‹ Les Pères apostoliques et leur époqueChapitre 105 sur 143 · Ep. aux Magn., oùx aTro or/^ç irpoùBûv · texte numérisé non relu

Ep. aux Magn., oùx aTro or/^ç irpoùBûv

2. Philosoph., l. VI, c. xviii, p. 173. — Correspondant du lO février 1853,

Tel est, Messieurs, le résumé de la controverse entre Pearson et Daillé sur l'authenticité des Épîtres de saint Ignace. L'apologie de l'évêque anglican restera comme un modèle de discussion claire, solide, nerveuse; et s'il est permis de faire quelques réserves sur des points de détail, l'ensemble des preuves me semble à l'abri d'une attaque sérieuse. C'est en présence de pareils ouvrages, dénotant une érudition si variée, qu'il y a lieu d'admirer la naïveté d'amour-propre avec laquelle l'un ou l'autre écrivain proclame hautement que (( la critique est née de nos jours ». C'est par cette phrase magistrale que débute un livre récent, qui sous le titre d'Études d'histoire religieuse n'est que le reflet d'une érudition étrangère. La critique est née de nos jours! Quelle critique? Est-ce celle qui consiste à substituer l'imagination à la réalité, à remplacer les faits par des hypothèses, à partir d'un système préconçu qu'elle se dispense de prouver, à nier ce qui lui déplaît pour se passer la licence d'affirmer ce que bon lui semble? celle qui s'imagine en avoir fini pour toujours avec d'immenses travaux moyennant quelques articles de revue? Est-ce là l'invention dont on peut gratifier notre siècle? Peutêtre; car jamais on n'affirma tant, pour prouver si peu. Mais si par critique vous entendez cette érudition calme et patiente, qui pèse les témoignages et discute les textes, qui porte dans l'examen des faits et des doctrines un jugement droit et sévère : dans ce cas, c'est trop d'honneur que vous nous faites. Nous avons pu inventer les chemins de fer, mais pas cela ; et sans se montrer trop prétentieux, les dom Calmet, les Montfaucon, les Sabbatier, les La Rue, les Mabiiion, et tant d'autres avant ou après eux, ont, ce semble, le droit de réclamer du milieu de leurs in-folio, auprès desquels nos rares in-octava seraient trouvés bien légers dans la balance de la justice. Cette tendance à s'adjuger le monopole de l'exactitude ou de la sévérité est extrêmement fâcheuse et prête trop souvent à la science contemporaine un air de forfanterie. Car enfin, à qui fera-t-on accroire que notre siècle soit assez heureux pour produire une foule d'hommes de génie auxquels rien ne

ressemble dans le passé, de telle sorte que, grâce à leurs bienveillants ellbrts, la critique aurait fait pour la première fois son entrée dans le monde? Cette manie de dater de soimême l'avènement du bon sens est d'autant plus plaisante, que cette fameuse critique, qui se prétend comme iMelchisédech sans père ni mère, compte par milliers des aïeux, qui l'éclipsent et dont elle recueille l'héritage sans dire mot. Nulle part cette habitude d'emprunter qui cherche à se dissimuler sous de grands airs de richesse personnelle n'est plus apparente que dans la controverse qui nous occupe : et il n'est pas d'un médiocre intérêt de la suivre dans sa troisième période, au milieu de travaux récents dont Pearson et Daillé ont fait presque tous les frais.

Depuis l'apologie des Épîtres de saint Ignace par l'évêque de Chester, le débat semblait clos par cette argumentation victorieuse, lorsqu'une découverte récente est venue le rouvrir en prêtant à la discussion un nouvel ahment. Mon intention n'est pas. Messieurs, de raconter au long par quels moyens le Musée Britannique est entré en possession du texte syriaque des Épîtres de saint Ignace. A ceux d'entre vous qui seraient désireux de s'initier davantage aux détails de cette acquisition, je prendrais la liberté d'indiquer un compte rendu fait à ce sujet dans l'une de nos revues*. Je me contenterai de rappeler quelques faits nécessaires pour l'intelligence complète de la question. Depuis longtemps on soupçonnait l'existence des trésors littéraires que renfermait la bibliothèque des couvents de la vallée de Nitrie en Egypte. Lors de l'expédition d'Egypte en 1799, le général Andréossy, explorant cette contrée, constata dans son rapport la présence d'une foule de manuscrits dont il était loin d'apprécier le mérite. En 1838, le duc de iNorthumberland visitant ces mêmes monastères appela sur ce point l'attention de ses compatriotes ; et quelques années après le docteur Tattam, présentement archidiacre de Bedford, rapporta de deux voyages successifs qu'il fit dans cette par-

