PREMIÈRE LEÇON
Objet du cours. — Coup d'œil général sur la prédication évangélique prise dans son origine. — L'idée de l'apostolat est exclusivement propre à la religion chrétienne. — Tendance de l'ancien monde à réaliser l'unité politique et matérielle. — Seul, le christianisme s'est donné pour mission de ramener le genre humain à l'unité religieuse et morale. — Ce caractère d'universalité apparaît dès le premier instant de sa fondation. — Enseignement du Sauveur ; sa divine originalité. — Prédication apostolique : son objet et sa forme particulière selon qu'elle s'adresse aux Juifs ou aux Gentils. — Saint Pierre, saint Paul et saint Jean. — Identité parfaite de leur enseignement; différences caractéristiques dans leur physionomie d'écrivain ou d'apôtre. — Les Pères apostoliques continuent leur œuvre. — Importance dogmatique et littéraire de leurs écrits. — Nécessité d'étudier leur époque pour réfuter les objections du rationalisme contemporain.
iMessietjrs,
Je me propose d'étudier avec vous pendant cette année l'éloquence chrétienne dans les Pères apostoliques. C'est le sujet que porte mon programme. Avant de laborcler de plus près, il importe de bien le préciser, en le circonscrivant dans ses véritables limites.
On entend par Pères apostoliques ce groupe d'évêques et de docteurs qui, après avoir été disciples des apôtres ou du moins leurs contemporains, leur ont succédé immédiatement dans le ministère de la parole et dans le gouvernement des églises, tels que saint Ignace, saint Polycarpc et saint Clé-
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ment pape. Composés vers la fin du premier siècle et dans la première moitié du deuxième, leurs écrits viennent prendre place entre la clôture des Écritures canoniques et le commencement des apologies. Ils forment par conséquent le premier anneau de la chaîne patrologique, et peuvent être envisagés comme les monuments les plus anciens de la littérature chrétienne en dehors des li^TCS inspirés. Il est donc tout naturel de commencer par eux cette série d'études que nous allons entreprendre sur les Pères de l'Église grecque et latine.
D'après ce que nous venons de dire, les Pères apostoliques se rattachent par un lien direct aux apôtres dont ils prolongent le ministère. Leur parole est l'écho vivant de cette grande prédication qui était venue réveiller le monde du sommeil profond où l'erreur avait plongé les intelligences.
11 faut donc, pour saisir ce lien d'union, ce rapport intime de maître à disciple, que nous jetions un coup d'œil derrière nous, afin d'envisager la prédication évangélique en ellemême et dans la forme qu'elle avait reçue du Christ et des apôtres. C'est l'objet de ma leçon.
Messieurs, s'il est un fait qui domine l'histoire, qui ait imprimé une direction puissante aux choses humaines, c'est la prédication évangélique. Ce fait est tellement original, j'ajouterai même si étrange, qu'il n'en est aucun autre qui puisse lui être comparé. Je ne veux point parler en ce moment de l'objet même de cette prédication, des doctrines chrétiennes, de leur incontestable supériorité sur tout ce qui les précède ou les a suivies. Je ne m'arrêterai pas davantage, du moins à présent, aux résultats de ce fait, à la conquête et à la transformation du monde par la prédication chrétienne. Je le prends en lui-même, à son origine, dans l'esprit de ceux qui l'ont conçu ou réalisé, et je dis que l'idée seule, ou la prétention, si vous le voulez, de conquérir le monde entier à la vérité par la parole, suffit pour assurer au christianisme un caractère surnaturel et divin.
Pour prouver ce que j'avance, je vais établir que l'idée de
Sun LA PRÉDICATION ÉV ANGÉLIQUE. It
fonder la monarchie universelle des esprits par la parole, ou pour réduire ma proposition à des termes plus simples encore, que l'idée de l'apostolat n'avait pas de précédent dans le passé du genre humain, et ne pouvait pas naître des circonstances au milieu desquelles elle s'est produite. De telle sorte que loin d'avoir été une évolution naturelle de la conscience humaine ou un résultat du travail des siècles, elle ne prend son origine qu'en Dieu.
A l'époque de la prédication chrétienne, quarante siècles avaient passé sur l'humanité. Dans ce long intervalle, le monde avait vu naître et mourir bien des religions, bien des philosophies. Mais pour quiconque a tant soit peu étudié leur origine et leurs formes, il reste évident qu'elles avaient toutes un caractère essentiellement exclusif et local.
C'est la conclusion que tout esprit impartial tirera de l'étude des religions et des philosophies anciennes. Tout y est particulier, étroit, limité à un territoire ou aune race. L'idée de la nationalité, d'unelnationalité concentrée en elle-même, dans sa vie propre, sans autre rapport au dehors que le ravage ou la conquête, y est tellement prédominante, qu'elle eût étouffé toute tentative pour ramener quelque unité même apparente dans les divers cultes. Mais cette tentative, personne ne la faisait ni ne songeait à la faire.
Prenez en effet l'humanité avant le Christ, sur le triple théâtre principal de son activité religieuse et intellectuelle : l'Orient, la Grèce et Rome ; vous y trouverez autant de religions que de nationalités diverses, toutes parfaitement isolées, sans qu'aucune d'elles songe à se propager au dehors, de vive voix ou par écrit. L'Inde a son culte, la Chine ses croyances, la Perse son système religieux, l'Egypte ses mystères, l'Assyrie ses temples ; mais il ne vient à l'esprit d'aucun fondateur d'école ou de religion, de Confucius pas plus que de Lao-Tseu, de Zoroastre que de Bouddha, de prendre quelques semences de sa doctrine, pour les jeter par delà les frontières de son pays. A qui eût dit au brah-
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mine de prendre d'une main les Védas et de l'autre son bâton de voyageur pour aller, loin de sa tente ou de sa pagode, convertir à son culte des peuples étrangers, l'Indien eût répondu que pour lui le inonde se termine au Gange,et l'humanité à sa caste : tant l'idée d'un rapprochement quelconque des peuples entre eux par un lien religieux, tant l'idée dun apostolat de la parole restait étrangère au vieux monde.
