HELVÉTIUS
Être positif : tel était le mot d'ordre de d'Holbach. Ce fut aussi le mot d'ordre d'Helvétius. Celui-ci, de même que d'Holbach, devait beaucoup aux conversations de Diderot et d'autres encyclopédistes, dont il fut le Mécène. Riche, jeune, beau et bon, mari d'une femme exquise tirée par lui de la pauvreté, il fît de sa maison, où étaient servis les plus succulents dîners, un brillant foyer de conversations philosophiques.
Contribuer au bonheur de l'humanité était devenu son idée fixe. Il se donna pour tâche de combattre les préjugés qui « empêchent les vérités de parvenir jusqu'à l'esprit », et d'être l'apôtre de la véritable vertu, dont c'est le propre « d'accorder la passion avec la raison et le plaisir avec le devoir ». Les thèses de Rousseau sur les méfaits de la civilisation l'irritaient, et il était plein de foi dans les immenses progrès dont, l'esprit scientifique et l'esprit philosophique doteraient les générations futures.
Son livre sur l' Esprit parut douze ans avant le Système de la nai are, et son livre sur Y Homme parut deux ans après. Il y a développé la sociologie sensualiste.
Sa pensée est qu'il faut traiter la science des mœurs comme les sciences physiques et constituer une morale expérimentale.
Qu'est-ce qui fait notre supériorité sur les animaux?
L'excellence de notre conformation organique. Qu'estce qui fait la supériorité des hommes les uns sur les autres ? Une plus grande vitalité des passions et un concours plus favorable de circonstances. Les rencontres heureuses ou malheureuses jouent le plus grand rôle dans le perfectionnement inégal des individus, foncièrement égaux.
L'homme est le disciple de tous les objets qui l'environnent, de toutes les positions où le hasard le place, de tous les accidents qui lui arrivent. La faim et l'amour sont ses principaux ressorts. La douleur et le plaisir décident de ses pensées et de ses actes. Le même désir du bonheur qui engage les uns dans le vice pousse les autres à la vertu.
Si le désir du bonheur était bien dirigé chez tous, tous seraient vertueux; et nul ne séparerait son bien propre du bien public. Cette bonne direction doit être l'œuvre de la législation et de l'éducation.
C'est l'action des lois et non celle des religions qui peut assurer la félicité et la tranquillité des peuples. Les croyances et en général les principes spéculatifs ont peu d'influence sur la conduite des hommes. La nécessité et l'attrait les mènent. Il faut donc modifier la législation, de telle sorte qu'elle soit l'expression impérieuse de l'utilité publique et qu'elle fasse du plaisir et de la douleur les liens qui uniront l'intérêt personnel à l'intérêt général. L'œuvre des législateurs consiste à démêler où est le bien de la société et à en assurer la réalisation par des lois établissant un sage système de punitions et de récompenses qui fasse, qu'à moins d'être fou, chaque citoyen soit intéressé à coopérer au bien commun, par cela seul qu'il s'aime lui-même.
HELVÉT1US 50!)
L'éducation est comme la partie vivante de la loi. Elle Finculque et fait les mœurs. Actuellement, l'éducation est abandonnée aux fantaisies des parents. Ceux-ci ne cessent de contredire les préceptes par les actes et de gâter leurs vagues leçons de moralité par des leçons pratiques d'immoralité. Un père dit en général à ses enfants : « Soyez vertueux ». Mais il leur dit en détail et sans s'en douter : « N'ajoutez aucune foi à mes maximes morales; soyez des coquins circonspects, et n'ayez d'honnêteté que ce qu'il en faut pour sauver les apparences ».
Lorsque, par la réforme de l'éducation et des lois, on aura levé les obstacles qui s'opposent à la bonne orientation des mœurs, on pourra tout pour le bien des hommes.
