AUX MARTYRS W
ï. Bienheureux martyrs désignés, pendant que l'Eglise, notre mère et notre maîtresse, vous nourrit du lait de sa charité, et que le généreux désintéressement de vos frères apporte dans votre prison de quoi soutenir la TÎe du corps» penDette&-aioi aussi de contribuer pour ma part à la nou]> riture de votre ame. Yous le savez , engraisser la chair et laisser jeûner Tesprit, ne sert à rien. 11 y a mieux : si Ton «oigne ce qui est fiiible, à plus forte raison ne filn^>il pas négliger ce qui est plus faible encore. Mais qui suis-je pour oser TOUS encourager ? Toutefi>is, les gladiateurs les plus consommés dans leur art permettent non-seulement aux maîtres de la science et à leurs chefs, mais encore aux igni^ rants et aux inhabiles de leur adresser des exhortations. Le peuple lui-même les animede loin, et quelquefois utilement.
Je vous recommanderai avant tout, bienheureux confes^ seurs, de ne pas « contrister FEsprît saint» qui est entré avec vous dans la prison. S'il n y était pas entré avec TOUS, certainement vous n'y seriez pas enfermés aujourd'hui. Travaillez donc à ce qu'il demeure toujours avec TOUS, afin que de là il vous conduise an S^gneur. La prison est la forteresse où le démon enferme sa famille.
(t) On donnait» dnish ftimillve E^Im , le nom de martyrs^ non-MUlomDt k «en ipi avaient péri dans les supplices fonr la fok » mait iucai* à caw ^ui avaiinit persévéré dans leur ùooiuàm»
Mais pour vous, vous n'avez franchi ces portes que pour fouler aux pieds renncmi jusqu'au centre de son cmpire» et y achever un triomphe commencé ailleurs. Qu'il ne puisse donc pas dire : Us sont chez moi ; je les ten* terai par de basses animositési par de lâches afEections, par des rivalités jalouses. Non ; qu'il fuie à votre aspect; qu'il aille se cacher au fond de son repaire, honteux et rampftnt, comme un de ces reptiles que Ton chasse par des paroles ou des flammes magiques. Qu'il ne soit point assez heureux p^ vous commettre Tun avec Tautre jusque dans son domaine; mais qu'il vous trouve toujours prêts et armés de concorde. Car votre paix à vous, c'est sa plus cruelle guerre 5 paix, au reste, si précieuse, que les infortunés qui l'ont pei due dans TEglise, vont d'ordinaire la deiiiander aux martyrs dans leurs cachots. Raison de plus pour la f^arder parmi vous, pour la maintenir avec persévérance, ahn qu il vous soit possible de la distribuer aux autres.
IT. Quant aux souvenirs et aux ^harras du monde, ils ont dû s'arrêter sur le seuil de votre prison, ainsi que vos proches eux-mêmes. Depub ce moment vous êtes séparés du monde; ou phiiôt, si vous voulez vous rappeler que le monde est une vaste prison , vous comprendrez qu'au lieu d'entrer dans une prison, vous en êtes sortis véritablement. Le monde est mille fois plus ténébreux que vos cachots : ses ténèbres aveuglent les cœurs. Le monde a des liens plus terribles; ses liens enchaînent les ames. Le monde respire des miasmes plus empoisonnés j ce sont les passions des hommes. Le monde renferme plus de coupables :j allais dire le genre liumain tout entier. Là ce n'est pas le proconsul, c'est Dieu qui condamne. Concluez-en donc, bienheureux confesseurs, que vous avez ccliantjé une prison contre un asile inviolable. Vous habitez un séjour ténébreux, mais (( vous êtes la lumière. » Des liejis vous enchaînent , mais vous êtes libres pour Dieu. Vous respirez un air infect , mais vous êtes vousHnémes « un parfum de « suavité.» Vous attendez la sentence du juge, mais a vous
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«jugerez vous-mêmes les juges de la terre. » Qu'il s'abandonne aux larmes, celui f[ni soupire après les délices du siècle ! Un Chrétien a renoncé au siècle, alors même qu'il jouissait de la liberté ; jusque dans les fers, il renonce à ses fers. QuHmporte le lieu oii vous êtes ici4)as, pniisque YCÊÊS êtes hors du siècle? Et si vous avez perdu quelques joies de la vie, bienheureux le négjoce qui perd quekjue chose pour gagner beaucoup !
