BAYLE LIBRE PENSEUR PARCE QUE CARTÉSIEN
Profondément imbu de l'esprit cartésien, Bayle veut que l'évidence des raisons, et non l'autorité des témoignages, décide de nos convictions.
C est sottise d'adopter une opinion parce que les bommes se la sont transmise de génération en génération. Au fond des dires de milliers et de milliers de gens, il y a l'influence originelle de deux ou trois
hommes qui, « ayant débité une doctrine, que Ton supposait qu'ils avaient examinée à fond, l'ont persuadée à plusieurs autres par le préjugé de leur mérite, et ceux-ci à plusieurs autres qui ont trouvé mieux leur compte, vu leur paresse naturelle, à croire tout d'un coup ce qu'on leur disait, qu'à l'examiner soigneusement ». L'opinion fausse, de plus en plus accréditée, acquiert une force irrésistible. Chacun se voit réduit à croire ce que tout le monde croit, de peur de passer pour un factieux qui veut à lui seul en savoir plus que tous les autres.
Et pourtant ne fut-il pas un temps où, sauf une ou deux exceptions, le polythéisme pouvait s'autoriser du consentement général des peuples ? Les Copernic et les Galilée n'ont-ils pas eu raison contre tout le monde?
11 faut qu'un sentiment apparaisse comme vrai indépendamment de toute prévention et par la seule force à'im examen judicieux , accompagné d'exactitude et dune grande intelligence des choses.
Tôt ou tard, un jour vient où quelqu'un use des droits de la critique, comme le firent Luther à l'endroit du catholicisme et Descartes à l'endroit de la scolastique.
Selon Bayle, « l'habile homme qui ne débite que ce qu'il a extrêmement médité et qu'il a trouvé à l'épreuve de tous ses doutes, donne plus de poids à son sentiment que cent mille esprits vulgaires qui se suivent comme des moutons et se reposent de tout sur la bonne foi d'autrui ». Bayle tend à être cet habile homme.
Il a à cœur d'appliquer la maxime cartésienne : « Il ne faut pas que nos jugements aient plus détendue que nos idées nettes et distinctes. » C'est cette maxime qui réglera ses attaques contre les systèmes métaphysiques
et religieux. Avec Descartes, il affirme les droits de la raison et montre que les méconnaître c'est tarir l'unique source d'où puisse jaillir la connaissance du vrai. Force est que chacun se détermine par ses propres lumières. Que si on veut que chacun se défie de sa raison, on ôle même aux croyances leur raison d'être. Si tel croyant ajoute plus de foi aux décrets de son Eglise qu'à ses propres jugements, il n'est justifiable qu'autant qu'il trouve que cette adhésion est plus raisonnable.
Ainsi le choix s'impose : ou scepticisme universel, ou légitimité de la raison.
Donc, respect h la raison! Respect à la pensée! Elle est libre.
Bayle nous donne le spectacle d'un protestant qui proteste contre toutes les métaphysiques et toutes les religions. Et pourquoi"? Parce qu'en recherchant le fort et le faible des unes et des autres, l'esprit n'aboutit qu'à l'incertitude, et qu'il est vraiment horrible que les hommes s'anathématisent et se persécutent pour des doctrines incertaines.
Eu 11)80, l'apparition d'une comète avait semé l'épouvante datas le monde. Il devait y avoir là un présage de grandes catastrophes. Quelles seraient ces catastrophes?. . . Bayle trouva bonne l'occasion d'intervenir ; et non content de combattre les chimères de l'astrologie ainsi que la plupart des préjugés populaires, il s'attaqua à toutes ces prophéties, à toutes ces idolâtries dont les sacerdoces ont de tout temps amusé la sottise humaine.
C'était là le commencement des grandes batailles qui
ont rempli sa vie et où il s'est surtout acharné contre les dogmes de la théologie, mère de l'intolérance.
Pour Bayle, les idolâtres, les superstitieux, sont pareils aux athées, ou même pires. Si on vous ignore, vous offense-t-on autant que si, prétendant vous connaître, on vous taxe d'injustice, de perfidie, de cruauté? Mieux vaut dire que Dieu n'existe pas que de lui attribuer des faiblesses, des fautes, des iniquités, des duretés, qui nous révolteraient chez un de nos semblables.
En matière de religion les hommes ont l'habitude de juger mal, parce qu'ils sont partiaux et accommodent la raison aux préférences du cœur. Or, « les preuves du sentiment ne concluent rien », dit Bayle. Le croyant est dans le cas de l'amoureux qui trouve toujours des raisons pour prouver que la femme qu'il aime est la plus belle des femmes.
Il est ordinaire que l'on parle à tort et à travers de la Providence; qu'on la mette au service de ses préjugés et qu'on la fasse intervenir dans les plus petites choses. Bayle se moque de « ces hyperboles qui ne sont permises qu'aux prédicateurs et à Messieurs de l'Académie française ». Il raille les conceptions qui aboutissent à faire de Dieu un père de famille qui casserait les jambes à ses enfants pour faire paraître à toute une ville l'adresse quil a de rejoindre les os cassés.
La doctrine de la création n'échappe point à ses critiques. De même que Cyrano de Bergerac dans ses voyages fantastiques au soleil et à la lune, il insinue que le monde est bien plus ancien qu'on ne le raconte; qu'à la légende d'un Adam qui sort tout parfait des mains du Créateur il faut substituer la notion de l'homme pré-
historique, et que nos premiers ancêtres ont eu une singulière parenté avec les bêtes.
Mais, parmi les opinions religieuses, celle qu'il attaque le plus vigoureusement c'est cette foi en l'optimisme universel tant préconisée par Leibniz. Avec une inépuisable variété d'arguments, il s'applique à établir qu'un monde aussi parfait dans les détails que dans l'ensemble est seul digne d'une Providence toute-puissante; que l'empreinte du mal est visible en toutes choses, et que le vieux dualisme des manichéens n'est pas dénué de fondement.