Les vérités essentielles sont à la portée des plus humbles esprits, et il n'en est aucune, quelque grande qu'elle soit, qui ne puisse être rendue accessible à tous. Il y aura donc lieu de généraliser, parmi les hommes, la science de l'homme.
Toutes les connaissances qu'embrasse la science de l'homme sont, selon Helvétius, des développements de la sensibilité physique. « La sensibilité physique, dit-il, est l'homme lui-même et le principe de tout ce qu'il est. » C'est elle qui explique toutes les manières d'être des hommes, leurs fautes, leur sagesse, leurs antipathies, leurs goûts, leurs contradictions ; et les préceptes de la morale sont des conséquences qu'on en déduit. Nos sens déterminent notre savoir, non moins que notre caractère. Tout ce qui n'est pas de leur domaine nous demeure inaccessible.
De même qu'on ne sait ce qu'on dit quand on parle de spiritualisme, on ne sait ce qu'on dit quand on parle de
matérialisme. Nous Reconnaissons que des phénomènes physiques; mais l'essence de la matière nous échappe. S'en tenir à déduire des données sensibles les moyens de modifier les idées, l'éducation et les lois, de telle sorte que chacun de nous soit nécessité à la vertu : voilà la saine philosophie.
Quand le livre de Y Esprit parut, Mme du Deffand lança cette saillie : « Helvétius a dit le secret de tout le monde ». Elle se trompait ; car le xvme siècle offrit, comme d'autres, à côté de grands exemples de la vie de plaisir et d'égoïsme, de beaux modèles d'abnégation et de sacrifice.
De fait, Helvétius était un voluptueux, qui, alliant à son extrême goût des jouissances charnelles une réelle générosité d'âme, supposait gratuitement une corrélation entre l'amour du plaisir et l'amour du bien. Sympathiser avec ses semblables par une large coopération à toutes les œuvres tendant à l'utilité commune et se faire l'homme de tous est une joie pour un cœur noble et tendre ; mais une telle joie ne tente point les cœurs secs et bas; et pour ceux-ci les principes du bon Helvétius ne peuvent être qu'un encouragement à sacrifier aux calculs d'un plat égoïsme tous les instincts généreux.
Pais, quelles n'étaientpaslesdangereusesconséquences que comportait la doctrine paradoxale de l'égalité naturelle des esprits? De sots niveleurs devaient prétendre en faire découler la suppression de toutes les hiérarchies et la méconnaissance des supériorités individuelles au profit de collectivités médiocres, inertes ou malfaisantes, rendues irresponsables.
Qu'il y ait un lien étroit entre cette psychologie qui
HELYÉTIUS 51d
ramène notre être à la sensibilité physique et cette morale qui ramène au plaisir la règle de notre volonté ; qu'il se mêla de nobles visées et d'heureuses conceptions sociologiques aux vues d'Helvétius sur l'égalité foncière des esprits, ainsi que sur le double rôle des éducateurs et des gouvernants appliqués à harmoniser la recherche de l'intérêt ^propre avec le zèle du bien commun, c'est incontestable. Mais l'édifice croule par la base.
Si l'homme est pénétré de cette conviction qu'on doit avant tout chercher son plaisir, s'il ne voit rien au-dessus du bonheur, comment sacrifierait-il ses aises et accepterait-il la peine pour le bien du grand nombre ?
Vous concluez à l'harmonie de l'intérêt particulier avec l'intérêt général, et vous espérez créer, soit par l'éducation, soit par la législation, — comme le voudront au xixc siècle Mill, Bain, Darwin, Spencer, avec leurs doctrines sur l'association des idées et sur l'évolution, — une sorte d'humanité supérieure où prévaudra chez chacun la poursuite de l'intérêt de tous.