Sans parler encore ici de la magnifique récompense à laquelle Dieu inTÎte les martyrs, opposons la aièxie du inonde au âlence de yos cachots, et nous reconnaîtrons que l'esprit y gagne plus que la chair n'y saurait perdre. Ou, pour mieux dire, le corps n y perd rien, puisqu il trouve ce qui lui est nécessaire dans la vigilance de l'Eglise et les agapes des fidèles, en même temps que famé y trouve tous les aliments spirituels propres à nourrir la foi. Là du moins vous n'apercevez point les dieux étrangers; vous ne rencontrez point leurs images; vous ne vous trouvez point mêlés avec leurs sacrilèges adorateurs; vous n'êtes point révoilés par mille parlîims impies *, vouB n'êtes point importunés par les clameurs insensées des spectacles, par l'aspect des scènes sanguinaires ou impudiques qui s*y passent; vos yeux ne tombent pas sur les repaires de la prostitution publique. Vous êtes à Tabri des scandales, des épreuves, des souvenirs mauvais et de la tentation ellemême. Ce que le désert donnait jadis aux prophètes , la prison le donne au Chrétien. Le Seigneur lai-mème cher- , chait souvent la solitude pour y prier plus librement loin du monde ; c'est dans la solitude qu'il manifesta sa gloire à ses disciples. Changez le nom : vofre cachot n*est plus qu'une retraite, où malgré les murs qui enferment le corps, malgré les liens qiii retiennent la chair, tout est ouvert À Tesprit, qui circule librement et se répand au dehors sans le moindre obstacle, non plus sous les épais ombrages , non plus sous 1^ longs portiques, mais à travers les avenues .qui conduisent au ciel. Tontes les Tcns qu'on
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les parcourt en esprit, on n est plus captif. I^. pied sent-il le poids des chaînes quand 1 ame est dans le ciel ? Non 5 l'ame emporte avec elle l'homme tout entier, et le transporte dans une région sans limite. « Là où sera ton cœur, a là aussi sera ton trésor. » Que notre cœur floit donc lour jours là où nous wilons avoir notre trésor. ^
iU. Toutefois que la prison ^ bienheureus GonfesseorSi soit un séjour incommode aux Chrétiens eux^mânes, je TOUS raooôrde* Mais ne nous sommes^ious pas enrôlés dans la milloa du Dieu vivant » le jour où nous avons répondu aux paroles du sacrement? Quel soldat s'attendît jamais à trouver sous les armes de quoi contenter sa délicatesse ? Ce n'est point d'un lit de repos qu'il s'élance au combat , mais d'une tente étroite, ou la dureté de la terre, Tinclémence des éléments et une nourriture grossière l'ont préparé à la fatl(^nic. Que dis-je? la paix elle-même n'est pour lui qu'un dur et laborieux apprentissage de la guerre ; il a fait de longues marches sous les armes; îl a franchi la plaine au pas de course ^ il a creusé des retranchemens; il a formé la tortue. Rien qui ne s'achète au prix de la sueur, afin de tenir en haleine les corps el les courages : il faut passer incessamment de l'ombre au soleil, du soleil è un ciel couvert, de la tunique à la cuirasse, du silence au cri de guerre, du repos à Tagiiatbn. Pto conséquent, bkii^ heureux confesseurs , quelque dures que soient ces épreo* ves , regardex-les comme un exercice oà se retrempent les forces de Tame et du corps. Oui , vous allez soutenir le généreux combat où vous aurez pour juge le Dieu vivant, pour héraut l'Esprit saiut, jxjur couronne l éternité, jkjuf trophée la vie de la substance angélique, et la gloire dans lei) siècles des siècles. Voilà jx)urquoi le Christ , votre divin maître, qui vous a introduits dans la lice après vous avoir marqués des onctions de souEsprit saint, a voulu vous séparer du monde avant le jour du combat et vous soumettre à ces laborieux exerdc^, ahn de fortifier votre courage. Voyes en effet les athlètes! On les ploie au joug
