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LE GÉNIE DE DIDEROT

Gomme puissance oratoire, le seul rival de Rousseau est Diderot, magnifique de verve, mais débraillé et inégal. Autant l'œuvre de Rousseau est travaillée, autant la sienne est improvisée. Toutefois, dans ses élans désordonnés, éclate une incomparable vitalité d'inspiration et d'enthousiasme. On sent que ce génie, à qui a manqué une tribune, aurait primé Mirabeau, s'il lui eût été donné de traverser la Révolution. Tels mots de Diderot sont comme les premiers grondements du tonnerre de Danton. Je me le représente membre de la Convention. Quel lutteur robuste et enflammé ! Les audaces de style, les apostrophes, les interjections, les hyperboles, qui gâtent ses écrits, n'auraient fait qu'accentuer l'essor de son impétueuse éloquence.

De tous les hommes du xviue siècle, Diderot est celui qui appartient le plus au xixe. Ce penseur aimait tout, comprenait tout, prévoyait tout. Depuis Rousseau jusqu'à Grimm et Raynal, combien d'esprits se sont allumés à cet inépuisable foyer de chaleur et de lumière! Impatient de l'avenir, la tète au vent, l'œil en feu, il semait à pleines mains les vues hardies et neuves. Nous

Fjiïbf. . — Pères do la Révolution. ?8

qui le lisons, nous ne connaissons pas cet homme. Nous remuons des cendres ; il manque l'étincelle. Ses livres n'offrent que le pâle reflet des conversations étincelantes où s'est émietté son génie.

Ce fantaisiste,, cet indiscipliné, a été le trait d'union des philosophes de son temps. Il aspirait tous les souffles de la pensée, et, toujours en ébullition, il répandait autour de lui le mouvement, les idées, la vie. Rien de commun avec ces ironistes obsédés de la crainte d'être dupes, en qui l'esprit critique a tué la faculté d'aimer et d'admirer. Il n'aime point à demi; il n'admire point à demi. Tout prend dans ce cœur de flamme des proportions démesurées, et il a un élan endiablé qui nous électrise.

Les plus grandes qualités ont leur fâcheux revers. Incomparable agitateur d'intelligences, Diderot fut par cela même un dissipateur d'idées qui se gaspilla dans les bruyants tête-à-tête, au lieu de se féconder dans la solitude à la manière de Rousseau, de Montesquieu et de Buffon. 11 manque le sceau de la méditation aux innombrables ébauches de sa verve irrégulière. Avec ses exagérations, ses incohérences, ses contradictions, cet homme prodigieux fait l'effet d'un grand enfant qui a des envolées géniales.

Diderot avait été surnommé par ses amis le Philosophe . Tête universelle, il unissait à un' vaste savoir la puissance métaphysique et l'esprit de propagande. Physique, chimie, histoire naturelle, mathématiques, mécanique, métiers, arts, littérature, il était au courant de tous les travaux de son temps ; il en faisait la synthèse, et il les vivifiait par ses théories novatrices.

Rousseau dit : « À la distance de quelques siècles,

Diderot paraîtra un homme prodigieux. On regardera de loin cette tête universelle avec une admiration mêlée d'étonnement. » Voltaire dit : « Il n'y a que Spinosa que je puisse lui préférer. »

« C'est l'Aristote moderne », dira Lessing.

On trouve chez ce Français une étonnante dose d'esprit allemand, qui explique son influence sur les penseurs d'Outre-Rhin et qui se manifeste soit par son goût des hautes spéculations, soit par la hardiesse de ses conjectures, «oit par un curieux mélange de mysticisme et de ' réalisme.

Mais son caractère le plus saillant, c'est Tardent désir qui le possède de populariser l'esprit philosophique. « Hâtons-nous, dit-il, de rendre la philosophie populaire. Si nous voulons que les philosophes marchent en avant, approchons le peuple du point où en sont les philosophes. Diront-ils qu'il est des ouvrages qu'on ne mettra jamais à la portée du commun des esprits? S'ils le disent, ils montreront seulement qu'ils ignorent ce que peut la bonne méthode. »

L'art pour tous, la science pour tous, la philosophie pour tous, telle était l'aspiration de ce précurseur des temps nouveaux.

DIDEROT TÈRE DE i/eNCYCLOPEDIE

Lue encyclopédie avait été publiée en Angleterre par Charniers, en 1728. Diderot, après avoir voulu d'abord se borner à la traduire, songea à la surpasser. Il conçut un immense ouvrage où seraient résumées toutes les connaissances de l'époque et qu'animerait l'esprit nouveau de liberté, de raison et de progrès.

Ce n'était pas trop de toute la légion des philosophes pour la construction de cet arsenal de guerre contre les préjugés et les superstitions. Diderot fit appel à tous, et beaucoup répondirent.

On se met à l'œuvre. C'est Voltaire qui de loin est l'âme du mouvement; et chacun se demande : Que pensera l'homme de Ferney? Mais c'est Diderot qui, du milieu de la fournaise parisienne, suscite, dirige, soutient et centralise les efforts de tous.

D'Alembert, ie principal collaborateur de Diderot, revient, dès 1759, à sa géométrie. Rousseau se tient à l'écart, au point de laisser craindre qu'il n'aille choir dans une capucinière. Plusieurs autres auxiliaires se découragent d'un travail ardu qui ne leur promet guère d'autre salaire que la persécution et l'outrage. Diderot demeure toujours sur la brèche : c'est l'Atlas dont les fortes épaules portent ce monde d'idées. Il lutte contre les méfiances aristocratiques et contre les fureurs sacerdotales ; il brave les calomnies des folliculaires dévots, et les suspensions, les interdictions édictées par le pouvoir; il affronte tous les déboires que lui suscitent des libraires lâches et avides; il se résigne, la mort dans l'âme, à des concessions de langage jugées indispensables ; il rejette, en dépit des obstacles accumulés sur son chemin, les propositions de souverains étrangers qui lui offrent un asile loin de ses chers entoiirs , loin de sa chère France ; il rallie, avec une persévérance infatigable, les escadrons dispersés de ses auxiliaires; tour à. tour industriel, esthéticien, chimiste, physicien, moraliste, théologien, naturaliste, littérateur, mécanicien, historien, il illumine les questions les plus diverses des éclairs de son génie : il est blessé pour jusqu'au tombeau,

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