L'ÉPÎTRE A DIOGNÈTE
En présence de pareils effets, ils se sentaient tout naturellement portés à en rechercher la cause. Qu'était-ce que cette religion nouvelle qui se répandait avec une telle rapidité? D'où lui venaient ce grand nombre d'adhérents et cette elTicacité merveilleuse sur la conduite morale ? Telle est la question qui surgissait des progrès mêmes du christianisme pour tout esprit qui, témoin du fait, cherchait à en pénétrer la raison. Je ne m'arrête pas à considérer si ce Diognète auquel s'adresse l'auteur est un personnage réel, ou Lien un type générique qui exprime l'état d'une intelligence avide de connaître la vérité. Toujours est-il que cette situation d'esprit est parfaitement retracée au début de la Lettre.
« Je vous vois, excellent Diognète, très-désireux'de connaître la religion des chrétiens, de savoir au juste à quel Dieu ils ont foi, quel culte ils pratiquent, d'où provient leur dédain pour le monde, et leur mépris de la mort, pourquoi ils se tiennent également éloignés des dieux des Grecs et de la superstition des Juifs, quelle est cette charité qui les unit entre eux, pour quelle raison enfin, cette nouvelle institution ou ce nouveau genre de vie s'est introduit si tard et non pas plus tôt. Ce désir que vous manifestez, je ne puis l'accueillir qu'avec faveur ; et je prie Dieu, qui nous donne la faculté de parler et d'entendre, de me suggérer des paroles qui rendent meilleur celui qui écoute, et de vous prêter une intelligence qui n'attriste point celui qui parle. »
C'étaient là, en effet, les problèmes que cherchaient à résoudre ceux d'entre les païens qui voulaient se livrer à un examen sérieux de la religion chrétienne. L'origine du christianisme, son caractère particulier, son opposition au paganisme et au judaïsme, la raison de son avènement tardif, le genre de vie de ses adhérents : voilà le cercle d'idées dans lequel devait se mouvoir une investigation de cette nature. Quant à la forme et au ton de cette entrée en matière, vous avez dû remarquer que rien de pareil ne s'est ofi'ert à nous jusqu'à présent. A travers cette simplicité qui exclut toute vaine enflure, on trouve une précision, une netteté d'expo-
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silion qu'on chercherait en vain dans l'épanchemcnt familier des Lettres de saint Clém^t ou de saint Ignace. Évidemment l'art grec a passé par là, et nous touchons à cette période de l'éloquence chrétienne, où, sans cesser d'être simple et sévère, elle emprunte à l'éloquence profane plus de méthode dans la structure du discours et dans l'arrangement des matières. C'est pourquoi l'Epître à Diognète est éminemment propre à marquer ce point de transition. Mon dessein n'est pas. Messieurs, de traiter au long toutes les questions qu'elle soulève, parce que nous les retrouverons sur notre chemin. Je cherche uniquement à vous montrer de quelle manière elle pose les fondements de l'Apologétique chrétienne. Aussi, contrairement à mon habitude, je citerai beaucoup, parce que je ne saurais mieux vous faire connaître cette première ébauche des apologies postérieures.
Le principal grief que les païens faisaient valoir contre les chrétiens, c'est le mépris que ces derniers professaient pour les dieux. De là pour l'apologie une première série d'arguments dirigés contre l'idolâtrie ; et Tapprécialion que les Pères de l'Église ont faite de l'idolâtrie dans ses formes et dans ses causes nous fournira l'une des questions les plus intéressantes que l'on puisse traiter. Il s'agira d'établir, à cette occasion, que le mouvement des études mythologiques au xviiie siècle et dans le nôtre n'a point renversé le jugement des Pères sur les religions de l'antiquité. C'est un point d'étude que je réserve comme tout ce qui se rapporte directement à l'Apologétique. Je vous demande pardon. Messieurs, de tracer ainsi à l'avance mon programme pour l'année prochaine, mais c'est un avantage que je retire de l'Epître à Diognète et je dois en profiter. Le système d'attaque adopté par l'auteur est ce qu'on peut appeler l'argumentation populaire ou de sens commun, de toutes la plus saisissable. Voici comment il démontre à son lecteur la vanité des idoles, après l'avoir engagé à se dépouiller 'des idées reçues et à secouer le joug de l'habitude :
