignace parurent successivement en latin et en grec. Comme la critique ne s'était pas encore portée sur leur origine, on les réunit toutes en un même corps d'ouvrage, les fausses avec les véritables ; et, sauf les trois Épîtres à la sainte Vierge et à saint Jean, qui n'ont jamais existé qu'en latin, on accordait aux unes et aux autres la môme autorité. Avec la Réforme, s'ouvrit^la première phase de la discussion. Un ouvrage, d'où les théologiens catholiques tiraient un argument solide en faveur de l'institution épiscopale, ne pouvait guère trouver de sympathie parmi les protestants, surtout parmi les presbytériens. Les Genturiateurs de Magdebourg furent les premiers à soulever quelques doutes. Calvin alla plus loin: il n'hésita pas à dire que les Épîtres attribuées à saint Ignace sont remplies de baUvernes ^ Chemnitz, théologien de l'école de Luther, se montre plus indécis : tantôt il les admet toutes sans distinction, tantôt il les rejette en partie. Après avoir mis d'abord quelque réserve dans son doute, Socin arrive à une négation formelle. Or, il faut bien en convenir, ces diverses attaques ne manquaient pas de motif. D'une part, le texte des Épîtres dont on se servait au xvp siècle portait la trace de graves altérations; de l'autre, on avait eu le tort de confondre les Lettres authentiques avec les apocryphes dans un^égal respect. Bellarmin, Baronius et Gretser ne firent pas cette distinction : tout en rejetant les trois Épîtres latines adressées à saint Jean et à la sainte Vierge, ils admirent sans restriction les douze autres. Cette position extrême prise par les défenseurs de l'authenticité n'était pas heureuse. En effet, jOU pouvait leur dire, et avec raison: vous attribuez à saint Ignace douze Épîtres, tandis qu'Eusèbe et saint Jérôme ne lui en ont reconnu que sept ;
l. Institut, clirét. 1. i, c. 8.
33 i LES ÉPÎTRES DE SAINT IGNACE.
VOUS invoquez un texte qui est évidemment défectueux, puisqu'on n'y retrouve plus quantité de passages de saint Ignace cités par l'antiquité chrétienne. Le père Pétau comprit à merveille le vice de cette position. « Il est certain, disait-il,' que toutes les Épîtres de saint Ignace ont été interpolées ; car, ce qu'en ont cité les anciens auteurs manque presque toujours dans le texte que nous possédons, ou s'y retrouve tout autrement. )) Dès lors, la voie était toute tracée pour une défense solide de l'authenticité : rejeter comme apocryphes les huit Lettres que l'antiquité n'avait pas connues, et rétablir le texte des sept véritables dans son intégrité primitive. C'est la tâche qu'entreprit Nicolas Yedel, professeur de Genève, avec plus d'ardeur que de succès. Pour réussir dans cette entreprise, il fallait retrouver le texte authentique des sept Épîtres de saint Ignace parmi les anciens manus- CEÎts. Cette découverte était réservée à deux érudits du xvip siècle.
Comme vous le voyez, Messieurs, cette première période de la controverse, qui se prolonge à travers le xvi^ siècle, ne pouvait aboutir à un grand résultat. Aussi longtemps que la discussion portait sur un texte interpolé, la défense comme lattaque se déployait sur un terrain peu solide. Toutefois, les Lettres apocryphes y reçurent un échec dont elles ne se sont plus relevées. D'abord, les trois premières se virent éliminées sans retour. Les cinq suivantes ne tardèrent pas à subir le même sort. Restait à mettre les sept Épîtres authentiques à l'abri de la critique. Q'est ce qu'on est parvenu à faire vers le milieu du xvii^' siècle. En 1644, Usher, archevêque d'Armagh en Irlande, découvrit dans l'un des collèges de Cantorbéry un manuscrit latin des sept Épîtres, qui reproduisait à la lettre les passages de saint Ignace cités par les Pères des cinq premiers siècles. Deux ans après, Isaac Yossius trouva dans la bibliothèque des Médicis à Florence, le texte grec de six Épîtres de saint Ignace, conforme en tout point au texte latin de l'archevêque d'Armagh. L'Épître aux Romains seule manquait dans le manuscrit des
Médicis; mais en 1659 dom Ruinarl en trouva le texte grec à Paris dans la Bibliothèque Royale ; ce nouveau manuscrit répondait encore parfaitement à celui d'Usher. Aux yeux d'une critique impartiale, il devenait évident que cette triple découverte remettait le monde chrétien en possession du véritable texte des sept Épîtres de saint Ignace.
