DIX-HUITIÈME LEÇON
Satire de Lucien contre les martyrs en général et saint Ignace d'Antiocne en particulier, — Idée du martyre chrétien dans l'Épître de saint Ignace aux Romains. — Analyse de ce chef-d'œuvre de l'éloquenco chrétienne dans les Pères apostoliques. — L'amour divin, son enthousiasme et son langage passionné. — Influence morale du dévouement des martyrs sur le reste de la société chrétienne. — Leur constance est une preuve certaine de la divinité du christianisme. — Le martyre des chrétiens et le suicide des stoïciens. — La mort de Socrate et la mort des martyrs.
Messieurs,
Dans une Épître adressée à l'un àe ses amis, Cronius, Lucien de Samosate rapporte une histoire fort étrange. Étant allé assister, pour la cinquième fois, aux jeux Olympiques, i] eut l'occasion de voir un spectacle plus surprenant que les combats des athlètes, celui d'an philosophe , nommé Pérégrinus, qui se brûla vif sous les yeux de la multitude. Or, voici ce qu'il put recueillir sur le compte de ce personnage excentrique. Né à Parium, dans la Mysie, Pérégrinus, qui se donnait également le nom de Protée, s'était rendu coupable de plusieurs crimes, à la suite desquels il avait quitté sa patrie. Arrivé en Palestine, il se fit initier à la doctrine des chrétiens, de telle sorte qu'il devint leur chef. Il interprétait les Écritures, composait des livres : bref, il s'acquitta vénération pubhque. Ce haut rang le désignait à la persécution. Jeté en prison et chargé de chaînes, il n'en fut que plus révéré des chrétiens, qui, se sen'ant tous frappés dans sa personne, n'oublièrent rien pour le délivrer. Ne pouvant arriver à leur but, ils mirent tout en œuvre pour améliorer sa position. De grand matin, on voyait des veuves
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.el des orphelins assiéger sa prison, pendant que les principaux d'entre les chrétiens corrompaient les gardiens pour obtenir la faculté de rester avec lui bien avant dans la nuit. On lui apportait des mets variés ; le temps se passait en colloques pieux, et Pérégrinus était aux yeux de tous un nouveau Socrate. Les villes de l'Asie lui envoyaient des députations pour lui offrir des secours et des consolations. « Car ces malheureux, dit Lucien, ne reculent en pareil cas devant aucun sacrifice. Ils s'imaginent qu'ils seront immortels : de là, leur mépris de la mort; ils s'offrent d'eux-mêmes au supplice. De plus, leur premier législateur leur a fait accroire qu'ils sont tous frères. C'est pourquoi ils dédaignent les biens terrestres, qu'ils partagent entre eux. » Sur ces entrefaites, le gouverneur de la Syrie fit relâcher Pérégrinus qu'il regardait commx un fou : sachant que le chef des chrétiens cherchait la gloire dans la mort, il lui enleva cette espérance. De retour dans sa patrie , Pérégrinus distribua son patrimoine aux pauvres de Parium, puis s'exila de nouveau, pour chercher au milieu des chrétiens d'abondantes ressources. Ayant enfreint une de leurs lois touchant les aliments défendus, il se vit réduit à l'indigence ; banni de leur société, il passa dans l'École des cyniques. L'Egypte, l'Italie et la Grèce le virent tour à tour, cherchant la célébrité dans la liberté de son langage et la singularité de sa vie. Enfin, tourmenté par cette soif de réputation qui le dévorait, il alla se retirer à Olympie, d'où il fit savoir à toute la Grèce qu'il se brûlerait à la prochaine célébration des jeux. Il tint parole, et, entouré des chefs de l'École cynique, il s'étendit sur un bûcher qu'il avait allumé de sa propre main. On dit qu'un vautour, s'échappant de ses cendres, s'écria d'une voix humaine : « Je quitte la terre et je monte vers l'Olympe. » Ce qu'il y a de certain, c'est que les habitants de l'Éhde et le reste des Grecs lui élevèrent des statues. On rapporte également qu'il avait adressé à presque toutes les villes célèbres, des Épîtres remplies de préceptes et d'exhortations ; et môme, il avait établi à cet effet, parmi ses
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compagnons, un certain nombre d'envoyés , qu'il appelait les messagers de la mort et les courriers des enfers. Après avoir achevé ce singulier récit , Lucien épuise sa verve à tourner en ridicule cette mort qui n'avait pour motif qu'une vaine soif de célébrité.
Lorsqu'on a égard aux habitudes de Lucien, à ce ton de persiflage qui lui est familier, on est amené tout naturellement à se demander ce que signifie cette narration. Est-ce une histoire véritable? ou bien, n'est-ce qu'un roman imaginé dans un but quelconque ? Dans sa traduction de Lucien, Wieland s'est évertué à défendre le caractère historique du récit, jusque dans ses moindres détails. Mais ce sentiment est dénué de toute vraisemblance. Un fait aussi étrange que celui d'un évêque chrétien se brûlant aux jeux olympiques, aurait excité une sensation trop vive pour qu'il n'en fût pas resté quelque vestige dans la tradition des premiers siècles. Athénagore, Tatien, Tertullien et Eusèbe parlent de la mort d'un philosophe païen nommé Pérégrinus, sans laisser soupçonner qu'il eût eu rien de commun avec les chrétiens ^ Nous pouvons donc rejeter comme une invention de Lucien le rôle que ce bizarre personnage aurait joué dans l'Église cathoUque. Reste la partie vraiment historique, confirmée par Aulu-Gelle, par Philostrate et par Ammien Marcellin ^. Il exista, en efl'et, un philosophe cynique, nommé Pérégrinus, qui, n'ayant pu réussir à se faire un nom pendant sa vie, résolut de s'immortaliser par sa mort en se brûlant aux jeux olympiques la 5» année de Marc-Aurèle, 167 ans après Jésus- Christ. Mais en admettant cette particularité, on se demande dans quel but Lucien s'est avisé de broder tout un roman sur un canevas si léger. Or, j'en suis certain, vous n'avez pas eu de peine à remarquer les traits de ressemblance qu'offre la vie de Pérégrinus, telle qu'elle est rapportée par