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TERTDLUEN. SOS
d'une diieipliiie sévère, afin ija'îls Mtwflnt Védifitie de leur eatp» ; on les tient éloignâ des plaieiis, des alimenf» reclien^és, des boissons délidenses $ on ksgâne, on les fatigue, on les torture. Plus ils se sont endurcis h ce régime, plus ils comptent sur la victoire. Et pourquoi tant de peine? « Pour acquérir, dit l Apotre, une couronne a corruptible. » Pour nous, qui en attendons une incorruptible, regardons le cachot comme un gymnase oii, éprouvés de mille manières différentes, nous devons arriver avec gloire devant le tribunal de Dieu, parce que, si la vertu s'entretint par le travail, elle se perd par la mollesse.
IV. « La chair est iiible et Tesprit est prompc \ » le pr^ eepte du Seigneur nous Tapprend. Gardons-nous donc de nous flatter, puisque la dwir est foible, de rsnreu même du Seigneur. Mais en nous déclarant aussi que « Tesprie « est prompt , » il a voulu nous montrer lequel des deux doit être soumis à l'antre , c'est-à-dire , que la chair doit obéir à Tesprit, le plus Éiible au plus fort , afin que la fai' blesse de l'une se fortifie de la vigueur de rautre. Ainsi donc que l'esprit s'entretienne avec la chair p)ur U nr salut commun, non plus des privations de leur cachot, mais du combat qui va se livrer. Sans doute la chair nppréhendera le glaive pesant, la croix qui lui ouvre ses bras, la rage des bétes féroces, les flammes st cruelles d'un bûcher, et tout ce que l'ingénieuse barbarie des bourreaux peut inventer de supplices. Mais Teqprit, venant au secours de ses delaiilances , lui représente que ces tortures , quelque cruelles qu'dles soient, ont été souffertes, que <Ûs-je P out été rediercliées volontairement, dans l'intérêt d'une vaine glaire eu d'une renommée épliémère, non-seulement par des hommes, mais même par des femmes, afin de Yoitt apprendre par là , serv antes de Jésuiy-Ghrist , à vous montrer di^es de votre sexe.
Il serait trop long de citer ici tous ceux qui , entraînés par leur courage, se percèrent de leur épée. Parmi les
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femmes, la première que je renoontrel c'est Lucrèce, qui , pour venger Toutrage qu^a subi sa pudeur, se pcagnarde en présence de tous ses proches , et s'immole à la gloire de la chasteté conjugale. Un Mutins Soé^ola hrule sa main, snr un autel , afin que la postérité célèbre sbl grandeui^. d'ame. Les philosophes n'ont pas fait moins. Heraclite se brûle après s élre enveluppc d un immoude fumier; Empédocle s'élance dans le gouffre eQibrasé de TEtna. N'at-on jiis vu tout récemiiu nt Pércf^rinus finir volontairemenl ses jours sur un bûclier ? I\lais voilà qu'un sexe timide affronte les flammes; Ditlon , pour n être pas contrainte de subir de secondes noces après un époux tendrement aimé ^ répouse d'Asdrubal , qui , à Taspect de son mari implorant la clémence de Scipion sur les ruines fumantes de sa pa>* trie , se précipite avec ses enfants dans rincendie de Carthage. Régulus , général romain , ayant été fait prisonnier par les Carthaginois, plutdt que de reninsyer àikrthage une multitude de captifs en'échange d*un seul Romain , se remet lui-même au pouToir de Tennemi , et se laisse enfermer dans une cage étroite et armée d'aiguillons, oit il souffre autant de morts qu'il est percé de fois. Enfin , la femme elle-même se joue avec les aspics el les serpents , mille fois plus redoutables que les ours et les lions. Cleopâtre ne livre-t-elle pas son bras aux reptiles, pour ne pas tomber vivante aux mains de son ennemi ?
