L'EMILE OU L'ÉDUCATION SELON ROUSSEAU
Le principe de Rousseau mettant l'enfant à l'école des choses est merveilleusement juste et fécond. Néanmoins il y a une certaine puérilité dans les artifices de ce précepteur qu'il nous représente toujours occupé à préparer les leçons improvisées du hasard ; et Ton peut prévoir qu'un jour ou l'autre l'enfant pénétrera ses ingénieuses combinaisons.
L'auteur de Y Emile prétend substituer totalement l'œuvre de la nature à l'œuvre de la société. Mais ce maître qui dirige en secret l'œuvre de la nature, qu'estil donc sinon l'élève de la société, l'organe vivant de la civilisation? De fait, l'expérience n'est l'expérience qu'autant que le présent s'enrichit de tous les enseignements du passé. Pour faire de l'enfant un homme, il faut, directement ou indirectement, l'amener à bénéficier du laborieux apprentissage de l'humanité.
En même temps qu'il substitue à l'éducation par les mots l'éducation par les faits, Rousseau rétablit dans ses légitimes droits la spontanéité de l'enfant. Au lieu de cette discipline autoritaire qui n'obtient qu'une soumission hypocrite et qui n'est plus respectée sitôt qu'elle n'est plus redoutée, il préconise l'intelligente culture des bons penchants amoureusement développés sans aucune apparence de contrainte, et de plus en plus mûris sous le souffle fécond de la liberté. A ses yeux, l'épanouissement harmonieux et complet de toutes nos forces physiques, intellectuelles et morales, est le but de l'éducation. Son principal effet est de fixer dans la vertu tous nos sentiments et de nous rendre nécessaire la pratique du bien, en nous acheminant à concevoir pour le mal un insurmontable dégoût.
Bien avant qu'il fît Y Emile, Rousseau avait tracé un plan d'éducation, récemment retrouvé dans les papiers de la famille Dupin. Il écrivait à M. Dupin, dont le fils l'eut pour précepteur, que la façon courante d'enseigner les enfants lui semblait insensée et ridicule. « On leur fait perdre trois ou quatre ans à composer de misérables thèmes, pendant qu'on est très assuré qu'ils ne trouveront pas deux fois en leur vie l'occasion d'écrire en latin. On leur apprend ensuite à faire des amplifications, c'est-àdire qu'après leur avoir donné une pensée d'un auteur, on leur prescrit de la gâter en l'allongeant par le plus de paroles inutiles qu'ils peuvent trouver. On les exerce beaucoup sur l'histoire grecque et l'histoire romaine, et on leslaisse dans l'ignorance laplus crasse sur celle de leur pays... On leur parle d'un Dieu en trois personnes dont aucune n'est l'autre et dont chacune est pourtant le même Dieu...; du péché originel, pour lequel nous sommes punis très justement de fautes que nous n'avons pas commises...; en un mot, dans le temps même où l'on commence à cultiver leur raison, on leur fait faire à tout bout de champ les exceptions les plus étranges contre ses plus évidentes notions... »
Rousseau montre ensuite comment le jeune homme, amené par la réflexion à démêler la sottise de tout ce qu'on lui a enseigné, se fait une loi de l'oublier, et tend à parvenir au même point d'ignorance où il était à l'origine. En ce qui touche notamment la religion, se rappelant tant de discours absurdes , tant de leçons inintelligibles, il la regarde comme un conte de vieille femme ; il met Jésus et la vierge Marie au rang du Petit Poucet et de Cendrillon ; il finit par « n'avoir dans T'esprit ni dans le cœur aucun principe de raison ni de conduite ».