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ROUSSEAU CRITIQUE DE L'ÉVOLUTION SOCIALE

Mais fallait-il confondre dans une même réprobation la culture de l'esprit et l'abus qu'on en peut faire ; la société civile et le règne du despotisme ; les plaisirs esthétiques et la dépravation morale?

Quelle est donc cette audace qui dénonce comme criminelle l'aristocratie de l'intelligence et proclame que l'homme qui médite est un animal dépravé? Sans doute, être instruit n'est pas être vertueux. Suit-il de là que la connaissance ne soit pas un élément essentiel pour la sage pratique des devoirs "? Il ne suffit pas de suivre sa conscience, il faut encore l'éclairer. A mesure que nous connaissons mieux les choses, le bien nous devient plus manifeste, et les motifs qui nous y inclinent augmentent en nombre et en force. Par suite, plus diminue l'ignorance d'un homme, plus il est probable que diminueront ses fautes. Il n'y a que probabilité, il n'y a pas certitude, parce que chacun de nous conserve toujours son libre arbitre. Mais groupez ces probabilités individuelles et considérez la totalité des hommes : ce qui n'était que probabilité pour chaque individu deviendra certitude pour la masse des individus, par suite de l'accumulation de toutes ces probabilités ajoutées les unes aux autres ; dès lors, vous demeurerez convaincu que l'amélioration intellectuelle de l'humanité doit entraîner tôt ou tard son amélioration morale, et que les progrès du savoir servent à préparer, dans la mesure où le comportent notre faiblesse et nos inconséquences, le progrès de la vertu.

Il était logique, après avoir mis l'homme dans l'alternative d'être méchant ou bête, de préférer la vie animale à la vie civile. Mais y a-t-il rien de plus artificiel que cet homme primitif que Rousseau croit ressusciter, et qu'il crée de toute pièces? Dans cet état de nature auquel il

voudrait nous ramener, la vertu n'a point où s'exercer, et la vie morale est impossible. Sans doute, il y a là l'égalité ; mais c'est l'égalité dans la bestialité. Je vois coexister des brutes, je ne vois pas vivre des hommes. A coup sûr, la société civile entraîne beaucoup de maux ; mais elle est la condition de toute grandeur. Non seulement elle ne peut qu'être, mais encore elle doit être.

Maudire la société, c'était d'avance maudire Fesprit de société, et par suite les spectacles.

Il faut mettre les joies du foyer avant celles du théâtre. S'ensuit-il que le théâtre mérite d'être proscrit? 11 y a des spectacles corrupteurs . S'ensuit-il que tous le soient ? Qui ne sait que chez les hommes réunis le souffle moral est plus grand que chez chacun d'eux isolé des autres? Une pièce noblement inspirée les charme, les exalte, les ravit.

Rousseau reprend cette thèse janséniste qu'il faut sentir le moins possible pour pécher le moins possible, et il tend à condamner tout ce qui rend la vie plus vivante. Ne voit-il pas que restreindre l'activité de l'homme c'est restreindre l'exercice de sa vertu? Il faut régler l'âme, non l'appauvrir. Notre double devoir est de nous ouvrir à toutes les impressions, et de les purifier toutes par une volonté droite. Que notre épanouissement soit complet! Ne mourons pas dès cette vie pour éviter de mal vivre. Vivons bien, mais vivons!

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