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CRITIQUE DU TRADITIONALISME RELIGIEUX ET DES RELIGIONS EXISTANTES

A son éloquent catéchisme de la religion naturelle Rousseau joint une vigoureuse censure des errements qu'a perpétués parmi les hommes le régime théocratique.

D'abord, il ne comprend pas que ce soit la naissance, et non la raison, qui décide de nos croyances religieuses. On élève l'enfant dans la religion de son père ; on lui répète sans cesse qu'elle est la seule véritable; on lui persuade que toutes les autres ne sont qu'extravagance et absurdité. Ainsi, selon qu'il est né en Turquie ou en France, c'est le christianisme ou le mahométisme qu'il apprend à mépriser comme n'ayant pas le sens commun. De plus, par suite des superstitions accréditées, on habitue l'enfant à se tracer de la divinité des images difformes qu'il gardera toute sa vie. N'est-ce pas un grand mal que d'avoir de Dieu des idées basses, fantastiques, injurieuses, indignes de lui ? Mieux vaudrait le méconnaître que l'outrager ainsi.

Qu'est-ce qui serait donc le plus convenable? De n'agréger l'enfant ni à telle secte, ni à telle autre ; mais de le mettre en état de choisir celle où le meilleur usage de sa raison doit le conduire.

Appelé à adopter une religion au moment où il en est réellement capable, l'élève de Rousseau choisira-t-il une des mille religions positives qui se disputent la crédulité des hommes?

S'il demande quelle est la bonne, chaque peuple répondra : c'est la mienne et uniquement la mienne. — Mais comment le savez-vous ? — Parce que Dieu Ta dit. — Et qui vous dit que Dieu l'a dit? — Nos prêtres, qui le savent bien. — Mais si Dieu a parlé aux hommes, pourquoi donc n'en ai-je rien entendu ? — Il a chargé d'autres hommes de vous transmettre sa parole. — Eh ! qu'est-ce qui me garantit leur véracité ? — Des prodiges qui manifestent leur mission. — Où sont-ils révélés ces

prodiges ? — Dans des livres. — Et qui a fait ces livres? — Des hommes. — Qui a vu ces prodiges? — Des hommes qui les attestent — Quoi! toujours des témoignages humains ! Que d'hommes entre Dieu et moi ! N'ai-je pas lieu de soupçonner que, du moment où les peuples s'avisaient de faire parler et agir la divinité, chacun d'eux Ta façonnée à sa mode et lui a attribué ce qu'il a voulu? Ne dois-je pas chercher si tout cela n'est point pure illusion ou pure imposture ? — Ne cherchez pas ; soumettez votre raison. — Mais c'est là ce que me dirait celui qui me tromperait. Il me faut des raisons pour soumettre ma raison.

N'est-il donc pas évident que, s'il existait une religion prescrite par Dieu à tous les hommes sous peine de damnation, Dieu lui aurait donné des signes certains pour être reconnue comme la seule véritable, signes de tous les temps et de tous les lieux, également manifestés à tous les hommes, grands et petits, savants et ignorants, Européens et Asiatiques ?

Actuellement, comment faire un choix parmi tant de religions qui se proscrivent et s'excluent mutuellement ? Pour trouver la bonne, si tant est qu'une le soit, nous voilà forcés de les comparer toutes , car on ne doit pas condamner sans entendre. Nous avons à confronter les objections avec les preuves ; à examiner ce que chacun oppose aux autres, et ce qu'il leur répond. Quel travail ! Adieu les métiers, les arts, les sciences ; il ne pourra plus y avoir d'autre étude que celle des religions. Serace assez de toute la vie pour les approfondir et les comparer ? Gomment feront l'artisan qui ne vit que de son labeur, le laboureur qui ne sait pas lire ? Ils croiront, dites-vous, sur l'autorité d'autrui. Mais alors vous subor-

donnez tout à Fautorité. Que si le fils d'un chrétien fait bien de suivre, sans l'avoir mûrement examinée et confrontée avec d'autres, la religion de son père, pourquoi le fils d'un bouddhiste ferait-il mal de suivre la religion du sien ?

Considérez maintenant un homme qui veut et qui peut s'engager dans la recherche de cette religion véritable hors de laquelle il n'y a point de salut.