\. Revue contemporaine du 15 février t85S.

tie de l'Egypte, quantité de manuscrits qu'il déposa au Musée de Londres. Avec la persévérance qui les distingue, les érudits anglais ne se donnèrent de repos qu'après s'être approprié à prix d'argent toutes les dépouilles du couvent de Sainte-Marie-Mere-de-Dieu ; et en 1847, ils arrivèrent au terme de leurs eflbrts.

Un orientaliste distingué, Guillaume Cureton, chapelain de la reine Victoria, se chargea du soin de déhrouiller cette masse informe de manuscrits coptes et syriaques. Il y trouva d'abord les lettres pascales de saint Athanase, dont la science ecclésiastique déplorait la perle depuis tant de siècles, puis le texte syriaque des trois Épitres de saint Ignace à saint Polycarpe, aux Éphésiens et aux Romains. Ce qu'il y avait de particulier dans ce texte nouveau comparé à celui d'Usher et de Vossius, c'est qu'il y manquait la plupart des passages relatifs à la hiérarchie et à la divinité de Jésus-Christ. Bien qu'en sa quahté d'angUcan, Cureton fût attaché de cœur à l'institution épiscopale, il n'hésita pas à préférer le nouveau texte à l'ancien, qu'il déclara le fruit d'une interpolation faite au iv^ siècle en vue de réfuter les erreurs d'Arius et d'Aétius. 11 fut vivement combattu en Angleterre par le docteur Wordsworth, qui défendit l'authenticité de l'ancien texte ^ A ses yeux, les trois Épitres syriaques éditées par Cureton ne sont qu'une abréviation due aux Monophysites, qui en effet ne se faisaient pas faute d'altérer les écrits des Pères. Mais, dans cette hypothèse, on ne comprend guère pourquoi les Menophysites auraient fait disparaître les passages concernant lepiscopat, dont ils admettaient l'institution divine, non moins que les catholiques. Aussi l'opinion particulière de Wordsworth n'a-t-elle pas trouvé d'écho, bien qu'en réfutant Cureton il ait fait valoir dexceUentes raisons.

Le premier qui essaya de tourner contre l'Éghse catholique la découverte de Cureton fut le docteur Bunsen, ambas-

l. English lieview, juillet 18i5, no 8

LEUR AUTHENTICITÉ DEVANT LA CRITIQUE MODEl'.NE. 349

sadeur du roi de Prusse à Londres. Choisissant une position intermédiaire entre le parti conservateur et le parti radical, les théologiens catholiques ou épiscopaux d'une part, et l'école rationaliste de Tubingue de l'autre, il usa de toute sa dextérité diplomatique pour les atteindre d'un même coup. Selon lui, il n'y a d'authentique que les trois Épîtres syriaques publiées par Cureton ; les quatre suivantes sont apocryphes et ne remontent qu'à l'époque de Tertullien. Telle est la thèse qu'il développa dans sept lettres adressées en 1847 au docteur Auguste Néander, le célèbre historien de l'Église, et dans un écrit intitulé: « Les trois Épîtres authentiques et les quatre Épîtres apocryphes de saint Ignace d'Antioche. »

M. Bunsen avait jeté le gant aux catholiques et aux rationalistes à la fois. La jeune école de Tubingue le releva immédiatement. Son principal représentant, le docteur Baur, ouvrit contre le théologien diplomate un feu d'épigrammes et d'arguments bien nourri. Il le plaça dans l'alternative de n'accepter aucune des Épîtres de saint Ignace ou de les admettre toutes. Pour lui faire comprendre le vice de cette position mitoyenne, il montra par une comparaison minutieuse entre l'ancien texte et le nouveau, qu'il existe entre les passages conservés par la version syriaque et ceux qu'elle omet, une liaison qui oblige à les défendre ou à les rejeter tous ensemble. Si faibles que soient les raisons alléguées par Baur et son école contre l'authenticité des Lettres de saint Ignace, il faut avouer qu'ils ont su enfermer M. Bunsen dans un dilemme d'où il n'a pu se retirer malgré toute la souplesse de sa dialectique.