L'opinion qu'il y a un principe du bien et un principe du mal a au moins autant de probabilité que celle qui n'admet qu'un principe unique. Dans les deux sens, la philosophie est assez forte pour élever des brouillards ; elle est trop faible pour les dissiper. Si on consulte làdessus les Écritures, on se tire d'affaire. Sinon, impossible.
« Je crois, dit Bayle, que l'on doit d'abord demander aux opposants : Admettez-vous les Ecritures? et, s'ils répondent que non, leur déclarer ce que l'on déclare à ceux qui nient les principes : « Nous ne disputerons donc point avec vous. »
Mais lui qui parle ainsi, il insinue toutes les critiques qu'il est possible d'imaginer pour ôter à son lecteur la foi aux Écritures.
Les Ecritures rapportent des miracles, et il démontre l'inanité de la foi aux miracles; les Ecritures parlent de prophéties, et il explique combien sont dupes ceux qui croient à telles et telles prophéties; les Ecritures exaltent un roi David, et il met en évidence la fausseté, la férocité, rimpudicité de ce saint prétendu ; les Ecritures,
sont représentées comme le livre de Dieu, et il dévoile tout ce qu'elles offrent d'erroné, de contradictoire, de scandaleux.
Même critique de l'Église et de tous les mystères insoutenables dont elle impose le respect aux foules, au nom d'une prétendue infaillibilité que démentent la raison, la conscience et l'histoire.
Durant les premiers siècles, le christianisme fut une religion humble, bénigne, patiente, dédaigneuse de tout dogmatisme, ne parlant que de mansuétude et de charité, détachée des ambitions terrestres, hostile à toute rébellion, à toute perfidie, à toute cruauté. En ces temps, les chrétiens, sobres, chastes, modestes, justes et charitables, se mettaient hors de pair par leurs vertus. Mais, dès le ive siècle, il n'y eut plus grande différence entre les mœurs des chrétiens et les mœurs des autres hommes. L'essor était donné à une évolution nouvelle. L'Église chrétienne se faisait dogmatisante et intolérante.
Il entrait dans la destinée de Rome d'être à deux reprises le plus grand centre de domination. Les Césars firent place aux papes qui semblaient ne pouvoir fonder leurs droits que sur l'Evangile où tout prêche la pauvreté, la charité, l'humilité, et qui acquirent une autorité sous laquelle les plus grands monarques furent contraints de plier. Les souverains pontifes en vinrent à se qualifier de lieutenants de Dieu sur la terre. On vit en eux les arbitres suprêmes de la vérité et de l'erreur, alors même qu'ils se montraient vicieux et criminels.
Au xvie siècle, le christianisme était devenu une religion ambitieuse, sanguinaire, recourant à toutes les violences pour se maintenir et s'agrandir dans l'ancien et
dans le nouveau monde, faisant passer au fil de l'épée les peuples qui résistaient. « Les bûchers, dit Bayle, les bourreaux, le tribunal effroyable de l'Inquisition, les croisades, les bulles qui excitaient les sujets à la révolte, les prédicateurs séditieux, les conspirations, les assassinats des princes, étaient les moyens ordinaires que la religion romaine employait contre ceux qui ne se soumettaient pas à ses ordres. Elle ne pouvait pas se promettre la bénédiction que le ciel avait accordée à l'Eglise primitive, à l'évangile de paix, de patience et de douceur. »
Autant les hommes répugnent aux grandes réformes morales, autant il est dans leur naturel de favoriser le développement de tout culte empreint de paganisme.
Les innovations qui tendent à réformer les abus publics et à corriger les mauvaises mœurs n'ont guère de vitalité qu'au commencement. C'est un feu de paille qui acquiert bientôt et qui perd bientôt toute sa force, parce qu'un état de perfection contraire aux inclinations de la nature est un état violent peu capable de durée. De là la décadence du christianisme primitif, qui fut le christianisme évangélique.
Mais rien pouvait-il s'ajuster mieux au génie grossier des peuples que de leur représenter le ciel comme semblable à la terre? Dites-leur qu'un grand Dieu, assisté de plusieurs autres petits dieux, préside aux choses humaines; qu'il a sa cour où chacun a sa charge; vous leur persuaderez cela aisément, parce que leur esprit est imbu d'idées semblables empruntées à ce qui se voit tous les jours dans le gouvernement des États. Si, au contraire, vous leur aviez dit que Dieu, du fond de son infinité solitaire, gouverne le monde par de simples actes
de sa volonté, il n'y aurait eu rien là qui parlât à leur imagination et dont ils eussent des exemples.
Le sacerdoce entreprit donc d'enseigner aux chrétiens, sans y être autorisé ni par la tradition, ni par les Écritures, que le paradis est peuplé de saints perpétuellement occupés aux fonctions de médiateurs entre Dieu et nous; et, comme dans les cours des princes rien ne se fait sans la recommandation d'un favori ou d'une favorite, on se persuada aisément, à cause de la conformité de cette idée avec les notions populaires, qu'il y a une cour céleste où des saints sont perpétuellement occupés à recommander à Dieu les affaires de la terre et à soutenir leurs protégés. De là l'essor de plus en plus accru de ce christianisme païen qu'est le catholicisme romain.
Bayle montre que, dans le calendrier, il y a beaucoup d'intrus. Les faux saints ne se sont pas moins multipliés que les faux nobles. Et quel n'est pas le nombre des saints devenus de vrais parias qu'on n'invoque jamais! Quand même il y aurait autant de fêtes que de minutes dans l'année, elles ne suffiraient pas pour donner à chaque saint une place. La fête de tous les saints, selon Bayle, a été précisément établie pour prévenir le ressentiment des saints qui ne reçoivent aucun honneur particulier. C'est une précaution pareille à celle des Athéniens consacrant un autel aux dieux inconnus.
