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VINGTIÈME LEÇON

Les premiers Actes des martyrs. — L'éloquence chrétienne sous la forme historique. — Originalité de ces relations simples et touchantes. — Variété des diverses scènes de ce drame du sacrifice. — La communion des joies et des souffrances dans l'Eglise catholique. — L'héroïsme des martyrs peint dans leurs Actes. — Les Actes des martyrs envisagés dans leur influence morale sur la société chrétienne des deux premiers siècles, comme lecture publique dans les assemblées du culte et comme lecture privée au sein des familles. — Supériorité du sacrifice des martyrs sur le dévouement des héros de l'antiquité profane, au point de vue de la grandeur et de la force morale. — Importance dogmatique des Actes des martyrs.

Messieurs,

Bien que le martyre chrétien se soit offert à nous sous les traits les plus frappants dans i'Épître de saint Ignace aux Romains, nous n'aurions pas suffisamment étudié ce grand fait, si nous ne nous arrêtions quelques instants au genre d'écrits qui nous en a transmis le souvenir, c'est-à-dire, aux Actes des Martyrs.

Les Actes des Martyrs tiennent à la fois de l'histoire et de l'oraison funèbre ou du panégyrique, et, à ce double litre, ils rentrent dans notre sujet. D'une part, en effet, l'histoire ecclésiastique n'a pas, en dehors du Nouveau Testament, de document plus ancien ; de l'autre, les héros du christianisme naissant n'ont pas reçu de témoignage d'admiration plus vénérable par son antiquité. Donc, comme monument primitif d'histoire et d'éloquence, les Actes des Martyrs nous présentent Tune des formes les plus originales de lahttérature chrétienne des deux premiers siècles.

Quand je dis. Messieurs, que les Actes des Martyrs sont une pièce d'éloquence qui mérite tout intérêt, je suis bien con-

vaincu que vous ne vous méprenez pas sur le sens de mes paroles. Je ne me propose pas de chercher dans ces relations simples et touchantes ce qui ne s'y trouve pas, les efforts calculés d'une rhétorique qui se préoccupe de l'art ou qui vise à l'effet. Rien n'est plus étranger à ces narrations de la foi que l'apprêt du langage et la recherche de la forme ; et si, pour être vraie, Téloquence ne pouvait se passer de cet ornement accessoire, nous ne la trouverions pas dans les Actes des Martyrs. Mais si l'éloquence est encore, si elle est avant tout, le jet spontané d'une âme qui, en présence d'un grand spectacle ou sous l'empire d'un grand sentiment, redit ce qu'elle a vu ou exprime ce qu'elle a senti, simplement et sans emphase ; si l'éloquence consiste surtout dans l'expression naturelle de la pensée, dans le mouvement vrai du cœur, dans le ton mesuré du récit ou du discours ; si elle est en raison de l'impression qu'elle laisse et de l'émotion* qu'elle produit : oui, alors, disons-le sans crainte, il y a dans les Actes des Martyrs de la grande, de la haute éloquence.

Ici, ma tâche est facile. Je n'ai qu'à vous d'.re : Ouvrez au hasard les fastes du martyre chrétien, et dites-moi si vous n'y trouvez pas de l'éloquence franche et vraie? Sans doute, le sujet par lui-même est d'une solennité et d'une poésie dont le scepticisme le plus osé ne peut se défendre : c'est le plus grand qu'une plume humaine puisse retracer, le spectacle de la force morale aux prises avec la force brutale qu'elle domine par le calme invincible de la conscience. Mais le récit n'ajoute-t-il rien à la grandeur du sujet, ou du moins, ne lui laisset-il pas toute son héroïque simplicité? Car la difficulté, dans le récit des grandes choses, c'est de ne pas les gâter par l'enflure ou par une pompe hors de propos : Ihéroïsme n'admet d'autre parure que la simplicité. C'est par là que les Actes des Martyrs me paraissent atteindre à une hauleur que rien ne surpasse, si ce n'est l'Évangile. C'est bien là, en effet, ce calme ravissant et cette inaltérable sérénité qui ne se rencontrent dans aucune autre histoire au même degré que dans celle de l'Homme-Dieu. Les actions les plus • merveilleuses y

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sont racontées sans ehflure et sans étonnement, comme s'il s'agissait d'une chose commune et ordinaire. C'eût élé pour tout autre écrivain, pour un orateur quelconque, une belle occasion de montrer de l'éloquence ; Cicéron, à coup sûr, n'y aurait pas manqué. Rien de pareil dans les Actes des Martyrs. Le ton en est d'autant plus simple et plus contenu que les faits qu'ils retracent sont plus extraordinaires. Jamais peut-être on ne vit la parole humaine se jouer, pour ainsi dire, dans le sublime de l'action avec moins d'effort et plus de naturel. Et pourtant, quoi de plus dramatique et de plus saisissant, que ces relations dont la variété égale l'intérêt! Qu'on lise par exemple la Lettre des Églises de Vienne et de Lyon aux Églises d'Asie sur le martyre de saint Pothin*et de ses compagnons : c'est un i)iodèle d'éloquence simple et vraie. Cette lutte qui s'ouvre dans un monde invisible dont la double influence se, manifeste par la grilce et par la tentation ; ces martyrs qui sur la terre s'apprêtent au combat sous les regards du Christ témoin de leurs efl'urts ; ce choc de la puissance matérielle et de la force morale ; cette progression d'intérêt qui redouble à mesure qu'on avance ; cette longue flle de chrétiens qui viennent tour à tour étonner par leur courage la lâcheté d'un peuple cruel ; ce diacre Sanctus qui ne répond aux supplices que par ce mot : « je suis, chrétien » ; cette jeune esclave Blandine qui réhabiUte dans sa personne toute une. partie du genre humain réputée vile et infâme ; puis enOn, comme pour couronner cette scène d'héroïsme, ce vieillard centenaire qui s'avance avec la double majesté de son caractère épiscopal et de ses cheveux blancs : tout ce tableau, peint en quelques traits, a de quoi éleclriser l'âme. C'est que les hommes de ce premier âge du christianisme parlaient comme ils agissaient : le sublime de la parole échappait sans effort à ces âmes que n'étonnait pas le sublime de l'action.