(( Considérez la substance et la forme de ces êtres que vous
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regardez comme des dieux. L'un est une pierre semblable à celle que l'on foule aux pieds; l'auti^, un airain qui n'a rien de mieux que les vases fabriqués pour notre service; celui-ci, un- bois déjà pourri; celui-là, de l'argent qui a besoin d'être gardé contre les voleurs; tel autre, un fer couvert de rouille; tel enfin, un ustensile en tout semblable à ceux qui nous servent pour les usages les moins nobles. Eh bien, toutes ces choses n'ont-elles pas été faites d'une matière corruptible ? N'ont-elles pas été fabriquées à l'aide du fer et du feu? N'ontelles pas pour auteur un sculpteur, un potier, un ouvrier en argent ou en airain ? N'avaient-elles pas reçu différentes formes avant d'être transfigurées en dieux ? Les mêmes artisans ne pourraient-ils pas rendre semblable à ces dieux tout vase fait de la même matière ? Et réciproquement, ces objets que vous adorez, ne pourraient-ils pas redevenir des vases pareils à tous les autres? Réfléchissez un peu. Toutes ces divinités sont sourdes, aveugles, inanimées, privées de sens ; elles ne peuvent se mouvoir, elles se corrompent, elles pourrissent. Et voilà ce que vous appelez des dieux, ce que vous servez, ce que vous adorez ! Vous haïssez les chrétiens parce qu'ils ne reconnaissent pas de semblables divinités. Mais vous, qui les regardez comme telles, vous leur faites injure bien plus que les chrétiens. Lorsqu'elles sontdargile ou de pierre, vous les vénérez sans gardiens; mais quand elles sont d'or ou d'argent, vous les enfermez la nuit, et le jour vous apposez des gardes, de peur qu'on ne les enlève. 11 y a plus : en croyant leur rendre honneur, vous les faites souffrir, si elles sont douées de sentiment; sinon, vous prouvez leur insensibilité, en les chargeant de couleurs et en les arrosant de sang. Or, je vous le demande, quelqu'un d'entre vous souffrirait-il de pareils traitements ? Non, car les hommes sont doués de sentiment et de raison; mais la pierre les endure, parce qu'elle est insensible. Certes, vous ne prouvez point par là que vos dieux sont en vie. Je pourrais énumérer bien d'autres motifs qui expliquent l'aversion des chrétiens pour de pareilles divinités ; mais à qui ne comprendrait pas la force de ces
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raisons, il me paraîtrait inutile d'en dire davantage. » Assurément, Messieurs, cette réfutation est solide et lÉcriture sainte l'a consacrée en maint endroit, au livre de la Sagesse, dans Isaïe et dans les Psaumes. 11 ne faut pas se dissimuler, néanmoins, qu'elle n'atteint qu'une forme de l'idolâtrie et la plus grossière de toutes, le fétichisme. Or, on ne pourrait sans injustice réduire le paganisme tout entier à une pure adoration de la matière. Le fétichisme se retrouve à coup sûr dans toutes les religions de l'antiquité païenne, môme dans les moins grossières; mais il n'en est pas le dernier mot : l'idole de bois ou de pierre n'est pas toujours le terme auquel s'arrête leur culte. C'est pourquoi, sans négliger le point de vue auquel se place l'auteur de l'Épître àDiognète, les apologistes postérieurs suivront les idées païennes dans toutes leurs révolutions, depuis le pur fétichisme jusqu'au symbolisme raffiné. Ils compléteront ainsi une démonstration qui, renfermée dans ces limites, eût été insuffisante. J'ajouterai même que cette manière un peu exclusive d'envisager lidolàlrie est une des raisons qui empêchent d'attribuer l'Épître à saint Justin; car ce Père, comme nous le verrons plus tard, croit à la présence de véritables esprits qu'il appelle démons, dans les idoles du paganisme. Quoi qu'il en soit, le mode d'argumentation qu'emploie l'auteur est excellent et se prolongera dans l'Apologétique chrétienne. Cela posé, il fallait éclaircir un deuxième point. Après avoir confondu à l'origine le christianisme avec le judaïsme, les païens n'avaient point tardé à s'apercevoir que les deux religions étaient hostiles l'une à l'autre; et comme, d'autre part, elles s'accordaient sur bien des points, ils avaient peine à comprendre cette opposition. L'écrivain apostolique s'empresse de répondre à cette question, et par là il établit la deuxième base de l'Apologétique chrétienne, la réfutation du judaïsme.