Mais peut-être qu'en passant de l'immobile Orienta la Grèce ardente et progressive, nous trouverons quelque aspiration vers l'unité religieuse, un effort généreux pour répandre au loinleslumièresd'unculte unique. Et pourquoi une telle idée, s'il était vrai qu'elle fût naturelle à l'esprit humain, ne serait-elle pas sortie de son sein ? Pourquoi la race hellénique, si richement douée, n'aurait-elle pas conçu l'apostolat religieux ? Pourquoi n'aurait-elle pas mis au service d'une pareille tentative son caractère expansif et son incomparable éloquence? La Grèce n'a-t-elle pas été la patrie des sciences et des arts, le foyer le plus brillant et le plus actif de la civilisation ancienne ? Na-t-elle pas produit un siècle où toutes les splendeurs de la gloire littéraire sont venues rayonner autour des plus grands noms dont la philosophie s'honore ? Et pourtant, votre pensée a prévenu ma parole. Moins encore que
rOrient, la Grèce n'a conçu l'idée d'une croyance identique et générale, ni fait un effort pour la réaliser. Ici, non-seulement chaque nationahté, mais chaque ville, chaque bourg a son culte, ses rites, ses dieux. Sous l'imagination mobile des Grecs, la pensée rehgieuse revêt milles formes et se teint de toutes les couleurs d'une poésie capricieuse et bizarre. Produit pur de l'esprit national, leur mythologie ne convient qu'à eux et ne s'adapte au génie d'aucun autre peuple. De là l'absence complète du prosélytisme religieux. Si leur philosophie porte un caractère moins particulier, moins individuel ; si elle remue des idées plus générales, elle n'aspire pas davantage à sortir de l'enceinte d'une école, des murs d'une cité. Plus elle est élevée, moins elle cherche à s'étendre, plus elle aime le mystère, le demi-jour de la confi-
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dence, dans le cercle élroil d'un pelil nombre d'initiés on d'adeples. Ni Socrate, ni Platon, n'ont senti le besoin de se faire écouter de loin, moins encore de conquérir à leurs doctrines l'univers entier. Qui leur eût proposé d'échanger le stylet de l'écrivain contre le bâton de l'apôtre ; d'aller, missionnaires de leurs systèmes, les porter dans les plis de leur robe jusqu'aux confins de l'Ethiopie ou de l'Inde, au risque de se faire tuer par des gens qu'ils méprisaient comme barbares, aurait paru à leurs yeux un fou ou un insensé. C'est que l'idée de l'apostolat ne germe pas naturellement dans l'esprit de l'homme ; c'est que du philosophe à l'apôtre il y avait une distance telle que le christianisme seul pouvait la franchir. Chose singulière! le rêve de l'unité politique et matérielle n'a pas manqué au vieux monde : il a tourmenté tour à tour chacun des grands peuples qui se sont succédé avant le Christ. Tous ont aspiré plus ou moins à la domination universelle par la conquête et les armes. De l'Assyrie qui l'a vue naître, cette idée étrange a passé à Mempliis, de là à Persépolis, de Persépolis à Athènes et à Rome. L'histoire ancienne est pleine de ces entreprises gigantesques qui, sauf une seule, ont échoué toutes. Eh bien! tandis que l'ambition de Cyrus ou d'Alexandre ne connaît d'autres Umites que celles du monde, tandis que les vaisseaux de Tyr et de Carthage rendent l'univers entier tributaire de leur commerce, que les légions romaines sillonnent toutes les routes de l'Orient et de l'Occidenl, l'œil de l'observateur ne découvre pas, au milieu de tous ces rêves de monarchie universelle, la moindre tentative pour ramener le genre humain à l'unité la plus naturelle de toutes, à la seule unité désirable et rationnelle, l'unité religieuse et morale. La pensée même n'en était venue à personne, et parmi tant d'hommes qui, la main sur leur épée, ont osé dii'ece mot insolent de l'orgueil et delà force: L'univers est à moi, il n'en est aucun qui ait ajouté: 11 faut que ma religion devienne celle de tous. Cela prouve qu'une telle entreprise est au-dessus des conceptions de l'homme, lors même qu'elle ne dépasserait pas son pouvoir.
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Certes, si jamais l'idée de réunir les hommes sous l'empire d'une môme religion, de fonder ici-bas la société universelle des intelligences, si cette idée-là, dis-je, avait pu s'offrir naturellement à l'esprit d'un homme ou d'un peuple, c'est du sein de Rome, de la plus vaste unité politique qui fût jamais, qu'elle aurait dû sorlir. C'est là, sur les bords du Tibre, au foyer de la grandeur romaine, qu'eût été son berceau. Il avait plu à Dieu de faire aboutir à l'établissement de l'empire romain tout le travail politique du vieux monde, et après huit siècles d'enfantement laborieux, le genre humain assistait à un spectacle tel qu'il ne s'en était pas offert dans l'histoire. Ln empire qui s'étendait de l'Océan a l'Eaphrate et des rives de la Tamise aux cataractes du Ml ; les trois grandes branches de la famille humaine, celle de Sem, celle de Cham, celle de Japhet, venant se rattacher à ce tronc unique ; le Gaulois, le Breton, le Germain, l'Ibère, le Numide, le Dalmate, l'Étrusque, l'Hellène, le Parthe et tant d'autres, se mouvant côte à côte dans cette vaste fourmilière de peuples, et au-dessus de tant de nations soumises de gré ou par force, la souveraineté d'une ville ou d'un homme apparaissant comme le symbole de l'unité : voilà une faible image de la grandeur romaine. Si donc, je le répète, l'idée de réunir tous les hommes au pied d'un même autel et sous la règle d'une seule foi, de refaire l'unité religieuse du genre humain dissoute dans les champs de Babylone, si celte idée-là avait pu jaillir naturellement de la conscience humaine, elle aurait dû surgir de cette ville qui, seule parmi toutes, a joui de cette fortune singulière de voir pendant quatre siècles l'univers à ses pieds.
