L'ÉVEIL DE ROUSSEAU
Dans l'antiquité, à côté de Démocrite que tout faisait rire, il y eut Héraclite que tout faisait pleurer. Au xvnic siècle, à côté du sarcastique Voltaire, il y eut l'enthousiaste Rousseau.
Pauvre enfant de Genève, tour à tour commis greffier, apprenti graveur, vagabond, laquais, séminariste, maître de musique, interprète, copiste, secrétaire d'ambassade, compositeur, caissier, Jean-Jacques Rousseau se trouva enfin jeté dans cette société parisienne où s'entre-choquaient les paradoxes les plus étranges, les négations les plus audacieuses.
Au spectacle de ces intempérances de la pensée, Rousseau s'indigna. La lecture de Plutarque, la solitude et le malheur avaient enraciné en lui la haine des frivolités mondaines, la passion des belles chimères, le culte des vertus républicaines, l'amour de l'égalité et de la liberté. Le hasard d'un concours fit éclater la tempête qui s'était lentement amassée en son âme; et, moitié à l'instigation de Diderot, moitié par une inspiration naturelle de son génie, il osa, lui, l'obscur aventurier, jeter l'anathème non seulement à l'art et à la science de son siècle, mais
encore à tout art et à toute science. L'éloquence grondeuse de ce misanthrope surprit et charma la France. Illuminé par le succès, Rousseau entrevit sa mission et comprit que son heure était venue.
ROUSSEAU CRITIQUE DE L'ÉVOLUTION INTELLECTUELLE, DE L'ÉVOLUTION POLITIQUE ET DE L'ÉVOLUTION MORALE DE LA SOCIÉTÉ
Idées, lois et mœurs, tel est le fond de toute société. Rousseau a critiqué l'évolution intellectuelle de la société dans le Discours sur les sciences et les arts ; il critiquera son évolution politique dans le Discours sur Vinêgalité des conditions ; il critiquera son évolution morale dans la Lettre sur les spectacles. Telle sera la première partie de son œuvre. Avant d'édifier, il fallait détruire. C'est ainsi qu'une logique secrète gouverne les grands hommes et assujettit à l'unité les productions d'un même génie.
Certes, il était juste de combattre cet égoïsme de l'esprit qui fait que l'homme, satisfait de savoir, se croit dispensé d'aimer, et, parce qu'il a des lumières, dédaigne d'avoir des vertus; il était juste d'attaquer cette insolence de l'autorité qui soumet le droit à son bon plaisir, ajoute aux inégalités naturelles les inégalités sociales, et fait d'un peuple le misérable jouet des caprices de quelques puissants; il était juste enfin de flétrir ces raffinements où se complaisent les sociétés vieillies, demandant à de dangereux spectacles l'oubli des devoirs de famille, et donnant la préférence à des jeux malsains de l'intelligence, à d'inquiètes jouissances des sens sur les joies tranquilles et pures du cœur et de la conscience.