« Je vois en vous un vif désir d'apprendre pourquoi les chrétiens n'ont pas le même culte que les Juifs. Sans doute, si les Juifs s'abstiennent du culte des idoles, pour vénérer un seul Dieu, Seigneur de toutes choses, ils pensent bien ; mais,
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s'ils honorent Dieu de la même manière qae les idolâtres, ils sont également dans l'erreur. De même que les Grecs commettent une folie en faisant des oblations à des divinités sourdes et privées de sentiment, ainsi les Juifs, en croyant que Dieu a besoin de leurs sacrifices, font un acte d'extravagance plutôt qu'un acte de religion. Car Celui qui a créé le ciel et la terre et tout ce qu'ils renferment, qui nous fournit toutes les choses nécessaires, n'a nul besoin de ce qu'il donne hii-même à ses créatures ; celles-ci ne peuvent s'imaginer sans folie qu'elles lui rendent quelque bienfait. Si donc les Juifs croient faire grand honneur à Dieu par le sang de leurs victimes, ils ne me paraissent différer en rien de ceux qui rendent le même hommage à des divinités insensibles ; car, non moins que ces derniers, ils s'imaginent donner quelque chose à Dieu qui n'a besoin de rien. Quant à leur timidité à user des aliments, leur superstition dans Tobservation des jeûnes, des sabbats, des nouvelles lunes, et la vanité qu'ils mettent à tirer gloire de la circoncision, toutes choses ridicules et indignes d'être rappelées, je ne pense pas que vous désiriez être renseigné là-dessus. Car distinguer, selon leur manière de voir, les choses que Dieu a destinées à l'usage des hommes, pour accepter les unes comme bonnes et rejeter les autres comme inutiles et superflues, est-ce juste et hcite ? N'est-ce pas un mensonge impie, de prêter à Dieu un ordre qui défend de faire une bonne action le jour du sabbat? iN'est-ce pas une chose dérisoire, de se glorifier d'une diminution de la chair, comme d'une marque d'élection qui suffît pour leur assurer la prédilection de Dieu ? Les voyez-vous enfoncés dans la contemplation de la lune et des étoiles, dans l'observation des mois et des jours, distribuant les saisons à leur gré pour y placer leurs jours de deuil ou de réjouissance? Est-ce là un culte divin, ou ne doit-on pas y voir plutôt une marque de démence ? »
Il faut avouer, Messieurs, que cette attaque contre e judaïsme est un peu vive : elle semble même dans l'expression dépasser le but qu'elle se propose, en enveloppant les insti-
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tiilions mosaïques et leur abus dans un blâme commun. Cela seul suffit pour prouver que l'auteur de l'Kpître à Diognète n'était point sorti des rangs du judaïsme ; sinon il eût adouci, ce me semble, le ton de sa critique, en faisant quelque réserve en faveur du mosaïsme pris en lui-même, avant son abrogation, et en dehors des additions pharisaïques. Toutefois, n'abusons pas de ce que cette forme trop incisive semble avoir de choquant : si hardie que puisse paraître l'attaque, il est facile de se convaincre qu'elle est dirigée contre les superstitions rabbiniques et non contre la loi de Moïse. Tous les reproches articulés par l'auteur sont tirés de l'Écriture sainte elle môme. C'est ainsi que les prophètes ne cessent de réprimander les Juifs, qui s'inquiétaient fort peu du culte intérieur, pourvu que le sang des victimes coulât sur l'autel du temple. Le psaume xlix^ blâme avec plus d'énergie encore ces Juifs dégénérés qui s'imaginaient que Dieu avait besoin de leurs sacrifices : « Ai-je besoin des génisses de tes étables et des boucs de tes troupeaux ? Toutes les bêtes des forêts sont à moi et tous les animaux qui paissent sur les montagnes. Si j'avais faim, est-ce à toi que je m'adresserais ? L'univers est à moi et tout ce qu'il renferme. Est-ce que je mangerais la chair des taureaux, ou boirais-je le sang des boucs I Offrez â Dieu un sacrifice de louanges et rendez au Très-Haut vos hommages. )> C'est qu'en effet, la religion mosaïque, telle que l'entendait le rabbinisme pharisaïque, réduite â quelques pratiques tout extérieures, sans le moindre souci de la sainteté de l'âme, était un culte indigne de Dieu ; et rÉpître à Diognète affirme avec raison qu'entre une religion ainsi comprise et le paganisme, il n'y avait pas grande différence. Il en était de même de la circoncision dont les Juifs faisaient parade jusqu'à mépriser toutes les nations de la terre qui ne portaient pas comme eux ce signe de l'élection divine : l'Épître à Diognète n'égale mêtne pas sur ce point la véhémence avec laquelle saint Paul s'élève dans l'Épître aux Romains contre cet orgueil de peuple privilégié qui égarait Israël. En écrivant aux Colossiens, l'Apôtre condamne les
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superstitions judaïques presque dans les mêmes termes que l'auteur dont nous parlons : « Que personne ne vous condamne pour le manger ni pour le boire, ni à cause des jours de fête, des nouvelles lunes, des sabbats, parce que toutes ces choses n'ont été que l'ombre de celles qui devaient arriver ^ « Enfin l'Épître de saint Barnabe porte tout entière sur ce grand principe : les institutions mosaïques n'ont de sens et de valeur que par leur rapport avec la loi chrétienne. J'en conclus que l'auteur de l'Épître à Diognète pouvait blâmer avec vivacité les superstitions judaïques, sans porter atteinte à la divinité du mosaïsme. Quand le docteur Bunsen veut tirer parti de là pour attribuer l'Épître à l'hérésiarque Marcion, il ne fait qu'appliquer son procédé habituel qui consiste à renforcer les traits, à relever les couleurs, à exagérer les saillies, pour prêter à une œuvre déterminée tel caractère qu'il lui plaît.