Mais ceux d'entre les protestants qui rejetaient l'institution épiscopale, les calvinistes et les presbytériens, ne se sentirent pas à l'aise dans la position nouvelle que leur faisait la découverte d'Usher et deVossius. Auparavant, leur réponse aux arguments tirés de saint Ignace était toute prête : le témoignage que vous nous opposez, disaient-ils, n'est d'aucune force, puisqu'il s'appuie sur un texte interpolé. Avec la publication des manuscrits de Gantorbéry et des Médicis, ce subterfuge leur était enlevé. D'un côté, ils ne pouvaient méconnaître le caractère d'authenticité qu'offrait le nouveau texte; de l'autre, l'esprit de parti les sollicitait à l'attaque. Cet embarras est visible dans Saumaise et dans Blondel. Tout en rejetant les Épîtres de saint Ignace, le premier de ces deux critiques paraît si peu convaincu de son sentiment, qu'il n'hésite pas dans l'occasion à s'autoriser de leur témoignage. Cette contradiction entre le critique et l'homme de parti est encore plus manifeste dans Blondel. A la première nouvelle de la découverte de Vossius, il la célèbre avec enthousiasme et féhcite son siècle d'avoir retrouvé le texte dont Eusèbe s'était servi il y a treize cents ans ; mais, sitôt qu'il a entrevu le parti qu'on peut en tirer contre lui et sa secte, le docte ministre se ravise et change de ton. Alors, par un changement de front aussi rapide que peu habile, l'auteur des Épîtres de saint Ignace devient un imposteur qui aurait vécu un siècle après l'évêque d'Antioche. Cette tactique peu loyale valut à Blondel les reproches d'un des esprits les plus droits et les plus judicieux dont le protestantisme puisse s'honorer, Hugo GroLius. « Blondel, écrivait-il, refuse d'admettre les Épîtres de saint Ignace, parce qu'elles rendent un témoignage évident à l'antiquité de l'épiscopat. » En même temps que Gro-
tius démasquait cette manœuvre, Usher et Vossius se chargeaient de détruire le peu de raisons que le ministre calviniste avait fait valoir contre l'authenticité des Lettres de saint Ignace.
C'est ici, Messieurs, que nous apparaît, dans l'exemple de Blondel, le vice radical de la critique purement négative : elle se laisse diriger par des idées systématiques, conçues a priori, plutôt que par des raisons scientifiques. Un témoignage la gêne ou l'inquiète : elle le rejette, sans s'arrêter aux preuves qui viennent à l'appui. Par cela seul qu'une œuvre ancienne ne cadre pas avec ses manières de voir, ou ne sert pas ses intérêts, elle est nécessairement apocryphe. L'antiquité a beau protester par une multitude d'organes et couvrir de son témoignage l'authenticité d'un écrit, tel critique, placé à quinze ou à dix-huit siècles de là, ne se fera pas le moindre scrupule de lui infliger un démenti formel ; et cela, parce qu'il a cru découvrir dans l'écrit en question des idées qui lui déplaisent, et qui tirent une certaine force du caractère de l'auteur. Voici quel serait le syllogisme de cette critique réduite en théorie : telle idée qui n'est pas la mienne ne doit pas se trouver dans un ouvrage composé par tel auteur ; or, elle s'y trouve, donc l'ouvrage est apocryphe : syllogisme qui n'a qu'un tort, c'est de supposer l'infaillibilité personnelle de celui qui le fait. De ce que vous, calviniste, vous n'admettez pas la divinité de Tépiscopat, il ne s'ensuit pas nécessairement que saint Ignace d'Antioche doive être de votre avis. Voyez, examinez, pesez les témoignages qui militent en faveur de ses Épîtres, mais n'allez pas les rejeter tout d'abord parce qu'elles vous contrarient dans vos opinions. A ce compte-là, vous pourriez faire table rase de tout ce qui vous déplaît dans le passé. Il faut avouer que cette manière de se débarrasser d'un adversaire par un trait de plume est très-expéditive et on ne peut plus commode. C'est Luther qui a inauguré dans le monde ce nouveau genre de critique. LÉpître de saint Jacques le gêne dans la discussion sur les bonnes œuvres : sans se mettre en peine des consé-