Cet homme comprendra-t-il que la majesté divine ait pu s'abaisser assez pour faire d'un de nos semblables l'organe de ses volontés ? Trouvera-t-il naturel que les révélateurs aient pour toutes lettres de créance quelques signes particuliers faits devant peu de gens obscurs, et dont tout le reste des hommes ne saura jamais rien que par ouï-dire ? Concevra-t-il que ce que tout homme doit savoir soit enfermé dans certains livres, et que celui qui, comme la plupart de ses semblables, n'est à portée ni de ces livres, ni des gens qui les entendent, soit puni dune ignorance involontaire?

Puis, de quelle érudition cet homme ne va-t-il pas avoir besoin pour remonter aux antiquités, pour contrôler les révélations, les prophéties, les miracles, les doctrines, en un mot tous les monuments de la foi des divers pays? « Quelle justesse de critique est nécessaire, dit Rousseau, pour comparer les traductions aux originaux; pour juger de l'impartialité des témoins, de leur bon sens, de leurs lumières; pour savoir si l'on n'a rien supprimé, rien ajouté, rien transposé, changé, falsifié ; pour juger quel poids doit avoir le silence des adversaires dans les faits allégués contre eux; si ces allégations leur ont été connues; s'ils en ont fait assez de cas pour daigner y

répondre; si les livres étaient assez communs pour que les nôtres leur parvinssent ; si nous avons eu assez de bonne foi pour donner cours aux leurs parmi nous et pour y laisser leurs plus fortes objections, telles qu'ils les avaient faites ! »

Les partisans des divers cultes prétendent appuyer leur foi par des prophéties et des miracles, que les uns et les autres déclarent également concluants.

Mais le moyen qu'un chercheur de bonne foi se prononce?

Cet homme connaîtra-t-il assez bien le génie des langues orientales pour y distinguer ce qui est prédiction et ce qui n'est que figure oratoire ?

Saura-t-il assez bien manier le calcul des probabilités pour décider quelles prédictions ne peuvent s'accomplir sans miracles ?

Pour qu'une prophétie eût de l'autorité à ses yeux, ne faudrait-il pas qu'il eût été témoin de la prophétie, qu'il fût témoin de l'événement, et qu'il lui fût démontré que cet événement n'a pu cadrer fortuitement avec la prophétie ?

Combien abondent en de telles matières le pour et le contre ! En Sorbonne, il est clair comme le jour que les prédictions du Messie se rapportent à Jésus-Christ ; chez les rabbins d'Amsterdam, il est tout aussi clair qu'elles n'y ont pas le moindre rapport.

Quant aux miracles, pour en juger, ne faudrait-il pas exactement savoir quels faits sont dans l'ordre de la nature et quels autres n'y sont pas ?

Il s'agit de choses extraordinaires. Mais qui nie qu'il s'accomplisse des choses extraordinaires ? Les progrès

de la science nous font découvrir des merveilles propres à faire mettre en adoration plusieurs peuples qui les verraient. Jadis les prophètes faisaient descendre à leur voix le feu du ciel ; aujourd'hui les enfants en font autant avec un petit morceau de verre. Avec l'aimant et le baromètre, quels prodiges n'opère-t-on pas chez les ignorants ? Quels miracles que ceux de l'électricité? Quels envoyés de Dieu ou quels sorciers que deux hommes qui, assis l'un dans un coin de Paris, l'autre dans un coin de Pétersbourg, devant un appareil où se dessinent certaines images, échangent instantanément leurs pensées ! Peut-on tracer des limites à l'industrie humaine ? Où ne peut aller l'art de guérir ? Les prêtres égyptiens alléguaient les éclipses, qu'ils étaient seuls à prévoir, pour courber le peuple devant leur autorité. Qui ne voit que le téléphone, la télégraphie sans fil, les aéroplanes, auraient pu paraître également des prodiges, si des prêtres astucieux avaient pris la place de nos savants sincères ?

C'est grande hardiesse de prononcer qu'un certain acte est un miracle; car c'est déclarer qu'on connaît toutes les lois de la nature et qu'on sait que cet acte est une exception.

