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DIX-NEUVIÈME LEÇON

L'éloquence pastorale dans l'Épître de saint Ignace à saint Polycarpe. L'évêque chrétien, chef de la communauté spirituelle et directeur des âmes. — Tableau de sa vie et résumé de ses devoirs. — L'idéal de l'èvô(|ue réalisé dans saint Polycarpe. — Son Epitre aux Philippiens. — Caractère moral de cette exhortation écrite. — Son importance dogmatique. — L'authenticité du Nouveau Testament garantie par les écrits des Pères apostoliques. — Les Evangiles et les écrits des apôtres cités j>ar les Pères de la fin du i^" et du commencement du ii® siècle. — Système d'Augusti, de Planck et de Wogschscider sur les prétendues divergences doctrinales qui auraient existé entre saint Pierre, saint Paul et saint Jean. — Les écrits des Pères apostoliques prouvent une identité parfaite de vues et de doctrines dans l'enseignement des divers apôtres. — Importance particulière des Épîtres de saint Ignace et de saint Polycarpe sous ce rapport.

Messieurs,

" L'Épître de saint Ignace aux Romains nous a offert l'idée du martyre chrétien dans sa plus haute expression, de même que les cinq Lettres de l'évoque d'Antioche aux Églises de

^l'Asie Mineure nous avaient présenté Je principe catholique dans sa formule la plus rigoureuse. Avec l'Épître à saint Polycarpe, nous entrons dans un nouvel ordre de pensées : c'est l'idéal d'un évêque, tracé dans une exhortation pastorale, à l'imitation des Épîtres de saint Paul à Tite et à Timothée.

Pendant son séjour à Smyrne, le saint martyr avait pu admirer le zèle avec lequel Polycarpe administrait l'Église de cette ville. Arrivé à Troade, il avait profité de quelques instants de répit que lui laissaient ses gardiens, pouï- témoigner aux fidèles de Smyrne combien ils l'avaient édifié par la vivacité et la constance de leur foi. Mais cette lettre adressée à la communauté entière, avait un caractère trop général, pour qu'il ne dût pas éprouver le besoin d'écrire en parli-

CLilier à l'évêqae, qu'une sainte amitié unissait à lui depuis de longues années. D'ailleurs, un autre motif le portait à faire cette démarche. Au milieu des épreuves de sa captivité, Ignace n'oubliait pas son troupeau, dont la persécution le tenait séparé; aussi ne manquait-il jamais de le recommander aux prières des fidèles' auxquels il s'adressait. Ayant appris à Troade que l'Église d'Antioche avait recouvré la paix, il désirait que les diverses communautés de rx\sie Mineure fissent acte de fraternité chrétienne, en félicitant leur sœur aînée de la tranquillité qui lui était rendue. Ce vœu qu'il manifeste aux Smyrniens et aux Philadelphiens, il l'exprime d'une manière toute spéciale à saint Polycarpe : à lui, d'organiser cette députation de la charité qui consolera l'Égrise d'Antioche de son long veuvage. Touchant témoignage de cet esprit de fraternité qui animait les premiers chrétiens, et leur faisait voir dans la destinée de chacun le bonheur ou le malheur de tous ! C'est à cette occasion que le vieil athlète de la foi, rompu aux exercices du ministère, laisse à son jeune confrère dans l'épiscopat une série de conseils, qui forment un véritable code de direction pastorale.

Si parmi les plus belles créations morales du christianisme, il en est une qui ait été féconde pour la régénération des âmes, c'est celle de l'évoque chrétien. Déjà saint Paul en avait tracé le type dans les deux Épîtres que je viens de nommer. Cet idéal, saint Ignace le reproduit en le développant, dans sa Lettre à saint Polycarpe. Conserver l'unité de la foi dans l'assemblée des fidèles ; résister aux attaques de l'erreur comme l'enclume sous les coups qui la frappent ; gouverner la barque spirituelle comme le pilote qui observe les vents et brave la tempête ; unir à la prudence du serpent la simplicité de la colombe ; assurer par tous les moyens le bien qu'on doit produire et tolérer dans la charité le mal qu'on ne peut empêcher ; distribuer sans relâche le pain de la parole, et joindre au ministère de la prédication celui de la prière ; se dévouer au soulagement de ce qu'il y a de moins heureux et de plus délaissé, les pauvres, les veuves, les es-

claves ; veiller au bon ordre clés familles en inculquant aux époux leurs devoirs réciproques, et entourer de sollicitude la condition virginale, cette fleur de la perfection chrétienne : tel est. Messieurs, dans ses traits principaux, le tableau de la vie d'un évoque, que trace le martyr d'Antioche. En s'adressant aux Églises de l'Asie Mineure, il avait surtout envisagé l'évoque comme gardien de la foi ; ici, il se considère comme directeur de la vie morale.