1. Athen. légat, pro christianis , n" 26; Tcrt., ad Martyres, iv, Eus., Chronique; Tatien, Orat. contra Grœcos, 25.
2. Aulu-Gelle, Nuits attiques, l. xii, c. 1 1; Philost., Vie de Ilérode Atticus, ir; Am. Marcel., 1. xxix.
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Lucien, avec celle de saint Ignace d'Antioche. Épiscopat en Syrie, emprisonnement pour la foi, concours de chrétiens autour de la prison du captif, députation des villes de l'Asie, épîtres adressées à presque toutes les cités célèbres, rien n'y manque pour rendre l'analogie aussi complète que saisissante. Cela posé, l'attitude de Lucien en face du christianisme explique parfaitement le but qu'il voulait atteindre. Cette humeur satirique qu'il déverse sur toutes les religions, il la tourne contre le martyre chrétien ; et, pour le rendre ridicule, il en fait la caricature. A cet effet, il choisit l'homme que la renommée lui indique comme offrant le type le plus achevé de cet héroïsme qu'il ne comprend pas, saint Ignace d'Antioche ; et mêlant son histoire à celle d'un fou de son temps, il persifle le martyr chrétien dans le philosophe cynique. Le tour était habile, et Voltaire, auquel on a si souvent comparé Lucien, non sans motif, Voltaire n'eût pas mieux fait. Par cette confusion de rôles dans un même personnage, le ridicule qui s'attachait à l'action de Pérégrinus, rejaillissait sur le dévouement des martyrs. Leur constance en face de la mort devenait, par ce rapprochement ingénieux, une vaine ostentation que soutenait le désir de s'immortaliser. Lucien fait de Pérégrinus une sorte de don Quichotte, dont il transporte l'extravagance chez les héros du christianisme; puis, ravi de cette assimilation qui satisfait sa haine, il hausse les épaules de pitié sur la sottise de ces gensiqui courent au devant de la mort, pour acheter l'immortalité au prix de leur vie.
Tel est le roman imaginé par le sophiste grec, pour attaquer le martyre chrétien dans la personne de saint Ignace d'Antioche. Écoutons maintenant le saint vieillard, en face de ce scepticisme railleur qui n'entend rien à la grandeur morale. C'est dans l'Épître aux Romains qu'il va exprimer les nobles sentiments qui le portent à faire à Dieu le sacrifice de sa vie.
Pendant que saint Ignace profitait de son séjour à Smyrne pour prémunir les Églises de l'Asie Mineure contre les périls
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qui menaçaient leur foi, une pensée le préoccupait vivement. Enflammé du désir de mourir pour Jésus-Christ, il ne craignait qu'une chose, c'est que la couronne du martyre vînt à lui échapper. Aussi, conjurait-il les fidèles, à la fin de ses lettres, de prier Dieu d'agréer son sacrifice. Ce qui l'inquiétait surtout dans l'ardeur de ses espérances , c'était l'Église de Rome. Rien n'indique qu'il ait eu connaissance de quelque démarche projetée par les chrétiens de cette ville, pour obtenir sa délivrance à prix d'argent ou dune autre manière; mais il redoutait la puissance de leurs prières auprès de Dieu. Leur charité pouvait mettre obstacle à son bonheur. Peut-être les bêtes féroces allaient-elles l'épargner, ou tout autre prodige lui ravir la palme du martyre î Ignace résolut de prévenir la généreuse intervention de l'EgUse de Rome. De là, cette fameuse Lettre aux Romains, où l'amour du sacrifice s'élève jusqu'au sublime du sentiment.
Ignace débute par un magnifique éloge de l'Église de Rome, de cette Église qui « préside à toute l'assemblée* de la charité. » Ce sentiment de respect et d'admiration pour le* Siège dont il proclame la prééminence, éclate dans tout le cours de la Lettre. S'adressant à l'Église « qui enseigne les autres, » il quitte le ton de l'instruction ou de l'exhor. tation morale qu'il avait employé dans ses Lettres aux communautés chrétiennes de l'Asie Mineure. Il n'a pas besoin de prémunir contre le schisme ou l'hérésie ceux qui sont au centre même de la foi et de l'unité. L'évêque est devenu suppliant : il demande une faveur personnelle à ceux qui le liront, de ne pas entraver par leurs prières l'accomplissement de son sacrifice :
c( Je crains, leur écrit-il, votre charité, car elle pourrait me nuire. 11 vous est facile de faire ce que vous voulez ; pour moi, il me sera difficile de jouir de Dieu, si vous mettez votre zèle à vouloir m 'épargner. Non, je ne trouverai plus une pareiUe occasion pour entrer en possession de Dieu ; et' vous aussi, vous ne sauriez vous associer à une meilleure œuvre qu'en gardant le silence ; car, si vous vous
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abstenez de toute parole, je serai à Dieu; si, au contraire, vous aimez ma cliair, il me faudra de nouveau reprendre ma course. Ne m'accordez rien de plus, mais souffrez que je sois immolé à Dieu pendant que l'autel est encore prêt... Jésus- Christ notre Dieu en sera plus glorifié. Ce n'est point par de belles paroles, mais par de grandes actions que le christianisme doit se manifester dans les temps de persécution. Je vous en conjure, ne me témoignez pas une bienveillance inopportune ; laissez-moi devenir la nourriture des betes féroces, c'est par elles que j'arriverai à Dieu. Je suis le froment de Dieu : il faut que je sois moulu par la dent des bêtes pour devenir le pain pur du Christ. Caressez plutôt les bêtes, afin qu'elles deviennent mon sépulcre et qu'elles ne laissent rien de mon corps ; de cette manière, je ne serai à charge a personne après ma mort. C'est alors que je serai vraiment un disciple du Christ, quand le monde ne verra plus môme mon corps. Suppliez le Christ pour moi, afin que, par de tels instruments, je devienne une hostie digne de lui. Je ne vous commande pas, comme Pierre et Paul : ils étaient apôtres, je ne suis qu'un condamné ; ils étaient libres, je ne suis encore qu'un esclave. Mais quand j'aurai souffert, je serai Taffranchi de Jésus-Christ, et je ressusciterai en lui homme libre. Maintenant que je suis enchaîné, j'apprends à ne rien désirer de terrestre ni de vain. »