Eh bien ! en a-t-il été ainsi ? Rome païenne, maîtresse du monde, a-t-elle conçu l'apostolat religieux ? Elle, qui ne comprenait pas qu'un peuple voulût échapper à la domination de ses armes, a-t-elle essayé d'en convertir un seul au culte de ses dieux ? C'est ici qu'éclate dans tout son jour l'impuissance de l'humanité à reconstruire par elle-même son unité religieuse et morale. En face de cette prodigieuse diversité de croyances et de cultes, que fera Rome ? Va-t-elle
essayer de les ramener à l'unité ? Non, elle en fera la fusion, ou, pour parler plus juste, la confusion. Au lieu de repousser au loin les dieux étrangers, elle se laissera envahir par eux ; elle les adoptera, elle les naturalisera, elle leur donnera droit de.cité ; elle leur conférera, de par le sénat et le peuple, un certificat de nationalité. On lui verra fléchir le genou devant toutes les divinités du monde. Isis et Sérapis, la Cérès d'Eleusis et la Diane d'Ëphèse, la Gybôle de Pessinunte et l'Astarté de Sidon, le serpent d'Esculape et le bœuf Apis prendront place à coté de Mars et de Vesta. Devins de l'Étrurie, aruspices arméniens, astrologues de Ghaldée, augures de Phrygie, mystagogues de la Thrace, gymnosophistes de l'Inde, sorcières de la Thessalie, tout ce qui peut satisfaire la superstition du peuple-roi se pressera dans son sein ; et du milieu de tous ces cultes exotiques et indigènes un temple s'élèvera, le Panthéon d' Agrippa, comme pour annoncer à l'univers que si Rome est la capitale des nations, elle est aussi le rendez- vous de tous les dieux.
Voilà ce qu'a fait Rome, maîtresse du monde ancien. Elle a produit le mélange le plus bizarre, l'assemblage le plus confus de cultes et de doctrines qui ait paru sous le soleil. Gibbon a dit, et le rationalisme contemporain n'a pas manqué de répéter après lui, qu'au temps d'Auguste le monde était depuis bien des siècles en travail de l'unité chrétienne, et que tout conspirait de soi à amener ce grand résultat. Rien n'est plus faux. Que l'unité politique réahsée par l'empire romain ait pu favoriser la propagation du christianisme, tout porte à le croire ; mais que l'idée de fonder une unité parallèle dans l'ordre religieux eût existé, même en germe, dans la conscience des peuples, c'est ce qu'un coup d'œil attentif sur l'histoire du temps ne permet pas de dire. Non, le monde ne tendait pas naturellement à l'unitédes croyances, mais à leur confusion ; non, le travail des siècles n'aboutissait pas de soi à la diifusion d'une doctrine identique et universelle, mais à un syncrétisme étrange où tous les faux cultes se donnaient la main dans une tolérance mutuelle ;
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non, l'esprit humain n'arrivait pas, de conquête en conquête, à l'idée d'un Dieu unique, mais à l'adoration de tout par tous, à la déification universelle, au panthéisme philosophique et populaire. Voilà le point d'arrivée du monde déchu, sa conclusion naturelle et logique. C'est l'œuvre que Rome, héritière des temps passés, s'est chargée d'accomplir dans ce monstrueux assemblage de cultes dont le Panthéon romain est l'expression symbolique. Pour faire de l'unité en place de la confusion, il eût fallut repousser le flot qui amenait de toutes parts cette multitude de croyances; remonter le courant au lieu de s'abandonner à lui. Mais ce qui eût défié toute la puissance de Rome, nul homme n'aurait pu le faire, ni même en concevoir l'idée.
Et pourtant, c'est au siècle d'Auguste que cette idée s'est produite. Mais cette idée surhumaine, de ramener le genre humain à l'unité religieuse par la libre persuasion ou la parole, de fonder la société universelle des esprits, ce n'est pas de Rome qu'elle surgira. C'est loin du siège de l'empire, loin de cette colonne miUiaire d'où partent les légions pour faire le tour du monde, c'est au fond de l'Asie, dans une subdivision de la province de Syrie, chez un petit peuple méprisé de tous, qui ne participe presque en rien au mouvement général, qui par suite paraît le moins capable d'enfanter un tel rêve, au déclin de sa force et de sa nationalité, c'est là, dans ce moment même, qu'un homme se lève pour dire ce mot à quelques bateliers qu'il groupe autour de lui : « Allez dans le monde entier et prêchez mon Évangile à toutes les créatures. » Et ce mot, non-seulement il le dit, mais un siècle après, tous les échos du monde le répètent. Ou l'histoire da genre humain restera à jamais une énigme indéchifi'rable, ou la prédication chrétienne n'est pas un fait humain.
Mais peut-être ce mot-là était-il le résumé de toute l'his- .toire de ce peuple ; peut-être s'échappait-il de sa poitrine comme le cri longtemps contenu d'une ambition qui se rallume. Chaque nation n'a-t-elle pas son génie, ses aptitudes
particulières ?. De même que Sparte était organisée pour le métier des armes, Athènes pour la culture des arts, Home pour l'exercice de la souveraineté, Israël n'était-il pas le foyer de la vie religieuse ? Dès lors, l'idée de l'apostolat ne j'aillissait-elle pas spontanément de la conscience de ce peuple.