Mais l'invention la plus géniale est le culte de la Sainte Vierge, imaginé plusieurs siècles après la mort de Jésus. Une cour ne va pas sans femmes. Il fallait un équivalent à Gybèle, la reine-mère, et à Junon, la reine régnante des païens. Marie, mère de Dieu, reine du ciel, fit l'affaire. Il était dans l'ordre que la dévotion des peuples s'échauffât promptement pour cette souveraine des anges et des
hommes, représentée comme toute-puissante et toute miséricordieuse. On sait l'universel empressement apporté à construire, à parer des chapelles, de la Sainte Vierge .
« Les moines et les curés, dit Bayle, s'étant aperçus que la dévotion à la Sainte Vierge était un grand revenu à leurs cloîtres et à leurs églises, et qu'elle croissait à proportion que les peuples se persuadaient plus fortement le crédit et la bonté de cette reine du monde, travaillèrent avec toute leur industrie à augmenter l'idée de ce crédit et de cette inclination bienfaisante. Les prédicateurs se servirent de toutes les hyperboles; les faiseurs de légendes ramassèrent toutes sortes de miracles; les poètes imaginèrent toutes les merveilles. » Or ce qui fut d'abord une saillie enthousiaste d'orateur ou de poète devait devenir un aphorisme de dévotion consacré par les théologiens.
Dans tous les cas désespérés, la coutume s'établit de faire des vœux, soit à tel ou tel saint, soit à la Notre- Dame de tel ou tel lieu privilégié. Ces vœux sont le plus habile des artifices. S'ils ne sont pas exaucés, le prêtre a cent échappatoires, dont les principales sont que les vœux n'ont pas été faits avec une foi assez fervente, ou que Dieu veut nous éprouver. On ne tient pas registre des mauvais succès; on en détourne l'attention. Mais s'il y a réussite, si par exemple le malade guérit, si l'enfant désiré vient au monde, il est toujours entendu que c'est du vœu qu'on a fait que tout ce bien procède; la liste des miracles s'en trouve allongée et les offrandes se multiplient.
Bayle se demande par quels moyens pourrait être arrêtée cette exploitation de la crédulité populaire. Il
f\M5KE. — Pèrei de la Révolution. 2
n'y voit de remède que l'interdiction au clergé, sous peine de simonie, de recevoir ni sou ni maille des dévots, et l'envoi universel de leurs libéralités aux hôpitaux. Remède inapplicable.
C'est du progrès des lumières qu'il faut attendre la ruine des vieux dogmatismes, avec leur cortège de superstitions.
Bayle, dont l'esprit est si douteur clans Tordre spéculatif, n'est pas sceptique quand il est question de devoir, de justice, de tolérance. Il y a déjà en lui le grand souffle d'humanité de Voltaire, de Diderot, et de tous ces encyclopédistes qui ont puisé à pleines mains dans ses écrits des faits et des idées. Il apparaît bien que r ardeur de ses attaques contre les vieilles thèses théologiques tient au sentiment qu'il a du besoin de pareilles démonstrations pour renverser les geôles inquisitoriales où la théocratie prétendait emprisonner à jamais les sociétés humaines.
Selon lui, de même qu'en dehors de toutes les religions positives, il peut se manifester, sous les dictées de la raison, une certaine piété qui fait que l'on aime Dieu et que l'on obéit à ses lois uniquement à cause de son infinie perfection, il peut aussi arriver que, dans les ténèbres de l'athéisme, l'homme demeure persuadé quil y a des choses honnêtes qu'il est beau de faire, non pas à cause de r utilité qui en revient, mais parce que cela est conforme à la raison. Est-il besoin d'être assuré de l'existence d'un Dieu pour discerner qu'il est plus honnête de faire du bien à son bienfaiteur que de le payer d'ingratitude ?
Parmi les divergences d'opinions et de croyances, il y a dans chaque homme un sens moral qui prononce sur tous les cas particuliers par des idées universelles d'honnêteté, de justice, de perfection.
Le monde des corps est sujet à certaines lois de mécanique qui sont observées régulièrement. Pourquoi le monde des âmes ne serait-il pas également sujet aux lois de l'ordre *? A notre volonté de se gouverner d'après ces lois.
La grande hérésie, c'est lé vice ; car y persévérer, c'est affirmer pratiquement tous les jours qu'il vaut mieux déroger à Tordre que s'y conformer, désobéir à Dieu que lui obéir.
Bayle, précurseur de Kant, oppose aux contradictions de la raison spéculative la fixité de la raison pratique ; il explique comment l'influence du penchant, de l'éducation, de l'exemple, peut nous faire trouver de l'honnêteté où il n'y en a pas: il établit la nécessité d'empêcher que les passions, les préjugés n'obscurcissent cette lumière naturelle d'équité qui illumine tout homme venant au monde; il enseigne que, quand il s'agit de prendre une détermination, nous devons nous élèvera un point de vue supérieur, au-dessus des sollicitations de l'intérêt et de la coutume, et nous demander : Une telle action est-elle juste? est-elle bonne? S'il s'agissait d'en introduire l'habitude en des pays où elle ne serait pas en usage,conclurions-nous, après un sérieux examen, qu'elle mérite d'être universalisée ?
