Hist. eccl., iv, 15. Cf. supra ï
§13. — UEpîlre à Diognète.
I. Occasion de l'Epttre ; analyse. — L'Epître qui va nous occuper clôt brillamment l'âge des Pères apostoliques et nous achemine au seuil de l'apologétique chrétienne ; elle est entre ces deux périodes le trait d'union. De Tune elle garde l'abandon familier, le charme simple et pénétrant ; de l'autre elle fait pressentir, avec le théâtre plus vaste, la rigoureuse dialectique et le ton hardi tout ensemble et mesuré. L'art grec, pour la première fois, s'y laisse entrevoir, à la pureté du style et à la beauté du plan. Hormis les Epîtres de saint Ignace, nul ouvrage, dans le champ de la littérature chrétienne primitive, n'éveille autant de sympathie, n'excite un aussi vif enthousiasme que TEpître à Diognète.
Un païen, du nom de Diognète, grand personnage, a prié l'un de ses amis, un chrétien, de l'éclairer sur l'origine, sur le caractère et l'efficacité morale du christianisme. « Je vous vois, excellent Diognète, lui répond son ami, très désireux de connaître la religion des chrétiens, de savoir avec la dernière précision à quel Dieu ils ont foi, quel culte ils pratiquent, d'où vient leur dédain pour le monde et leur mépris de la mort, pourquoi ils se tiennent également éloignés des dieux des païens et de la superstition des Juifs, quelle est cette charité qui les unit entre eux, pourquoi enfin cette nouvelle institution ou ce nouveau genre de vie s'est introduit si tard, et non pas plus tôt. » Avant de répondre à ces questions, l'auteur de la Lettre appelle sur son correspondant et sur lui-même les grâces et les bénédictions de Dieu. Puis il se met à développer les raisons qui font que les chrétiens refusent absolument leur culte aux idoles.
Les dieux du paganisme, en effet, que sont- ils? sinon
§13. — l'épitre a diognète 184
des idoles inanimées, de bois, d'argile, de pierre, de métal quelconque, et le culte que les païens leur rendent est bien moins un hommage qu'un affront à la divinité (1). Mais les chrétiens ne peuvent pas davantage prendre part au culte des Juifs. L'esprit du culte judaïque ne mérite que réprobation. Car enfin, croire avec les Juifs que Dieu a besoin de leurs sacriflces, c'est rabaisser le culte de Dieu au niveau du fétichisme païen, et l'observance tout extérieure dfe la loi cérémonielle de Moïse, n'est qu'une ridicule folie (2). Ici l'auteur trace le tableau de la vie chrétienne dans les deux premiers siècles ; page éloquente, que les Justin, les Clément d'Alexandrie, les Origène, les Tertullien, se plairont à développer et à présenter au paganisme comme un de leurs arguments décisifs. « Les chrétiens ne se séparent des autres hommes ni par le territoire, ni par la langue, ni par les habitudes extérieures... et pourtant ils mènent aux yeux de tous un genre de vie admirable et qui tient du prodige. Ils résident chacun dans sa patrie, mais comme s'ils ne faisaient qu'y passer ; ils participent à tout comme citoyens, ils endurent tout comme étrangers ; point de contrée étrangère qui ne leur soit une patrie, point de patrie qui ne leur soit étrangère... On les maudit, et ils bénissent ; on les outrage, et ils ne répondent que par le respect. Ils font le bien, et on les condamne à mort comme des scélérats ; mais, condamnés à mort, ils se réjouissent, parce que dans la mort ils trouvent la vie. Les Juifs les haïssent comme des païens, 'âXXocpuXoi, et les païens les persécutent, mais leurs ennemis sont incapables de préciser le motif de leur haine. Bref, ce que l'âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. L'âme est répandue par tous les membres du corps ; les chrétiens sont disséminés par toutes les villes du monde. L'âme réside dans le corps, mais elle ne provient pas du corps ; les chrétiens habitent le monde, mais ils ne sont pas du monde... (3) »
L'effet constaté, l'auteur en détermine la cause. Une in-
i. Ch. h. — 2. Ch. m-iv. — 3. Ch. v-vi.
tervention divine peut seule expliquer cette prodigieuse transformation de mœurs. De fait le christianisme n'est pas une invention de l'homme, il est la révélation de Dieu lui-même. Dieu a député vers les hommes son Verbe saint et incompréhensible, pour fonder le royaume de la douceur et de la charité. La mort héroïque des martyrs et l'incessante multiplication du nombre des chrétiens proclament la puissance du Verbe, sa présence parmi nous (1).
Mais pourquoi le royaume de Dieu a-t-il paru si tard sur la terre ? N'en cherchez la raison que> dans la bonté et dans l'amour de Dieu. Il voulait amener l'homme à se sentir impuissant à faire lui-même son salut. Quand la mesure de nos péchés a été comble, il nous a envoyé icibas son propre fils pour nous servir de rançon. « O le doux échange ! o l'insondable économie ! o bienfait qui dépasse toute espérance ! l'iniquité d'un grand nombre a été ensevelie dans la justice d'un seul ; il a suffi d'un Juste pour justifier un grand nombre de coupables (2). *
C'est ici, dans la troisième partie, que l'auteur aborde l'examen de la seconde question qu'il avait énoncée au début de sa Lettre, celle de la charité mutuelle des chrétiens. L'amour de Dieu pour l'homme, qui éclate dans la Rédemption, enflamme ceux-là seuls qui le connaissent, d'une merveilleuse charité. L'amour de Dieu que la reconnaissance nous inspire, est la base et la racine de cette charité chrétienne envers le prochain qui se révèle par l'aumône et par le soin des pauvres, et poursuit son œuvre, en vue du salut, jusqu'à la mort. Pour ces « émules de Dieu » le bûcher n'a plus rien qui épouvante, car ils y montent volontiers, afin d'échapper aux trop réels supplices du feu éternel (3).
Dans les chapitres xi et xn on trouve une description plus précise de la voie du salut queles apôtresont prêchée. L'auteur, à l'entendre, n'y parle point au nom de la sagesse humaine, il y parle en « disciple des apôtres » et en