Après l'école radicale de Tubingue, qui n'eut pas de peine à triompher du juste milieu de M. Bunsen, ce fut le tour des protestants conservateurs. Le professeur Uhlhorn de Gœttingue et le professeur Petermann de Berlin entreprirent, chacun de leur côté, une défense savante des sept Épîtres de révoque d'Antioche. Bien que le premier de ces deux érudits n'admette pas l'authenticité des Actes du martyre de saint

Igaace, il n'en soutient pas moins celle des Épîtres, qui lui paraît irrécusable. Quant au docteur Peterraann, il appuie son argumentation d'une version arménienne faite sur le texte syriaque au v'^ ou au vi« siècle. Comme cette version, qui d'ailleurs répond parfaitement au texte grec suivi depuis le xvii^ siècle, ne comprend pas seulement les trois Épîtres éditées par Cureton, mais les quatre autres, il en conclut qu'elles existaient toutes ensemble dans l'original syriaque. Si l'opinion du docte professeur n'est pas inattaquable sur tous les points, il résulte toujours de son travail un témoignage authentique tiré d'une version fort ancienne *.

Enfin, Messieurs, les théologiens cathohques descendirent dans la lice. La controverse agitée jusqu'alors rendait leur position facile. Avec Baur, on réfutait Bunsen ; avec Rothe, Uhlhorn et Petermann, l'un et l'autre. Il ne leur restait plus qu'à résumer la discussion et à tirer leurs conclusions. C'est ce qu'ont fait entre autres le docteur Héfelé de Tubingue dans ses Prolégomènes à l'édition des Pères apostoliques, et le professeur Denzinger de Wurtzbourg dans une excellente dissertation sur ce sujet. En joignant nos réflexions à leurs recherches, nous apprécierons sans peine cette troisième phase de la controverse touchant l'authenticité des Épîtres de saint Ignace.

Selon que nous disions tout à l'heure, l'acquisition faite par le Musée Britannique fournissait un nouvel aliment à la discussion. En présence du nouveau texte, que devenait l'ancien ? Fallait-il rester fidèle à ce dernier, ou bien s'attacher avec MM. Cureton et Bunsen à la version syriaque, et par suite rejeter l'authenticité des quatre Épîtres qu'elle ne renfermait pas, celles aux Smyrniens, aux Tralliens, aux Magnésiens et aux Philadelphiens ? Telle est la question qui surgissait d'elle-même. En se prononçant pour le nouveau texte, le révérend chapelain de la reine d'Angleterre ne paraît avoir été guidé que par des raisons critiques et par un sen-

1. Petermann, Ep. S. Ignat., Leipzig, 1849 ; Uhlhorn, Zeitschrift, 1851.

liment (le paternité excessif peutjôlre pour sa découverte. 11 n'en était pas de même du docteur Bunsen. Adversaire infatigable de l'Église catholique et du protestantisme soi-disant orthodoxe, l'ancien ministre du roi de Prusse, homme d'un grand talent, saisit avidement l'occasion qui lui était olïerte. Comme la plupart des passages relatifs à la divinité de Jésus- Christ et à la hiérarchie avaient disparu dans le texte syriaque, il lui sembla piquant d'imputerà l'Église cathoHquedes falsifications intéressées. A l'entendre, ce n'était rien moins qu'une révolution qui devait s'opérer dans le monde théologique ; et, en tout cas, les défenseurs de l'institution épiscopale allaient se voir frustrés d'un de leurs arguments de prédilection. Cette dernière consolation même lui fut refusée. On lui démontra très-bien qu'il ne gagnait rien au change et qu'il restait encore dans le texte syriaque assez de témoignages en faveur de l'épi scopat et de la divinité de Jésus- Christ, pour qu'on pût au besoin se passer du texte grec et même en faire le sacrifice. Quoi de plus formel, en effet, sur sur la foi du f' siècle à la divinité de Jésus-Christ, que des passages comme ceux-ci : « Soyez parfaits dans la constance que vous montrez pour Jésus-Christ 7iotre Dieu. »... Vous avez été Ysmimésp^Yle sang de Dieu... Jésus-Christ est au dessus du temps, il n'y a pas de temps pour lui ; invisible, ii s'est rendu visible pour nous ; impalpable, il a souffert pour nous, etc. *.Quoi deplusexplicite sur l'institution divine de l'épiscopat que des phrases pareilles à celles-ci: « Ayez égard ci l'évêque, pour que Dieu ait égard à vous. Je donne ma vie pour ceux qui sont soumis à l'évêque, aux prêtres et aux diacres... Rien ne doit se faire en dehors de l'évêque ni sans son consentement,etc. ^. » Assurément le texte grec lui-même n'offre rien de plus clair au sujet de ces deux dogmes ; et si M. Bunsen veut bien accepter les conséquences de son texte favori, nous pourrions à la rigueur lui faire grâce du nôtre :