S'il est un fait qui résulte de la constitution d'Israël, de ses lois^ de son caractère national, c'est que l'idée de l'apostolat est restée constamment étrangère à l'esprit de ce peuple. Je disais tout à l'heure que le sentiment de la nationalité dominait toute l'antiquité à un tel point que les doctrines religieuses de chaque peuple et son culte se terminaient à son territoire. Mais nulle part ce sentiment n'a été plus vif ni plus profond que chez le peuple hébreu. Sa loi môme semblait exclure toute propagande religieuse, en lui interdisant le contact des nations étrangères. Un temple unique, centre exclusif de ses réunions, des pratiques locales, un cérémonial rehgieux qui ne s'adaptait qu'à lui seul, tout restreignait son culte aux limites d'un faible territoire, aux habitudes d'un peuple. Sans doute la partie dogmatique et morale de sa religion était diffusive de sa nature, elle formait le patrimoine commun de la famille humaine, mais son rituel et son code politique l'enchaînaient aux confms de la Judée. Sans doute encore Israël lisait dans ses livres qu'un jour toutes les nations de la terre seraient réunies sous une même loi ; mais cette loi serait-ce la sienne? C'est ce que les Écritures ne disaient point ; elles prédisaient le contraire. Si, au lieu d'avoir été dans tout le cours de son histoire un peuple éminemment conservateur, Israël s'était senti le génie ou le don de l'apostolat, c'est aux beaux jours de sa splendeur qu'il eût songé à remplir cette mission, alors que David et Salomon l'avaient élevé au plus haut période de sa puissance. Loin de là, il s'attache plus (]uc jamais cà son temple et à sa terre. Il faut un coup de foudre pour l'arracher à ses champs, à ses figuiers, pour le disperser dans les plaines de l'Assyrie ; et là, sur les rives des fleuves de Babylone, ce qu'il redemande à ses vainqueurs, c'est le sol
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de ses ancêtres, c'est le temple de son Dieu. 11 n'aspire qu'à vivre isolé et sédentaire. Pourvu qu'il conserve avec sa nationalité intacte le dépôt que Dieu lui a confié, il ne songe pas à jeter au loin les semences de sa doctrine. J'en conclus que l'esprit d'isolement et de conservation a été le partage du peuple Juif, mais que l'idée de l'apostolat est restée absente de son histoire.
Ce n'est donc pas des entrailles d'Israël, pas plus que de la conscience des autres peuples, que le Christ a tiré cette idée prodigieuse de conquérir le monde entier à sa doctrine par la libre persuasion ou la parole. Cela est si vrai, que le premier obstacle que la religion chrétienne ait rencontré sur son chemin lui est venu de la nation juive, de ses idées étroites et charnelles ; et ce n'est qu'après bien des efforts que le chrisianisme a pu se dégager des entraves que lui suscitait l'esprit d'un peuple partagé entre l'idéal grossier d'un Messie conquérant et le sentiment étroit d'une nationalité jalouse.
J'en ai dit assez pour démontrer que loin d'avoir eu aucun précédent dans l'histoire du genre humain, loin d'avoir été un épanouissement naturel de la conscience des peuples, l'idée de fonder la monarchie universelle des esprits par la parole, ou l'idée de l'apostolat, prend son origine en dehors de l'humanité, c'est-à-dire en Dieu.
Voyons à présent quelle forme la prédication chrétienne avait reçue à son origine du Christ et des apôtres. Pour caractériser l'enseignement du Sauveur, vous me permettrez d'emprunter une de ses plus belles pages à un ouvrage récent qui, je ne crains pas de le dire, fait présager une des plumes les plus fermes et les plus gracieuses de notre époques ^
« Les courtes années que Jésus-Christ passa hors de la retraite ne furent qu'une prédication continue, une action miraculeuse de la parole. Il n'écrivit point un système. Dans ses longues heures de méditation, il n'éleva point un de ces monuments raisonnes et philosophiques qui échappent à la foule
1. L'Église et l'empire romain aulv^^siècle, par le prince Albert de Broglib.
des contemporains el qu'admire la postérité des sages. Il parlait à toute heure, en tous lieux, à tous les hommes, sous toutes les formes. Né dans les rangs populaires et menant cette vie tout extérieure, si commune sous le ciel d'Orient, d'ordinaire il s'adresse au peuple. Du plus loin qu'on l'apercevait assis sur quelque rocher, sur les bords du lac de Génézareth ou sur les âpres rives du Jourdain, la foule accourait pour entendre de ses lèvres une parole à la fois suave et forte, majestueuse et familière, qui tour à- tour perçait l'âme de ses traits brûlants et charmait l'imagination par la grâce touchante des paraboles. Il parlait, dans le silence de la nuit, à l'orgueil troublé d'un docteur d'Israël ; sur le bord du puits de Sichem, à la conscience d'une femme coupable et repentante ; il parlait dans les synagogues aux scribes étonnés d'entendre le ton du commandement. 11 donnait rarement à ses discours un développement régulier. Il enseignait à propos de l'événement du jour, en réponse aux questions qui lui étaient posées, dans le mode le plus directement accessible à l'interlocuteur qui l'abordait. Femmes, enfants, sages ou ignorants, disciples ou adversaires, il parlait à chacun sa langue, il allait droit à l'âme de chacun, pénétrant ses plus secrètes pensées, doublant l'effet de la parole par un regard perçant et doux, où la tendresse du père se mêlait à la clairvoyance du juge et à l'autorité du maître. »
Je n'ajouterai que peu de chose à ce brillant tableau. Le Christ n'écrivit "point un système. S'adressant à l'humanité entière, il n'eut garde de présenter sa doctrine sous une forme inaccessible au grand nombre. Par là, l'Évangile trahit du premier mot son caractère d'universahté. Si, au lieu de se faire tout à tous dans la sublime familiarité de son langage, le Sauveur eût procédé à la façon d'un philosophe, par induction et par déduction, descendant du principe â la conséquence et remontant de la conséquence au principe, résumant ses leçons dans une série de propositions enchaînées l'une à l'autre, il n'eût atteint que difficilement la totalité du genre humain. Telle n'était pas la forme qui convînt à l'enseignement de
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l'IIomme-Dieu. Plus les vérités qu'il portait à la terre étaient élevées au-dessus de l'intelligence humaine, plus le ton de ses discours devait être simple et à la portée de tous. C'est en parcourant les campagnes qu'il enseigne la multitude. En voyant les fleurs d'un champ, il exhorte ses disciples à espérer dans la Providence qui donne au Us son vêtement et nourrit es petits oiseaux. La semence que le laboureur confie à la terre lui fournit l'occasion d'expliquer les effets de la parole sainte. On lui amène un petit enfant et il prêche la simplicité. Se trouvant au milieu des scènes de la vie pastorale, il s'intitule lui-même le pasteur des âmes et se représente rapportant sur ses épaules la brebis égarée. Du pain matériel qu'il multiplie dans le désert, il passe au pain mystérieux qui ahmente la vie de l'àme. Une vigne, un figuier, un grain de sénevé, une cérémonie nuptiale, un détail de la vie domestique et civile : voilà le point de départ de ces instructions où chaque mot est un trait de lumière, une révélation. Du reste, nul effort, nulle recherche. Il ne disserte pas, il converse ; il ne discute pas, il affirme : il parle d'autorité, tanquampotestatem habens. S'il rencontre le doute ou la négation, il en appelle à ses œuvres : « Si vous n'ajoutez pas foi à mes paroles, croyez-en les œuvres que je fais. » Quelque contradiction qu'il trouve, il ne se trouble ni n'hésite. Ouvrez tel livre qu'il vous plaira, fait de main d'homme, vous y surprendrez le travail de la pensée, l'effort de l'esprit qui se trahit par quelque endroit. Ce n'est qu'à travers un long dialogue que Socrate ou Platon poursuivent péniblement la vérité qu'ils cherchent, et lorsqu'ils croient l'avoir trouvée, ils tressaillent d'enthousiasme devant ce fruit de leur intelligence. Seul le Christ n'est point étonné des vérités qu'il prêche : elles coulent de ses lèvres comme un fleuve majestueux et tranquille. On sent au calme de sa voix qui ne trahit aucunement l'émotion de la recherche, on voit à la sérénité de sa face que la vérité pour lui n'est pas une conquête, mais une vision, qu'elle ne fait pas que traverser son ànie, mais qu'elle y réside, qu'elle y a son siège, qu'elle est lui-même, que seul il a pu dire : Je suis la vérité !