Bayle croit en Dieu : et il trouve bien étrange qu'un homme, ou par abrutissement ou par de fausses subtilités, étouffe dans son âme l'idée d'une première cause
de qui tout dépend et à qui tout doit hommage. A ses yeux, nier Dieu c'est renverser toutes les lois du bon sens et témoigner une ignorance prodigieuse de la nature des choses. L'esprit le plus stupide peut-il contester que tout effet a une cause et qu'un très grand effet suppose une cause dont la vertu est très grande?
Bayle n'en croit pas moins, sur la foi de récits nullement vérifiés, qu'il existe des peuples absolument étrangers à toute notion de la divinité, et d'ailleurs pas plus immoraux que d'autres.
Il y a des athées d'ordre intellectuel. Ce sont des discuteurs, voire « de faux savants », qui, se piquant de raisonner avec force, arrivent à nier Dieu. « Le même zèle, dit Bayle, qui engage un homme à soutenir qu'une certaine raison a beaucoup de solidité pour établir l'existence de Dieu, peut engager un autre homme à soutenir qu'elle est faible et dangereuse. Ces deux hommes tendent au même but, la vérité. Ils ne diffèrent que dans la manière de juger de la qualité d'un argument. »
Il y a des athées d'ordre moral. Ce sont ces dépravés qui, souillés de vices et capables de toutes les méchancetés, sentent qu'il est de leur intérêt qu'il n'y ait point de Dieu et tâchent de se le persuader. Ils ne sont pas pervers parce qu'ils sont athées, mais ils deviennent athées parce qu'ils sont pervers.
Il y a enfin des athées d'ordre pratique. C'est la masse de ces indifférents qui se désintéressent des questions relatives à Dieu et vivent sans jamais penser à lui.
Il est habituel de décider que les athées, n'étant retenus par la crainte d'aucun châtiment, ni animés par l'espoir d'aucune récompense, doivent s'abandonner à leurs passions. Mais l'histoire ne nous offre-t-elle pas le spectacle
des haines les plus féroces, des cruautés les plus sanguinaires, de l'avarice la plus insatiable, des perfidies les plus raffinées, soit chez des monothéistes, adorateurs d'un Dieu unique, soit chez des païens, adorateurs de presque autant de divinités qu'il y avait de créatures ? Il n'est pas rare qu'un même homme soit zélé pour sa foi et livré aux pires dépravations. On juge excellente la religion où on a été élevé, et en même temps on pratique tous les vices qu'elle défend.
Que d'hommes vertueux parmi les athées, que de criminels parmi les dévots dont nous parle l'histoire ! « Néron, dit Bayle, était dévot; en fut-il moins cruel? Les croisés qui commirent d'atroces ravages en Bulgarie n'étaient-ils pas de fidèles croyants? Les soldats qui pillent, volent et tuent, sont-ils des déistes, des philosophes ? »
Maintes gens croient aux miracles, vénèrent les reliques, portent des scapulaires, observent le carême; et cela ne les empêche pas de s'adonner à la débauche, de prendre à toutes mains, de rançonner les pauvres gens, de tromper au jeu, de mentir et médire éternellement. Telle ignoble courtisane ne manque pas de faire tous les jours ses dévotions à la madone.
Pourquoi nous étonnerions-nous de l'opposition si fréquente entre les mœurs d'un homme et sa religion? Sans doute, ayant foi en un Dieu, en un paradis, en un enfer, il semble logique que vous fassiez tout ce que vous savez agréable à Dieu et ne fassiez rien de ce que vous savez lui être désagréable. Mais votre tempérament, vos goûts, vos passions s'y opposent et décident. « Nous pouvons poser pour principe, dit Bayle : 1° que les hommes peuvent être tout ensemble fort déréglés dans
leurs mœurs et fort persuadés de la vérité d'une religion, et même de la religion chrétienne ; 2° que les connaissances de l'àme ne sont pas la cause de nos actions (en quoi il exagère) ; 3° que, généralement parlant, la foi que Ton a pour une religion n'est pas la règle de la conduite de l'homme. »
Ainsi la religion ne sert ordinairement qu'à faire de belles déclamations en chaire. Elle nous montre notre devoir, sans nous le faire pratiquer.
Toujours prudent, Bayle fait une exception pour « ceux en qui la grâce du Saint-Esprit se déploie avec toute son efficacité ». Il ajoute : « Sans cette grâce, c'est toute la même chose à l'égard des mœurs, ou d'être athée ou de croire à tous les canons des conciles. » Or à propos des conciles il dira : « La lecture des conciles ferait cent fois plus d'incrédules que de chrétiens. Il n'y a point d'histoire qui fournisse plus de sujets de scandale, ni un théâtre plus choquant de passions, d'intrigues, dé factions, de cabales et de ruses, que celle des conciles. »
Bien loin que la religion décide de la morale, c'est à la morale qu'il appartient de se faire juge de la religion. Et de fait, ne voit-on pas les hommes, si vicieux soient-ils, n'approuver point que le vice .soit autorisé par les lois ou par la religion? « Les mêmes personnes qui rejettent l'évangile à cause de Faustérité de sa morale, rejetteraient encore avec plus d'horreur une religion qui leur commanderait de se souiller dans les plus infâmes dérèglements, si on la leur présentait lorsqu'ils sont en état de raisonner et avant que d'être ensevelis dans les préjugés de l'éducation. » Vu nos mauvais penchants, il semble que nous devrions courir après qui nous prêcherait que
tout est permis. Pas du tout. Nous avons beau être loin de suivre une morale rigide ; une morale relâchée nous révolte. Les plus débauchés, les plus voleurs, les plus perfides, jetteraient la pierre au prêtre qui proclamerait que Dieu approuve la débauche, le vol et l'imposture.