1. Ép. aux Rom y vers la fin. — Ép. aux Éphés. — Ép. à ['olycarpe, au commenc, dans le texte syriaque édité par W. Cureton, •2. Ibid., Ep. à S. Pohjcarpe.

les trois Lettres qu'il admet suffisent pour l'obliger à nous donner la main. C'est ce que lui insinuait le docteur Baur, non sans une légère teinte d'ironie. Vous voulez faire pièce, lui disait-il, aux défenseurs de l'épiscopat, et vous leur prêtez une arme : pour peu qu'ils vous pressent, vous serez des leurs. Croyez-nous, suivez notre exemple ; au lieu de vous accrocher à un lambeau de saint Ignace, sacrifiez l'ouvrage entier ; car J'Ignace syrien, non moins que l'Ignace grec, vous entraînera plus loin que vous ne voudriez. Le chef de l'École rationaliste de Tubingue avait du moins le mérite de la franchise ; et toute l'habileté diplomatique de M. Bunsen ne pouvait lui épargner les rudes leçons de la logique.

Mais, Messieurs, s'il ressort de la comparaison de l'un et de l'autre texte une parfaite identité de doctrine, auquel des deux faut-il accorder la préférence ? xMM. Cureton et Bunsen ont-ils assuré un triomphe déflnitif à la version syriaque ? Pas le moins du monde ; et il suffit de la parcourir pour se convaincre sans peine qu'elle n'est qu'un extrait, une traduction écourtée et fragmentaire de l'original grec. On y remarque une absence de liaison et un décousu d'idées, qui ne s'explique que par un procédé d'abréviation peu intelligent. C'est ainsi que l'Épître à saint Polycarpe y finit brusquement par deux phrases qui n'ont aucun rapport avec ce qui précède. L'Épitre aux Éphésiens y débute, comme le docteur Baur l'a fort bien observé, par une longue inscription qui promet beaucoup et qui est suivie de quelques recommandations vagues, sans but déterminé, tandis que dans le texte grec l'importance des matières justifie le ton solennel du commencement. On voit clairement que l'abréviateur saute d'un endroit à l'autre d'après le plan qu'il s'était tracé, sans se mettre en peine de l'enchaînement des idées. Malgré toute la dextérité qu'a déployée M. Bunsen à relier entre elles des parties incohérentes, il n'a pu persuader à personne que l'ancien texte n'offre pas une composition plus naturelle et mieux suivie. Mais, ce qui enlève tout fondement à son opinion et à celle de Cureton, ce sont les preuves de tradi-

tion. Tandis que les passages de saint Ignace cités par les anciens Pères s'accordent parfaitement avec le texte grec suivi depuis deux siècles, la version syriaque ne saurait invoquer en sa faveur le moindre témoignage. Il y a plus, et cette dernière observation me semble décisive : les auteurs syriens eux-mêmes citent les Épîtres de saint Ignace conformément au texte grec : témoin les écrits de Sévère, patriarche d'Antioche, qui vivait au v^ siècle, et l'antique collection des canons faite par les Syriens. Enfin, la controverse de Théodoret avec les Monophysi tes achève de porter le dernier coup à la version syriaque. L'Éveque de Gyr s'appuie contre eux sur les passages de saint Ignace omis dans cette dernière. Si donc elle avait été répandue au v^ siècle, ces hérétiques n'auraient pas manqué de s'en prévaloir. Bien loin de là, ils acceptent les citations qu'on leur oppose comme parfaitement authentiques. Donc le manuscrit du couvent de Nitrie, au lieu de dépouiller l'ancien texte de son autorité, n'a fait que lui assurer plus de titres à la confiance générale. Sans nul doute, il n'est pas facile de déterminer au juste dansquelbutl'abréviateur syrien des Épîtres de saint Ignace a entrepris son œuvre. xMais, une fois le fait démontré, nous ne sommes nullement tenus de l'expliquer. Bien des raisons, qui nous échappent à douze siècles de distance, ont pu le guider dans cette voie. D'ailleurs, cette liberté qu'il prend n'est pas sans exemple, même dans la littérature profane. Pourquoi Justin a-til abrégé l'histoire de Trogue Pompée, en retranchant les renseignements géographiques fournis par cet auteur et qui seraient pour nous d'un si vif intérêt ? Impossible d'en préciser le motif. Toutefois, le docteur Héfelé de Tubingue a émis sur l'abréviateur syrien des Épîtres de saint Ignace une hypothèse qui, pour le moins, est fort plausible. L'auteur, dit-il, paraît s'être proposé en cela un but ascclique et moral. A cette fin, il élimine tout ce qui, dans les Lettres de saint Ignace, se rapporte cà la controverse dogmatique, pour ne retenir que la partie purement pratique. Il adopte de préférence l'Épître à saint Polycarpe et l'Épître