Je ne m'étonne pas, Messieurs, que Lucien n'ait pas compris ce langage ni qu'il ait traité d'extravagance cette passion du martyre. Un sceptique, qui bornait toutes ses espérances à cette vie, ne pouvait voir qu'une folie dans ces aspirations ardentes vers un monde invisible . Je ne suis guère plus surpris de voir que le sentiment du sophiste de Samosate ait pu se retrouver dans une classe d'écrivains peu accessibles à tout ce qui dépasse le niveau des vertus naturelles. Un homme brûlant du désir d'entrer en possession de Dieu parla souffrance, et priant en grâce ses frères de ne pas mettre obstacle à ce qu'il appelle son bonheur, un tel homme devait passer à leurs yeux pour un insensé. Cela n'a pas manqué ; et ceux
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d'entre les critiques modernes qui ont attaqué les Épîtres de saint Ignace, se sont donné libre jeu ta ce sujet. Invraisemblable selon les uns, le sentiment qui a dicté la Lettre aux Romains est, selon les autres, ridicule, absurde, immoral. M. Bunsen, en particulier, s'est signalé sur ce point par l'amertume de ses sarcasmes. Mais d'abord, je me demande si un érudit, jugeant à froid du fond de son cabinet l'héroïsme des premiers martyrs, se trouve dans des conditions bien favorables pour une appréciation large et élevée. Je me demande si cette anatomic psychologique, si fine et si déliée quelle puisse être, est bien propre à découvrir le principe de cette vie supérieure, de cette vie surnaturelle qui animait les héros du christianisme naissant ; et s'il n'y a pas quelque naïveté, pour ne rien dire de plus, à vouloir que sous l'empire d'un grand sentiment, d'un sentiment qui les dominait tout entiers, leur langage comme leurs actes, ail eu cette précision géométrique que peuvent affecter les nôtres. Non, Messieurs, ici l'érudition ne sert de rien ; elle peut même 'servir mal, parce qu'elle peut rétrécir l'esprit et dessécher le cœur. Pour apprécier ces grands sentiments à leur juste valeur, il suffit d'avoir du bon sens et du cœur : il suffit de comprendre, que dis-je? de soupçonner ce que c'est qu'aimer, ce que peut devenir dans une grande âme l'amour de Dieu, l'amour de la vérité.
On trouve de l'extravagance dans le langage passionné que l'amour de Dieu dictait au martyr d'Antioche. Mais depuis quand le langage de l'amour est-il sec, froid, compassé, pesant chaque mot, mesurant chaque trait ? Depuis quand l'amour, l'amour vrai, lamour ardent, porte-t-il dans l'expression de ses désirs, de ses regrets, cette timidité d'allures, ce calcul des Umites, cette réserve académique qu'on semble regretter ici ? N'est-ce pas le propre de ce sentiment, le plus profond qu'il y ait dans l'homme, de s'exprimer avec force, de jaillir du cœur comme une flamme libre et vivante, de passer tout entier dans un langage plein de feu, que n'effraient ni l'énergie des mots, ni la hardiesse des images, ni
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la vivacité da mouvement ? Si maintenant, en face de cette émotion, de ce jet spontané, de ces saillies de lame, vous êtes là, froid et impassible, étranger ou indifférent à ce que vous voyez ou entendez, vous trouverez dans ce langage de l'amour, celui de la folie. Rien ne trouvera grâce devant ce scepticisme glacial qui ne croit pas à la profondeur de Tamour, ou qui cherche à en renfermer l'épanchement dans les limites d'une psychologie sèche et blasée : les saintes ivresses de l'amour maternel lui paraîtront une extravagance non moins que les transports de l'amour divin. Pour quiconque ne veut pas apprécier dans toute son étendue cette puissance d'aimer que Dieu a mise dans l'homme, une mère qui caresse son enfant et qui semble vouloir à force d'amour s'identifier avec lui, fait un acte de folie tout comme saint François d'Assise couvrant de ses baisers l'image du divin crucifié. Si au contraire, vous savez juger des sentiments du cœur humain par votre propre cœur, ce lang'age et ces actes ne vous étonneront pas: dans ce qui paraît une extravaganceà qui nesait pas aimer,vous trouverez le subhme du sentiment. Il en est ainsi de l'amour divin, de son langage et de ses actes, envisagés dans le martyre chrétien. Là où une critique dédaigneuse ne voit que folie, la raison chrétienne aperçoit la plus haute expression de la grandeur morale. Car enfin ne concevez-vous pas que Dieu, le vrai, le beau, le bien absolu, puisse produire dans le cœur de l'homme des effets à tout le moins analogues à ceux qu'obtiennent les créatures, c'est-àdire un amour qui le domine et le remphsse tout entier ; que dans quelques âmes d'élite, cet amour puisse arriver à une passion surhumaine où la persécution, la souffrance, la mort ne comptent plus pour rien ; qu'arrivé à ce degré d'intensité, cet amour surnaturel ne désire plus qu'une chose, l'union avec Dieu, et ne redoute plus qu'un obstacle, ce qui l'éloigné de cette union ? Ne concevez-vous pas que depuis la religion chrétienne, qui est le dogme du sacrifice perpétuellement vivant et en acte, cet héroïsme-là, cet héroïsme le plus grand et le plus beau de tous, ait dû s'établir dans le monde