Après avoir déployé contre le paganisme et.le judaïsme ce glaive à double tranchant, l'écrivain devait aborder la religion chrétienne pour expliquer les croyances et la conduite de ses membres. Telle est la troisième partie de son discours et le complément nécessaire de son apologie. A ce sujet, l'auteur trace le tableau de la vie chrétienne dans les deux premiers siècles, et nous pouvons y voir, sans la moindre hésilation, une des pages les plus éloquentes que l'on puisse trouver dans les premiers écrivains de TÉglise. Les apologies suivantes ne feront guère que développer ce beau morceau :
(( Les chrétiens ne diffèrent des autres hommes ni par le territoire, ni par la langue ni par les coutumes. Ils n'habitent pas de villes qui leur soient propres, ne se servent pas d'un langage particulier, ni ne mènent une vie isolée. Leur doctrine n'est pas due au génie d'un homme ni aux efforts d'une activité curieuse : ils ne défèrent pas comme tant d'autres à des opinions humaines. Ils habitent en partie les cités grecques, en partie les villes barbares, selon le lieu qui leur
t. Êp. aux Co.'oss , II, 16, 17.
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est échu par la naissance : ils suivent en tout les usa-ges de leurs compatriotes, ne dillerant d'eux ni par lu vêtement, ni par la nourriture, ni par tout ce qui touche à la vie ; et pourtant ils mènent aux yeux de tous un genre de vie admirable et qui tient du prodige. Ils restent dans leur patrie, comme s'ils ne faisaient qu'y passer. Ils participent à tout ce qui se fait comme concitoyens ; ils endurent tout comme étrangers. Point de contrée étrangère qui ne leur serve de patrie, point de patrie qui ne leur soit étrangère. Ils se marient et deviennent pères de famille comme tous, mais ils respectent les lois du mariage. Us mangent en commun, sans se souiller par aucun vice, ils sont dans la chair, mais ne vivent pas selon la chair : ils vivent sur la terre, citoyens du ciel. Ils obéissent aux lois établies et ils dépassent ces lois par le genre de vie qu'ils mènent. Ils aiment tout le monde, et tout le monde les persécute. On les condamne sans les connaître ; on les punit de mort, et cette mort est pour eux le principe d'une vie nouvelle. Ils sont pauvres, et enrichissent un grand nombre ; ils manquent de tout, et ils ont tout en abondance ; on les décrie, et les opprobres dont on les charge font leur titre de gloire. Tout en déchirant leur réputation, on ne peut s'empêcher de rendre témoignage à leur innocence. On les maudit, et ils bénissent ; accablés d'outrages, ils ne répondent que par le respect. Bien qu'irréprochables on les punit comme des scélérats ; mais ils trouvent la joie dans leur châtiment parce qu'ils y trouvent la vie. Les Juifs unis aux Grecs s'acharnent contre eux, comme ils feraient contre des étrangers, sans pouvoir préciser le motif de leur inimitié. Bref, ce que l'âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. »
Tel est. Messieurs, ce remarquable tableau que l'éloquence de nos grands apologistes n'a point dépassé. Ce n'est point là une peinture imaginaire, faite pour le besoin d'une cause, mais une image fidèle, prise sur la réalité. Cette description de la vie chrétienne, nous la retrouverons sous la plume do saint Justin, de Clément d'Alexandrie, d'Origène et de Ter-
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tullien : l'Apologétique la présentera au paganisme comme un de ses arguments décisifs. Or, si telle n'avait pas été réellement la vie des premiers chrétiens, c'eût été une folie de l'opposer à des témoins oculaires qui pouvaient si facilement vérifier le fait et démasquer l'imposture. Si donc il est une chose certaine, c'est cette admirable transformation des mœurs opérée par la religion catholique. Dès lors, quelle preuve palpable de la divinité du christianisme dans cette grande antithèse^ entre la vie chrétienne et la vie païenne ! Ne concevez-vous pas qu'à la vue de ce contra3te,les esprits honnêtes dussent rentrer en eux-mêmes pour en rechercher la cause ? Grâce aux historiens de l'époque, nous savons ce qu'était la vie des païens dans les deux premiers siècles de l'Eglise. Tacite et Suétone, Perse et Juvénal, Athénée et Strabon, Pétrone et Martial, Pline et Sénèque nous ont initiés à la connaissance de ces temps de corruption ; et leurs témoignages se confirmant les uns par les autres ne souffrent pas derépUque. Ceux d'entre les écrivains modernes qui semblent avoir pris à tâche de réhabiliter le paganisme devraient préalablement trouver quelque moyen de supprimer tous les documents qui nous retracent le hideux tableau de la dépravation antique. Je ne veux point parler de ces scandales monstrueux qui s'attachent à des noms devenus synonymes de l'infamie : quand le vice n'allait pas jusqu'au cynisme, il se croyait honnête, en se bornant à une vie molle et voluptueuse. Assurément, Sénèque n'était guère en droit de faire le procès à son siècle ; mais lorsqu'on le voit s'indigner, dans tous ses écrits, contre la corruption qui l'entoure, on mesure toute la profondeur du mal qui dévorait la société païenne. Eh bien. Messieurs, c'est au milieu d'une pareille époque qu'on assiste au spectacle de cette merveilleuse transformation des mœurs décrite par l'Épître à Diognète. Et, ce que je vous prie de remarquer, cette immense réaction morale ne naît point du sein du paganisme, par l'excès du mal se réformant de lui-même, ou par tout autre motif. Elle vient du dehors par l'influence d'un nouveau principe qui s'insinue dans les