Ecoutez saint Paul dénombrant tous les désordres où sont tombés les païens, et vous verrez que les plus méchants athées n'auraient pu faire pis que ces croyants du polythéisme. Mais aussi songez aux grands actes de vertu, de désintéressement, d'héroïsme, accomplis par tant de païens ; et vous constaterez qu'il est clair que la foi en des divinités n'a pas contribué à leurs belles actions, et qu'ils les auraient accomplies quand même ils n'auraient jamais entendu parler des dieux. Pour les chrétiens, il en est de même.
C'est chose remarquable que, parmi ceux qui ont conspiré contre les diverses religions, il y a eu peu d'hommes débauchés ou malhonnêtes. N'allons pas prétendre que n'avoir pas de religion vous rend vertueux ; mais reconnaissons que l'athéisme n'est pas une cause nécessaire de. mauvaise vie.
Il est naïf d'imaginer que, parce qu'un homme aur,a de la religion, il ne saurait manquer d'être porté à la vertu qui assurera son salut, et de fuir le vice qui le perdrait pour l'éternité. Il est non moins naïf de croire qu'un homme sans religion se trouve par là même livré à l'impulsion de ses convoitises, exempt des remords de conscience, incapable de justice, et qu'il n'y a point de crime qu'on ne doive attendre de lui, s'il occupe un poste qui le mette au-dessus des lois humaines.
Dans maints cas, il y a plus de chance d'améliorer la mentalité d'un athée que d'améliorer la mentalité du
dévot d'une religion. L'homme inféodé à une secte est fermé à la raison. Quand vous vous évertuez à le convaincre, il pense moins à examiner la force de vos raisonnements qu'à en trouver pour les combattre. Au contraire l'athée, quand il n'est point sectaire, est prêt à se rendre sans chicaner, si vous lui opposez des démonstrations décisives.
Bayle méconnaît que, quoique nous agissions souvent à l'encontre de nos convictions, elles ne laissent pas d'être généralement un des ressorts de notre conduite ; il suppose gratuitement l'existence de peuples complètement athées; il ne tient pas assez compte de cette constatation faite par Montesquieu dans les Lettres persanes : « En quelque religion qu'on vive, dès qu'on en suppose une, il faut que l'on suppose aussi que Dieu aime les hommes, puisqu'il établit une religion pour les rendre heureux ; que, s'il aime les hommes, on est assuré de lui plaire en les aimant aussi, c'est-à-dire en exerçant envers eux tous les devoirs de charité et d'humanité, et en ne violant point les lois sous lesquelles ils vivent. » Les religions ont causé beaucoup de maux; mais on ne doit pas méconnaître le bien qu'elles ont fait.
Nous ne laisserons pas de proclamer avec Bayle que la moralité est possible sans qu'on se plie à des observances dont l'habitude fait une routine insignifiante, ou à des dogmes contre lesquels la raison proteste.
L'histoire nous montre les sages de l'antiquité faisant le bien pour l'amour du bien même. La religion dominante, qui était le polythéisme, n'entrait pour rien dans leur moralité. Ils proclamaient que la vertu est à ellemême sa récompense et qu'il n'appartient qu'aux
méchants de s'abstenir du mal par crainte du châtiment.
Les Épicuriens niaient la vie future et n'admettaient pas que les dieux s'occupassent des hommes. N'empêche qu'Epicure et un grand nombre de ses disciples honoraient en eux-mêmes l'humanité par des actions louables, dont ils pouvaient se dispenser sans craindre aucune punition et où l'utilité et le plaisir étaient sacrifiés à la vertu.
En vérité, ne serait-il pas étrange qu'il fallût croire à la transsubstantiation et à l'immaculée conception pour être un honnête homme ?
Quand il s'agit de spéculation pure, l'homme a la force de raisonner d'une manière conséquente, et il pèche parce qu'il part de faux principes, plutôt qu'il ne pèche parce qu'il en tire de fausses conclusions. Mais, en matière pratique, il est fréquent que les tempéraments, les goûts, les passions, les influences ambiantes prédominent sur les principes. Si chacun était logique dans sa religion, on ne verrait point en tous lieux les mêmes excès d'ambition, d'envie, d'avarice, de vengeance. Là-dessus juifs, mahométans, chrétiens, parmi leurs divergences religieuses, semblent se copier les uns les autres.
Les juifs ne manquent pas de faire circoncire leurs enfants; les chrétiens n'ont garde de se dispenser d'aller aux offices ; mais les uns et les autres ne se privent pas d'amasser frauduleusement du bien, de faire la débauche, de débiter des calomnies. On observe telles et telles cérémonies en vertu de la religion qu'on professe, et on s'adonne à tels et tels vices en vertu des impulsions de sa nature.
Les gens de cour, en particulier, rendent manifeste la différence qui existe entre la religiosité et la moralité.
â& LES PRÉCURSEURS
On les voit occupés de tout entreprendre pour servir leurs ambitions, appliqués à venger la moindre injure, multipliant les extorsions et les débauches. Sont-ils irréligieux? Non certes. Mais leur religion croupissante n'est le principe d'aucun bien. Vienne une menace de mort, ils se confessent et se recommandent à la vertu des saintes reliques. « D'où est venue la richesse des églises, dit Bayle, sinon de la peur que les grands seigneurs ont eue de rester trop longtemps en purgatoire? »
Bayle conclut qu'une société a' athées pratiquerait les obligations civiles et morales aussi bien que les pratiquent les autres sociétés, pourvu qu'elle fît sévèrement punir les crimes et qu'elle attachât de l'honneur et de l'infamie où il convient.