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Voilà, du moins autant qu'il m'est permis d'analyser ce qui n'est pas de l'homme seulement, le caractère de l'enseignement du Sauveur.Ilàtons-nousde quitter ce milieu tout divin, où la langue humaine se trouble et ne fait que balbutier, pour nous rapprocher de ce qui est plus près de l'homme.
Pour accomplir le grand œuvre de la prédication évangélique, le Christ s'associe un petit nombre de disciples. Il ne les choisit pas dans les rangs élevés de la société, ni parmi les docteurs du temps, mais dans la classe inférieure : il les prend de derrière un filet de pêcheurs ou à la porte d'une douane. Hommes du peuple pour la plupart, simples et illettrés, les apôtres se rangent à sa suite. Pour lui, il ne les change pas tout d'un coup, il ne les transfigure point par une illumination soudaine ; mais avec cette sagesse qui ne précipite rien, parce qu'elle a le temps pour elle, il les forme de loin au ministère de la parole, dissipant leurs préjugés, redressant leur manière de voir, les rendant témoins de ses miracles et de sa doctrine. Parfois le maître se plaint de leur intelligence tardive, de leur peu de foi même. Leurs hésitations, les questions qu'ils lui adressent, les réponses qu'ils lui donnent, tout prouve que la vérité ne pénètre que lentement dans leur âme. iMais il leur a été prédit qu'un jour viendra où la vertu d'en haut les revêtira d'intelligence et de force. Ce jour arrive, et leur mission commence. Eux, naguère si hésitants, si craintifs, qui la veille encore, l'esprit troublé par la chimère nationale d'un Messie conquérant, demandaient au Christ ressuscité : Maître, quand est-ce que vous rétablirez le royaume d'Israël? les voilà qui prêchent ouvertement et sans crainte ce qu'ils ont vu et entendu, ce que leurs mains ont touché de la parole de vie. Vive et saisissante, leur prédication pénètre dans les masses dont le bon sens ne résiste pas à l'évidence de leur témoignage. Devant les Juifs, ils prennent leur point de départ dans les prophéties de l'Ancien Testament dont ils montrent l'accomphssement dans la personne de Jésus*; ils appuient principalement sur la ré-
!. Discours de saint Pierre et de saint Etienne. [Actes des Apôtres.)
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SLirrection du Christ, fait palpable dont ils ont été les témoins non prévenus : ils posent ainsi pour tous les siècles la base principale de la démonstration chrétienne. Aux Gentils, ils prouvent l'unité de la race humaine, la paternité de Dieu, la vanité de l'idolâtrie, l'existence d'une vie future ': ils tracent par leurs discours la marche qu'il faut suivre pour introduire l'incrédule dans le sanctuaire de la foi. C'est armés de ce glaive à double tranchant de la parole, qu'ils marchent à la conquête du monde, appuyés l'un sur l'autre dans l'unité d'une même doctrine et dans l'accomplissement d'une égale mission. Mais du milieu de ce groupe sublime, dont le zèle ardent s'est partagé la terre, trois figures se détachent comme l'expression la plus haute de la prédication apostolique : saint Pierre, saint Paul et saint Jean.
On a souvent comparé entre elles ces trois grandes personnifications de l'apostolat chrétien. L'esprit de parti a même abusé de ce rapprochement jusqu'à vouloir trouver des divergences doctrinales là où règne l'unité la plus parfaite. N'a-t-on pas été jusqu'à dire que les trois grands systèmes religieux qui se partagent le monde chrétien se rattachent chacun à l'un de ces trois apôtres, dont ils reproduisent le type et l'enseignement : l'Église romaine à saint Pierre, l'Église grecque à saint Jean, et le protestantisme à saint Paul. Une idée si étrange n'a pu sortir que de l'Allemagne protestante, où l'on n'est occupé qu'à construire des systèmes, à découvrir des écoles, et oùPantithèsejoue un si grand rôle qu'on n'y comprend plus qu'une doctrine puisse rester la même en passant par deux têtes. Si l'on avait dit pareille chose à saint Paul, il eût répondu ce qu'il écrivait aux Corinthiens : « Vous dites, moi je suis à Paul, et moi à Apollon, et moi à Céphas, et moi à Jésus-Christ. Est-ce que le Christ est donc divisé ? Est-ce que Paul a été crucifié pour vous ? ou avez- vous été baptisés au nom de Paul ? » D'autres écrivains, et cette fois je cite textuellement, ont exprimé cette prétendue opposition entre les trois apôtres sous une
l. Discours de saint Paul devant l'Aréopage.