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âmes. L'écrivain apostolique peint à merveille le caractère de cette révolution morale opérée par le christianisme. Ce n'est point par une séparation violente d'avec le monde ancien que la nouvelle société procède dans son mouvement de croissance et de réformation. Elle reste attachée à lui par tous les liens extérieurs qui embrassent la vie sociale et la vie humaine. Klle est comme lame dans le corps, attendant que cet organisme extérieur se transforme par une action intime et progressive. Suivons l'auteur dans le développement de cette belle image :
« Ce que l'àme est dans le corps, les chrétiens le sont dans te monde. L'àme est répandue par tous les membres du corps ; les chrétiens sont disséminés dans toutes les villes du monde. L'âme réside dans le corps, bien que distincte du corps ; les chrétiens habitent le monde, sans être du monde. L'âme se conserve invisible dans un corps visible ; on voit Lien les chrétiens vivre dans le monde, mais leur piété demeure invisible. La chair hait l'âme et lui fait la guerre, uniquement parce qu'elle y trouve un obstacle â ses passions ; le monde hait les chrétiens sans qu'ils l'aient ofiénsé, parce qu'ils répugnent aux plaisirs. L'âme aime la chair qui la hait ; les chrétiens chérissent leurs ennemis. A la vérité, l'âme est renfermée dans le corps, mais c'est elle qui soutient le corps ; de même les chrétiens sont retenus dans le monde comme dans une prison, mais ce sont eux qui soutiennent le monde. L'âme immortelle habite une tente mortelle ; les chrétiens habitent un monde corruptible dans l'attente d'un ciel incorruptible. Tourmentée dans le boire et dans le manger, l'âme n'en devient que. meilleure ; les chrétiens affligés par les supplices ne font que se multiplier de jour en jour. Le rang que Dieu leur assigne est si élevé qu'il ne leur est pas permis de s'y soustraire. »
Cette comparaison peut sembler un peu longue, mais elle se développe dans toutes ses parties sans rien perdre de son exactitude. Un trait surtout a dû vous frapper, car il est d'une grande beauté. « De même que l'âme soutient le corps, les
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chrétiens soutiennent le monde. » En apparence, le corps se maintient par lui-même, par l'artifice de sa structure et la force de son organisation ; mais, en réalité, il doit sa vie au principe invisible qui l'anime, sans lequel il se dissout et meurt. 11 en est de même du monde ou de la société humaine. Elle paraît se soutenir par les lois naturelles qui président à son développement ; mais le christianisme en est l'àme et le support : sans lui elle arriverait à un point de dissolution morale qui amènerait sa ruine. Eh bien, iMessieurs, ce que l'Épître à Diûgnètc pouvait dire, avec tant de raison, du monde ancien que lÉvangile seul pouvait sauver de la décrépitude, est encore vrai de no? jours. A voir nos sociétés modernes avec leur admirable organisation malérielle, leur système d'administration, de police, d'armées permanentes, on serait tenté de croire que tout cela suffit pour leur donner de la consistance et de la vie. 11 n'en est rien. Ce. qui leur prête une force véritable et leur assure la durée, c'est ce fonds de doctrines évangéliques, de principes moraux, de vertu et d'honnêteté chrétienne qui fait leur richesse et dont elles ne pourraient se dépouiller sans tomber en défaillance. O.ez cette sève vivifiante qui circule dans toutes leurs branches, ce principe supérieur qui les anime et les féconde, cette source intarissable de foi el de dévouement : vous n'avez plus qu'une civilisation tout extérieure et factice qui ne résisterait pas aux^ passions humaines ni au choc des événements. En se retirant du milieu de nous, l'Évangile emporterait avec lui ce qui fait notre force et notre dignité, et jusqu'à l'idée même du vrai et du bien. On nous a fait entrevoir ce résultat dans un hvre récent, que je ne puis toucher qu'en passant, puisque ses excès ont appelé surlui les sévérités ae lajustice du pays; mais le cynisme philosophique de cet Érostrate du blasphème de l'impiéié, cette audace d'une logique qui ne se dissimule pas, doit prouver aux moins clairvoyants que le christianisme est la base des sociétés modernes, et que pour les frapper au cœur, il faut atteindre avant tout l'Évangile qui en est l'àme et le soutien. C'est la gloire
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(le l'Église callioliquc d'avoir do pareils adversaires: ils démontrent en l'aitaquant qu'elle seule est le grand obstacle à leurs projets de ruine et de subversion, qu'il faut passer sur son corps pour porter le désordre dans la conscience humaine. Tant est profond ce mot qu'écrivait, il y a bien des siècles, l'auteur de ri']pîlre à Diognôte: « Ce que l'âme est dans le corps, le christianisme Test dans le monde: le monde paraît se maintenir par lui-même, mais ce sont les chrétiens qui Je soutiennent par leurs croyances, parleurs vertus, et qui l'empêchent de retomber sur lui-même de faiblesse et d'inanition!
