ROUSSEAU UT MONTESQUIEU
et Sparte. Dans les temps modernes, c'est la Suisse qu'il prend pour modèle.
Montesquieu et Voltaire, regardant de préférence du côté de l'Angleterre, admettent les prérogatives de la naissance et de la fortune. Rousseau, s'inspirant de sa patrie et de la nature, fait de l'égalité la condition essentielle de l'ordre public, et pense que la liberté ne peut exister sans elle. Montesquieu et Voltaire insistent principalement sur la liberté civile: Rousseau insiste sur la liberté politique. Montesquieu et Voltaire se préoccupent de sauvegarder chaque individu contre les empiétements de l'État; Rousseau se préoccupe de sauvegarder l'Etat contre les empiétements des gouvernants. Montesquieu et Voltaire, précurseurs des Girondins, revendiquent surtout le droit individuel ; Rousseau, précurseur des Montagnards, a particulièrement à cœur le droit social.
Montesquieu et Rousseau, plus clairvoyants que Voltaire, ne veulent pas d'une économie politique sans conscience et sans entrailles. Ils n'admettent point que l'Etat demeure indifférent aux plaies sociales. Mais c'est surtout Rousseau qui est le père du socialisme moderne. Il sonde avec angoisse ce problème de la misère, dont notre siècle doit demander la solution pratique au développement de libres associations, et aux lois que nécessite la solidarité de tous avec tous.
En vain certains critiques, qui ne sont aucunement révoltés par saint Paul disant: « Quiconque ne travaille pas ne doit pas manger! », trouvent-ils scandaleux que Rousseau ait dit: « Riche ou pauvre, puissant ou faible, tout citoyen oisif n'est qu'un fripon. » En vain certains
économistes trouvent-ils naturel qu'il y ait des exploiteurs ayant tout sans rien faire et des exploités se tuan! à peiner pour enrichir autrui.
Les cris d'indignation du grand tribun contre Tégoïsme des privilégiés qui n'ont eu qu'à se donner la peine de naître, et ses cris de compassion pour la misère des déshérités qui arrivent péniblement à s'empêcher de mourir, ne cesseront pas d'être entendus par les gens de cœur.
Les outrances du dogmatisme de Fauteur du Discours sur Vinègalitè des conditions peuvent être aisément réfutées; mais ses revendications en faveur de la fraternité effective et du plein accord de la légalité avec la justice ébranleront les consciences jusqu'au jour où s'établira un ordre meilleur.
Dans la conception générale des lois, tandis que Montesquieu fait prédominer l'idée de Tordre, Rousseau fait prédominer l'idée de la liberté. L'un voit surtout dans la loi un rapport; l'autre y voit l'expression de la volonté générale. L'un considère la société comme la résultante de convenances rationnelles ou traditionnelles ; l'autre la fait reposer sur le libre pacte des consciences.
C'est l'honneur de Rousseau d'avoir mis en lumière le ciment moral qui est le fond solide de toute société ; d'avoir fait de" l'autonomie de la personne humaine le principe de l'institution politique, et d'avoir montré comment le libre arbitre, faisant égaux les hommes, assure les droits de tous sous la sauvegarde de tous.