quences qu'on pourra tirer de son procédé contre le reste de l'Écriture, ni plus ni moins attaquable que l'Épître de saint Jacques, il la rejette, sous prétexte qu'il n'y trouve pas le cachet évangélique '. Cette façon de flairer les livres pour discerner leur authenticité par une sorte de goût ou d'odorat spirituel devint contagieuse, comme chacun le sait. Toute l'Écriture sainte y a passé, et si aucune de ses parties n'a pu tenir contre cette critique de fantaisie, c'est que l'exemple du chef de la Réforme a été fidèlement suivi. Du même droit qu'il passait sur quinze siècles de témoignage pour rejeter une Épître dont la doctrine l'embarrassait, ses successeurs, formés à son école, se sont attaqués aux diverses parties de l'Ecriture, selon qu'elles contrariaient leurs idées préconçues. C'est qu'en effet une pareille critique est essentiellement destructive. Du moment qu'il est loisible à chacun de nier l'authenticité d'une œuvre, parce qu'il n'y retrouve pas ses idées, rien ne pourra résister à l'arbitraire de ce procédé fantasque. Après l'Écriture, ce sera le tour des Pères, puis des scolastiques ; et il ne faut pas désespérer de voir, d'ici à un certain temps, quelque protestant gêné par des passages deLu-ther ou de Calvin, ranger leurs écrits parmi les apocryphes et réduire leur personne à l'état de mythe. Appelezcela dulibre examen, de rimagination, tant qu'il vous plaira, mais non pas de la science. La science ne procède pas de la sorte. Lorsqu'elle veut juger si une œuvre est authentique ou non, elle n'interroge pas le sens intime, elle ne consulte pas les goûts personnels; elle se reporte à l'origine du livre, elle recueille les témoignages contemporains ou postérieurs, les pèse, en discute la valeur ; puis elle le rapproche des écrits de la môme époque pour voir si les circonstances de temps, de lieu et de personne ont été fidèlement observées. Telle est la marche qu'indique à la science la nature même des choses. C'est ainsi qu'on a
1. Luther, Vorrede auf das Neiie Testament, 1524 — Planck lui-même trouve le procédé un peu leste ( Geschichte unseres protest. Lehrbeg,, 1781, (t. I,p. 193).
procédé au xvii» siècle pour défendre l'authenticUé desÉpîlres de saint Ignace.
Csher et Vossius n'avaient laissé subsister aucune des objections soulevées parSaumaise et par Blondel. Alors un nouvel adversaire descendit dans la lice : c'était Daillé, ministre de Charenton, un des meilleurs érndits du parti calviniste. Dans le grand ouvrage qu'il composa sur ce sujet, Daillé ne nie pas que saint Ignace ait écrit des Épîtres. Il avoue même que le texte dont nous sommes en possession est identique à celui qu'Eusèbe avait sous les yeux au iv^ siècle. Néanmoins, pour enlever aux catholiques et aux épiscopaux l'arme qu'ils en tirent contre les calvinistes et les presbytériens, il en place l'origine vers la fm du iii^ siècle, deux cents ans après la mort de saint Ignace. Doué d'un savoir incontestable, Daillé, que Bossuet lui-même avait pris à partie plus d'une fois, déploya toutes ses ressources pour soutenir son opinion ; mais il trouva un puissant adversaire dans l'évêque anglican de Chester, Pearson, dont les Vindicix Ignatianœ sont un véritable chef-d'œuvre de science et d'érudition.