Une fois l'elTet constaté, il s'agissait d'en déterminer lacause ; car je dois vous faire remarquer dans l'ÉpUreà Diognèle une rigueur de développement et un enchaînement d'idées que nous n'avons pas rencontrés dans l'abandon d'ailleurs plein de charme des Pères apostoliques. A quelle puissance attribuer cette transformation de mœurs opérée dans le monde ? Telle est la question qui se présenlait à l'auteur. La solution était évidente. Une intervention divine pouvait seule expliquer un effet si prodigieux, et l'efficacité morale de l'Évangile prouvait sa divinité :
«La raison de tous ces faits, c'est que la doctrine professée par les chrétiens n'est pas une invention humaine. C'est le Tout-Puissant lui-même, le Dieu invisible, créateur de toutes choses, qui a envoyé la vérité du haut des cieux, son Verhe saint et incompréhensible, pour l'établir parmi les hommes et le fixer dans les cœurs. Car il ne leur a pas envoyé, comme on pourrait le croire, un serviteur, un ange, un prince de sa milice, quelqu'un de ces esprits qui gouvernent ou administrent les choses de la terre et du ciel ; mais 1 artisan suprême et le créateur de l'univers, celui par qui il a fait les cieux, et renfermé la mer dans ses limites ; à la voix duquel les astres accomplissent leur mouvement, le soleil en suivant la marche qu'il lui trace chaque jour, la lune en éclairant les nuits, les étoiles en suivant le cours de la lune ; celui par qui toutes choses ont été ordonnées, circonscrites, soumises, le ciel, la terre, la mer et tout ce
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qui s'y trouve, le feu, l'air, l'abime, ce qui est en haut, ce qui est en bas, ce qui est au milieu. Voilà celui qu'il a député vers les hommes. Et cela, non comme un tyran pour semer l'épouvante et la terreur, mais comme un ministre de clémence et dedoaceur.il l'a envoyé de même qu'un roi envoie son fils roi comme lui ; il l'a envoyé comme un Dieu pour sauver les hommes, puur les gagner par la persuasion et non par la violence, car la violence n'est pas en Dieu. Il l'a envoyé pour appeler les hommes; non pour les persécuter ; il Ta envoyé par amour pour eux et non pour les juger. Sans doute il l'enverra un jour pour exercer le jugement, et alors qui pourra soutenir son avènement ? Ne voyezvous pas ceux qu'on jette aux bêtes féroces, pour qu'ils renient le Seigneur ? Rien ne peut les vaincre : plus on les accable de supplices, plus le nombre de ceux qui les imitent devient considérable. Eh bien, vous semble-t-il que tout cela soit l'œuvre des hommes ? Non, c'est l'elfet delà puissance de Dieu, ce sont les preuves de son avènement. » On ne saurait, assurément, mieux exprimer la divinité du Verbe que ne fait l'écrivain apostolique dans ce passage de l'Épître. L'envoyé céleste qui est venu porter aux chrétiens leur doctrine n'est pas une créature, car toutes choses ont été créées par lui : il est roi, il est Dieu comme celui qui l'a envoyé, il est son Verbe saint et incompréhensible. C'est par lui, continue l'auteur, que nous avons appris à connaître Dieu : avant son arrivée, qui est ce qui possédait une notion exacte de la Divinité ? Parmi les philosophes, les uns appelaient Dieu le feu, d'autres, l'eau : ils prenaient les éléments pour le Créateur. Pour nous retirer de cette ignorance profonde, Dieu a pris conseil de son Fils et il s'est manifesté par lui. Mais ici, une difficulté devait naître dans l'esprit de Diognète : Si Dieu voulait s ) manifester p^r son Verbe et sauver les hommes par cette connaissance, pourquoi a-t-il différé si longtemps notre rédemption ? Pourquoi a-t-il permis que le genre humain restât enseveli dans l'erreur et dans le vice tant de siècles durant ? Ce n'est pas.