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autre forme. « Avec saint Pierre, dit rauteur d'une histoire de l'école d'Alexandrie, la doctrine n'est encore que la loi ; avec saint Paul elle devient la foi ; avec saint Jean, l'amour: » comme si, pour ne m'en tenir qu'cà ce seul point, saint Paul n'avait pas tracé ce magnifique portrait de la charité qui est dans la mémoire de tout le monde ; comme si le lendemain de la Pentecôte saint Pierre n'avait pas déclaré solennellement qu'il n'est aucun nom sous le ciel par lequel nous puis* sions être sauvés, si ce n'est le nom de Jésus. D'autres enfin ne voient plus que des tendances particulières là où des opinions plus tranchées croyaient découvrir une opposition réelle : à leurs yeux, saint Pierre représente dans le christianisme la tendance ou l'élément judaïque, saint Paul, l'élément gréco-latin, et saint Jean, l'élément oriental ; ou bien ils répartissent entre les trois apôtres le sentiment moral ou pratique, l'esprit théologique, le génie contemplatif et mystique. Pour mettre en saillie ces différences de caractère, on s'est servi parfois d'une autre formule : Saint Pierre est l'homme du pouvoir et de l'organisation, saint Paul, Ihomme de l'action et de la parole, saint Jean l'homme de la métaphysique et de la contemplation. Présentées sous cette forme et avec cette rigueur systématique, toutes ces antithèses sont fausses ou n'ont qu'une justesse partielle. Saint Paul a peutêtre plus organisé d'églises que saint Pierre. Si l'apôtre des Gentils se plaît à mettre en opposition la loi et la foi, c'est le chef de la hiérarchie qui, le premier, ouvre aux gentils la porte de l'Église, qui, le premier, au concile de Jérusalem, propose de les affranchir du joug de la loi. Saint Pierre, diton, a pratiqué à Antioche certaines observances légales avec les chrétiens sortis dlsraël, ce qui lui a valu les reproches de saint Paul ; mais à Lys très, saint Paul ne fait-il pas circoncire son disciple Timothée ?L'un et l'autre agissent dans un esprit de tolérance, par ménagement pour les Juifs, sans différer aucunement sur le fond de la question. En développant la doctrine du Verbe contre l'hérésie de Cérinthe, saint Jean n'a rien écrit de plus élevé ni de plus profond que le début des
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Epîtres (le saint Paul aux Éphésiens et aux Colossiens. Est-ce à dire pour cela qu'on ne saurait relever dans le caractère do ces trois hommes aucune différence notable, que leur physionomie d'écrivain ou d'apôtre soit exactement la même, sans offrir aucun trait distinctif ? Évidemment non. Pour nous qui admettons comme un dogme de foi l'inspiration. des apôtres, il est difficile sans doute de distinguer au juste ce qui est de la nature et ce qui vient de la grâce. iMais nous savons également que la grâce n'absorbe point la nature, que l'écrivain sacré conserve sous Faction divine le jeu de ses facultés, son génie propre, en un mot, sa personnahté. Le fer pénétré par le feu ne perd ni sa nature ni ses propriétés. L'écrivain inspiré n'est pas un clavier qui rend indilléremment le son sous la main qui le touche, mais un instrument moral qui coopère activement à celui qui l'emploie. Comparez entre eux les auteurs de l'Ancien et du Nouveau Testament, Isaïe et Jérémie par exemple : vous trouverez des nuances de style et de caractère très-vivement prononcées. Dès lors, pourquoi ne pas admettre que le naturel de chaque apôtre se reflète dans sa vie, que Dieu varie ses dons suivant les fonctions qu'il im.pose; qu'en prédestinant saint Pierre au gouvernement de l'Église, il ait pu avoir égard à l'énergie de son caractère; qu'en confiant à saint Paul l'apostolat des nations, il ait trouvé dans la vivacité ardente et la culture de son esprit, des qualités propres à cette grande mission ; qu'en plaçant saint Jean sur le théâtre de l'Orient, il ait voulu opposer les visions du prophète aux rêveries d'un mysticisme extravagant ? Bossuet disait : On définit les hommes par ce qui domine en eux. De ce point de vue je dirai, qu'en appelant ces trois hommes à de si grandes choses, Dieu s'est plu à répartir entre eux, sans partage exclusif, les trois dons les plus éminenls de l ame humaine : la grandeur du caractère, la grandeur du génie et la grandeur du cœur.
Le caractère, le génie, le cœur, voilà ce qui prédomine dans chacune de ces trois grandes natures : c'est également le trait distinctif de leur éloquence. Cet homme que le
ciseau incuUc des premiers chrôliens nous représenU; les olîcveux coupés ras sur un front rabaissé, comme les statues grecques des empereurs romains, c'est l'image du pouvoir spirituel : il en a la gravité sérieuse et réfléchie. La grâce a enlevé àson caractère ce qu'il avait d'impétueux et de violent, et, le retrempant dans la conscience de sa faiblesse, elle a doublé son énergie. Voyez avec quelle noble simplicité il promulgue la loi évangélique devant tous les peuples de la terre représentés à Jérusalem. Sa parole n'a pas toute la véhémence entraînante des discours de Paul, ni cette onction suave qui coule des lèvres du disciple bien-aimé : elle est moins vive que forte et respire la bonté plutôt que la tendresse. Grotius trouvait dans la première épître de saint Pierre la majesté qui convient au prince des apôtres. Quel ton de solennité se retrouve en effet dans cette apostrophe sublime : « Vous, vous êtes la race choisie, le sacerdoce royal, la nation sainte, le peuple conquis, afin que vous annonciez les grandeurs de celui qui vous a appelés des ténèbres à sa lumière admirable. )> N'est-ce pas le chef de la hiérarchie qui se révèle dans ce peu de mots résumant d'une manière si brève et si concise l'obéissance du chrétien : « Rendez l'honneur à tous, aimez vos frères, craignez Dieu, respectez le roi. :» Et quel programme tracé d'une main ferme et paternelle dans ces instructions qu'il laisse à ses prêtres : « Je prie les prêtres qui sont parmi vous, moi prêtre comme eux et témoin des souffrances du €hrist, appelé à partager sa gloire qui sera un jour manifestée : paissez le troupeau de Dieu qui vous est confié, veillant sur lui, non par crainte, mais de vous-mêmes, et selon Dieu, non à cause d'un gain sordide, mais volontairement ; non en dominant sur l'héritage du Seigneur, mais en devenant les modèles du troupeau par une vertu sincère. Et lorsque le prince des pasteurs paraîtra, vous obtiendrez une couronne de gloire qui ne se flétrira jamais. » Quel noble caractère dans ce pêcheur de Bethsaïde devenu le vicaire du Christ ! €'estce ressort inflexible de la volonté, cette éloquence màlc et douce qu'il a transmise à ses successeurs ; et depuis Lin
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jusqu'à Pie VII, chaque fois que leur grande voix se fait entendre au monde, on y retrouve le même calme, la même fermeté et comme un écho de cette parole de Pierre devant le sanhédrin des Juifs : II vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes.