De cette manière, le débat se prolongeait entre les protestants eux-mêmes, les anglicans d'un côté et les presbytériens de l'autre; et sans y prendre une part bien active, les théologiens catholiques en recueillirent le fruit. Fidèle aux vrais principes qui doivent diriger la science dans une investigation de cette nature, l'évêque de Chester divise son travail en deux parties : l'une qui recueille et discute les témoignages de lantiquité, l'autre qui recherche dans les Épîtres elles-mêmes les preuves de leur authenticité. Dans cette nuée de témoins qu'il invoque du ii' au xv« siècle, le premier qui s'offre à lui est saint Polycarpe. Écrivant aux Philippiens, l'ami et le condisciple de saint Ignace leur adresse ces mots : « Quant aux Épîtres de saint Ignace qu'il m'a envoyées et à toutes celles que je possède de lui, je vous les transmets, comme vous me l'avez mandé, et je les joins à ma lettre. » D'où il suit que saint Polycarpe lui-même avait fait la collection des Épîtres de
saint Ignace qu'il fait parvenir aux Pliilippiens, et comme l'aflirme Eusèbe, cette collection renfermait nos sept l^]pîtres. De saint Polycarpe, Pearson passe à saint Irénée son disciple. Dans son grand traité des hérésies, l'évêque de Lyon cite ce passage de l'Épître de saint Ignace aux Romains : « Je suis le froment de Dieu, il faut que je sois moulu par les dents des betespour devenir un pain pur »; or, Eusèbe ne manque pas de placer dans la bouche de saint Irénée ces mêmes paroles de saint [gnace, donc le martyr de Lyon avait sous les yeux l'Épître aux Romains. A saint Irénée vient succéder Origène, qui cite deux passages de saint Ignace, l'un tiré de l'Épître aux Éphésiens, l'autre, de l'Épître aux Romains. Puis l'évêque de Chester fait paraître Eusèbe. Le témoignage si net et si explicite de cet historien suffirait pour trancher la question. Eusèbe ne se contente pas de dire que saint Ignace écrivit des Épîtres, mais il les énumère dans l'ordre où elles furent composées ; il rapporte deux extraits de l'Épître aux Romains et de l'Épître aux Smyrniens, en tout conformes au texte que nous possédons aujourd'hui. Vers le même temps, saint Athanase, aux prises avec les Ariens, s'appuie contre eux sur l'autorité de saint Ignace dont il cite l'Épître aux Éphésiens. Saint Jean Chrysoslôme, dont le long séjour à Antioche rend le témoignage irrécusable, cite un passage de l'Épître aux Romains dans le panégyrique qu'il consacre à la mémoire du saint martyr. Saint Jérôme, qui ne raconte pas la vie des grands hommes de l'Église en orateur, mais en érudit, s'arrête davantage aux Épîtres de saint Ignace, et à l'exemple d'Eusèbe, en dresse le catalogue complet dans l'ordre chronologique. Si saint Jérôme énumère les sept Épîtres de saint Ignace, Théodoret les cite. Il en insère dix extraits dans ses écrits: six de l'Épître aux Smyrniens, trois de l'Épître aux Éphésiens et un seul de l'Épître aux Tralliens^ 11 s'en sert contre les héré-
1. Polycarpe ai P/uJipp., x[ii -.Eusèbe, //ks7. ecclés.,\. m, c. 37. —Irénée adv. hœres., 1. m, 28. — Eusèbe, llist. eccles., \. m, 36. — Orig. IJomil. vi inLucam; Prologue du Comm. sur le Cantique des cantiques. — Alhan ,
tiques de son temps, et l'on voit imr ses paroles que ces derniers en admettaient l'authenticité, aussi bien que les catholiques. Après avoir clos cette série de témoignages des cinq premiers siècles par le pape Gélase, l'évêque de Chester suit le courant de la tradition jusqu'au xv^, à travers les écrits de saint Éphrem d'Antioche, de Léon de Byzance, d'Anastase leSinaïte, de saint Jean Damascène, d'André de Crète, d'Honorius d'Autun, de Nicéphore Calliste et d'une foule d'auteurs échelonnés d'âge en âge, comme autant de témoins qui se soutiennent l'un par l'autre. Puis il conclut contre Daillé, en affirmant qu'il n'est aucune œuvre de la première antiquité ecclésiastique, dont l'authenticité soit garantie par une succession de témoignages plus imposants par le nombre et la qualité.
