LA PÉDAGOGIE RATIONNELLE AVANT ROUSSEAU
Les principes pédagogiques de Rousseau sont en partie ceux qu'avaient affirmés dès le xvie siècle Rabelais et Montaigne, et qu'avait particulièrement repris Locke au xvne siècle. L'auteur de YÉmile s'inspire de ces trois maîtres, surtout du dernier, et aussi de Plutarque qui, dans ses traités moraux, consacre une étude très suggestive.à l'éducation des enfants.
La pédagogie nouvelle, fondée sur la conception féconde de Fautonomisme, s 'élevant graduellement du sensible à l'intelligible, procédant des faits aux idées, tenant toujours l'élève au-dessus de son ouvrage selon la maxime du père de Pascal, et visant à la pleine concordance du développement de chacun avec sa nature, devait tôt ou tard supplanter cette pédagogie, à la fois savante et inintelligente, qui ne développe qu'une moitié de l'homme, qui procède des mots aux idées, et qui fait du disciple une machine mise en mouvement par le maître.
Fénelon, Bossuet, Nicole, Arnauld, Lancelot, Saci, Fleury, Rollin, tous ces grands instituteurs français, qui introduisirent à diverses doses dans l'éducation l'esprit de la méthode cartésienne, avaient en partie préparé les voies.
Sans doute, ces maîtres ne posaient pas en principe qu'il faut que l'enfant soit endoctriné le moins possible
et qu'il apprenne par lui-même le plus possible. Néanmoins, ils tendaient visiblement à faire une certaine part à cette maïeutiqiie des âmes qu'enseignait Socrate, l'antique précurseur de nos plus illustres pédagogues. De plus, eux aussi,, ils pensaient que l'instruction, au lieu d'être sa fin à elle-même, n'est qu'un moyen pour arriver au perfectionnement de la raison, à la formation des caractères, au progrès de la sagesse et de la moralité publique. Eux aussi (et en particulier Fénelon, quand il écrivait, à la suite de saint Jérôme, son remarquable Traité sur 1 éducation des filles), ils s'accordaient à demander, avec Plutarque, que l'éducation de l'enfant commençât à partir de sa naissance, à ce moment où les impressions sont le plus profondes ; qu'elle commençât même avant sa naissance, les parents pouvant prédéterminer par leurs mœurs les mœurs de leurs enfants. Ils voulaient qu'on donnât à la science un visage aimable, et qu'on rendît l'éducation attrayante, sans toutefois penser qu'il fût possible d'épargner à l'enfant l'apprentissage de la souffrance qui, de l'aveu de Rousseau, est indispensable à l'homme. Ils tendaient, quoique très imparfaitement, à recourir, dans l'étude des diverses sciences, aux procédés qui parlent aux sens, tels que l'emploi des cartes ou des tableaux, et à instituer des leçons de choses. Enfin, ils professaient une sorte de pitié pour l'enfance, et, selon l'expression de Lemaistre de Sacy, ils n'avaient rien tant à cœur que de s accommoder aux petites âmes des enfants.
PESÏALOZZl ET FRŒBEL DISCIPLES DE ROUSSEAU
Toutefois, ce n'est pas de tous ces glorieux maîtres, ce n'est pas même de Rabelais, de Montaigne, de Locke,