C'est dans cette direction des âmes que consiste, en effet, une des principales fonctions du ministère ecclésiastique, et la divine sagesse du christianisme éclate sur ce point comme en toutes choses. Ce serait connaître bien peu la nature humaine, que de lui attribuer le pouvoir de se suffire à ellemême pour la conduite de la vie. 11 en est du devoir comme des croyances : Uvré à lui seul, sans secours extérieur, l'homme n'éprouve pas moins de difficulté à pratiquer le bien qu'à connaître le vrai. 11 a besoin d'être soutenu et dirigé dans les voies de la vertu comme dans celles de la vérité ; ses actions exigent une règle extérieure et vivante aussi bien que sa pensée. Pas plus que l'esprit, la conscience ne se forme ni ne se développe de soi, et lors même qu'on la suppose droite et bien formée, elle ne peut se passer d'une direction extérieure, qui est pour elle une lumière et une force. Ne croyez pas. Messieurs, que pour soutenir l'âme contre elle-même, contre son ignorance et sa faiblesse, il suffise de placer devant elle le texte de la loi, si net et si précis qu'il puisse être ; car il s'agit pour elle de s'en faire l'application, et c'est ici que naissent les doutes et les difficultés. Que de motifs ne peut elle pas se créer pour se dispenser d'accomplir la loi morale, et quelle source d'illusions dans les influences diverses que peuvent exercer sur elle le préjugé, l'intérêt, la passion ! C'est pourquoi il faut à tout homme, même au plus vertueux, une direction pour ainsi dire impersonnelle et désintéressée, qui le retienne sans cesse et malgré lui dans la ligne du devoir. Et remarquez-le bien, cette direction, si elle n'était que générale, ne répondrait pas à tous les besoins de

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l'âme humaine. Assurément, ce serait déjà ime institution féconde que cet enseignement extérieur interprétant la loi morale et la tenant élevée au-dessus des caprices de la volonté individuelle. Mais, pour que l'homme ne s'égare pas dans ses voies, il faut de plus que la direction le suive dans le détail delà vie, et qu'elle porte la lumière et la force là où l'intérêt et les passions produisent l'aveuglement et la faiblesse. C'est sur ce principe inattaquable qu'est fondé le ministère chrétien de la direction des âmes. Le rationalisme qui, dans un but de liberlé apparente, supprime toute autorité entre l'esprit et la vérité, entre la volonté et la loi morale, méconnaît complètement la conslitution de la nature humaine. L'homme moral ne se forme pas tout seul : lorsqu'il s'agit de se faire l'application de la loi, il ne trouve pas dans son propre jugement assez de calme ni d'impartialité, pour pouvoir se passer de tout contrôle extérieur. Ce qui le prouve, c'est le trouble et la perplexité où le jette l'absence d'une direction qui seule peut lui assurer le repos et la paix. Dès lors, quoi de plus rationnel qu'une institution divinement établie pour interpréter la loi morale en l'appliquant aux diverses situations de la vie ? Cette surveillance ou cette intendance des âmes, car le mot évêque a cette signification, trouve son fondement psychologique dans l'observation de lame humaine, comme elle prend son origine dans la révélation divine.

Ce besoin de direction pour les âmes, la philosophie ancienne l'avait senti plus d'une fois. Sénèque, en particulier, avait essayé de ce ministère dans ses Épîtres à Lucile, où il dicte à son ami une série de conseils souvent empreints d'une grande sagesse. Mais, sans parler de l'imperfection d'une morale qui n'avait pour sanction qu'une immortalité douteuse, quelle efficacité pouvait avoir la parole d'un homme auquel on demandait, comme le fait Suilius dans Tacite, par quelle philosophie, par quelle morale il avait, en quatre ans de faveur, amassé trois millions de sesterces ;et, si c'était réduire sa théorie en pratique que d'épier dans Rome