Permettez-moi, Messieurs, de vous citer tout d'abord l'un ou l'autre fragment de ces relations, qui fera mieux ressortir le caractère de cette éloquence vraiment originale dans sa

simplicité. Je choisis le récit du martyre de sainte Blandine dans la Lettre des Églises de Vienne et de Lyon :

a La fureur du peuple, du gouverneur et des soldats se tourna en particulier contre Blandine. Mais Jésus-Christ voulut montrer dans la personne de cette esclave, que ce qui paraît vil et méprisable aux yeux d.es hommes, mérite d'être glorifié par Dieu, parce qu'il y voit une charité qui éclate avec force sous les dehors de l'humilité. Nous étions tous saisis d'appréhension pour elle ; sa maîtresse surtout, qui combattait elle-même vaillamment parmi les autres martyrs, se tourmentait par la crainte qu'une complexion délicate ne permît pas à la jeune fille de confesser Jésus-Christ sous la violence des tortures. Mais le courage de Blandine soutint la faiblesse de son corps, jusqu'à lasser les bourreaux, qui, se relayant du matin au soir, avaient épuisé contre elle tous les genres de supplices: ne sachant plus quel tourment imaginer, ils s'avouèrent vaincus; ils ne comprenaient pas qu'il pût rester un souffle de vie dans un corps déchiré et percé de toutes parts, une seule de ces tortures étant plus que suffisante pour faire rendre l'âme. Or, la bienheureuse, semblable à un généreux athlète, ranimait ses forces dans la confession de sa foi : c'était pour elle un repos, un soulagement, etcomme l'oubli de toutes ses souffrances, chaque fois qu'elle pouvait prononcer ces paroles : « Je suis chrétienne ! Non, il ne se passe rien de criminel parmi nous... » Ainsi Blandine demeura la dernière dans l'arène, comme une mère généreuse qui, après avoir stimulé l'ardeur de ses enfants, les envoie triomphants devant elle vers le roi des rois, prête à les rejoindre en soutenant les mêmes combats. A voir la joie qui éclatait sur son visage, on eût dit qu'elle était près de sasseoir au festin nuptial, et non qu'elle allait être jetée aux bêtes

Voilà, Messieurs, le ton simple et en même temps élevé de ces relations, qui, je le répète, constituent un des monu-

1 Eusèhe, Hht. eccL, l. v, ch. i, ir, m.

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ments les plus originaux de l'éloquence chrélienne. Voltaire, qui trop souvent ne sait être que bouffon là où il vise au sérieux, a écrit quelque part dans son Dictionnaire pJnlosophique, « que le style de tous ces récits de martyres arrivés dans des temps si différents, est partout semblable, partout également puéril et ampoulé. » Assurément, il ne les avait pas lus. Car s'il est un drame dont les divers actes portent un caractère particulier, tout en conservant l'unité, ce sont les Actes des martyrs. Ici, c'est l'évoque qui confond un proconsul par l'auguste sérénité de sa foi ; là, c'est la vierge qui mêle à ses réponses cet enthousiasme de la charité qui fait battre son cœur. Plus loin , c'est la mère chrétienne entourée de ses fils, qui viennent redire l'un après l'autre la foi naïve de leur enfance, et se passent de bouche en bouche le témoignage de la vérité. C'est enfin le soldat qui révère dans les Césars la majesté du pouvoir, mais qui place au dessus d'eux le culte du Roi des rois. Dans cette magnifique épopée du martyre à laquelle chaque persécution vient ajouter un nouveau chant, la scène varie selon les temps et selon les lieux : c'est la fidélité de l'amour et la grandeur du sacrifice qui en font seules l'unité.

Si telle est la forme et le caractère de ces -récits aussi attrayants que variés , on conçoit quelle haute influence morale ils durent exercer sur la société chrétienne dans la première phase de son développement. C'était après l'Évangile et les écrits des apôtres la lecture ordinaire des fidèles : c'était la littérature de ce monde nouveau auquel le sacrifice frayait une voie à travers l'ancien ; et tandis que la société païenne , vieillie dans la corruption , se fortifiait dans ses vices par la lecture de cette foule d'ouvrages obscènes qui marquent l'ère de sa décadence, le peuple chrétien s'exerçait au" dévouement en écoutant le récit des souflrances de ses héros. Un martyr a-t-il succombé ? On célèbre sa mémoire dans l'assemblée des fidèles. Là, devant cette tombe qui va servir d'autel, dans un cénacle écarté ou au milieu des catacombes, révèque ou le chef de la communauté retrace en

termes simples et touchants les circonstances de cette douloureuse passion. Quelques fidèles glissés dans la foule au moment de l'interrogatoire, ont recueilli avec soin les demandes et les réponses ; ou bien, l'on s'est procuré après maint effort une copie des registres publics dans lesquels se trouve consigné le jugement du martyr. Lue d'abord dans l'assemblée du culte, aux agapes fraternelles, cette relation du supplice d'un frère passe de main en main : elle devient la lecture du foyer domestique après avoir servi de thème à l'exhortation générale. C'est une prédication vivante qui se prolonge au sein de la famille, un commentaire en acte de l'Évangile dont chaque martyr reproduit dans sa personne le drame pathétique. Les faibles dans la foi se fortifient au récit de ces souffrances si vaillamment endurées; ceux que la persécution effrayait, brûlent désormais de partager le supplice de leur héroïque frère. Tous enfin se sentent ranimés dans leurs croyances et prêts à les confesser au prix de leur sang.