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aux Romains, comme offrant plus que les aulres le caractère d'un enseignement moral, et il ne conserve de l'Épître aux Kphésiens que ce qui rentre dans le même ordre d'idées. De cette manière l'omission des textes relatifs à la hiérarchie et à la réfutation des hérésies se trouve parfaitement expliquée, et toutes les difficultés soulevées par Cureton à ce sujet ne sont que de légères cavillations. Cette conjecture est, à coup sûr, plus probable que celle du docteur Wordsworth, qui accuse les Monophysites de suppressions intéressées, et, jusqu'à preuve dune meilleure, nous n'hésitons pas à l'adopter.

Maintenant, Messieurs, après avoir exposé la partie vraiment neuve du débat, il nous reste à embrasser d'un coup d'œil cette troisième phase de la controverse touchant les Epîtres de saint Ignace, pour voir s'il en est sorti quelque argument inconnu contre leur authenticité. Ici, notre tâche est aussi courte que facile. Nos critiques modernes ont à peu de chose près reproduit les objections que Saumaise, Blondel et Baillé faisaient, il y a deux siècles, à Usher, à Yossius et à Pearson. M. Bunsen en particulier ne se montre ni généreux ni reconnaissant envers ses devanciers. Il hausse les épaules de pitié sur la critique du xvii^ siècle et il en profite largement. Je n'ai pu trouver dans ses deux écrits un seul argument sérieux auquel l'évêque de Chester n'eût répondu à l'avance. Sa plume est une nouvelle fontaine de Jouvence, qui a la prétention de rajeunir tout ce qu'elle touche. Style des Épîtres de saint Ignace, mots composés,sentiments de bassesse ou de vaine complaisance, désir trop ardent du martyre, allusion prétendue au système de Valentin, hypothèses, invraisemblances : tout reparaît comme pour la première fois et sans qu'on tienne le moindre compte des réponses faites depuis deux cents ans. Aussi, je ne m'arrête pas à ce déploiement d'une érudition facile : l'évêque de Chester suffit à tout cela et son apologie reste debout. Seulement je demanderai à tout homme de bonne foi, de quelle valeur peuvent être les impressions personnelles d'un érudit jugeant à froid du fond

de son cabinet l'enthousiasme d'un martyr du r"" ouduir" siècle, et mesurant à la ligne jusqu'où doit aller l'élan de sa foi ou l'ardeur de ses convictions. Assurément, il y a une légère dose de naïveté dans une pareille confiance. De première vue, on est tenté d'attribuer plus d'importance à l'attaque dirigée contre les Épîtres de saint Ignace par le docteur Baur et le professeur Hilgenfeld d'Iéna ^ Mais elle ne se distingue pas davantage par la nouveauté. Ainsi, on trouve fort singulier que saint Ignace ait pu recevoir en prison les députations dès diverses PÎlglises de l'Asie Mineure, et qu'on lui ait permis de leur adresser des lettres. Déjà Pearson avait répondu, en alléguant le témoignage formel d'un philosophe païen. Dans son dialogue sur la mort de Pérégrinus, Lucien rapporte que les chrétiens obtenaient à prix d'argent un libre accès auprès des martyrs, et les écrits de Tertullienet de saint Cyprien ne permettent pas le moindre doute à cet égard. Sidonc, à l'exemple de saint Paul, l'évêque d'Antioclie pouvait obtenir de ses gardiens la faculté de converser avec ses frères, rien ne l'empêchait d'écrire quelques lettres qui exigeaient tout au plus chacune deux heures de temps. En vérité, il ne valait pas la peine de ramasser une objection si peu digne d'être relevée. Nos modernes géographes n'approuvent pas non plus les circuits que les soldats romains ont fait faire à saint Ignace en le conduisant d'Antioclie à Rome. X leurs yeux, la voie de mer eût été préférable à la voie de terre. Il est regrettable qu'ils ne se soient pas trouvés là pour servir de guide à l'escorte de saint Ignace : on les eût écoutés sans nul doute. Faut-il être possédé de la manie de refaire l'histoire, pour vouloir prescrireà un groupe d'hommes la route qu'ils devaient suivre, il y a dix-huit siècles, préférablement à une autre ! Y a-t-il la moindre possibilité de pénétrer le motif qui a pu déterminer leur choix? Du reste, on a parfaitement démontré que les soldats romains avaient