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répond l'auteur, que Dieu ait pris plaisir à cet état d'iniquité; mais il le tolérait, pour nous faire sentir notre impuissance et le besoin que nous avions d'être secourus par lui. Sans nul doute la raison est bonne ; car rien'n'est plus propre à nous faire apprécier le bienfait de la rédemption que les efforts stériles de l'humanité pour se relever par elle-même. Il faut avouer cependant que, réduite à ce seul motif, la réponse ne serait pas complète : cest ce qui doit nous confirmer dans le sentiment que saint Justin n'est pas Tauteur de la Lettre. En effet, une des pensées favorites de ce Père, comme nous le verrons plus tard, c'est que les semences du Verbe étaient répandues avant son avènement, c'est que le christianisme s'est préexisté dans les révélations antérieures et dans l'efficacité anticipée du sacrifice de la croix. Magnifique doctrine que l'école d'Alexandrie développera dans toutes ses parties et dont nous trouvons le fondement dans ces célèbres paroles de saint Paul et de saint Jean: (( Le Christ était hier, il est aujourd'hui, il sera dans tous les siècles ; l'Agneau a été immolé dès l'origine du monde K» Pour expliquer le délai de la Rédemption d'une manière satisfaisante, il faut de toute nécessité faire valoir cette considération. iMais si l'auteur de l'Epître à Diognète n'embrasse qu'une face de la réponse, il célèbre le bienfait de la Rédemption avec une magnificence de langage qu'on surpasserait difficilement :
« Loin de nous rejeter, Dieu ne s'est point souvenu de nos iniquités, mais il les a supportées avec patience. Bien plus, il a pris nos péchés sur lui ; il a donné son propre Fils comme prix-de notre rachat. Le Saint s'est livré pour les méchants, le Juste pour les coupables. Celui qui n'avait pas commis le mal pour les auteurs du mal, l'Incorruptible et l'Immortel pour ceux qui sont sujets à la corruption et à la mort. Qu'estce qui pouvait en effet couvrir nos péchés, si ce n'est sa justice ? Par quel autre (fue le Fils de Dieu pouvons-nous être
1 Êp. aux Héhr., xin, 8; Apocaf , xiii, 8
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justifiés après nos prévarications ? 0 doux échange ! ô insondable économie !ô bienfait qui dépasse toute espérance! l'iniquité d'un grand nombre a été ensevelie dans la justice d'un seul : il a suffi d'un Juste pour justifier un grand nombre de coupables ! Après nous avoir convaincus que notre nature ne pouvait d'elle-même revenir à la vie, Dieu nous a montré le ►sauveur qui peut la guérir ; afin que, nous confiant à sa bon:é, nous le regardions comme notre nourricier, notre père, notre maître, notre conseiller, noire médecin, notre sagesse, notre lumière, notre lionne ur, notre gloire, notre force et notre vie ! »
Apres avoir développé les aivers motifs qui doivent déterminer Uiognete à embrasser la foi, l'auteur éimmère les avantages ï^pirituels qui en découleront pour son lecteur :
« Aussitôt que vous aurez appris à connaître Dieu, quelle douce joie remplira votre cœur ! Combien vous voudrez aimer celui qui vous a prévenu par tant d'amour ! En commençant a l'aimer, vous lui resbomblerez par la bonté. Quoi ! un homme ressemblera Dieu! Ne soyez pas surpris d'un pareil langage : i'homme en est capable, du moment qu'il plaît à Dieu. Car ce qui rend 1 homme heureux, ce n'est pas d'eiendre sa dunjination autour de soi, de l'aire sentir sa force à ce qui lui est inférieur, de posséder toutes choses : en cela, sans doute, nul ne peut imiter Dieu. Mais aussi n'estce pas en cela que consiste la majesté de Dieu. Subvenir aux besoins du procliain, être bienfaisant à l'égard de ses inférieurs, c'est en êire le Dieu, c'est imiter Dieu lui-même. 'Alors de cette terre où nous vivons, vous verrez Dieu dans le ciel gouvernant le monde comme une sorte de république; alors vous serez initié au langage des mystères de Dieu ; vous aimerez et vous admirerez ceux qui endurent tous les supplices plutôt que de renier leur Dieu... »
L'auteur de l'Epîtreà Diognoie termine son exposition en déclarant à son ami qu'il n a fait que lui transmettre renseignement des apôtres dont lui-même a été le disciple. Quelques critiques modernes ont signalé entre les deux der-
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niers chapitres de la Lettre et ce qui précède, une ditTérence assez forte pour qu'ils aient cru devoir les rejeter comme apocryphes. On ne peut se dissimuler, en effet, qu'après s'être adressé à Diognète dans tout le cours de l'Épître, l'auteur prend vers la fin le ton d'une exhortation générale : ce qui rend l'authenticité de ces deux chapitres à tout le moins douteuse ; le professeur Otto de Vienne ne me paraît point s'être écarté de la vraisemblance en les attribuant à un gnostique orthodoxe qui aurait vécu à Alexandrie vers le II® siècle ^
Tel est, Messieurs, ce charmant petit traité qui sert de clôture aux écrits des Pères apostoliques et d'introduction aux apologies. 11 forme la transition naturelle entre l'époque que nous venons de parcourir et celle que nous allons étudier. Il tient de l'une par ce caractère d'inimitable simplicité que nous ne retrouverons plus au même degré, et de l'autre par ce ton de polémique offensive et défensive que nécessite l'attitude du monde païen.
