ROUSSEAU ET LES GRANDS ÉDUCATEURS
toujours pleinement d'accord avec la théorie. Ce mérite les distingue du trop faible Rousseau qui, en même temps qu'il donnait des règles pour l'éducation des enfants, envoyait les siens à l'hôpital.
Il y a une autre profonde différence. Les Pestalozzi et les Frœbel songeaient particulièrement aux enfants du peuple, tandis que Rousseau, qui d'ailleurs s'est occupé de l'éducation populaire dans ses œuvres politiques, faisait de son Emile un gentilhomme à qui un gouverneur spécial se consacrait tout entier. En cela, Rousseau suivait l'exemple de Locke, de Montaigne et de Plutarque. Ce dernier s'explique là-dessus bien naïvement : « On pourra, dit-il, m'objecter que je délaisse l'institution des pauvres enfants du peuple et que je donne des enseignements uniquement applicables aux nobles et aux riches. A ce reproche je réponds : Il me plairait que mes instructions pussent profiter à tous ; mais s'il y en a à qui, faute de moyens, mes préceptes ne puissent être utiles, je les prie d'en accuser la fortune, et non l'auteur de ces préceptes. Au surplus, il faut que les pauvres gens s'évertuent, et qu'ils tachent de faire nourrir leurs enfants, sinon en la meilleure discipline possible, du moins en la meilleure qui sera à leur portée. »
Les éducateurs allemands, non moins que les éducateurs suisses, n'eurent garde de délaisser aussi facilement Yimtitution des pauvres enfants du peuple. . Ils savaient que décupler les aptitudes personnelles de chaque citoyen, c'est décupler la valeur de l'État. Ils savaient qu'un pays est grand non par l'étendue du territoire qu'il occupe, mais par les énergies qu'il renferme, de même qu'un individu est grand non par la taille qu'il mesure, mais par les qualités qu'il possède. Ils savaient
33i ROUSSEAU
que, si les générations arrivées à leur maturité ne peuvent se refaire, il dépend des instituteurs publics, pacifiques révolutionnaires, de transformer les générions nouvelles. Ils savaient enfin que, dans l'ordre moral, l'éducation est Tunique levier avec lequel on peut soulever le monde.
l'éducation nationale
Quand ils avaient ainsi à cœur l'extension et les progrès de renseignement pour tous, petits et grands, hommes et femmes, les éducateurs suisses et allemands étaient fidèles aux inspirations d'un Luther instruisant le soir les petits enfants, ou d'un Mélanchton particulièrement préoccupé de multiplier les écoles; et ils se conformaient à l'esprit de la religion réformée qui a pour base la lecture d'un livre librement interprété par tous.
En France, au contraire, quoiqu'elle ait été originairement secondée par les petites écoles instituées dans diverses paroisses, et par les écoles chrétiennes dues au charitable abbé de la Salle, l'instruction primaire a eu pour principaux promoteurs des hommes indifférents ou hostiles à la religion dominante.
La monarchie prodiguait les millions pour la maison du roi et refusait tout à l'école. Les hommes de la Révolution prendront en main la cause de l'instruction universelle et ne reculeront pour elle devant aucun sacrifice.
La Constituante s'occupera des moyens d'assurer à tous les enfants, sans distinction, les enseignements susceptibles de faire d'eux des hommes, et elle précisera, dans le projet de loi préparé par Talleyrand, le but essentiel des écoles primaires qui est Renseigner à tous