C'est ici. Messieurs, dans les Actes des martyrs, que nous trouvons un premier témoignage de cette admirable communion de joies, de prières et de souffrances, que le christianisme est' venu étendre d'un point du monde à l'autre. Ln chrétien a-t-il scellé de son sang la confession de sa foi ? Son sacrifice n'est pas un fait isolé qui n'intéresse qu'une famille ou une cité ; c'est l'Église tout entière qui a souffert avec lui et qui triomphe en lui. Ignace va cueillir à Rome la palme du martyre : tous les chrétiens de l'Asie participent à son sacrifice en l'accompagnant de leurs vœux et de leurs prières. Polycarpe meurt pour la foi en Orient : l'Église de Smyriie envoie la relation de son martyre à toutes les Églises répandues sur la surface de la terre. La Gaule celtique a vu tomber Polhin et ses compagnons : Vienne et Lyon fraternisent avec l'Asie Mineure dans la joie d'un même triomphe. La raison de ce fait est évidente. La foi du martyre n'était pas une foi particulière, mais une foi commune à toute l'Église ; et par conséquent, son témoignage comme son sacrifice devenait celui

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de tous. L'Église universelle s'afïïrmait, elle et sa doctrine, par la bouche d'un seul de ses enfants ; el ce cri de la foi jeté devant le tribunal d'un proconsul, à Smyrne ou à Lyon, par un évèque blanchi dans le service de Dieu ou par une jeune néophyte, partait de toutes les poitrines comme l'expression d'une môme croyance. Les chrétiens de l'Orient se reconnaissaient dans le symbole professé par un martyr de la Gaule, comme ceux de l'Occident se retrouvaient dans le témoignage rendu à la foi par un martyr de la Palestine ou de la Syrie. Chacun prenait sa part de l'épreuve ou de l'allégresse, parce que tous se rencontraient dans une même foi et dans une espérance commune.

Les Actes des martyrs étaient donc un lien qui unissait entre elles les diverses Éghses dans le récit d'un triomphe remporté par plusieurs et partagé par tous. Transmises d'une contrée à l'autre, ces annales du sacrifice -allaient dans tous les lieux, réveillaut l'ardeur de la foi, et soutenant le courage de ceux qui combattaient par l'exemple de ceux qui étaient sortis victorieux de la lutte. Quel discours en effet aurait pu égaler en force et en efficacité ces faits qui parlaient d'eux-mêmes, cette peinture du martyre dont je vais emprunter quelques traits aux Actes de saint Poly carpe ?

« Qui pourrait n'être point pénétré d'admiration pour ces hommes généreux, dont la constance n'avait d'égale que leur amour pour le Seigneur ? Leur corps, déchiré à coups de fouet, laissait voir à nu les veines et les artères ; et pourtant ils souffraient tout avec patience. La foule, touchée de compassion, ne pouvait contenir son émotion; mais leur fermeté était si grande, qu'ils ne laissaient échapper ni murmure ni gémissement : montrant à tous par là qu'à l'heure du supplice les martyrs du Christ sont dégagés des liens de la chair, ou plutôt, que le Seigneur les assiste de ses secours et converse avec eux. C'est ainsi, qu'aspirant uniquement à mériter la grâce du Christ, ils méprisaient tous les tourments du monde, dans la pensée qu'une heure de temps les sauverait d'une peine éteri\elle. Les flammes du bûcher que des bourreaux

cruels allumaient sous eux, leur semblaient froides. Car ils avaient devant les yeux ce feu éternel qu'ils cherchaient à éviter, ces flammes qui ne s'éteindront jamais. De plus, ils élevaient les yeux del'àme vers la récompense promise à ceux qui persévèrent, vers ces biens que l'œil n'a point vus, que l'oreille n'a pas entendus, que le cœnr de l'homme n'a jamais compris, mais que Dieu leur avait montrés par avance, puisqu'ils avaient cessé d être des hommes pour devenir des anges. Le même courage animait ceux qui avaient été condamnés aux bêtes : on les étendait sur des chevalets, on imaginait contre eux toute espèce de tortures, à tel point que, s^ileût été possible, le tyran les aurait amenés, par la durée des supplices, à renier leur foi. Car le démon mit tout en œuvré pour triompher d'eux ; mais, grâces en soient rendues à Dieu, il n'a pu en vaincre aucun... * »

Vous comprenez sans peine. Messieurs quelle vive émotion devaient produire dans les âmes ces tableaux dont la vérité frappait les imaginations et parlait à tous les cœurs. Si aujourd'hui encore, à tant de siècles d'intervalle, on ne saurait parcourir ces scènes du martyre sans se sentir remué par elles, combien un souvenir tout récent ne devait-il pas exercer d'empire sur ceux qui lisaient ces relations le lendemain ou la veille d'une persécution? Car enfin, si l'héroïsme par luimême est un attrait puissant pour l'âme humaine, si le guerr rier demande la force au récit des hauts faits qui enflamment son courage, l'exemple des martyrs, prolongé dans leurs Actes, était un appel permanent au plus grand de tous les sacrifices. Dieu me garde de vouloir rabaisser l'héroïsme militaire ! Mais là du moins, dans les hasards de cette lutte que Montaigne appelait avec raison la plus grande et pompeuse des actions humaines, tout vient en aide au courage qui faiblit : l'ardeur naturelle qui s'enflamme par la résistance et s'irrite des obstacles, la nécessité de vaincre ou de mourir pour échapper à l'ignominie d'un défaite, la vue du péril qui