Certes, Messieurs, la conclusion était légitime. Un écrit, dont il est facile de suivre la trace depuis son origine, qui se lie à nos temps par une chaîne non interrompue de témoignages, qui est cité par les meilleurs érudits des quatre premiers siècles, qu'on ne cesse d'invoquer contre les hérétiques qui l'acceptent, tandis qu'ils auraient tout intérêt à le rejeter; un pareil écrit, dis-je, ne saurait être mis en question, sans ébranler avec lui la base même de la certitude historique. Assurément, les commentaires de César, ou n'importe quel autre ouvrage de l'antiquité classique, ne sont pas plus fréquemment cités par les écrivains postérieurs que les Lettres de saint Ignace. Voyons maintenant ce qu'opposait à l'évêque de Chester la critique négative au xvii^ siècle. La réponse de Blondel, en particulier, est fort curieuse. Mis en face de cette nuée de témoins qui se donnent la main pardessus les siècles, voici l'attitude qu'il prend : « Mettons, dit-il, que les Pères aient eu pleine confiance aux Épîtres de saint Ignace ; et alors ? Quid tum ? — Et alors, répond l'évêque anglais ? Alors, vous êtes en présence de l'argument
ÉpUre surlessynodes de Ruminietde Séleucie. — ClirysosL, Orat.in Ignal. — S. Jérôme, Catalogue des écriv.ecclés. — Pia/o^it?* de Théodore t, passim.
le plus riche elle plus fort qu'on paisse concevoir. Si vous refusez d'en reconnaître la valeur, que devient l'Épître de saint Clément aux Corinthiens admise par vous ? Que deviennent tant d'autres écrits qui ne reposent pas sur un témoignage plus valide ? — C'est ici, Messieurs, que nous pouvons saisir le deuxième vice de la critique purement négative ; il consiste à éluder les preuves d'autorité, pour donner libre cours à la fantaisie. Elle sent que la tradition impose un frein à ses témérités : voilà pourquoi elle la dédaigne et passe outre. Qu'est-ce qu'un Père de l'Église, contemporain ou peu s'en faut du fait qu'il relate, en regard de tel écrivain venu seize ou dix -huit siècles après ? Un mince petit auteur dépourvu de critique, qui accepte, à l'aveugle et sans examen, tout ce qui arrive jusqu'à lui, ou lui passe par les mains. Et pourtant, il faut bien en convenir, lorsqu'on parcourt les immenses travaux d'Origène, d'Eusèbe et de saint Jérôme, ce n'est point là précisément l'impression qu'on en retire. Il y a eu, depuis lors, bien des érudits dans le monde, mais je n'en vois aucun qui les ait surpassés pour l'étendue et la variété du savoir. Et vous supposez que de tels hommes, trouvant devant eux sept Épîtres attribuées à saint Ignace, les aient acceptées les yeux fermés, sans examiner les titres de leur authenticité ? On me dira qu'ils se sont bien trompés sur d'autres points. D'accord ; mais s'il fallait pour qu'un savant pût jouir de quelque autorité qu'il ne se fût jamais trompé, bien peu auraient le droit d'aspirer à cet honneur. Si, en plein dix-neuvième siècle; un Grec venant je ne sais d'où a pu, avec deux manuscrits, mystifier une grande partie de l'Allemagne sur une question d'authenticité, je ne vois pas pourquoi tel Père, par exemple, n'aurait pas pu attribuer les Reconnaissances au pape saint Clément, sans cesser pour cela de mériter notre confiance. Assurément, la partie esta tout le moins égale. Les Pères du me et du iv« siècle étaient pour la plupart des savants, quelques-uns même des hommes de génie; et n'auraient-ils été que des esprits ordinaires, leur témoignage, étant plus rapproché des
