VUES DE D'ALEMBERT SUR LA RELIGION
miracles. La foi n'y est plus ; et les sciences, par leurs progrès, montrent si manifeste l'universelle continuité des phénomènes, que les vieilles superstitions ne sauraient tenir devant cet enseignement des choses, autrement fort qu'aucune démonstration philosophique.
« Le christianisme, dit-il dans une lettre à Frédéric le Grand, fut à son origine un pur déisme. Jésus-Christ était une espèce de philosophe, ennemi de la persécution et des prêtres, prêchant aux hommes la bienfaisance et la justice, réduisant la loi à aimer son prochain et à adorer Dieu en esprit et en vérité. Saint Paul, les Pères, les Conciles ont changé cette religion. On rendrait un grand service au genre humain en lui faisant oublier les dogmes, en se bornant à prêcher un Dieu rémunérateur et vengeur qui réprouve la superstition, qui déteste l'intolérance et qui n'exige d'autre culte de la part des hommes que celui de s'aimer et de se supporter les uns les autres. »
Le roi de Prusse lui objecte que le peuple ne saurait s'accommoder d'une religion raisonnable et qu'il lui est besoin de superstitions pour alimenter sa foi. A quoi d'Alembert répond qu'il aimerait que Frédéric fît construire à Berlin un temple fort simple où Dieu fût honoré d'une manière digne de lui, où Tonne prêchât que l'humanité et la justice. Et il ajoute : « Si la foule n'allait pas à ce temple au bout de quelqnes années (car il faut bien accorder quelques années à la raison pour gagner sa cause), Votre Majesté serait pleinement victorieuse ».
Les hommes de la Piévolution eurent la même idée que d'Alembert; mais ils ne disposèrent pas des quelques années qu'il jugeait nécessaires pour avoir cause gagnée.
LA DIGNITÉ MORALE DE d'aLEMBERT
J'ai déjà signalé chez d'Alembert cet excès de modération qui lui faisait trouver naturel qu'on palliât ses idées de son vivant, quitte à les révéler, dégagées de toutes restrictions, dans une sorte de testament posthume.
Il s'autorisait de l'état de guerre entre la philosophie et le catholicisme pour conclure que toutes les ruses étaient permises contre un ennemi redoutable ; et il excusait ainsi sa stratégie consistant à simuler le respect d'une religion qu'il jugeait utile d'attaquer de biais, non de front, par la sape plutôt que par le bélier.
Là est le point faible de ce grand homme, qui, par d'autres côtés, fut un modèle de dignité morale.
Non content d'acquérir la réputation de savant hors pair par ses travaux sur la géométrie et la mécanique, il s'attira le renom de sage par son amour de l'indépendance et de la simplicité, joint à la noblesse du caractère.
En 1717, un enfant était trouvé sur les marches de l'église Saint-Jean-Lerond, voisine de Notre-Dame de Paris. Ce petit être fut sauvé de la mort, recueilli et élevé par une pauvre vitrière de la rue Maubert, nommée Mme Rousseau. Bien doué et ardent à l'étude, il devint un homme célèbre. Alors la femme qui l'avait abandonné, et qui n'était autre que la chanoinesse Mmc de Tencin, maîtresse du cardinal Dubois, sœur du cardinal-archevêque de Lyon, se découvrit des entrailles maternelles. Elle vint trouver cet homme qui avait illus-