1. Ép. encyclique de l'Église de Smyrne, n, iir, êdit. d'Albert Dressel, Leipzig, 1857. " •

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centuple les forces en surexcitant les puissances de l'àme jusqu'à l'oubli (le soi-même, tout contribue à transformer le guerrier en héros d'un moment. Ici, dans les Actes des martyrs, rien de pareil : pas d'enivrement factice, pas de ressort violemment tendu, aucune de ces émotions qui communiquent à l'âme une énergie passagère : une mort certaine vue de loin et envisagée avec calme, de sens rassis ; comme préparation à ce dénoùment accepté d'avance, la honte d'un interrogatoire, l'obscurité d'un cachot, le calme terrifiant d'un tribunal, et au milieu de cet appareil peu fait pour exalter l'àme, un homme qui lutte seul avec sa foi contre une brutalité sauvage qui se couvre d'un faux semblant de légahté : c'est ce qui donne au martyre chrétien un cachet d'héroïsme unique dans l'histoire. Le ^viii" siècle a prononcé le mot de fanatisme à propos des martyrs. Mais le fanatisme. Messieurs, n'a ni ce langage ni cette attitude. Sa parole comme ses actes trahissent ce qu'il a d'impétueux et de violent. C'est le délire du sentiment joint à l'exaltation de l'esprit. Le fanatisme est aveugle : il obéit à une impulsion dont il ne se rend pas compte ; il se jette tête baissée au milieu d'un péril sans en prévoir l'issue. Dans le martyre chrétien, tel qu'il apparaît dans les Actes, tout est simple, grave, mesuré ; rien n'y révèle une force qui ne sait se contenir, qui n'est plus maîtresse d'elle-même. 11 s'y trouve de l'enthousiasme sans doute, car sans lui pas d'héroïsme ; mais cet enthousiasme est le fruit d'une conviction profonde et réfléchie. Le martyr se dévoue jusqu'à la mort, parce qu'il aime mieux obéir à Dieu q'uaux hommes. Voilà le principe de son sacrifice, le mobile de sa conduite. Quand j'entends saint Polycarpe répondre au proconsul romain par ces paroles si simples et si grandes : « Voilà quatrevingt-six ans que je sers le Christ, il ne m'a jamais fait que du bien et vous voulez que j'en dise du mal ! «je me dis à moimême : non, ce n'est pas ainsi que parle le fanatisme ; ce langage subUme, c'est le cri d'une conscience qui, forte de la vérité, n'entend pas que la main d'un homme vienne s'interposer entre elle et Dieu.

Arrêtons-nous un instant aux Actes du martyre de ce grand homme. Car, si la critique a élevé des doutes plus ou moins motivés sur l'authenticité de quelques-uns de ces récits, elle est unanime pour admettre la relation que l'Église de Smyrne nous a laissée de la mort de son évêque. Cette encyclique, si remarquable à plus d'un titre, peut être envisagée comme le modèle de ce genre d'écrits. On y trouve au plus haut degré le parfum de piété et l'accent de foi qui distinguent cet âge héroïque du christianisme. La scène s'ouvre avec le tableau général de la persécution subie par les fidèles de Smyrne. Déjà plusieurs chrétiens sont tombés sous la dent des bêtes féroces; mais leur supplice n'a pu assouvir la cruauté des païens: il faut à ce peuple avide de spectacles sanglants une plus grande victime : Polycarpe est désigné à sa fureur. Averti de ces desseins homicides, le saint vieillai'd, qui se doit à son troupeau, se retire dans une métairie près de Smyrne, pour échapper à la poursuite de ses ennemis. Les tortures arrachent à un enfant la révélation du lieu de sa retraite : à l'instant môme, une soldatesque armée court à la recherche de celui que la foule ameutée appelait le père des chrétiens et le docteur de l'Asie. Pour lui, sans s'émouvoir, il se présente à ses meurtriers, les reçoit avec bonté, leur fait servir à manger et ne leur demande pour toute grâce que la faveur de recommander à Dieu son Église dans une dernière prière. Chemin faisant, un juge brutal s'oublie jusqu'au point de maltraiter le vénérable vieillard qui conserve au milieu des injures et des menaces la sérénité de son âme. Puis on arrive à l'amphithéâtre, où Polycarpe répond aux questions du proconsul avec autant de modestie que de fermeté. La sentence est prononcée. Aussitôt la populace court de tous côtés pour chercher de quoi composer le bûcher du martyr. Pendant que les flammes s'élèvent autour de son corps, le saint évêque adresse à Dieu une prière pour lui ofl'rir le sacrifice de sa vie ; son martyre s'achève au milieu des vociférations du peuple, qui, trouvant l'action du feu trop lente à son gré, se hâte d'y suppléer par un nouveau tourment , comme si la vue