Avant d'arriver au terme de nos études, il nous reste à embrasser d'un coup d'œil l'espace que nous avons parcouru pour caractériser en quelques mots l'éloquence des Pères apostoliques. D'après ce que nous avons vu, je ne crois pas me tromper en disant qu'elle est le reflet immédiat de l'éloquence des apôtres. Sauf l'inspiration divine, leurs écrits prolongent ceux de leurs maîtres sous la même forme et dans des conditions semblables. Ainsi les Épîtres de saint Barnabe, de saint Clément, de saint Ignace et de saint Polycarpe, reproduisent en le développant le fond des Épîtres de saint Pierre, de saint Jean et de saint Paul. Les Actes des premiers martyrs font suite à l'Évangile et aux Actes des apôtres dont ils conservent l'admirable originalité. 11 n'est pas jusqu'à l'Apocalypse de saint Jean qui ne se réfléchisse dans celle d'Hermas sous des couleurs analogues, avec la différence qui subsiste entre une œuvre divine et une œuvre humaine. Si, comme je viens
1 Ép.ad Diognet., édit. ii, p. 66 et suiv.
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de dire, les écrits des Pères apostoliques sont le reflet immédiat de ceux des apôtres, ils renvoient à leur tour vers ces derniers la lumière qu'ils en reçoivent. Et d'abord, l'authenticité des Évangiles et des Lettres apostoliques trouve une garantie éclatante dans le témoignage des grands hommes qui ont passé sous nos yeux. Avec le peu qui nous reste de leurs écrits, on reconstruirait sans la moindre peine le récit évangélique dans ses traits principaux. D'autre part, toute la doctrine catholique est ramassée dans ces monuments de la tradition primitive : symbole de la foi, constitution de l'Église, hiérarchie à ses divers degrés, sacrements, culte, discipUne générale, devoirs de la vie chrétienne, conseils de perfection : toute l'économie évangélique s'y trouve résumée, expliquée, développée. Si à cette importance doctrinale qui ressort du fond même, vous ajoutez cet épanchement familier qui exclut toute recherche dans la forme ou dans l'expression, cette simplicité de langage qui se produit en dehors de toute préoccupation d'art et de méthode, cette plénitude d'idées qui se suffit à elle-même sans le secours de la rhétorique, cette éloquence du cœur qui est tout entière dans le mouvement de l'âme, dans la chaleur du sentiment, dans l'élan et dans la vivacité de la foi : vous avez la physionomie complète de la littérature chrétienne dans la première phase de son développement.
Mais de la lutte avec le paganisme va surgir une nouvelle forme de l'éloquence chrétienne. Jusque-là renfermée dans les limites de l'Église, elle crée, elle organise, elle édifie, elle enseigne. Les persécutions lui ouvrent un champ nouveau. Comme tous les systèmes vaincus d'avance qui n'ont pas conscience de leur force, qui n'ont pas foi en eux-mêmes, le paganisme a recours au glaive et au mensonge : il frappe et il calomnie ! Alors l'apologie chrétienne se lève en face des bûchers: ce qu'elle demande, c'est d'être écoutée ; ce qu'elle revendique, c'est ce qui appartient à tous, une place au soleil et au rang dans le monde : Dieu et la vérité feront le reste. Calme et savante dans saint Justin, comme il convenait au
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philosophe martyr; vive, lumineuse, pressante, dans Tatien, dans Athénagore, dans Théophile d'Antioche, elle atteint son apogée dans Tertullien et dans Origène. C'est à la deuxième période de la littérature chrétienne, à cette grande lutte de l'éloquence sacrée aux prises avec le monde ancien, que je me propose de consacrer mon Cours pendant l'année prochaine.