Mais, sans méconnaître les bienfaisants effets que comporte un savant aménagement d'influences et d'habitudes allant au bien commun, ne faut-il pas avouer que, s'il n'y a pas pour l'homme d'idéal plus élevé que celui de son bonheur propre, chacun sera toujours sollicité à prendre le parti qui lui promettra le plus de joies, et que, du moment où les joies espérées compteront plus pour lui que les attraits développés par l'éducation ou que les risques établis parles lois, il n'aura qu'à suivre son penchant, aussi vil, aussi pernicieux soit-il?
Vous n'empêcherez pas que, pour beaucoup d'hommes, les délires de la passion priment tout. Vous n'empêcherez pas que, pour d'autres, il n'y ait de désirable que leur
bien-être personnel, assuré par d'habiles calculs, au prix de toutes les injustices. Nous mourrons demain; demain plus rien n'existera pour nous, ni l'avenir, ni l'humanité. Pourquoi sacrifierions-nous notre plaisir à des chimères?
Non, vous aurez beau raffiner, épurer l'cgoïsme, ce n'est pas lui qui nous donnera des générations d'hommes vertueux et de héros. Vos lumignons artificiels ne sauraient remplacer le soleil de la conscience.
L'œuvre d'Helvétius fut critiquée par la plupart des contemporains illustres, notamment par Montesquieu, Yoltaire, Rousseau, Turgot. Elle n'en eut pas moins un succès énorme. En Italie comme en France, il n'était question que de YEsprit. Les belles à la mode se piquaient d'avoir ce livre sur leurs toilettes, à côté de leurs flacons de senteurs, quoiqu'elles ne pussent y entendre grand'chose.
Mais bientôt théologiens et magistrats s'émurent. Ce n'était pas à la philosophie dangereuse du livre qu'on en voulait ; c'était aux épigrammes qui s'y trouvaient contre l'intolérance et contre le catholicisme, encore qu'Helvétius distinguât le pur christianisme du christianisme papiste, et qu'il se plut à rêver d'une religion qui, vivante expression de la morale, ne tendrait qu'au bien général.
L'autorité fit brûler le livre, et l'auteur se vit menacé des pires disgrâces. On le pressait de se rétracter. Il s'y refusa d'abord. Puis, il s'y résigna, ' d'autant plus qu'il espérait mettre ainsi hors d'affaire le censeur qui avait originellement approuvé l'ouvrage. Le malheureux dut signer un papier où, — déplorable palinodie ! — il disait :
L'ABBÉ RxVYNAL 513
« Je n'ai pas voulu attaquer, aucune des vérités du christianisme, que je professe sincèrement dans toute la rigueur de ses dogmes et de sa morale, et auquel je me fais gloire de soumettre toutes mes pensées. »
Maints encyclopédistes s'indignèrent de tant de faiblesse. Grimm, le chroniqueur des philosophes, écrivait: « Cette rétractation est si humiliante qu'on ne serait point étonné de voir un homme se sauver chez les Hottentots, plutôt que de souscrire à de pareils aveux. » Des familiers de la table d'Helvétius lui firent grise mine. Mais la bouderie fut courte.
La déconvenue du bon philosophe amusa les gens de cour et les gens de finance. Ils en firent les gorges chaudes. De quoi se mêlait-il donc, ce millionnaire possédant un hôtel à Paris, des châteaux en province, de vastes domaines en tous lieux ? Il n'avait qu'à se laisser vivre ; et il faisait l'apôtre, il s'évertuait à formuler des systèmes de réforme sociale î C'était pain bénit que cet écrivain amateur eût tous les déboires !
Rousseau fut moins dur : « 11 est vrai, dit-il, que M. Helvétius a fait un livre dangereux et des rétractations humiliantes. Mais il a quitté la place de fermier général; il a fait la fortune d'une honnête fille; il s'attache à la rendre heureuse ; il a, dans plus d'une occasion, soulagé les malheureux. Ses actions valent mieux que ses écrits. Tâchons d'en faire dire autant de nous. »
l'abbé raynal
L'esprit novateur d'Helvétius et du baron d'Holbach se retrouve chez l'abbé Raynal, dont Y Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce européen
Pabjuc, — Pères (] e la Révolution. 33
dans les deux Indes parut la même année que le Système de la nature, en 1770, et eut elle aussi une vogue retentissante.