— C'est moins la mort que les tortures qui m épouvantent, répondez-vous.
^ Dites ^ a-t-elle cédé au bourreau, la courtisane d'Athènes, qui, plutôt que de révéler le nom des complices, broya sa langue sous ses dents et la cracha au visage du tyran qui essayait par les supplices de lui arracha son 8ecret,:afin de lui apprendre par là qu'il aurait beau prolonger les lor^ tures , il n'y gagnerait pas davantage ? Qod ne connaît pas la flagellation qui se pratique aujourd'hui encore à Lacédémone avec une grande solennité i^Là , dans un sacrifice , au pied de l'autel, des jeunes gens de dtstincMon sont bat*
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tiisdBTerigpes cb présence de leiirs parents et de leurs proches, qui les enoooraffent à persévérer jusqu'à la fin. Le triomfÂe le plus glorieux-, c'est que Tame succombe à la flagellation avant le COTps. 1% donc la gloire terrestre peut in^nrer à Tanieet aûoofps assez de vigueur pour mépriser le glaive, ki croix , les bétes féroces , les tortures , afin de recueillir quelques louanges humaines , avouons-Ie , « les « souffrances de la vie présente sont peu de chose en comtt paraison tie la gloire céleste et des récompenses divines. » Si Ton poursuit avec lanl d'ardeur le verre, que sera-ce des perles ! Qui refuserait de faire autant pour la réalité que les autres pour des chimères ?
Y. Mais je passe ici sous silence la gloire mondaine. Ne voit-on pas aujourd'hui des hommes fouler aux pieds avec un misérable orgueil , et par je ne sais quelle maladie de Tame, toutes les privations et toutes les cruautés de la lutte? Que décisifs une brutale démence pousse au métier de gladiateur! Kest-ce pas la vaine gloire qui les expose à la dent des bétes féroces ? d'autant plus beaux , ce leur semble , qu'ils sont sillonnés de morsures et de cicatrices. Les nus se sont engagés à parcourir un certain espace :k>us une tunique eiiflauimce , les autres marchent avec une fermeté stoïque sous les coups qui pleuvent sur leurs patientes épaules, (^c n est pas en vain, bienheureux confesseurs, que Dieu a permis ces exemples dans le monde ^ c'est pour nous encourager aujourd'hui et nous conibndre au dernier jour. Malheur à nous , si nous craignons de soufirir pour la vérité et le salut , les maux que d'autres recherchent pour la vanité et la perdition !
VI. Mais laissons ces prodiges de constance quVnfante une misérable ambition ! CSon^dérons seulement la condition de la nature humaine; elle nous apprendra certainement à supporter courageusement des maux qui arrivent le plus souvent malgré nous. Combien de victimes consumées vivantes par l'incendie ! combien d hommes dévorés par les bêtes féroces , au fond des forets , ou jusqu'au milieu
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de nos cités , par celles qui s échappent de leurs barrières l Combien qui ont succoml>é sous le poignard des brigandis ! coiiabien qui ont été attaches à une croix par leurs ennemis, torturés d'abord et ensuite abreuvés d'outia§es! Pas un qui, tous les jours, hésite à soufirir pour un homme ee qu'Û ne veut pas soufirir pour Tamour de Dieu! Le temps présent le proclame assez haut. Que de personnages de k pins haute distinetion périssent d'une manière qui ne répond ni à leur naissance, ni à leur dignité, ni à leur âge, ni à leur beauté; et cela pour qui ? pour un homme ; par ses mains, s'ils l'ont trahi; par la main de ses ennemis, s'ils lui sont restée fidèles !
A SCAPULA,