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du sang avait pu seule satisfaire ses instincts féroces. Tel est en quelques traits le tableau de cette grande scène que retracent les Actes du martyre de saint Polycarpe. C'est en parcourant de telles pages, Messieurs, qu'on peut apprécier l'esprit nouveau introduit dans le monde par la religion chrétienne, et l'énergie surnaturelle que la grâce divine avait su communiquer aux caractères. Il y a, sans nul doute, dans les dévouements de l'antiquité profane, de la force et de la grandeur. Régulus allant au devant de la mort, martyr du serment ou de la foi jurée ; Codrus et Décius se jetant tête baissée au milieu des périls pour sauver leur patrie : ce sont là de beaux specta'cles qui prouvent ce que peut la nature humaine exaltée ou dominée par un grand sentiment. Mais il y a dans le sacrifice, tel que le comprenait Rome ou la Grèce païenne, je ne sais quelle résignation triste et froide, qui se courbe sous le joug de la fatalité plutôt qu'elle n'accepte librement un devoir imposé par Dieu. L'oracle a prononcé ; il faut obéir ; l'honneur parle : on plie sous une nécessité de fer. Du reste, rien qui s'élève au dessus de la terre, d'une cité temporelle dont la fortune est passagère ; pas un regard jeté dans la vie future pour se consoler par l'espoir d une destinée meilleure. De là vient que tout en admirant ces faits héroïques du monde déchu, on ne peut se défendre d'un sentiment de tristesse qui serre le cœur et bannit cette émotion que procure le spectacle de la vertu sans mélange de vice ni de faiblesse. Quelle distance de cette impassibilité stoïque qui se fait un jeu de la souffrance ou qui la brave, à cet esprit de douceur, de mansuétude, de confiance ou d'abandon filial en la Providence, qui anime les martyrs ! Polycarpe ne s'expose pas témérairement à des périls où la présomption pourrait trahir ses forces ; mais, quand l'heure du sacrifice est venue, il se jette dans les bras de Dieu, sûr qu il est de trouver la victoire là où il a placé son espérance. Le martyre n'est pas une loi qu'il subit fatalement ; c'est une grâce qu'il reçoit avec amour. « Sei^'neur, (lit-il, que votre volonté soit faite: j'ai fui, vous le savez,

tant que vous m'avez ordonné de fuir ; maintenant je cède à mes ennemis, parce que vous le voulez ainsi. » La charité, c'est-à-dire l'amour de Dieu et du .prochain, la charité est l'âme du martyre chrétien; or la charité, comme la foi, manquait au monde païen. La justice seule, une justice incomplète sous les traits d'une fatalité inexorable, inspirait les héros de l'antiquité. Non-seulement Dieu n'occupe pas le sommet de leurs ailéctions ; mais la passion de la gloire et le culte de la patrie le relèguent dans un rang secondaire, s'ils ne l'effacent pas entièrement. Ce qui les soutient dans la souffrance, c'est l'exaltation de la fierté personnelle ou le désir de se survivre dans les applaudissem'ents de la postérité. Grands, mais stériles efforts de la nature humaine à bou. de croyances et de vérités ! Avant de mourir, Sénèque de mande ses tablettes pour dicter un long discours que Rome entière lira en admettant le talent du rhéteur : voilà sa suprême consolation. Étendu sur le bûcher qui- va le consumer, Polycarpe lève les yeux vers le ciel pour remercier Dieu de Lavoir jugé digne de souffrir pour la vérité. Tout est là, dans ce contraste qui marque la transition d'un monde à l'autre. D'une part, c'est l'égoïsme se renfermant dans les limites de Lhumanité ; de l'autre, c'est la charité qui élève le sacrifice à la hauteur de Dieu.

A ce sujet, Messieurs, vous m.e permettrez une réflexion dont, je l'espère, vous apprécierez tous la justesse, je ne me suis jamais senti le désir ni le besoin d'amoindrir les grandes choses qui peuvent se rencontrer dans l'histoire des peuples païens. Et dans quel but entreprendrions-nous une pareille tâche ? Les vertus des païens ne diminuent en rien les nôtres, et nos vices ne justifient pas les leurs. Héritier universel de tout ce qui s'est fait avant lui de grand et de beau, le christianisme reconnaît et accepte tout ce qui honore la nature humaine, en morale comme dans les arts ; et malgré des différences d'appréciation plus apparentes que réelles, ses défenseurs se sont toujours accordés sur le principe général qui domine la question. Nul écrivain catholique n'a jamais pré-

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tendu qu'à côté de vices monstrueux, pour lesquels on ne saurait trouver de blâme trop énergique, l'historien ne rencontre dans l'antiquité païenne des vertus réelles qui méritent son admiration. Jedoute memequ'ÉpaminondasetScipion aient jamais reçu de leurs contemporains autant d'éloges que les siècles chrétiens se sont plu à leur en décerner. Aussi, je l'avoue, le culte des grands hommes de la Grèce ou de Rome ne me semble pas courir de nos jours un risque sérieux ; l'exagération dans la louange est, en pareil cas, un écueil plus difficile à éviter que le manque de justice. Ce qui me paraît un danger infiniment plus grave, c'est l'indifférence, je dirai presque la froideur avec laquelle l'éloquence et l'érudition moderne traitent les héros du christianisme. Notre jeunesse s'est épuisée dans l'admiration classique des Manlius et des Codrus ; mais, il faut bien en convenir, on ne nous a guère familiarisés avec l'héroïsme des Poly carpe et des Ignace. 11 en est peu d'entre nous qui n'aient pâli sur Plutarque et sur Cornélius Népos ; je ne crois pas vous faire injure en disant que le très-petit nombre s'est pris à feuilleter les Actes des martyrs. Or, une étude si exclusive me semble peu faite pour assurer au jugement une grande rectitude. Je m'intéresse, à coup sûr, aux hauts faits des citoyens de Lacédémone et d'Athènes : leur frugahté m'édifie, leur dévouement me touche ; mais ce qui m'intéresse bien davantage, ce qui m'exalte et m'enflamme, ce sont les exemples des apôtres et des martyrs, leur dévouement à la cause sacrée de la foi et de la vérité. Car enfin, c'est d'eux que nous descendons en droite ligne, c'est d'eux que nous avons reçu la science du devoir, les notions du droit et de la justice, les traditions de noblesse, d'abnégation, de charité qui nous ont faits ce que nous sommes : ils ont été nos pères dans la foi, nos initiateurs à la vie religieuse et morale. Machiavel se prenait de colère contre les noms de Pierre et de Jean qui viennent remplacer dans l'histoire ceux de César et de Pompée : n'en déplaise à ce champion attardé du paganisme, c'est autour de ces noms-là que s'est opéré le mouvement de régénération d'où est sorti le monde mo-