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faits, serait encore digne de toute considération. Sans doute, il est aussi commode que facile de tourner leur autorité pour épiloguer sur des détails de style et d'histoire : toutes choses qui mettent fort à l'aise, parce qu'à la distance où nous sommes des événements et avec le peu de connaissance qae nous avons des langues anciennes, elles éblouissent les simples et ouvrent une libre carrière à l'audace des conjectures. Mais, sans négliger aucunement les raisons tirées da texte môme, lorsqu'il s'agit de discuter l'authenticité d'un écrit, la science sérieuse, vraiment digne de ce nom, assignera toujours le premier rang aux preuves de tradition ou d'autorité ^ La raison de ce procédé est toute simple. Ceux qui avant nous ont attribué l'écrit à un auteur déterminé n'ont pas été assez dépourvus de savoir pour ne pas se rendre compte de leur sentiment; cet examen leur devenait d'autant plus facile, qu'ils se trouvaient plus rapprochés de l'origine môme du livre. C'est pourquoi la critique impartiale n'hésitera jamais entre un ensemble de conjectures plus ou moins plausibles, imaginées dix-huit siècles après la composition d'un ouvrage, et une série de témoins dignes de foi, qui se groupent autour de son berceau ou s'échelonnent à peu de distance de là. Ces principes sont élémentaires, mais il n'est pas inutile de les rappeler à une époque où bien des gens songent à refaire la critique, comme il s'en est trouvé d'autres pour refaire la logiqcr^. Mais on ne refait pas les principes. La critique est restée après
1.U Lorsqu'il s'agit de discuter l'origine et l'authenticité d'un ouvrage, je préfère de beaucoup l'argument du témoignage aux conclusions tirées du livre même. Ces dernières ne dépassent guère la vraisemblance et se réduisent, en général, à des résultats plus négatifs que positifs; tandis que les raisons extrinsèques, surtout quand les raisons intrinsèques viennent les confirmer, permettent une décision certaine, en indiquant le véritable auteur du livre. C'est pourquoi tout critique sérieux n'hésitera pas à donner le premier rang aux preuves tirées du témoignage. »> Gfroerer, Histoire des premiers tempsdu christianisme, t. I, p. 24. Cette maxime du savant professeur de Fribourg dénote autant de bon sens que d'expérience en matière de critique.
Strauss ce que la logique reste après Ilégel, vieille comme la vérité et invariable comme elle. Revenons à la controverse agitée entre Pearson et Daillé.
A vrai dire, Daillé ne partageait pas le mépris de son confrère pour les preuves de tradition. Au contraire, il y attachait une si grande importance, qu'il n'oublia rien pour en dépouiller les Épîtres de saint Ignace. Il essaya de tourner contre elles un argument négatif tiré du silence de saint Justin, de Clément d'Alexandrie et de Tertullien. L'évoque de Chester n'eut pas de peine à détruire cette nouvelle machine de guerre. « Avons-nous tous les ouvrages des anciens Pères, répondait-il ? Et dans la supposition que nous les ayons, est-il un seul Père qui se soit proposé de mentionner tous les écrits antérieurs aux siens ? Qu'est-ce qui pouvait lui en faire un devoir ou même lui en fournir l'occasion ? Le silence de quelques-uns peut-il prévaloir contre l'afUrmation de plusieurs? Faut-il, pour qu'un ouvrage soit authentique, que tout le monde l'ait cité ? A ce compte-là, il faudrait rejeter l'Écriture tout entière, parce qu'il n'est aucun Père qui en ait cité tous* les livres. » A coup sûr, la réponse était péremp- Ipire. Pearson termine ainsi la première partie de sa défense et passe ensuite à la deuxième série de preuves, tirées du texte même des Épîtres de saint Ignace.