Convenons que l'ignorance d'un premier être, créateur et conservateur du monde, n'empêcherait pas les membres d'une société d'athées d'être sensibles à la gloire et au mépris, à la récompense et à la peine, et à toutes les passions qui se voient dans les autres hommes, et n'étoufferait pas toutes les lumières de leur raison. Dès lors, on verrait parmi eux des gens qui auraient de la bonne foi dans le commerce, qui assisteraient les pauvres, qui s'opposeraient à l'injustice, qui seraient fidèles à leurs amis, qui mépriseraient les injures, qui s'abstiendraient de toute débauche, qui ne feraient tort à personne, soit parce que le désir d'être loués les pousserait à de belles actions qui ne sauraient manquer d'avoir l'approbation publique, soit parce qu'il existerait pour eux un idéal d'élégance morale où ils mettraient leur bonheur.
Ne voit-on pas des chrétiens faire les plus grands sacrifices à l'honneur du monde, là même où il est le plus
opposé à l'esprit de l'évangile, comme quand il s'agit de venger un affront et de se battre en duel? N'y a-l-il pas là une preuve que la nature bien conduite pourrait opérer parmi les athées les plus beaux effets ?
Les lois de bienséance et d'honneur sont partout les plus observées, et il est manifeste qu'une société d'athées pourrait se faire d'excellentes lois de bienséance et d'honneur.
En affirmant la pleine indépendance de la morale et la moralité éventuelle d'une société d'athées, Bayle, contemporain de Louis XIV, a été plus hardi que Voltaire et d'autres chefs de l'armée philosophique qui enseignent qu'ici-bas tout irait de mal en pis sans la foi en un Dieu, sorte de directeur de la police des mondes.
Pourquoi Bayle, avec la plus admirable bonne foi, a-t-il pris plaisir à entourer d'objections et de doutes toutes les traditions religieuses : à saper le calvinisme et le luthérianisme non moins que le catholicisme; à établir qu'il ne faut pas être les esclaves d'un livre et qu'on doit renoncer à toute interprétation des Ecritures, vu les perpétuelles chances d'erreur ? C'est pour étouffer cette fureur de dogmatiser qui alimente l'intolérance.
Pourquoi Bayle s'est-il appliqué à montrer qu'ébranler les croyances religieuses n'est point ébranler la morale ; que la superstition est encore plus dangereuse que l'athéisme ; qu'un alhée peut être honnête homme et qu une société d'athées pourrait parfaitement exister? Pour ôter ses plus spécieux prétextes à l'intolérance.
Le triomphe de la tolérance a été l'âme de son œuvre.
Avant Locke, Bayle se fit l'avocat de la tolérance avec une puissance de logique et un courage d'apostolat vraiment admirables. Voici sa thèse : Toute persécution contre les idées est aussi injuste que déraisonnable, et les magistrats ne sont qualifiés pour intervenir que lorsqu'une secte attaque ostensiblement les lois fondamentales des sociétés en prêchant le vol, le meurtre, le mensonge. Nul n'a autorité pour faire une loi obligeant à parler ou à agir contre sa conscience. Il n'est pas au pouvoir d'un souverain quelconque de contraindre les âmes. C'est l'éternel sophisme des persécuteurs de prétendre qu'en s'écartant de leur foi on est fatalement dans un état de rébellion envers les lois de la conscience. Qu'on songe donc à tant d'hommes illustres qui furent à la fois athées et vertueux !
Les intolérants assurent qu'ils ne font qu'obéir à leur zèle pour le salut du prochain. Résumons ici la réplique de Bayle : « Malheureux que vous êtes ! s'écrie-t-il. Si vous avez tant de zèle pour le salut des autres, que n'en avez-vous pour vous-même?... Voulez-vous que ce soit désormais la même chose que de dire la religion catholique, et de dire la religion des malhonnêtes gens ? Où est le prélat, où le curé, où le moine, parmi ces légions innombrables de gens d'église, qui n'ait été l'un des actifs ressorts de tant de honteuses procédures, ou qui ne les ait louées, approuvées, souhaitées? Où est l'homme de cour qui n'ait dit amen à tout cela? Ah! parmi les coupables, je n'en trouve pas de plus criminels que ceux dont les continuelles sollicitations, les harangues, les panégyriques, les basses flatteries sont une
huile continuelle qui nourrit le feu de la persécution. »
Bayle, visant les dragonnades, s'indigne qu'une multitude de braves gens, qui servent Dieu selon leur conscience, soient chassés de leurs maisons, privés de leurs biens, séparés de leurs femmes et de leurs enfants, sous prétexte de zèle pour la gloire de Dieu. Et il adjure les persécuteurs de songer à eux-mêmes : « Pourquoi vivezvous si mal ? Pourquoi êtes-vous le scandale de tout le peuple par vos impudicités et vos mondanités? Pourquoi faut-il que, plus \ous êtes plongés dans de vilains engagements, plus vous persécutiez les autres religions? Est-ce pour expier vos crimes? Mais c'est en cela qu'apparaît le plus votre ridicule aveuglement. » Voilà Louis XIV mis au pilori; voici le tour de son entourage : « Que des prélats efféminés et superbes, que des intendants voluptueux, que des courtisans pourris de crimes, que des courtisanes se rendent les promoteurs de nos maux et y emploient des dragons, en vérité, l'on ne saurait en revenir! C'est là une comédie de leur part, et hélas! une tragédie pour nous qui souffrons... Depuis que les princes, amorcés par les louanges immodérées des hommes d'église, les ont fait regorger de biens et leur ont donné entrée familière dans leurs palais, la politique sacerdotale y a fait plus de mal que les intrigues des courtisans. Avec le prêtre s'est partout introduit l'esprit de persécution qui a exercé tant de ravages et qui finalement a converti l'Eglise chrétienne en Eglise romaine, c'est-à-dire en Eglise meurtrière et menteuse. I) semble désormais que le christianisme est une religion qui aime le sang et le carnage ; qui veut violenter le corps et l'àme; qui, pour établir sa tyrannie sur les consciences, fait des fourbes et des hypocrites. 0 le beau
résultat de vos contraintes l Mille meurtres, désolations et guerres civiles, ou mille hypocrisies et profanations nées de ces baptêmes sacrilèges reçus par des gens qui ne s'y soumettent que le couteau sur la gorge. » Le paisible Bayle va s'emportant, et il finit par ajouter ; « Le moyen de ne pas dire ce que je dis, quand on a le cœur si gros? »
Gomment a-t-on pu voir un pur sceptique dans l'homme qui a tenu un tel langage? D'ailleurs, ce même homme n'avait-il pas dit : « Il n'y a pas de philosophes aussi indignes d'être écoutés que les sectateurs de Pyrrhon » ? "
Bayle remarque que les mahométans, selon les principes de leur foi, devraient employer la violence pour détruire les autres religions, et que néanmoins, depuis plusieurs siècles, ils les tolèrent. Tout au contraire, les chrétiens n'ont reçu ordre que de prêcher et d'instruire, et néanmoins, de temps immémorial, ils exterminent par le fer et par le feu ceux qui ne sont pas de leur religion.