derne avec son immense supériorilé intellectuelle el morale; et, tandis que les César et les Pompée ont misérablement échoué contre une époque dont ils partageaient les vices, les Pierre et les Jean ont établi par leur parole et par leur sang le règne immortel de la justice et de la vérité. Voilà leurs droits à l'admiration des siècles, à ce culte de respect et de vénération dont il convient d'entourer les véritables grands hommes. S il faut chercher quelque part l'héroïsme, dans l'acception complète du mot, c'est là qu'on le trouve, dans la vie de ces martyrs qui ont versé leur sang, non pour une ambition personnelle ou pour l'honneiir d'un pays, mais pour la cause de Dieu et de l'humanité entière. Aux yeux de tout homme qui mesure le sacrifice à son principe et à ses résultats, l'esclave Blandine, puisant dans la charité un courage que rien n'ébranle, dépasse en grandeur d "âme tout ce que l'antiquité profane peut offrir de constance dans la douleur. C'est là, Messieurs, dans les Actes des martyrs, que nous devrions porter cette admiration si facilement prodiguée à des actions dont le mérite n'égale pas l'éclat : nous y gagnerions, à tout le moins, en appréciation vraie de la grandeur et de la force

morale.

Si maintenant nous envisageons l'importance dogmatique des Actes des martyrs, nous n'aurons aucune peine à la comprendre. Et d'abord, le dogme de la divinité de Jésus-Christ ressort clairement de leur témoignage. Pour quel motif, en effet, persécutait-on les chrétiens? C'est parce que, ne reconnaissant pas les dieux de l'empire, ils adoraient à leur place [Q crucifié du Calvaire. Voilà ce que tous, Juifs et païens, leur reprochaient d'un commun accord. Les chrétiens, écrivait Pline à Trajan, chantent des cantiques en l'honneur du Christ qu'ils regardent comme leur Dieu. De son côté,Celse ne trouve pas assez de sarcasmes pour livrer au ridicule cette croyance fondamentale de l'Église. C'est ce qui allumait davantage la colère des persécuteurs et ce que les victimes professaient de grand cœur comme l'abrégé de leur foi. Nous n'avons à nous occuper ici que de l'époque des Pères apostoliques; mais

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ce court espace de temps suffît pour dissiper jusqu'à une ombre de doute. Trajan demande à saint Ignace pourquoi il s'appelle Théophore : « C'est parce que je porte Jésus-Christ dans mon cœur )>, répond le martyr, signifiant par ces paroles que le Christ est son Dieu ; aussi la sentence de l'empereur est-elle motivée sur ce que l'éveque d'Anlioche prétend porter le crucifié dans son cœur, comme son Dieu. Quand le proconsul de Smyrne veut amener saint Polycarpe à l'apostasie, il n'exige de lui qu'une chose, c'est de maudire le Christ; le martyr lui répond qu'il a servi le Christ, comme son roi et son sauveur, depuis quatre-vingt-six ans. Avant de mourir il proclame son éternité en l'associant dans une même doxologie avec le Père et l'Esprit saint. Dans la lettre des Églises de Vienne et de Lyon, nous lisons que les martyrs s'appliquaient en tout à imiter Jésus-Christ qui, possédant la nature divine, n'a point cru que ce fût pour lui une usurpation de se dire égal A Dieu. Jésus-Christ y paraît avec l'attribut de la toutepuissance : c'est lui qui verse sur les membres brûlés du diacre Sanctus reau divine de sa grâce, qui communique à tous les martyrs la force de vaincre. Évidemment la foi à la divinité de Jésus-Christ respire dans toutes ces pages qu'elle seule explique. Cherchez-y le sentiment unique qui anime les martyrs, qui inspire leur sacrifice : c'est l'amour de Jésus- Christ. Sentiment coupable, s'il n'avait eu qu'une créature pour terme et pour objet ! Car dans l'hypothèse qu'ils n'eussent pas regardé Jésus-Christ comme leur Dieu, leur amour aurait dû dépasser la créature pour ne s'arrêter qu'à Dieu. Si donc l'amour de Jésus-Christ est le principe et l'âme du dévouement des martyrs, comme l'ai testent leurs Actes, c'est que sa divinité était le point capital de leur foi. Du reste, leurs réponses expriment formellement cette croyance enracinée dans leur âme. Confesser Dieu ou confesser Jésus-Christ, mourir pour Jésus-Christ ou mourir pour Dieu, ce sont autant d'expressions qu'ils emploient indifféremment Tune pour l'autre et qui ont le même sens dans leur bouche. « Vous avez fait mourir mon époux parce qu'il a confessé Jésus-Christ,

dit sainte Symphorose à Adrien, qu'atlendez-vous? xMe voilà prête à mourir aussi ; j adore le même Dieu. » « Nous servons un maître plus puissant que César, répondent les enfants de sainte Félicité, c'est Jésus-Christ : nous le portons dans notre cœur, nous l'adorons. Il est l'unique Dieu que l'univers doive reconnaître. » Je ne cite. Messieurs, que des documents dont l'aulhenticité est à l'abri de la critique la plus sévère ; lors même qu'on en contesterait l'un ou l'autre, il n'en résulterait pas moins de cet ensemble de témoignage que la divinité de Jésus-Christ, professée par les martyrs, a été l'une des causes principales de leur persécution, le motif suprême de leur dévouement et le premier mot de leur confession.