C'est là. Messieurs, comme sur un point plus vulnérable, que les adversaires de l'authenticité avaient concentré leurs attaques. C'est également de ce côté que l'évêque de Chester dirigea la défense. Selon Daillé, les Épîtres de saint Ignace heurtent toutes les convenances du temps, du lieu et de la personne. Pearson le suit, pas à pas, sur ce terrain, reprend ses assertions l'une après l'autre, sans lui faire grâce d'une seule. Les Épîtres de saint Ignace conviennent et ne peuvent convenir qu'au temps où elles doivent avoir été écrites. Les deux hérésies qu'elles combattent sont celles des Ébionites et des Docètes, qui régnaient à cette époque en Asie. Nulle mention des erreurs qui se répandirent un peu plus tard dans cette partie de l'Orient. Si l'auteur des Lettres avait vécu
au III* siècle, comme le prétend Daillé, on y surprendrait, sans nul doute, quelque trace d'érudition profane ou une teinte de cette métaphysique platonicienne, que les écrivains de l'Église grecque s'approprièrent de si bonne heure. Au contraire, on n'y trouve rien qui s'éloigne tant soit peu de cette simplicité chrétienne dont les écrits des Pères apostoliques portent le caractère : pas le moindre vestige de cette influence des littératures classiques qu'on observe déjà dans les premiers apologistes du christianisme. Si la diction de l'auteur approche de la difl'usion par l'abondance des mots, c'est le propre de tous les écrivains asiatiques, comme Gicéron l'observait déjà de son temps ^ C'est par la même raison qu'il accumule les épithètes, les particules, les mots composés, à l'exemple des écrivains du Nouveau Testament et du pape saint Clément. Du reste, quelques-unes de ces locutions se rencontrent dans les œuvres les plus estimées de la littérature grecque, dans les écrits deXénophon, par exemple. C'est ainsi que l'évêque de Chester examine une à une les expressions, les phrases incriminées par Daillé, les inscriptions des Épîtres qu'il rapproche de celles de saint Paul, pour en faire ressortir l'analogie. Voulant forcer l'adversaire dans son dernier retranchement, il démontre par une étude approfondie, que* la distinction des évêques et des simples prêtres remonte à l'origine de l'Église, et que par suite, loin d'infirmer l'authenticité de Épîtres de saint Ignace, elle ne fait que la confirmer, comme exprimant la situation exacte des Églises de l'Asie Mineure, au commencement du deuxième siècle.
Daillé avait placé une confiance toute particulière dans un argument qu'on a repris de nos jours, mais sans pouvoir le rajeunir. Dans l'Épître aux Magnésiens, l'évoque d'Antioche, réfutant les Ebionites qui niaient la divinité du Verbe, écrit cette phrase: « 11 n'y a qu'un seul Dieu, qui s'est manifesté par Jésus-Christ son fils, lequel est son Verbe éternel, et ce
1. « Asiatici oratores non conLemnendi qiiidem nec claritate nec copia, sed parura pressi et nimiùm redundantes. » (De clar. oral. )
Verbe éternel n'est point sorti du Silence^ «Évidemment, disait le ministre calviniste, ces paroles renferment une allusion à l'erreur de Valentin qui faisait sortir le Logos du Silence; et comme l'hérésie de Valentin ne s'est produite qu'après la mort de saint Ignace, l'imposture est manifeste. Pearson déploie, en réfutant cette objection, un véritable luxe d'érudition. Il établit d'abord que saint Ignace veut frapper uniquement par ces mots l'hérésie des Ébionites, en opposant le Verbe de Dieu qui est éternel, à la parole de l'homme qui sort du silence pour y rentrer de nouveau. Il allègue des passages analogues de Tertullien et d'Origène pour confirmer cette première assertion. Entrant plus avant dans le fond de la question, il prouve par le témoignage de saint Irénée et de saint Épiphane que Valentin ne faisait point procéder le Logos du Silence, parlant que les paroles de saint Ignace ne contiennent aucune allusion à la théorie de ce sectaire. En seraitil ainsi, d'ailleurs, que le fait ne prouverait absolument rien ; car il est notoire que Valentin n'a fait que combiner avec plus d'habileté et réduire en système des idées reçues avant lui. Il y a plus : l'époque à laquelle Valentin commença de dogmatiser est trop peu certaine pour qu'il soit permis d'affirmer que saint Ignace n'a pas pu connaître ses erreurs. Certainement, la réponse de l'évêque de Chester était de nature à satisfaire un esprit môme difficile ; mais une découverte récente est venue la compléter. Le livre des Philosophumena, publié par M. Miller, il y a peu d'années, nous apprend que longtemps avant Valentin, Simon le Mage rangeait déjà la pensée intime, silencieuse, parmi les Eons de son système ; et dès l'apparition de cet ouvrage qui produisit une si vive sensation dans le monde littéraire, nous eûmes l'occasion de signaler dans une revue française le parti qu'on pourrait en tirer, pour éclaircir une difficulté dont les adversaires de saint Ignace s'étaient si fort prévalus^.