N'est-il pas facile à un homme adroit de fasciner les simples et d'étonner même les gens éclairés? Qui nous dira de quelle espèce doit être un prodige, quelle authenticité il doit avoir non seulement pour être cru, mais pour qu'on soit punissable d'en douter? Quelles seront les règles sûres pour discerner les vrais miracles des faux ?

Puis, comment expliquer que Dieu choisisse, pour attester sa parole, des moyens qui ont eux-mêmes si grand besoin d'attestation ? Quelle secte ne serait la

bonne si, dans les divers pays, on tenait pour vrais tous les prodiges que le peuple dit avoir vus ? On se tire d'affaire en alléguant que le diable imite les prodiges de Dieu. Mais, à ce compte, comment distinguer si c'est Dieu ou le diable qui opère? Par la doctrine, dites-vous? Mais c'est un cercle vicieux d'avoir à prouver la doctrine par le miracle et le miracle par la doctrine.

Puisque ni prétendus miracles, ni prétendues prophéties ne décident rien, va-t-on comparer les doctrines des diverses religions ?

Que de langues à apprendre, que de bibliothèques à fouiller ! Il ne suffira pas d'entendre les docteurs d'un parti, il faudra s'instruire des raisons du parti contraire; car où sont les théologiens qui, pour réfuter les arguments de leurs adversaires, ne commencent pas par les affaiblir ?

Et encore, les livres ne sont-ils pas trompeurs ? Quelle différence, par exemple, entre la doctrine avec laquelle les docteurs catholiques répondent aux protestants, et celle qu'ils enseignent au peuple; entre l'exposé de la religion fait par Bossuet et les instructions journellement données par nos prêtres dans leurs prônes ?

Ce n'est pas assez d'étudier une religion dans les livres de ses sectateurs ; il faut aller l'apprendre chez eux. Chacun a ses traditions, ses coutumes, ses préjugés, qui sont l'esprit de sa croyance et qu'il faut y joindre pour en juger.

Dédaignerons-nous de prime abord les doctrines de certains peuples comme indignes d'examen? Mais son-

geons que, si les doctrines de ces peuples sont ridicules et méprisables pour nous, les nôtres le sont pour eux. « Dans quel pays, dit Rousseau, n'y a-t-il pas des gens sensés, des gens de bonne foi, d'honnêtes gens, amis de la vérité, qui, pour la professer, ne cherchent qu'à la connaître ? Cependant chacun la voit dans son culte et trouve absurdes les cultes des autres nations. Donc ces cultes étrangers ne sont pas si extravagants qu'ils nous semblent, ou la raison que nous trouvons dans les nôtres ne prouve rien. »

C'est visiblement trop borner son examen que de s'en tenir a comparer les trois grandes religions de l'Europe, le judaïsme, le mahométisme, et le christianisme. Nous devons songer que les deux tiers du genre humain ne sont ni juifs, ni mahométans, ni chrétiens, et qu'il y a des millions et des millions d'hommes qui n'ont jamais ouï parler ni de Moïse, ni de Jésus-Christ, ni de Mahomet.

Mais prenons pour admis qu'une de ces trois religions a sûrement le monopole de la vérité. Rousseau, comme Lessing dans son apologue des trois anneaux1, ne voit pas qu'aucune s'impose de préférence aux deux autres. « L'une, dit-il, admet une seule révélation ; l'autre en admet deux ; l'autre en admet trois. Chacune déteste, maudit les deux autres, les accuse d'aveuglement, d'endurcissement, d'opiniâtreté, de mensonge. Quel homme impartial osera juger entre elles, s'il n'a premièrement bien pesé leurs preuves, bien écouté leurs raisons? Celle qui n'admet qu'une révélation est la plus ancienne et parait la plus conséquente. Celle qui en admet trois

1. Voir La Pensée moderne, de Luther à Leibniz (p. 59 et suivantes).

est la plus moderne et paraît la plus sûre. Celle qui en admet deux et rejette la troisième peut bien être la meilleure ; mais elle a tous les préjugés contre elle : l'inconséquence saute aux yeux. »