Après avoir montré ce que la croyance fondamentale du christianisme reçoit de lumières des Actes des martyrs, je n'indiquerai plus qu'un point particulier, pour faire ressortir l'importance dogmatique de ce recueil. Que n'a-t-on pas dit, par exemple, au sein du protestantisme, sur le culte de respect et de vénération que l'Eglise catholique rend aux saints et à leurs reliques ? Je ne parle pas de ces imaginations grossières que l'ignorance et la haine ont pu faire naître dans l'esprit des masses en Angleterre ou en Allemagne. Le reproche d'idolâtrie adressé au catholicisme part d'une mauvaise foi trop niaise pour qu'il faille s'y arrêter. Mais, parmi les théologiens protestants eux-mêmes, n'en est-il pas qui, sous prétexte de vouloir ramener l'Église à sa pureté primitive, , ont rejeté l'invocation des saints et le culte des reliques comme n'ayant aucun fondement dans la tradition ? Il est vrai que beaucoup d'autres se sont chargés de justifier l'Eglise romaine sur ce double pointa Mais il n'est pas sans intérêt de voir à quel point les protestants se sont éloignés de l'esprit aussi bien que de la pratique des deux premiers siècles. J'ouvre les Actes des martyrs de saint Ignace, et voici les paroles que j'y trouve au sujet de ses reliques : <( Les bêtes fé-

l. Voyez les témoignages d'CEcolompade, de Horsl, de Montagne de Wix, de Lavaler, de Kruininacher, etc., dans l'excellent ouvrage de Hœninghaus, la Réforme contre la Iléforme, traduit par M. Audin ; Paris, 1845.

l'éloquence des faits. 443

roces ne laissèrent de son corps que les plus gros ossements, qui furent recueillis comme des objets sacrés, portes à Antioche et déposés dans un linceul comme un trésor inestimable. )) Je passe de là aux Actes du martyre de saint Polycarpe, dont l'authenticité est admise par tous les critiques. A côté d'un magnifique témoignage rendu à la divinité de Jésus- Christ, cet important document répond d'avance aux objections des novateurs. A l'instigalion des Juifs, un des principaux de Smyrne, Nicétas, était allé trouver le proconsul pour le prier de refuser le corps du saint martyr aux chrétiens, l'assurant qu'ils abandonneraient le culte du Crucifié pour mettre Polycarpe à sa place, s'ils pouvaient avoir ses reliques.» Ils ignoraient, continuent les Actes, qu'il nous est impossible d'abandonner jamais le Christ qui a souffert pour le salut de tous, et de rendre à un autre qu'à lui les honneurs qui lui sont réservés. Car pour lui, nous l'adorons comme le fils de Dieu ; quant aux martyrs, nous les aimons à bon droitcomme les disciples du Seigneur et ses imitateurs, à cause des sentimenls d'amour qui les animaient envers leur Roi et xMaître. Lors donc que pour terminer le différend, le proconsul eut fait brûler le corps du martyr, nous ne laissâmes pas d'emporter quelques ossements que le feu avait épargnés, et que nous avons déposés dans un lieu convenable comme un trésor dont la valeur surpasse l'or et les pierres précieuses. C'est là, autour de ces reliques, que le Seigneur nous fera la grâce de pouvoir célébrer le jour de cette heureuse naissance ^ » On ne saurait mieux exprimer la vénération que l'Église catholique a témoignée dès son origine pour les reliques des saints, et la différence radicale qu'elle n'a cessé d'établir entre ce culte de pur respect et l'adoration qui n'est due qu'à Dieu seul. C'est ainsi que les plus anciens monuments de la tradition viennent justifier sa conduite, en condamnant tout ce qui s'éloigne de ses pratiques et de son enseignement. Nous avons considéré. Messieurs, dans les premiers Actes

l. Ép. encyclique de l'Église de Smyrne, xvii, xviii ; édit. d'Albert Dressel, Leipzig, 1857.

des martyrs, leur caractère littéraire, l'influence morale qu'ils ont dû exercer sur la société chrétienne et l'intérêt dogmatique qu'ils peuvent nous offrir. A ce triple point de vue, leur étude nous était indiquée par la marche du sujet. Monument historique de la première antiquité chrétienne, ces annales du dévouement nous placent au cœur de l'Église primitive, de ses luttes et de ses triomphes. Les saints nous y apparaissent avec cette héroïque simplicité qui sort des limites de ' la nature humaine. Paroles et actes, tout respire en eux l'esprit d'abnégation et de charité que le christianisme était venu répandre sur la terre. Nous avions admiré dans leurs écrits cette vigueur apostolique et cette ardeur de la foi qui en font le charme ; il nous restait à les voir couronnant leur vie et leurs œuvres par le plus grand des sacrifices. C'est à cet instant suprême, dans cette solennelle épreuve du dévouement et de la fidéhté, que les Actes des martyrs nous ont conduits à les envisager ; et comme nous l'avons vu, jamais scène d'héroïsme ne s'est traduite dans un langage plus simple et moins affecté. Grands pendant leur vie, ils ont été sublimes devant la mort: leur martyre n'a pas moins servi au triomphe de l'Évangile que leurs prédications ; après lui avoir ouvert le chemin des âmes par leur parole et leurs écrits, ils lui ont frayé par leur sang une voie plus large encore à travers le monde.

VINGT Eï UNIÈME LEÇON

Transition des Pères apostoliques aux Apologistes chrétiens dans l'Épître à Diognète. — Elle pose les bases de l'Apologétique chrétienne. — Réfutation de l'idolâtrie sous sa tonne la plus grossière, celle du fétichisme.—• Attaque contre le judaïsme — Tableau de la vie chrétienne dans les deux premiers siècles. — C'est le christianisme qui soutient le monde moderne et qui l'empêche de déchoir de son haut degré de civilisation. — Divinité de l'Évangile prouvée par son efficacité morale. — Témoignage rendu à la divinité du Verbe. — Bienfaits de la Rédemption. — Résumé du cours et conclusion.