Il incline notamment à penser, avec Jurieu, qu'au cours des quelques années de guerre contre les Vaudois, et dans les massacres de la Saint-Barthélemy, les catholiques ont répandu plus de sang protestant que les Sarrasins, dans leurs exécutions, n'ont répandu de sang chrétien.
C'est par son esprit d'intolérance, non moins que par ses superstitions, que le catholicisme a provoqué la Réforme.
Qu'un simple moine ait pu frapper sur le papisme un si rude coup qu'il n'en faudrait qu'un semblable pour renverser entièrement l'Église romaine, c'est ce qu'on
ne saurait assez admirer. Wicleff, Jean Huss et d'autres ne le cédaient à Luther ni par le mérite, ni par la conduite ; mais ils entreprirent la guérison de la maladie avant la crise, tandis que Luther appliqua le remède au moment où la maladie venait de jeter son venin.
Que vaut pourtant le protestantisme, s'il renouvelle à son profit — et hélas ! il n'y a pas manqué — les intolérances du catholicisme ?
Pour ne prendre qu'un exemple, qui oserait absoudre Calvin qui détestait tout homme pensant autrement que lui ? Animé de la haine théologique, la plus implacable de toutes les haines, il fît brûler vif Michel Servet, et le poursuivit même au delà du tombeau, dans cet écrit où il enseigne que les magistrats doivent user du glaive contre les hérétiques.
Étrange illogisme ! Les protestants professent que chaque particulier est maître d'expliquer l'Ecriture comme il lui plaît, et voici que des protestants mettent à mort un homme qui n'a commis d'autre crime que de trouver dans la Bible un sens différent du leur.
De quel droit exiger qu'un croyant défère au jugement d'un autre croyant, faillible comme lui?
Aux yeux d<* Bayle, c'est un grand sujet de scandale que les adeptes de la religion réformée n'aient point compris « les immunités sacrées et inviolables de la conscience ». Ayant rejeté tant de folies et à' hérésies du catholicisme romain, comment ont-ils pu retenir le dogme de la contrainte ? Pourquoi n'ont-ils pas vu que les chrétiens, quand ils se font persécuteurs, s otent tout droit de condamner les païens qui les persécutèrent?
Les hommes n'étaient-ils pas déjà assez méchants, et
avait-on besoin d'imaginer cette cause de mutuels égorgements, qui revient à dire : Telles gens ont la cervelle différente de la nôtre et pensent autrement ; donc, il faut ne ménager ni leur fortune, ni leur liberté, ni leur vie.
Le grand devoir de l'homme est de ne jamais agir contre les inspirations de sa conscience. Que si la conscience impose à chaque homme le devoir d'employer le fer et le feu pour établir dans le monde la vérité telle qu'il la connaît, il faudra que tous les hommes se fassent les bourreaux les uns des autres en vue d'imposer leurs diverses religions. Est-il pire folie?
Que demande de nous la divinité ? Est-ce que nous connaissons la vérité absolue ? Ce serait nous imposer une charge au-dessus de nos forces. Elle nous demande de chercher sincèrement la vérité, de nous arrêter à ce qui nous paraît en avoir tous les caractères et de prendre ses préceptes pour règles. On est quitte, quand on n'a rien négligé pour s'éclairer ; qu'on possède le pur amour du vrai tel qu'il se révèle à nous, et qu'on y conforme sa vie.
La certitude s'obtient par la connaissance ; elle ne s'impose pas par la force.
Qu'est-ce qui nous fera discerner la véritable religion ? Sera-ce l'évidence ? Mais on ne cesse de représenter les vérités divines comme des mystères profonds qui demandent qu'on captive son entendement sous le joug de la foi. Sera-ce la satisfaction éprouvée par la conscience? Mais un mahométan et un juif sont aussi satisfaits de leur religion qu'un papiste ou un calviniste peut l'être de la sienne. Sera-ce le zèle que la foi adoptée inspire? Mais quelle religion n'a ses généreux martyrs> ses austères ascètes, ses infatigables apôtres, ses scrupuleux
fidèles? Ainsi, pas de preuve décisive de vérité ni de mensonge.
Que chacun profite donc des lumières que Dieu lui donne et s'attache à la croyance qui lui semhle la plus raisonnable ! Moyennant cela, il est orthodoxe à F égard de Dieu, quoique, par un défaut qu'il ne saurait éviter, ses pensées ne soient pas une fidèle image de la réalité des choses.
L'essentiel est de mener une vie vertueuse. A quelque croyance qu'on appartienne, chacun doit employer toutes ses forces à honorer la Divinité par une exacte obéissance aux lois morales.