Rousseau ajoute : « Dans les trois révélations, les livres sacrés sont écrits en des langues inconnues aux peuples qui les suivent. Les Juifs n'entendent plus l'hébreu ; les chrétiens n'entendent ni l'hébreu, ni le grec: les Turcs ni les Persans n'entendent point l'arabe; et les Arabes modernes, eux-mêmes, ne parlent plus la langue de Mahomet. Ne voilà- t-il pas une manière bien simple d'instruire les hommes, que de leur parler toujours une langue qu'il n'entendent point ? On traduit ces livres, dira-t-on. Belle réponse ! Qui m'assurera que ces livres soient fidèlement traduits ; qu'il est même possible qu'ils le soient; et quand Dieu fait tant que de parler aux hommes, pourquoi faut-il qu'il ait besoin d'interprète ? »

Si maintenant nous considérons à part le christianisme, trouverons-nous beaucoup de chrétiens qui aient pris la peine d'examiner avec soin ce que le judaïsme allègue contre eux? En général, ceux qui en ont vu quelque chose ne l'ont vu que dans les livres des chrétiens. Étrange moyen de s'instruire des raisons du parti contraire.

Au xvie siècle, les théologiens catholiques condamnaient au feu tous les livres des juifs sans distinction. Même en plein xvnie siècle, la publication d'un livre favorisant ouvertement le judaïsme aurait attiré des châtiments à son auteur. Certes, il y a plaisir à réfuter des gens qui n'osent parler. Mais que valent de telles réfutations?

Comparons le christianisme avec l'idée qu'on doit se faire d'une doctrine venant de la divinité.

N'est-il pas vrai qu'une telle doctrine doit consister en dogmes clairs, lumineux, frappants par leur évidence? Que si on vient annoncer de la part de Dieu, sous le nom de mystères, des dogmes tels que la Trinité, qui sont en parfait désaccord avec la raison, comment pourrai-je comprendre que Dieu se contredise? Qui écouterai-je de préférence, ou Dieu qui m'apprend par la raison les vérités éternelles, ou son révélateur qui m'annonce de sa part une absurdité ?

Si l'on m'objecte que ma raison me trompe, ne réfutet-on pas par là-même ce qu'elle dira pour le dogme proposé ? Quiconque veut récuser la raison doit convaincre sans se servir d'elle. Car, supposons qu'en raisonnant vous m'ayez convaincu, comment saurai-je si ce n'est point ma raison corrompue par le péché qui me fait acquiescer à ce que vous me dites ?

Mais l'Église ! L'Église décide que l'Église a droit de décider. Ne voilà-t-il pas une autorité bien prouvée ?

En somme, de quoi s'agit-il? De croire sur la foi d'autrui, et de soumettre à l'autorité des hommes l'autorité de Dieu parlant à notre raison. Gomment admettre que le Dieu qu'il faut adorer soit un Dieu de ténèbres, et qu'il nous ait doués d'un entendement pour nous en interdire l'usage ?

Non seulement une doctrine venant de Dieu doit être raisonnable, mais encore elle doit nous proposer un culte, une morale et des maximes conformes aux attributs de justice et de bonté sans lesquels nous ne saurions concevoir l'essence divine. Or, qu'est-ce qu'une religion qui nous inspire des sentiments d'aversion pour certains

de nos semblables; qui nous remplit de frayeur pour nous-mêmes ; qui nous peint un Dieu colère, jaloux, vengeur, partial, un Dieu de la guerre et des combats toujours prêt à détruire et à foudroyer, toujours parlant de tourments, et se vantant de punir même les innocents ?

Ne dirons-nous pas aux sectateurs de cette religion : Celui qui commence par se choisir un seul peuple et par proscrire le reste du genre humain, celui qui prescrit à ses fidèles l'extermination de femmes et d'enfants innocents, celui qui destine à des supplices éternels le plus grand nombre de ses créatures, celui qui fait un crime aux habitants des antipodes d'ignorer ou de ne pas croire sur parole qu'un homme, né et mort il y a deux mille ans dans un coin de l'autre hémisphère, est le Dieu unique, consubstantiel à lui, qu'il faut reconnaître sous peine de damnation, quoiqu'il n'ait été reconnu ni par les anciens ni par les nouveaux habitants des lieux où il vivait, celui-là n'est pas le Dieu juste et bon que notre intelligence et notre cœur réclament.

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