Messieurs,

Jusqu'ici nous avons étudié l'éloquence sacrée à l'intérieur de la société chrétienne, dans le cercle des relations intimes qu'entretenaient les diverses communautés de fidèles fondées par les apôtres et par leurs successeurs. Exposer la doctrine évangélique, développer la constitution de l'Église, combattre les hérésies naissantes, étouilér toute tentative de schisme ou de division, mainteuir l'unité de foi dans le lien de la charité et par la pratique des mômes vertus, tel est le but que se proposent les Pères apostoliques dans ceux de leurs écrits qui sont arrivés jusqu'à nous. C'est aux chrétiens qu'ils s'adressent, et, s'ils ne laissent pas de toucher par divers endroits aux erreurs païennes, ils ne font que les effleurer, sans entreprendre une réfutation directe ou détaillée. Seules, les Clémentines sont une attaque dirigée contre le paganisme, en même temps qu'une défense des docirines chrétiennes ; mais, comme nous l'avons vu, cet ouvrage est postérieur à l'époque que nous étudions, bien qu'il porte le nom d'un disciple des apôtres. Cette marche suivie par l'éloquence chrétienne était naturelle. Avant d'attaquer ou même de se défendre, il faut

446 l'épître a diognète.

se constituer; et ce travail de formalion et de développement intérieur devait précéder dans la vie de l'Ég-lise ses grandes luttes avec le monde païen. Mais à mesure que la nouvelle religion gagnait du terrain autour d'elle, le paganisme devait s'en émouvoir et se tourner contre elle avec tout ce qui lui restait de force et de vie. Les grandes persécutions marquent ce mouvement d'opposition violente qui allait se prolonger pendant plus de deux siècles. Alors l'éloquence chrétienne se déploie sous une nouvelle face. Il s'agit pour elle de justifier la doctrine aux yeux des païens, de réfuter leurs calomnies» de désarmer leur haine, de revendiquer la liberté de conscience ou la liberté du culte, et, par une diversion nécessaire, de porter l'attaque sur le terrain même du paganisme, pour l'obliger à confesser l'impuissance et l'inanité de ses doctrines. Tel est l'objet de l'Apologétique chrétienne, cette grande page de l'éloquence sacrée que je me propose d'étudier avec vous 'année prochaine.

Or, sur la lisière de l'Apologétique chrétienne, nous rencontrons un écrit qui marque la transition entre cette forme nouvelle de l'éloquence sacrée et les ouvrages des Pères apostoliques: c'est l'Épîtreà Diognète. Par son caractère et la date de sa composition, elle se rattache à l'époque que nous venons de parcourir, tandis que d'autre part elle (race la voie aux apologies futures. De cette manière, elle couronne tout naturellement la première période de l'éloquence chrétienne, comme elle sert de frontispice à la grande œuvre réservée aux deux siècles suivants.

Jusqu'au xvii« siècle on s'était assez généralement accordé à voir dans l'Épître à Diognète l'œuvre de saint Justin. Mais cette opinion, qui a trouvé des partisans jusqu'à nos jours, n'est guère vraisemblable. Sans parler de ladilTérence de style qui est fort sensible, on suit dans l'Épître à Diognète un courant d'idées qui nous éloigne tout à fait du philosophe martyr. En parlant du judaïsme, l'auteur de la Lettre ne s'exprime pas avec le môme respect que saint Justin, qui se plaît au contraire à puiser ses preuves dans les écrits de l'Ancien Testa-

TRANSITION A l'aPOLOGÉTIQLE CHIŒTIENiNE. 447

ment. Cette différence d'appréciation est telle que le docteur Bunsen, se jetant vers un autre extrême, s'est cru en droit d'attribuer l'Épître à Marcion, l'ennemi déclaré du judaïsme et de tout ce qui s'y rattache. En écartant saint Justin, les conjectures des érudits se sont portées sur d'autres écrivains de l'Eglise primitive, tels qu'Apollon d'Alexandrie ou saint Clément de Rome. Mais ces hypothèses sont dénuées de tout fondement sérieux ; il me paraît impossible de délerminer avec la moindre apparence de probabilité quel est l'auteur de l'Epître à Diognôte. J'en dirai autant du personnage auquel l'éciit est adressé, et dans lequel on a voulu voir Diognèle, précepteur de l'empereur Marc-Aurèle. Loin de moi de vouloir blâmer de pareilles recherches; mais, à coup sûr, elles ne sont pas d'une grande utilité. Ce qu'il y a de certain et ce qu'il nous importe. le plus de savoir, c'est que l'ouvrage est de la première antiquité, quel qu'en soit l'auteur. Je ne me joindrai pas à Tiliemont et à Gallandi pour en faire remonter lorigine avant la destruction du temple do Jérusalem en l'année 70 î car l'auteur pouvait parler des sacrifices de la loi ancienne comme d'une chose actuellement en usage, sans que le temple fût debout: rien n'est plus naturel que cette façon de parler qui prête au passé la couleur et la vivacité du présent. D'autre part, cependant, nous ne pouvons descendre bien avant dans le u^ siècle; car l'écrivain s'intitule c/^^c/p/e des apôtres ; il appelle l'institution chrétienne un nouveau genre de vie qui vient de commencer. Ces locutions et d'autres semblables nous reportent au miheude l'âge postérieur aux apôtres; etiMœhler me paraît se rapprocher le plus de la vérité en plaçant la composition de l'Épître sous le régne deTrajan.

Nous voyons par la lettre de Pline le Jeune adressée a ce prince que le christianisme, jusque-là confondu avec le judaïsme dans une réprobation commune, commençait à éveiller l'attention des meilleurs esprits. La doctrine des chrétiens, leur genre de vie qui contrastait si fort avec les m.œurs de l'époque, leur constance au milieu des supphces ne pouvaient manquer de faire impression sur les cœurs droits et honnêtes.

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