\. Baur, Die Ignatianischen Briefe und ihrneuester Critiker, Tubingue, 1818. — Hilgenfeld, Die apostolischen Vater, p. 188 et suiv.

suivi une voie toute naturelle, la voie militaire appelée Egnatia, qui joignait l'Illyrie et la Macédoine à la Thrace. Vous serez peut-être étonnés d'apprendre que les deux objections dont nous venons de parler sont les plus fortes qu'on ait fait valoir de nos jours ; car le reste se résout dans une critique de mots et de phrases où chacun donne libre cours à sa fantaisie. On a même poussé la minutie jusqu'à remarquer, comme un fait d'une haute portée, que telle particule revient jusqu'à trente-six fois dans les Épîtres de saint Ignace *. Et voilà ce qu'on oppose à dix-huit siècles de témoignages appuyés sur des preuves internes que nul autre ouvrage n'offre à un plus haut degré ! En vérité, autant vaudrait dire simplement : nous ne voulons des Épîtres de saint Ignace à aucun prix, parce qu'elles consacrent des vérités qui nous déplaisent souverainement. Ce serait du moins de la franchise, sinon de l'adresse ; mais l'habileté vient en aide aux causes faibles, et sert à dissimuler les situations fausses.

En résumé, nous pouvons affirmer avec une pleine et entière certitude que les Épîtres de saint Ignace sont sorties victorieuses de cette troisième phase de la discussion, comme des deux précédentes. 11 nous est même permis d'ajouter que la question a fait un nouveau pas vers une solution qui, nous l'espérons, ne lardera plus longtemps à être acceptée par tous. Ainsi, tandis que Daillé plaçait la composition des Épîtres à la fin du iu« ou au commencement du ive siècle, le critique le plus audacieux de notre époque, le docteur Baur, suivi par Schwegler et par Hilgenfeld, n'ose plus la reculer au delà du JI^ Comme vous le voyez, nous ne sommes plus séparés que d'un demi-siècle de l'école la plus franchement rationaliste que possède le protestantisme allemand. Tant il est vrai que plus on étudie les Épîtres de saint Ignace, plus on est obligé de reconnaître en elles un des plus anciens

1. La particule ouv, sur laquelle M. Cureton élève tout un système de conjectures.

documents de la tradition chrétienne. De là celte lutte animée qui se prolonge autour d'elles. C'est qu'en eiïct, pour quiconque les accepte, le protestantisme est un système jugé. 11 faut dire adieu pour toujours à ces rêves d'Église primitive, dont les premiers réformateurs berçaient leurs crédules adeptes. L'Église primitive, c'est l'Église catholique, qui seule possède cette organisation hiérarchique dans laquelle saint Ignace d'Antioche voyait le soutien de la doctrine et la sauvegarde de l'unité.

Je vous demande pardon. Messieurs, d'avoir abusé de votre attention dans l'historique d'une controverse assez longue. Mais, en même temps que nous traitions une des questions les plus importantes qui se rattachent à la Uttérature chrétienne des deux premiers siècles, j'ai été bien aise d'étudier avec vous, sur un point déterminé, le mouvement Ihéologique en Allemagne et en Angleterre, et de suivre la critique contemporaine sur un terrain où elle a su déployer ses qualités sans pouvoir dissimuler ses défauts.

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