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et gagner bon nombre d'âmes ? Eh bien. Messieurs, supposez cetélat de l'homme, où l'amour de Dieu, parvenu à un degré de passion surhumaine, méprise la terre, dédaigne la jouissance, appelle le supplice, désire la mort, pour aspirer à son terme qui est la possession de Dieu ; supposez ce détachement de la vie, complet, absolu, et cette aspiration de toutes les puissances de l'âme vers Dieu : vous avez les saints, vous avez les martyrs, vous avez saint Ignace, cet homme sublime, qui dans le transport de sa foi écrivait aux Romains : « Ne mettez point obstacle à mon bonheur : car je suis le froment de Dieu, et il faut que je sois moulu par la dent des bêtes pour devenir le pain du Christ ! w
Voilà, Messieurs, l'enthousiasme de l'amour divin. Sans nul doute, on peut rire de cela : on a ri de tout, de la vertu, du dévouement, même de l'amour. Déjà, il y a seize siècles, Lucien se moquait du martyre qu'il déclarait une folie. Mais les grands sentiments du cœur humain résistent au sarcasme comme à l'indifférence. Eh mon Dieu ! si pour un moment je voulais faire le personnage de Lucien, je tournerais en ridicule toute espèce de dévouement, en me plaçant au point de vue de l'intérêt personnel. L'amour de la patrie, par exemple, et le sacrifice de la vie, qui, au besoin, en est la conséquence, quoi de plus beau, de plus généreux ! Mais si vous faites abstraction de l'idée de dévouement pour vous renfermer dans le principe de l'égoïsme ou de Fintérêt personnel quoi de plus extravagant ! « Comment, dirais-je au soldat vous allez en Crimée, à cinq cents lieues d'ici, vous faire tuer ! Pour qui, et pour quoi ? Pour qui ? Pour des gens qu s'amuseront très-bien pendant votre absence et qui se pro mèneront fort tranquillement sur les boulevards. Pourquoi ? Pour l'honneur de votre pays après votre mort ? Croyez moi restez chez vous. Sans doute, mourir pour la patrie, c'est très bien ; mais vivre pour la patrie, c'est encore mieux. » C'est ainsi, Messieurs, qu'il y a moyen de persifler les plus beaux dévouements ; et depuis Codrus jusqu'à Dassas, nul sacrifice, si héroïque qu'il puisse être, ne tiendra contre cet
égoïsme sceptique, qui substitue le bien-être personnel à l'intérêt général. Eh bien î pourquoi ce raisonnement est-il faux ? 11 est faux, parce que l'égoïsme est faux, parce que l'homme ne vit pas seulement pour lui même, mais pour la société dont il fait partie, pour l'humanité entière. Son existence comme son intérêt personnel disparaît devant l'intérêt général qui est celui de la justice, du droit, de la vérité. Voilà pourquoi, en dépit de tous les sophismes, le dévouement occupe la première place dans le respect et dans l'admiration de tous : les fastes du sacrifice forment la pi us grande page dans l'histoire des hommes. Or, en tête de tous les sacrifices, apparaît le martyre chrétien, parce que le martyre chrétien, ce n'est pas le dévouement à un intérêt passager ou local, à une prépondérance politique, à une question de territoire ou de nationalité : c'est le dévouement à quelque chose d'immuable et d'universel, la vérité. C'est ce qui en faille premier et le plus grand de tous les sacrifices, parce que tout autre bien disparaît ou varie, tandis que la vérité est de tous les temps et de tous les lieux.
Comment donc se fait-il que des idées si simples et si claires soient de nos jours incomprises ou méconnues ? Par quelle étrange aberration ose-t-on traiter de fanatisme ce grand témoignage du sang rendu à la vérité ? Deux choses me semblent expliquer ce défaut d'une appréciation large et étroite. 11 y a d'abord dans le monde moderne un amour de la jouissance matérielle, et si le mot était classique, je dirais une passion du confortable, qui n'est nullement propre à nous faire comprendre ce mépris de la souffrance qui distingue le martyre chrétien. Des hommes qui affrontent de grand cœur les bûchers, les chevalets, les bêtes féroces, qui, au railieu des plus affreux tourments, gardent le sourire sur les lèvres et la sérénité sur le front, déroutent complètement des gens qu'une piqûre d'épingle met hors d'eux-mêmes. Alors, pour sa propre satisfaction, on est bien aise d'avoir à son service une monnaie courante, pour se payer soi-même d'un mot tout fait, qu'on trouve sous la main, celui de fana-
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tisme. Avec œ mot, tout s'ex:[)liqac : en réduisant dans autrui la force d'âme à la faiblesse d'esprit, on reste soi-même un homme très-courageux, tout ense dispensant de la preuve. Il reste bien quelque difficult'"', môme après ce mot sacramentel, savoir, cette admirable constance des martyrs au mi' lieu des supplices. On croit se tirer d'embarras en disant que cela blesse le sens humain, que cela n'est pas naturel. J'avoue qu'il y a d'autres choses qui plaisent davantage à la nature, et comme disait un orateur fort spirituel, il est beaucoup plus naturel de boire avec ses amis du vin de Chàteau-Margaux que d'aller se faire bâtonner en Cochinchine pour le salut des âmes. Aussi nous ne disons pas que l'héroïsme des martyrs soit précisément chose naturelle; et à moins de faire intervenir l'action de la grâce, on demeure tout ébahi devant xe grand fait, avec quelques explications psychologiques, qui, s'apphquant à dix-huit siècles et à des millions d'hommes, ont pour moindre défaut, celui de n'être pas sérieuses. C'est pourquoi l'héroïque constance des martyrs sera loujours une des preuves éclatantes de la divinité du christianisme. Mais, je le répète, pour être accessible à cet ordre d'idées, il faut ne point partir de ce principe, que l'homme est sur la terre uniquement pour jouir, partant que le bonheur consiste à se procurer la plus grande somme de jouissance possible. Or, dépareilles théories sont trop répandues de nos jours, pour ne pas troubler le jugement dans les grandes choses de l'ordre moral.