Je ne crois pas faire injure à saint Pierre ni à saint Jean, en disant que saint Paul est peut-être le seul homme de génie que le collège des apôtres ait compté dans son sein. Dieu, qui n'a pas besoin du génie de l'homme pour accomplir ses desseins, ne le repousse pas non plus. C'est pourquoi il lui a plu d'associer aux pêcheurs de la Galilée un des plus grands génies, un des hommes les plus naturellement éloquents qui aient paru dans le monde. Sans doute, les épîtres de saint Paul sont avant tout l'œuvre de Dieu ; mais l'opération de l'Esprit-Saint est-elle si exclusive qu'on ne saurait plus y trouver aucune trace du génie de l'homme ? Et ce coup d'œil psychologique si vif, si pénétrant, à travers l'àme humaine ; et cette largeur de vues sur les destinées diverses du peuple juif et de la gentilité ; et cette intelligence profonde des points de contact et de séparation entre la loi mosaïque et la foi chrétienne ; et ces élévations de l'esprit sur le Christ, sa médiation divine, sa royauté, son pontificat ; et cette analyse lumineuse des opérations de la grâce, des phénomènes surnaturels du mysticisme chrétien; et cette intuition souveraine des grandes lois de la solidarité universelle, de la réversibilité des mérites ; ce regard enfin qui embrasse dans leur ensemble tous les rapports de Dieu avec l'humanité par le Christ et l'Église : tout cela ne dénote-t-il pas, outre l'inspiration divine, une intelligence merveilleuse ? Oui, à ne l'envisager qu'au point de vue de l'éloquence et de la philosophie, saint Paul a été un homme de génie. 11 a créé, non pas la doctrine qu'il a reçue de Dieu tout entière, mais la théologie qui est la science de la doctrine; non pas le dogme, mais la philosophie du dogme dont il prend les racines en Dieu, dans la nature humaine et dans l'ensemble des choses créées. Jamais esprit plus vaste ne plongea si avant ni ne s'éleva si haut dans la
région des idées. Prenez l'un après l'aulre tous les points de doclrine qu'il louche en passant, et voyez quel Ilot d'idées se répand sous sa plume, quelle immense perspective il ouvre à l'instant môme au regard de la pensée. 11 parle aux Éphésiens de l'union de l'homme avec la femme ; mais sous l'œil de l'apôtre ce point de vue s'élargit. De l'union conjugale, son esprit s'élève à une union plus haute, l'union de Dieu avec l'humanité par le Christ dans l'Église, cette union terme et fin de toutes choses. C'est ainsi qu'il rattache au sommet de l'édifice tout ce qui part de la base et vient toucher au faîte. 11 écrit aux Galates qu'Abraham avait deux fils, l'un de Sara, l'autre d'Agar. Quoi de plus simple que ce fait ? Mais son esprit illuminé d'en haut y découvre tout l'esprit des deux alliances, la servitude de la loi et la liberté évangélique qu'il oppose l'une à l'autre comme la grande antithèse des deux Testaments. Il rappelle aux Romains les souITrances de la vie présente : aussitôt son oreille s'ouvre au gémissement unanime de toutes les créatures, à cet enfantement laborieux de l'humanité en travail de son avenir. 11 leur enseigne que Dieu se manifeste dans le spectacle du monde : l'idolâtrie lui apparaît comme un monstrueux contraste de cette grande vérité, et alors il déroule cette effrayante peinture du monde déchu qui commence par l'orgueil de l'esprit et finit par la servitude de la chair. Quelle richesse, quelle plénitude de doctrines dans ces lettres où chaque mot porte une idée, où chaquephrase équivaut à un livre! Tout entier aux divines choses qu'il enseigne, saint Paul dédaigne les artifices du langage. C'est à lui que Pascal eût pu songer quand il disait que la vraie éloquence se moque de l'éloquence. Sa théorie de la prédication qu'il expose aux Corinthiens est à rencontre de toutes les rhétoriques humaines. 11 entasse ses idées sans lien ni ordre apparent. Sa phrase, parfois incorrecte, est chargée d'incidentes, les parenthèses l'entrecoupent, l'interrogation, l'exclamation, l'apostrophe, la traversent ou la tiennent suspendue. Mais quel mouvement, quelle chaleur dans ce style qui passe tour à tour et sans effort de l'énergie la plus sévère
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au pathétique le plus tendre, qui entraîne le lecteur par toutes les émotions que fait naître dans 1 ame cette éloquence toute de feu ! Si vous envisagez les résultats de sa parole, quel homme et quelle carrière ! Quel homme que ce Juif de Tarse qui, du Sanhédrin à l'Aréopage, de la cour de Néron au tribunal d'Agrippa, promène la doctrine du Christ à travers toutes les attaques, toutes les contradictions ; qui du sein de sa faiblesse lutte à la fois contre toutes les erreurs et les vices réunis, contre les préjugés des Juifs, les mollesses de l'Asie, les voluptés de Corinthe, l'orgueil des Romains; qui, dans l'espace de quinze ans, fait trois ou quatre fois le tour du monde civilisé, fonde les églises en courant, se multiplie sur tous les points, parle, écrit, combat, se défend, organise, crée!,.. Jamais le monde vit-il pareille chose? Oui, je comprends l'enthousiasme de tous les siècles chrétiens pour saint Paul; je comprends que lui-même, le vieil athlète de la foi, rappelant sur la fm de sa vie ses services méconnus par quelques-uns, ait pu s'écrier avec cette légitime fierté du vétéran qui montre ses cicatrices et énumère ses campagnes : « Sont-ils ministres de Jésus-Christ ? Quand je devrais passer pour imprudent, j'ose dire que je le suis encore plus qu'eux. J'ai supporté plus de fatigues, plus reçu de coups, plus enduré de prison ; j'ai été battu de verges trois fois, j'ai été lapidé une fois, j'ai fait naufrage, j'ai passé un jour et une nuit au fond de la mer, etc. » Relisez ce compte-rendu de l'apostolat de saint Paul dans sa deuxième épître aux Corinthiens, et vous direz avec moi que jamais homme n'a reçu de Dieu ni rempli sur la terre ane plus grande mission.