les leslamcnts, de circonvenir les vieillards sans enfants, d'accabler l'Italie et les provinces d'usures énormes ? Quelle pouvait être l'influence d'un moraliste que Dion Cassius accuse d'avoir excité Néron au meurtre de sa mère, auquel Tacite lui-même ne peut s'empêcher de laisser une grande part dans cet alTreux parricide, qui enfin, après avoir écrit un traité sur la clémence, fait reléguer Suilius dans les îles Baléares et *veut étendre sa vengeance jusqu'au fils de son ennemi ? Évidemment, Messieurs, de pareils hommes ne pouvaient réformer leur siècle. Quel contraste entre ces rhéteurs, qui démentaient par l'exemple ce qu'enseignaient leurs écrits, et les docteurs de la nouvelle religion ! Eux aussi se présentaient pour diriger les âmes dans la voie du bien ; mais à refficacité d'une morale appuyée sur un dogme certain, ils joignaient l'ascendant personnel d'une vie sainte. Pauvres et aimant la pauvreté, pleins de mépris pour les jouissances de la terre qui leur semblaient indignes d'occuper leur âme, sobres jusqu'à se priver du nécessaire, austères sans affectation, ils ne vivaient que pour autrui ; ils n'avaient qu'une passion, celle de se sacrifier pour Dieu et pour leurs frères. 11 était impossible que la parole chrétienne, tombant de la bouche de tels hommes, ne fît impression sur les âmes, et qu'après avoir résisté à la sévérité de leur doctrine, , elles ne finissent par chercher auprès deux cette direction morale que la philosophie humaine était impuissante adonner. Polycarpe réunissait au suprême degré les qualités et les vertus qui doivent distinguer l'évêque chrétien ; il réalisait dans sa vie cet idéal du pasteur des âmes, dont saint Ignace exprime les principaux traits dans la Lettre qu'il lui adresse, à la veille de son martyre, comme le testament de l'amitié. A la vérité, le voile qui enveloppe les premières années de saint Clément et de saint Ignace, s'étend à la jeunesse de l'évêque de Smyrne. Ce que nous savons par ie témoignage de saint Irénée et d'Eusèbe, c'est quil avait vécu dans la familiarité des apôtres, dont il était le disciple. Terlullien et saint Jérôme ajoutent que saint Jean lui-même l'avait établi évêque

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de Smyrne ^ Le peu de détails que saint Irénée nous fournit à ce sujet, méritent d'amant plus de confiance que dans sa jeunesse il avait connu saint Polycarpe et conversé avec lui ; et rien ne saurait mieux nous faire comprendre de quelle haute vénération l'Église primitive entourait ce grand homme, que ce fragment d'une lettre adressée par l'évêque de Lyon à Florin :

« J'étais encore bien jeune quand je vous ai vu dans l'Asie Mineure auprès de Polycarpe. Alors, vivant avec éclat àlacour, vous faisiez tous vos efforts pour acquérir l'estime du saint évoque. Car je me souviens mieux de ce qui se passait alors que de tout ce qui est arrivé récemment. Les choses apprises dans 1 enfance se nourrissant et croissant en quelque sorte dans lesprit avec l'âge, ne s'oublient jamais ; de sorte que je pourrais dire le heu même où était assis le bienheureux Polycarpe, lorsqu'il prêchait la parole de Dieu. Je le vois, encore entrer et sortir: sa démarche, son extérieur, son genre de vie, les discours qu'il adressait à son peuple, tout est gravé dans mon cœur. 11 me semble encore l'entendre nous raconter de quelle manière il avait conversé avec saint Jean et plusieurs autres qui avaient vu le Seigneur lui-même, nous rapporter leurs paroles, et tout ce qu'il avait appris louchant Jésus- Christ, ses miracles et sa doctrine, de ceux-là mêmes qui avaient pu yoir le Verbe de vie. Polycarpe nous répétait littéralement leurs paroles, et ce qu'il disait était en tout point conforme à l'Ecriture sainte. Dès lors j'écoutais toutes ces choses et je les gravais non sur des tablettes, mais dans le plus profond de mon cœur. Je puis donc protester devant Dieu que si cet homme apostolique avait entendu parler de quelque erreur semblable aux vôtres, il se serait à rinstant même bouché les oreilles et il aurait témoigné son indignation par ce mot qui lui était familier : Mon Dieu, à quels jours m'aviez-vous réservé - ! »

t. s. Irénée adu. Hœres., m, 3 ; Eiisèbe, Hist. eccles^ m, 36 ; Tertiil.. de Frœsrript., 32 ; S. Jérôme, de Virisillusl., c. xvii 2. Eusèbe, JJist. eccles., v, 20.