11 est, à mon sens, une deuxième raison qui explique pourquoi des sentiments tels que saint Ignace en exprime dans son Épître aux Romains, choquent bon nombre d'espHts : c'est lindifTérence pour la vérité reUgieuse. Aujourd'hui, nous ne nous déchirons plus entre nous pour la religion : c'est un progrès sans nul doute, un progrès dû à des motifs très-rationnels; mais parmi ces motifs, il y en a un qui l'est moins, c'est l'indifférence, qui a remplacé l'hostihté. Au xvie siècle, nos pères se battaient aux cris de « Vive la messe )>, et de « A bas la messe »; leurs descendants ont arrangé tout cela.
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et beaucoup d'entre eux se sont accordés sur la messe en n'y allant plus. Eh bien, cet esprit d'indifférence, qui n'est pas moins coupable que l'esprit de haine, nous porte à méconconnaître ce qu'il y a d'admirable dans le fait d'un homme qui confesse la vérité au prix de son sang. Ainsi, tel écrivain qui ne s'étonne pas que les Anglais aillent se faire tuer dans l'Inde pour vendre de l'opium, traitera de fanatique le confesseur ou l'apôtre de la foi qui affronte la mort pour la cause de la vérité. Cela prouve qu'un ballot de marchandises parle plus à son cœur qu'une doctrine religieuse ou morale. Vous concevez, Messieurs, qu'avec de pareilles idées, une telle indifférence pour la vérité, il est impossible de voir dans l'Épître de saint Ignace autre chose que de la foUe. Mais aussi quelle petitesse de vues et quelle étroitesse de sentiments dans ces appréciations î Est-ce que la vérité n'est pas le plus grand bien de l'homme, le plus bel apanage de l'humanité ? Est-il un sacrifice qui doive lui coûter ou lui sernbler pénible, lorsqu'il s'agit de la propager ou de la défendre ? Est-ce lui rendre un trop grand hommage que de la confesser à haute voix. en lui restant fidèle jusqu'à la mort ? Et, s'il est pour l'homme un devoir sacré, n'est-ce pas cette fidélité inébranlable à ce qui fait sa grandeur et sa dignité ? Le scepticisme seul peut trouver étrange ce sacrifice de la vie que l'homme fait à la vérité; mais pour quiconque estime que la vérité, la vertu, la religion ne sont pas de vains mots, mais les plus grands biens de l'homme, les plus hautes réalités de la vie, le martyr chrétien a écrit de son sang la plus belle page du dévouement.
Mais, me dira-t-cn, l'évêque d'Antiochene dépasse-t-il pas les limites que la foi assigne au désir de s'unir à Dieu par le sacrifice de la vie ? N'y a-t-il pas dans l'exaltation de son âme, dans cet enthousiasme du martyre, quelque chose d'excessif qui ressemble au sentiment d'un homme cherchant à se soustraire au devoir par la mort qu'il souhaite? Non, telle n'est pas la pensée qui lui dicte ces paroles brûlantes d'amour que nous venons d'entendre. Sans doute, Ignace
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aspire de toiiles les forces de son àme vers cette union avec Dieu qui est le terme de ses espérances. Il craint que le Seigneur ne le juge pas digne de cette grâce du martyre qu'il souhaite ardemment. C'est pourquoi il écrit aux Romains :
« Que me servirait-il de jouir de toutes les délices de ce monde et de posséder tous les royaumes de la terre ? 11 m'est plus glorieux de mourir pour Jésus-Christ que de commander à l'univers entier. C'est celui qui est mort pour moi que je cherche, celui qui est ressuscité pour moi que je veux. Je dois être enfanté à une vie nouvelle. Pardonnez-moi, mes frères ! ne m'empêchez pas de vivre en voulant m'empêcher de mourir. Je désire être à Dieu; ne me livrez pas au monde. Laissez-moi courir vers cette pure lumière : quand j'y serai parvenu, je deviendrai l'homme de Dieu. Laissez-moi la liberté d'imiter les souffrances de mon Dieu. Celui qui a Dieu dans son cœur comprendra ce que je désire, il aura pitié de moi, car il sait quels liens m'enchaînent. Mon amour a été crucifié, et le feu qui m'anime ne peut souffrir aucun aliment terrestre; mais l'Esprit qui est en moi, me parle intérieurement et me dit : Viens vers ton Père. Aucune nourriture corruptible, nulles délices mondaines ne peuvent me satisfaire. Ce que je désire, c'est le pain de Dieu, le pain céleste, le pain de vie qui est la chair de Jésus-Christ le Fils de Dieu; ce que je désire c'est le breuvage de Dieu, le sang de Celui qui est la charité incorruptible et la vie éternelle. »
Certes, xAlessieurs, jamais àme humaine n'a jeté vers le ciel de soupirs plus enflammés, et je n'ai pas besoin de vous faire remarquer quelle haute éloquence il y a d'ans ce lyrisme de l'amour divin qui déborde sous la plume d'Ignace. Mais, si le saint vieillard souhaite la mort parce qu'elle doit l'unir à Dieu, il la souhaite également parce qu'elle va profiter à ses frères. C'est pour eux, pour les fortifier dans la foi, qu'il donne sa vie, comme il l'écrit à Polycarpe ^ Sa mort leur sera d'une plus grande utilité que n'aurait pu être une vie
l, Ep. à Polyc, VI
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plus longue. Car, dit-il aux Romains, ce que le chréiien doit montrer dans les temps de persécution, ce n'est pas de l'éloquence, mais de la force, de la fermeté. Grande et belle idée qu'un siècle plus tard saint Cyprien exprimera dans cette phrase énergique: non magna loquimur , sed vlvimus! C'est qu'en effet, rien n'était plus instructif pour les chrétiens et les païens eux-mêmes que ce témoignage du sang rendu parles martyrs aux vérités de la foi. Quel exemple pour les fidèles que cette constance de leurs évoques, des Ignace et des Polycarpe, en face de la mort ! Quel autre enseignement eût pu égaler celui-ci en force et en clarté ? Et pour les païens, quelle preuve de la divinité du christianisme î Ces milUons d hommes de tout âge et de toute condition qui font à Dieu le sacrifice de leur vie, qui tombent tour à tour pour la cause de leur foi, qui, placés entre l'apostasie et les supplices, se retranchent dans l'asile inviolable de leur conscience et n'en sortent que pour confesser à haute voix le Dieu qu'ils adorent; cette hgnée d'hommes nouveaux qui, au milieu des tourments, n'opposent à leurs bourreaux dont ils lassent la fureur que le calme de la patience et la sérénité du devoir; qui enfin, au sortir d'un vie qu'ils abandonnent sans faiblesse comme sans ostentation, ne trouvent sur leurs lèvres et dans leur cœur qu'une prière pour leurs tyrans et une bénédiction : quel spectacle pour le paganisme ! Et ne concevez-vous pas que Tertullien ait pu dire aux magistrats romains: Vos cruautés sont inutiles : c'est un attrait de plus pour notre religion. Plus vous nous moissonnez, plus nous nous multiplions, et le sang de nos martyrs est une semence de chrétiens ' ? »
Je veux bien. Messieurs, que parmi les païena il se soit trouvé des hommes qui, à l'exemple de Lucien, riaient de ce spectacle, des sceptiques railleurs qui, ne comprenant pas le principe de ce sacrifice, tournaient en ridicule ceux qui l'accomphssaient. A leurs yeux, Ignace et Polycarpe étaient d'autres Pérégrinus qui cherchaient la célébrité dans une