Moins agitée que la vie de saint Paul, la carrière de saint Jean s'est prolongée jusqu'à l'extrême vieillesse. Jeune encore, selon toute apparence, quand le Sauveur l'appela au ministère de la parole, il vécu dans la compagnie du maître dont il devint le disciple bien-aimé. Il eut l'insigne faveur de reposer à la dernière cène sur le sein de Jésus, qui à son heure suprême lui confia sa sainte Mère. Ce double trait marque assez que la profondeur et la pureté du sentiment
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prédominaient dans celte belle àme. Ses écrits en portent l'empreinte. Non pas, comme on a vainement cherché à l'établir, que la doctrine de la charité soit particulière à saint Jean : eUe est l'essence môme du christianisme, son résumé le plus fidèle. Mais Dieu, qui proportionne ses dons aux ministères qu'il confie, voulait que cet enseignement coulât des lèvres de saint Jean avec une expression de tendresse et une onction toute particulière. C'est par là qu'il a mérité d'être surnommé par excellence l'apôtre delà charité. « Aimons Dieu qui nous a aimés le premier, qui est l'amour même »: ce mot est l'abrégé de sa prédication. Et comme rien n'est plus pénétrant que le regard du cœur, il lui a été donné de plonger plus avant que nul autre dans le mystère de la vie intime de Dieu. Ce que l'auteur inspiré du Livre de la Sagesse n'avait fait qu'ébaucher touchant le Verbe et sa génération divine, saint Jean l'achèvera dans cette page de métaphysique surnaturelle qui transporte la pensée humaine dans le sein même de Dieu. 11 dressera aux yeux des gnostiques de l'Asie Mineure cette échelle d'or qui relie la terre au ciel : il opposera à leurs interminables généalogies la véritable Genèse de l'éternité. Puis, lorsque avant de descendre dans la tombe, après un demi-siècle de travaux et de luttes, seul survivan'. des compagnons du Christ, le suMime vieillard aura vu de ses yeux l'Église répandue sur toute la surface du monde, Dieu lui réserve un dernier ministère. A lui de clore le livre des révélations divines, de promulguer le jugement de Dieu sur le monde déchu, de retracer avec la sombre majesté du pinceau d'Ézéchiel la chute « de la grande ville qui a fait boire toutes les nations à la coupe de l'iniquité, » d'envelopper sous le voile du mystère les destinées futures de l'Église et du monde, et d'entr'ouvrir les parvis de la Jérusalem céleste aux yeux du genre humain renouvelé par le Christ.
Avec saint Jean finit le siècle apostolique. La prédication chrétienne a achevé son premier cycle. Lne seconde généralion d'hommes va faire suite aux apôtres : race nouvelle, for-
30 COUP d'oeil général sur la prédication évangélique.
mée à leur école, nourrie de leur enseignement et digne de continuer leur œuvre. C'est à ce point de transition que je prends l'éloquence chrétienne pour la suivre à travers le siècle suivant. A l'inspiration divine qui fait des saintes Écritures une littérature à part, laquelle ne rentre pas dans mon domaine, va succéder dans les Pères apostoliques le travail de la pensée humaine dirigé par l'esprit de Dieu. Ce moment est grave dans l'histoire de l'Église. C'est, si je puis m'exprimer de la sorte, sa première crise dogmatique et sociale; les hérésies éclatent dans son sein et se prolongent hors d'elle. D'une part, le judaïsme cherche à la retenir dans les proportions d'une secte ou d'une religion nationale par l'étroitesse de ses vues. D'autre part, le gnosticisme tend à défigurer sa doctrine par l'alliage bizarre des systèmes de l'Orient. Cette double controverse, née du temps même des apôtres, va continuer après leur mort. Le paganisme enfin se prépare à faire contre la religion nouvelle un premier essai de sa force. Pour faire face à ces dangers multiples, Dieu suscitera des hommes qui, par l'énergie de leur caractère, la vivacité de leur foi et leur vigilance pastorale, conjureront ces périls naissants. Leurs écrits forment la meilleure défense du "dogme catholique, en même temps qu'on y retrouve la première ébauche de l'éloquence chrétienne sous toutes ses formes. De là, leur importance dogmatique et httéraire. Aussi je ne m'étonne pas que les efforts du rationalisme protestant en Allemagne et en Angleterre aient porté de nos jours sur ce siècle postérieur aux apôtres, dont les témoignages l'embarrassent beaucoup. Cela suffit pour vous montrer que ce groupe d'écrivains primitifs offre le plus vif intérêt. Mais avant de nous engager dans l'étude de leurs œuvres, nous rencontrons sur notre chemin, au seuil même de la littérature chrétienne, un monument dont l'étrange té seule suffirait pour attirer nos regards : je veux parler des Évangiles apocryphes, qui remontent pour la plupart au premier âge de l'ÉgUse. Fixer leur date, expliquer leur origine, discuter leur valeur historique et littéraire, tel sera le sujet de ma prochaine leçon.