Bayle, comme Kant plus tard, pense que, sur la question du devoir, la lumière luit en chacun, pourvu qu'il ait la volonté droite. Un athée de bonne foi ne sera puni de Dieu qu'à cause des mauvaises actions qu'il aura faites avec le sentiment qu'elles étaient mauvaises. Pour celles qu'il aura faites en conscience, sans s'aveugler malicieusement, après avoir tout fait pour s'éclairer, elles ne sauraient jamais lui être imputées à crime.
Le généreux précurseur de Voltaire et de Diderot a recours à un apologue. Il suppose un homme infiniment juste et sage qui de loin envoie des ordres à ses domestiques. Ceux-ci les entendent d'une manière différente et discutent sur ce qu'il a exactement voulu ; mais chacun pense que la volonté du maître est l'unique règle qu'il doit suivre, et il se comporte conformément à l'interprétation que de bonne foi il adonnée à ses ordres. Pensez- vous que le maître, à son retour, maltraitera ceux qui, moins éclairés, l'ont mal compris, alors qu'ils oui eu même bonne volonté? Non, certes. Dieu agira de même.
Fa DRE. —
l'ores de la Révolution.
Mais quoi ! Les chrétiens allèguent en faveur de l'intolérance le précepte divin qu'est pour eux cette parole de Jésus : « Contrains-les d'entrer. »
Grave erreur. Imaginer que Jésus a recommandé la violence pour forcer les dissidents à entrer dans le giron du christianisme, c'est méconnaître l'esprit de l'évangile. La belle obligation qu'on aurait au Christ s'il était venu enlever aux hommes les faibles restes de la religion naturelle en confondant toutes les idées de vice ou de vertu, et en faisant que la spoliation, la tyrannie, les mauvais traitements, les meurtres, bref les pires crimes, cessassent d'être des mauvaises actions et devinssent même obligatoires, dès qu'il s'agirait de ramener des hommes professant une autre doctrine que la doctrine déclarée orthodoxe !
On ne peut concevoir un plus grand outrage contre la morale évangélique, que de représenter Jésus prescrivant à ses disciples d'user de violence, dès qu'ils le pourraient sûrement, et les induisant à faire mystère de leurs intentions sanguinaires tant qu'ils ne seraient pas les plus forts, à la façon de l'assassin qui cache bien son poignard jusqu'à ce qu'il ait beau jeu pour frapper.
Bayle est forcé de constater que la religion chrétienne d'abord tolérante puis intolérante, demeure couverte de cette infamie. Mais, si l'on ne peut nier le crime des chrétiens, qu'on ne l'impute pas au Christ! Bayle entend sauver l'honneur du fondateur de la religion chrétienne et de ses lois ; et il n'admet pas qu'on répète, après saint Augustin, que Jésus a commandé la contrainte. Selon lui, dans les passages de l'évangile allégués en faveur du droit à l'intolérance et à la persécution, « il s'agit autant de cela que des intérêts du grand Mogol ».
Au fond, pour peu qu'on remarque la diversité des opinions humaines, n'est-il pas visible qu'il est absurde d opprimer son voisin au nom d'une opinion? Voilà des hommes qui pensent diversement, et chacun dit : « Je possède la vérité; je le sais, je le sens. » Qu'y a-t-il à faire, sinon convenir de ne pas s'inquiéter les uns les autres ?
Oui, supportons-nous et aimons-nous î C'est à cette conclusion que revient toujours Bayle, indigné des atrocités persécutrices dont il avait été le témoin et dont son frère avait été une des victimes. « L'esprit évangélique, dit-il, est un feu qui doit éclairer, échauffer, mais non pas brûler, calciner, stigmatiser. »
Où il y a sincérité et consciencieux effort, pourquoi voir plus de crime dans ceux qui se trompent que dans ceux qui ne se trompent pas? Se convertir, est-ce adopter des rites nouveaux et répéter les formules dictées par les convertisseurs? Non. Se convertir, c'est avoir des pensées nouvelles et un cœur nouveau. Or, c'est là une chose qui ne dépend pas des injonctions, des menaces, des emprisonnements, des supplices; elle ne dépend que de la persuasion et des clartés de cette lumière naturelle qui est commune à tous les hommes.
Combattre des erreurs à coups de bâton, dit Bayle, n'est-ce [tas la même absurdité que de combattre contre des bastions avec des harangues ou des syllogismes? »
Tout compté, les meilleures persécutions, les plus désirables, sont celles qui donnent la mort aux prétendus mécréants sans promettre la vie sauve à ceux qui abjurera. La tentation est grande de commettre un acte d'odieuse hypocrisie pour échapper à la mort. Mais, s'il faut bon gré malgré se résoudre à mourir pour ce
qu'on croit être la vérité, il n'importe qu'on se trompe. Du moment où on est de bonne foi dans son erreur, on est un martyr de la cause de Dieu ; c'est à Dieu, comme se révélant à la conscience, qu'on s'offre en sacrifice.
A entendre les intolérants, le triomphe de la tolérance aurait pour effet d'engendrer une horrible bigarrure de sectes et de mettre la confusion dans l'Etat.
En réalité, ik ont moins souci du bien commun que de leurs intérêts propres, qu'ils font consister à réduire au silence, à force de persécutions, tous les opposants qui contredisent leur doctrine. Que le principe de la tolérance s'établisse, et il y aura, dans chaque cité, entre gens d'opinions adverses, la même concorde qui existé entre diverses espèces d'artisans s'entre-supportant les uns les autres. Bien mieux, il se développera une noble émulation parmi tant de sectes différentes. Chacune aura à cœur de primer en science, en vertu, en patriotisme. D'où une infinité de biens.
Vienne donc l'ère de la tolérance! Ce sera, aux yeux de Bayle, l'aurore d'un nouvel âge d'or.