1 Apolog., L.
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mort violente. Mais quel attrait, quelle force de persuasion dansée dévouement pour les âmes droites et honnêtes que le sophisme n'égarait pas ! Comment! à une époque de l'histoire, la plus triste de toutes, au milieu d'une société la plus dégradée qui fût jamais, où les caractères étaient sans nerf et les âmes sans dignité, du sein d'un peuple dont Juvénal résumait en deux mots les basses inspirations : panem et circensés ! du pain et des spectacles ! du sein, dis-je, d'un tel peuple, voilà que tout â coup des légions d'hommes surgissent, non pas sur un point de la terre, mais dans toutes les parties du monde; non pas dans une classe particulière, mais dans tous les rangs de la société, des hommes qui déploient au service dune doctrine une force d'abnégation et une grandeur d'âme dont l'histoire n'offrait pas d'exemple ! En vérité, il fallait fermer les yeux à l'évidence, ou reconnaître qu'une sève divine avait ravivé les âmes, et que pour relever si haut la nature humaine tombée si bas, il fallait un autre levier que le bras de l'homme et un autre point d'appui que la terre !
Telle était la portée du martyre d'Ignace et de ceux qui marchaient sur ses pas. A l'âge où il était parvenu, le saint vieillard pouvait donc désirer la mort de toute l'ardeur de son âme, comme l'acte le plus fécond qui pût terminer sa carrière. Sans doute, il y avait à cette époque des hommes qui ne se faisaient pas scrupule de chercher la mort pour se débarrasser d'un fardeau qui leur semblait trop lourd ; mais ces hommes-là ne se trouvaient pas dans les rangs du christianisme : ils appartenaient à une philosophie trop vantée qui inspirait leur conduite; et rien ne me paraît plus propre que leur lâcheté â faire ressortir Fintrépidité des martyrs chrétiens. Cette philosophie dont je parle avait émis de belles maximes. Elle aussi prêchait la force d'âme, la constance au milieu de l'adversité, la résignation dans la souffrance. A l'entendre, le sage formé par ses leçons devait se montrer supérieur aux événements, et rester inébranlable sous les ruines du monde entier. Mais après avoir tracé cet idéal d'une
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verlii forte et courageuse, elle avait fini par une lâcheté. Elle avait dit à son sage : Si la vie te pèse, si le malheur t'écrase, si la tyrannie t'opprime, tu peux échapper à ta destinée par un acte souverain de ta volonté : une porte te reste ouverte: à toi de marquer le moment où il te plaira d'en franchir le seuil. Le suicide, telle avait été la conclusion du stoïcisme: et depuis Caton jusqu'à Thraséas, les plus illustres adeptes de cette orgueilleuse école avaient déserté leur poste sans attendre l'ordre de la Providence. Lâcheté impie qui croit se venger des hommes et des événements et qui ne fait que se tromper elle-même par l'illusion d'une fermeté théâtrale sans force ni grandeur !
Quelle distance, Messieurs, de cette lâcheté fébrile à la grandeur d'âme qui distingue^le martyre chrétien ! Lui aussi ne craint pas la mort ; mais il ne la devance point par un calcul égoïste : il l'attend avec calme. Souffrir pour la foi, pour la vérité, c'est son désir et son espérance ; maïs sa vie est dans les mains de Dieu. Le sacrifice est une grâce qu'il accepte à deux genoux ; il ne s'arroge pas le droit d'en déterminer la forme ni le moment. Il est là, sans crainte et sans faiblesse, attendant qu'il plaise à Dieu d'agréer son témoignage. Un orgueil insensé poussait le stoïcien à disposer d'une vie qui ne lui appartenait pas ; le martyr obéit à Dieu, en lui rendant une âme pure qui refuse de trahir sa foi. Caton se donne la mort pour ôter à César l'occasion d'exercer la clémence : quel pitoyable motif ! Silanus, dit Tacite, ne veut pas laisser à ses ennemis la gloire de le frapper '. Quelle vanité puérile ! Comme tous ces faux grands hommes, tous ces héros de théâtre, avec leurs vertus de parade ; comme tous ces stoïciens de l'ancienne Rome, qui cherchent dans une destruclion criminelle la satisfaction de l'orgueil ou de la haine, paraissent faibles et lâches en regard des Ignace et des Polycarpe ! Chez ces derniers nuhe parole hautaine, nul sentiment de mépris ou de haine pour leurs persécuteurs, nul
1 « Ne reliqueret percussoribus gloriam ministerii » Annal., xvi, 9.