Ces paroles nous montrent que saint Irénée avait été disciple de saint I^olycarpe, comme l'ôveque de Smyrne lui-même s'était formé à l'école de saint Jean. Klles attestent également que la tradition orale passait des apôtres à leurs disciples, et de ceux-ci aux évoques postérieurs, sans la moindre interruption, comme un courant parallèle à celui de la tradition écrite ou de l'Écriture sainte. Vers Tannée 162, nous retrouvons saint Polycarpe cà Rome traitant avec le pape Anicet quelques points de discipline, comme la célébration de la Pàque; et cette présence à Rome d'un évoque que saint Jérôme appelle « le primat de toute l'Asie », prouve sans nul doute la suprrmatie qu'exerçait l'Église de cette ville dès les premiers temps du christianisme. Bien que les chrétiens de l'Asie Mineure ne s'accordassent pas avec ceux de l'Occident sur le jour auquel il fallait célébrer la Pàque, aucune mésintelligence ne s'éleva entre Anicetet Polycarpe; le pape pria même l'évêquede Smyrne de célébrer les saints mystères à sa place, en signe de communion fraternelle. « Un jour, dit saint Irénée, que Polycarpe rencontra l'hérésiarque Marcion dans les rues de Rome, celuici lui demanda s'il le connaissait.— Oui, lui répondit l'évêque, jeté connais pour le premier-né de Satan )>. Ces rares détails que l'histoire nous transmet sur le disciple de saint Jean, suffisent pour nous prouver que son activité apostolique égalait celle de saint Ignace, il ne nous reste toutefois qu'un monument écrit de son zèle pour la foi, c'est l'Épître aux Philippiens. Ses autres lettres, dont parle saint Irénée, adressées, les unes aux Églises voisines, les autres à divers particuliers, ne sont pas arrivées jusqu'à nous.

Parti de Troade, saint Ignace était arrivé à Philippes. Les chrétiens de cette dernière ville avaient fait au saint martyr l'accueil que méritaient son caractère et ses vertus. Avant de les quitter, l'évêque d'Antioche les pria de se joindre à leurs frères de l'Asie pour féliciter l'Eglise de Syrie de la paix qu'elle avait recouvrée; et les l^hilippiens, dociles à cette recommandation d'un évoque plein de sollicitude pour son troupeau, adressèrent leur lettre à saint Polycarpe, pour qu'il

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la transmît aux fidèles d'Antioche. En même temps, ils prièrent l'évêque de Smyrne de leur envoyer la collection des Épîtres que saint Ignace avait écrites aux Églises de l'Asie Mineure. Polycarpe se rendit à leurs vœux, et il accompagna son envoi de la Lettre dont je dois vous entretenir.

Elle est très-importante. Messieurs, parce qu'elle rend un témoignage éclatant à l'authenticité des Épîtres de saint Ignace. « Les Lettres qu'Ignace m'a envoyées, écrit Polycarpe, et toutes celles que je possède de lui, je vous les adresse en y joignant la mienne. » Ce passage fort embarrassant pour les adversaires des Épîtres de saint Ignace, devait appeler leurs attaques contre celle de saint Polycarpe. X l'exemple des centuriateurs de Magdebourg, Daillé essaya de se défaire d'un document qui le gênait; mais il fallait que l'écrit lui présentât des garanties bien fortes, pour qu'il n'osât en rejeter qu'une partie. L'évêque de Chester, Pearson, lui ôta tout prétexte en prouvant qu'Eusèbe cite la fm de la lettre non moins que le commencement. De nos jours, la thèse de Daillé a été reprise par le docteur Bunsen, sans plus de succès^ D'autres critiques, poussant la hardiesse jusqu'à la témérité, ont rejeté l'Épître entière comme apocryphe'. On ne peut qu'être surpris de la frivolité des raisons alléguées par ces écrivains contre le témoignage formel de saint Irénée, d'Eusèbe, de saint Jérôme, de Théodoret, de Photius, de Maxime de Tyr 3. Les difficultés qu'ils signalent surgissent de l'ancienne version latine et disparaissent dans l'original grec. Je ne citerai pas les savants du xvir et du xvni*' siècles qui ont réfuté à l'avance ces assertions légères. L'Allemagne moderne, d'où est partie l'attaque, nous fournit aussi les éléments d'une défense victorieuse. Les docteurs Héfelé, Uhlhorn et Schliemann ont fait ressortir tout ce qu'il y a de futile dans les objections des ad-

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