ROUSSEAU PÈRE DE ^INDIVIDUALISME LITTÉRAIRE ET DU ROMANTISME
Montesquieu a dit : « Un ouvrage original en fait toujours construire cinq ou six cents autres. Les derniers se servent des premiers à peu près comme les géomètres se servent des formules. »
Des Confessions de Rousseau procèdent, en France, ces romans intimes, ces effusions de lyrisme individuel, ces confidences de toute sorte, où Fauteur, content ou mécontent de tout et de lui-même, ne regarde que soi et prend plaisir à se disséquer. Dangereux sont ces endormeurs qui se complaisent dans Fapothéose de leur personnalité; habitent un monde de chimères; oublient
l'action pour le rêve ; étudient avec complaisance le jeu de leurs nerfs irritables, et se désintéressent de ces grandes choses, liberté, vérité, droit, patrie, humanité.
L'influence littéraire de Rousseau, et il faut s'en féliciter, ne se borne pas là. Sentant sincèrement la nature, facile à toutes les exaltations, imprégné de mélancolie, peignant au vif les plus fugitives émotions du cœur, curieux de tous ces petits détails qu'abhorre le style noble, ennemi de la sécheresse élégante et froide, il est l'ancêtre du romantisme qui, par son côté trop sentimental, favorisera la recrudescence des superstitions théocratiques et monarchiques, mais qui, par sa réaction contre les conventions scolastiques, élargira la poésie et l'art, allumera de féconds enthousiasmes, et définitivement servira la liberté.
Rousseau aviit beaucoup lu Tacite et Sénèque dont il égale fréquemment la concision et l'éclat; il s'obstinait à apprendre par cœur Virgile qui, secondant ses instincts de musicien, dut l'aider à introduire dans sa prose ce rhythme, cette harmonie si douce à l'oreille ; il avait beaucoup pratiqué Montaigne, à qui il emprunta, outre une multitude d'idées sur les vices de la civilisation et sur la réforme de l'éducation, le relief de sa plume vive et colorée. ,
A l'influence des écrivains préférés il convient de joindre l'influence des milieux alpestres où s'écoulèrent les meilleures années de Rousseau.
Mais c'est surtout dans son âme et dans la trempe native de son génie qu'il faut chercher le secret de ce
style qui enchante l'imagination, maîtrise l'intelligence et trouble le cœur.
Il y a dans les œuvres de Rousseau une ampleur tout antique. Montesquieu et Voltaire, esprits éminemment fins, précis, sensés, alertes, merveilleux mouleurs d'idées, n'ont ni ce souffle continu, ni cet accent oratoire. Chez eux rien du tribun. L'un procède en penseur, l'autre en causeur. Tous deux sont Un peu courts d'haleine. Dans Buffon on retrouve le ton suivi de Rousseau. Mais Buffon est aussi froid que Rousseau est ardent. C'est un mort à côté d'un vivant.