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retour sur soi-même, point de celte pose dédaigneuse, de cette enflure factice, de ces laborieux apprêts d'une fermeté qui vise à l'eflet; mais une résignation simple, douce, forte, un elTacement complet de soi-même devant la grande cause de Dieu et de la foi, un dévouement qui s'oublie, une grandeur qui s'ignore ! Voilà le véritable héroïsme ; et il semble que par une permission divine, ces deux grands phénomènes de l'ordre moral, le suicide philosophique et le martyre chrétien, se soient produits à un même moment de l'histoire, et sur un môme point du. monde, pour opposer aux défaillances de la nature dans l'acte le plus coupable, la force de la grâce dans son plus beau triomphe.
Ce n'est pas, Messieurs, que le martyre chrétien n'ait eu dans l'histoire de l'humanité quelque précédent qui s'en approche sans pouvoir l'égaler ; et il n'est guère possible d'étudier ce grand acte dans la vie de l'Église, sans du moins se reporter par la pensée vers la mort de l'homme le plus vertueux qu'ait possédé l'antiquité païenne, la mort de Socrate. Mais c'est précisément' ce parallèle qui fait ressortir l'héroïsme surnaturel qui distingue le martyre chrétien. Dieu me garde de vouloir rapetisser le moins du monde le caractère de la mort de Socrate. Ce n'est plus ici un stoïcien qui s'ouvre les veines par lassitude delà vie ou pour échappera Néron : c'est up homme condamné injustement pour ses doctrines et attendant avec calme l'exécution de la sentence. Je dis injustement, parce que je ne puis voir qu'un jeu de 1 imagination dans les efforts faits de nos jours par un brillant écrivain pour mettre la légalité du côté des accusateurs de Socrate, Mélitus, Anytus et Lycon. Socrate ne rejetait nullement les dieux de l'État, comme on le lui reprochait ; c'était là môme de sa part une condescendance coupable que saint Paul blâme vivement dans la conduite des anciens philosophes. « Connaissant Dieu, dit l'Apôtre, ils ne l'ont pas glorifié, mais ils ont tenu la vérité de Dieu captive ; en sorte qu'ils sont inexcusables. » Dans ses discours rapportés par Xénophon, Socrate n'excluait pas le culte desdieuxdeson enseignement monothéiste, et ses
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derniers momenls nous le montrent lidèle à cette contradiction. Une telle accusation ne pouvait donc être qu'un prétexte pour le perdre. Son véritable crime, aux yeux de ses ennemis, c'était d'avoir démasqué les manœuvres des sophistes, des démagogues et d'avoir censuré leurs vices au nom d'une morale élevée : ils ne pouvaient lui pardonner son action sur la jeunesse qui, grâce ta ses leçons, allait échappera leur domination. De là cette haine ardente et aveugle qui ne fut assouvie que par sa mort. Socrate est donc tombé pour une grande et noble cause, dans une lutte généreuse avec des sceptiques sans v^rtu ni croyance. 11 y a sans nul doute une différence radicale entre la mort de Socrate et le martyre chrétien : et c'est par inadvertance seulement qu'on pourrait les confondre dans un même principe. Socrate n'est pas un martyr dans le sens propre du mot, parce qu'il n'est pas un témoin ; car nul ne témoigne dans sa propre cause : Socrate est tombé pour un système à lui, pour des opinions personnelles. Au contraire, le martyr chrétien rend témoignage à des faits qui se sont passés en dehors de sa volonté» à des doctrines qu'il n'a pas imaginées, mais reçues : c'est ce qui donne à son témoignage un grand poids, parce qu'il est désintéressé ; et voilà pourquoi Pascal a pu dire en parlant des martyrs : Je crois des témoins qni se font égorger. Mais, bien qu'il faille tenir compte de cette différence de principe, il y a dans l'attitude de Socrate en face de la mort une incontestable grandeur. Ses derniers moments sont empreints d'une majesté, d'un calme solennel qu'on ne se lasse pas d'admirer. C'est peut-être le suprême effort de la nature humaine en dehors du christianisme. Et pourtant, si vous comparez les discours que Xénophon lui fait tenir à l'Épître de saint Ignace aux Romains par exemple, quel contraste et quelle distance ! Il est vrai, Socrate disserte avec ses amis sur l'immortalité de l'âme: je ne veux pas abuser du coq d'Esculape pour douter qu'il se consolât par l'espérance d'une vie meilleure. Mais au milieu de ces aspirations un peu vagues vers le beau et le bien, quelle vulgarité aux yeux
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d'un chrétien dans le discours qu'il lient à Hermogène, pour lui prouver que la mort est un gain :
« Sije vis, ne serai-je pas forcé de payer le tribut à la vieillesse ? Ma vue s'afraiblira, mon oreille deviendra moins sensible, mon intelligence perdra chaque jour de sa force ; je serai lent à comprendre , ce que j'aurai appris s'oubliera facilement, et je serai privé dès lors de tous les avantages qui auparavant auront fait mon bonheur. Si je n'ai pas le sentiment de ce déclin, j'aurai cessé de vivre ; que je m'en aperçoive, je traînerai une vie triste et malheureuse ^ . »
La conclusion de ce discours se résume à dire qu'il est plus avantageux pour Socrate de mourir que de rester en vie. Vous avez beau parcourir les Actes des Martyrs, jamais vous n'y trouverez l'expression de pareils sentiments ; jamais vous ne surprendrez sur les lèvres d'un martyr chrétien un calcul basé sur les inconvénients de la vieillesse. Comme Socrate à Hermogène, saint Ignace dit aux Romains que pour lui le martyre est un gain. Mais, est-ce parce que ses dents vont commencer à branler, que sa vue va s'affaiblir avec l'âge et son oreille devenir moins fine, que sa mémoire et son intelligence vont se trouver en défaut ?... La question n'est point sérieuse. Dans l'esprit d'un martyr, de pareils motifsne sauraient entrer en ligne de compte. Si l'éveque d'Antioche souhaite le martyre, ce n'est point pour être délivré du fardeau de la vieillesse, c'est afin d'être uni à Dieu, l'objet de son amour, de le voir face à face, de le posséder éternellement ; c'est parce que la terre lui semble vile en regard de cet océan de vie et de bonheur dans lequel il désire se plonger. Voilà qui est grand, qui est digne d'inspirer le sacrifice de la vie. Je m'en voudrais. Messieurs, si je cherchais le moins du monde à tourner Socrate en ridicule, cet homme dont j'estime si fort le noble caractère. Je désire uniquement vous montrer que la nature humaine ne fait que bégayer là où la grâce dicte à l'homme les sentiments les plu
l. Xcnoplion, Mém. sur Socrate, 1. iv, c. vin.