Comme d'Holbach et Helvétius, Raynal fécondait son esprit au contact de Diderot ; comme eux, il accentuait les négations des encyclopédistes et faisait une guerre à mort aux traditions monarchiques et théocratiques, au profit d'un régime nouveau qui reposerait sur la liberté, la tolérance, l'humanité, la philosophie et les sciences. Ses écrits, écho souvent banal de ce qu'il entendait dire, méritent qu'on s'y arrête,» si on veut avoir la claire notion des idées qui faisaient leur chemin dans la bourgeoisie française, à la veille de 89.
Raynal a regardé autour de lui; il a vu des millions d'hommes conduits par « une douzaine d'enfants appelés rois, qu'armaient une douzaine de bâtons appelés sceptres», etil jette ce cri aux multitudes asservies : « Peuples lâches ! Imbécile troupeau ! Vous vous contentez de gémir, quand vous devriez rugir. »
Il y a à secouer deux tyrannies, la tyrannie des faux représentants de Dieu, et la tyrannie des faux représentants du peuple.
Nul n'a mieux que Raynal exposé les sophismes dont s'autorise l'intolérance chez les esclaves de la superstition. Du moment où un croyant n'admet pas qu'il puisse exister de moralité en dehors de sa foi, tout homme réfractaire à ses croyances lui apparaît comme un ennemi de la société, capable de toutes les scélératesses, promoteur de vices et de crimes. Nous traitons de lâche l'ami qui souffre qu'en sa présence on parle mal de son ami. Comprenons donc que le fidèle ne permette pas à l'incré-
L'ABBÉ KAYNAL
dule de proférer impunément des blasphèmes contre celui en qui il voit son maître, son père, son créateur, a Saint Louis, dit Raynal, raisonnait très conséquemment lorsqu'il disait à Joinville : Si tu entends jamais quelqu'un mal parler de Dieu, tire ton épée et perce-lui le cœur. »
Mais, en même temps, Raynal demande pourquoi l'homme ne pratiquerait pas la tolérance qui lui est enseignée par Dieu même, faisant luire le soleil et tomber la rosée indistinctement sur les contrées hérétiques et sur les contrées orthodoxes.
Le verbeux abbé ne tarit pas sur les méfaits de l'intolérance. Il montre l'indignité des mauvais traitements subis par les Juifs, qui sont nos frères par les liens de Fhumanité et nos pères par les principes de leur religion. Il rappelle comment Louis XIV, humilié par une longue suite de calamités, se laissa décider à y mettre le comble, en révoquant l'Édit de Nantes.
Parce que les prêtres n'ont pas la puissance persuasive qui ferait triompher leurs raisons, parce qu'ils ne peuvent effacer de l'esprit des protestants les traces profondes que l'éducation y a gravées, parce que ces dissidents ne veulent être ni lâches, ni hypocrites, parce qu'ils aiment mieux obéir à Dieu qu'au roi, le roi les spolie; il les enchaîne; il les brûle ; il les pend ; il les oblige à s'exiler; il arrache les enfants d'entre les bras de leurs pères et de leurs mères.
« L'horrible plaie que le fanatisme fît alors à la nation, dit Raynal, a saigné jusqu'à nos jours et saignera encore. Des armées détruites se refont, des provinces envahies se reprennent. Mais l'émigration d'hommes utiles, qui emportent chez des nations étrangères leurs industries et
leurs talents, élève tout à coup ces nations au niveau de la nation qu'ils ont abandonnée ; et c'est là un mal qui ne se répare point. Le cosmopolite, dont l'âme vaste embrasse l'intérêt de l'espèce humaine, s'en consolera peut-être ; pour le patriote, (et Raynal proclame qu'il est ce patriote) il ne cessera jamais de s'en affliger. »
Aux yeux de l'abbé Raynal, toute persécution religieuse est politiquement absurde et moralement impie. Nulle puissance n'est en droit de prescrire aux hommes ce qu'ils doivent penser. Exiger parla force une formule de foi,, c'est rendre traîtres à leur conscience ceux qui vous écouteront, c'est se préparer la nécessité de dresser des potences contre ceux qui sauront mettre leurs convictions au-dessus de tout.
