LA RELIGION NATURELLE CHEZ ROUSSEAU 3G
Liberté, immortalité, providence, ces trois corollaires de l'obligation morale que Kant affirmera dans ses trois Critiques, Rousseau les affirme dans sa Profession de foi du vicaire savoyard. Ce sont les croyances fondamentales pour l'un et pour l'autre. Seulement, tandis que Kant mettra en pièces, sous les coups de sa dialectique, toutes les démonstrations de l'école et n'admettra que la certitude morale qui relie nécessairement au concept inébranlable du devoir les concepts de la liberté, de l'immortalité et de Dieu, Rousseau entreprendra de prouver la liberté par le sens intime, l'immortalité par la spiritualité de l'âme déduite elle-même des caractères de la pensée, Dieu par l'ordre universel, qui exclut l'hypothèse d'une fatalité aveugle produisant des êtres intelligents.
Ce qui est commun à l'un et à l'autre, c'est l'exclusion du pur dogmatisme, c'est l'appel à la raison pratique, c'est l'invocation des croyances rationnelles, c'est la préoccupation de triompher particulièrement des incertitudes qui touchent aux intérêts vitaux de l'humanité.
Kant devait déclarer que, là-dessus, la droite voie lui avait été ouverte par Rousseau, et qu'il avait appris de lui à être moins ébloui par les subtilités de la spéculalion, plus sympathique aux naïfs instincts du peuple.
Ne s'inspire-t-il pas de l'auteur de YÉmile quand il dit qu'il se jugerait moins utile qu'un artisan vulgaire si ses méditations ne contribuaient pas de près ou de loin à rétablissement des droits de l'homme ? Ne reconnaissonsnous pas un écho de Rousseau dans ces paroles d'un des derniers chapitres de la Critique de la raison pure : « Voudriez-vous qu'une connaissance qui importe à tous
Pabre. — Fères de la Révolution. 24
les hommes fût au-dessus du sens commua et ne se révélât qu'à vous, philosophes ? Il n'en va pas ainsi. La nature, en ce qui concerne l'intérêt de tous les hommes sans distinction, n'est coupable d'aucune partialité dans la répartition de ses dons ; et, du moment qu'il s'agit des fins essentielles de l'humanité, la plus haute philosophie ne saurait vous conduire plus loin que la portée des intelligences les plus ordinaires. »
Ajoutons que Rousseau, dans sa Correspondance, devance les antinomies de Kant, oppose les possibilités aux possibilités, montre la raison flottante, et déclare que théoriquement ni le pour ni le contre ne lui paraissent démontrés.
Descartes avait adressé à la raison les hommes courbés devant l'autorité ; Rousseau adjure la société raisonneuse qui l'environne de consulter le cœur dans le silence des passions. Descartes avait fait prédominer le point de vue purement intellectuel ; Rousseau fait prédominer le point de vue moral. Descartes en avait appelé à l'idée ; Rousseau en appelle au sentiment. Kant, logicien et moraliste, unira aux tendances spéculatives de Descartes les tendances pratiques de Rousseau. D'une part, il fera la critique de la raison ; d'autre part, il expliquera, ce qu'indiquait Pascal, comment le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas.