VUES DE D'ALEMBERT SUR LA RELIGION
sition répréhensible dans ses ouvrages. A ses yeux, c'était un acte de prudence obligatoire, un impôt forcé envers l'autorité, que ces concessions vraiment excessives, à propos desquelles Voltaire disait très justement : « Il est bien cruel d'imprimer le contraire de ce qu'on pense ».
Quand d'Alembert désigne la religion dominante comme envoyée du ciel aux hommes, quand il parle de la soumission que méritent ses mystères, il n'en croit pas un mot. Mais c'est sa tactique d'admettre la nécessité d'une religion révélée servant de supplément à nos connaissances naturelles et d'attribuer à la grâce le privilège de convertir les incrédules, pour pouvoir, du même coup, avec sécurité, mettre hors de marge la philosophie, la science, la raison.
Au prix de ces simulacres de respect, il réprouve impunément le fanatisme de la superstition, aussi redoutable que le fanatisme de l'impiété ; il reproche aux adversaires des philosophes de donner à leurs paroles des interprétations forcées et de tirer de leurs principes des conséquences odieuses, en voulant faire passer pour criminelles des opinions que le christianisme n'a jamais défendu de soutenir ; il signale l'abus qu'ont osé faire quelques théololofjiens de la soumission des peuples; il flétrit ce tribunal de l'inquisition « que la foi n'ordonne pas de croire ni la charité d'approuver » ; il regrette qu'on ait vu l'autorité spirituelle, réunie à la temporelle, forcer la raison au silence, si bien que « peu s'en fallut qu'on ne défendît au genre humain de penser » ; il proclame qu'il n'y a que la liberté d'agir et de penser qui soit capable de produire de grandes choses et qu' elle na besoin que de lumière pour se préserrer des excès.
Lutter contre la théocratie catholique est son constant mot d'ordre ; mais il aime à en parler à mots couverts. C'est ainsi que, déguisant le catholicisme sous le nom du mahométisme, le roi de France sous le nom du sultan, le pape sous le nom du muphti, il dira : « Parmi les abus sans nombre sous lesquels le -mahométisme fait gémir l'humanité, on doit relever avec soin ceux que les ministres de cette religion n'oseraient défendre ouvertement ; il ne faut surtout négliger aucune occasion de faire sentir au sultan que le muphti et ses suppôts le tiennent comme en tutelle par l'autorité qu'ils prennent sur lui et par celle dont ils s'emparent auprès des peuples ; il faut sans cesse mettre en opposition leur conduite avec leur doctrine, leur luxe avec le détachement dont ils font profession, leur fanatisme avec la charité qu'ils prêchent et qu'ils annoncent. »
A ses yeux, c'est une imprudence d'insister sur l'alliance des rois et des prêtres et de les combattre simultanément. On n'aboutit ainsi qu'à consolider la ligue de tous les défenseurs du passé contre les précurseurs de l'avenir. La vraie tactique consiste à semer la guerre entre les tenants du trône et les tenants de l'autel, en montrant aux gouvernants combien ils sont eux-mêmes intéressés à la ruine du système théocratique.
Il y a des moments où d'Alembert semble convaincu que l'existence de Dieu, quoique non démontrée, est un dogme indispensable pour l'édification de certaines consciences.
Le christianisme même lui agréerait, si on pouvait le réduire aux préceptes de la morale évangélique. Mais il ne saurait être question ni de surnaturel, ni de