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élevés : l'héroïsme des martyrs chrétiens est d'un ordre à part d'un ordre surnaturel, et rien ne l'égale dans l'histoire de l'humanité. 11 y a plus d'élévation dans cette autre partie du discours de Sqcrate :
« Je mourrai injustement ! Eh bien, la honte de ma mort rejaillira sur mes bourreaux. Car, si l'injustice est une chose honteuse, comment ne serait-il pas honteux de la commettre : Et quelle honte y a-t-il pour moi d'avoir été la victime de l'ignorance et de l'injustice ? En portant mes regards sur l'antiquité, je ne vois pas que la même renommée se partage entre les oppresseurs et les opprimés. Oui, j'en suis certain, les hommes honoreront ma mémoire ; ils n'auront pas les mêmes sentiments pour Socrate et pour ses persécuteurs. Ils me rendront toujours ce témoignage que jamais je ne fus injuste envers personne ; que loin d'être un corrupteur j'ai travaillé constamment à rendre meilleurs ceux qui m'ont fréquenté. »
Ne soyons pas injustes dans l'appréciation de ces sentiments. Le dogme de la vie future était trop incertain aux yeux des Grecs, pour que la gloire humaine ne dût pas être le mobile suprême de leurs actions. Socrate en appelle à la postérité, du jugement inique qui le condamne au supplice, et ce n'est pas sans raison ; la postérité cassera cette sentence de la haine. Mais, c'est surtout au tribunal de Dieu que l'homme doit appeler de l'injustice ou de la cruauté de ses semblables. Là est le jugement infaillible et la vraie récompense. Qu'importe au martyr chrétien que les hommes puissent honorer sa mémoire, qu'ils fassent un peu plus ou un peu moins de bruit autour de son nom ? Ce souci de l'immortalité terrestre, c'est encore le plus souvent de la faiblesse. Oublié des hommes, il vivra dans le sein de Dieu ; cela lui suffit. Il a accompli son devoir, il n'a pas trahi sa foi, il s'est dévoué pour elle jusqu'à la mort : peu lui importe que les hommes rendent témoignage à sa constance. La vérité est en soi une trop grande chose, pour qu'il ne faille pas sacrifier pour elle sans retour sur soi-même, et
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Dieu est trop juste pour ne pas égaler la récompense aii mérite. Voilà le raisonnement de l'homme qui puise dans les motifs de la foi la force de confesser la vérité aux prix de son sang.
Je m'arrête, Messieurs. Aussi bien ce pàralèlle' est-il trop saisissant pour qu'il soit nécessaire de le développer plus au long. Le martyre chrétien est, dans l'ordre moral, un phénomène surnaturel dont rien n'approche dans l'histoire de l'humanité ; et si j'ai analysé avec quelque peu d'étendue les sentiments qu'exprime saint Ignace dans l'Épître aux Romains, c'est que l'idée du sacrifice y apparaît dans sa plus haute réaUté. Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que rien ne serait utile aux hommes de noire époque comme l'étude et le voisinage de ces héros du christianisme naissant. Grâce à Dieu, depuis les Ignace et les Polycarpe, les temps sont bien changés ; la religion chrétienne n'a pas seulement conquis son droit de cité dans le monde ; elle le gouverne par sa doctrine et par ses préceptes. Mais, comme nous disions tout à l'heure, on ne peut se dissimuler qu'il n'y ait aujourd'hui peu de fixité dans les principes et une grande mollesse dans les convictions. L'esprit moderne est d'une souplesse telle qu'il s'accommode facilement du pour et du contre, selon qu'il trouve quelque intérêt dans le changement. De là ces variations, cette mobiUté de conduite, ces transactions dans des matières qui n'en comportent pas, cette tolérance excessive, qui, passant de l'ordre civile dans l'ordre intellectuel, aboutit à un pur scepticisme : toutes choses enfin, qui accusent peu de fermeté dans les caractères et beaucoup d'indifférence pour la vérité. Eh bien, l'exemple de ces hommes de f Église primitive, dont les tourments les plus cruels ne pouvaient ébranler le courage ni faire fléchir les convictions, me paraît éminemment propre à relever les caractères et à retremper les âmes. Sans aller jusqu'à l'héroïsme comme eux , ce qui est toujours rare, il est impossible qu'en étudiant leur vie et leurs actions, on ne se sente pas pénétré d'un plus grand
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respect pour la vérité et d'une plus vive ardeur pour en soutenir les droits. C'est d'eux, en effet, et du divin Maître qui inspirait leur conduite, que date dans le monde cet attachement au vrai et au bien qui fait la noblesse de l'âme ; et si depuis cette mémorable époque, le genre humain est entré en possession de ces grandes choses qui ne périront plus : le respect de la dignité humaine, l'inviolabilité de la conscience, la liberté du vrai et la liberté du bien ; si depuis ce moment là, en dépit des passions humaines qui survivent à tout, il n'est plus donné à une puissance quelconque d'étouffer la doctrine dans les étreintes de la force, nous le devons après Dieu à ces hommes héroïques qui ont écrit avec leur sang, sur le berceau du monde chrétien, les droits immortels de la vérité.