Honte donc au fanatisme, qui anéantit les sentiments d'humanité et prétend sanctifier les crimes qu'il inspire ! Il faudrait que, sans aucun égard à la diversité des cultes, les talents et les vertus menassent seuls aux honneurs et aux places de l'État. Alors peut-être les différentes Eglises se réconcilieraient.
A la raison il appartient de combattre la superstition, d'où vient tout le mal. C'est la superstition qui érige en dogmes les pires absurdités, en bonnes actions les pires méfaits. « Il n'y a rien, dit Raynal, que la superstition ne dénature; point d'usage si monstrueux qu'elle n'établisse ; point de forfaits auxquels elle ne détermine ; point de sacrifices qu'elle n'obtienne. Si elle dit à l'homme : Bien veut que tu te mutiles ; il se mutilera. Si elle lui dit : Dieu veut que tu assassines ton fils; il l'assassinera. »
La conscience nous dit qu'une chose ne plaît pas à Dieu parce qu'elle n'est pas bonne. Un prêtre nous dira
qu'une chose est bonne parce qu'elle plaît à Dieu. « La notion de Dieu devient, entre les inains des prêtres qui en abusent, la destruction de toute morale. »
Maudite soit donc la théologie, quand elle exploite de façon néfaste les perpétuelles inquiétudes de l'humanité, que Raynal compare à un enfant qui cherche son père dans les ténèbres !
S'appuyant sur des livres prétendus sacrés, la théologie a tout dénaturé, géographie, astronomie, physique, histoire; elle a imaginé les plus étranges mystères; elle a dépeint tous les hommes coupables dès leur naissance à cause de la faute d'Adam ; elle a imaginé qu'il y avait une race prédestinée à l'esclavage pour punir le fratricide de Gain. Il n'y a pas d'extravagances qui n'aient été attribuées à Dieu par ses prétendus ministres.
L'abbé Raynal proclame que le monde est trop éclairé pour se repaitre plus longtemps d'incompréhensibilités qui répugnent à la raison, ou pour donner dans des mensonges merveilleux qui, communs à toutes les religions, ne prouvent rien pour aucune.
Que voit-on si on recherche les origines du christianisme ?
Dans une bourgade obscure de la Judée, au fond de l'atelier d'un pauvre charpentier, s'élève un homme plein d'austérité et de mansuétude. Sa candeur est révoltée par l'hypocrisie des prêtres de son temps, et son bon sens reconnaît la vanité des cérémonies légales. A 1 âge de trente ans, ce Juif vertueux quitte les instruments de son métier et se met à prêcher ses opinions. Il enseigne la charité, la miséricorde, l'espérance ; il promet les revanches de la justice aux déshérités d'ici-bas, aux humiliés, aux opprimés. La populace des campagnes
s'attroupe autour de lui, l'écoute, le suit. Il s'associe une douzaine de coopérateurs ignorants et d'humble condition, qui ont foi en lui. Après avoir erré quelque temps autour de la capitale, il ose enfin s'y montrer. Un des siens le trahit ; un autre le renie. Il est pris, accusé de blasphème et supplicié entre deux voleurs. Après sa mort, ses disciples vont en Judée et hors de Judée annoncer à leurs compatriotes et aux étrangers la résurrection de leur maître. La raison proteste: mais l'imagination est séduite ; et beaucoup d'hommes croient aux merveilles qui leur sont racontées. La persécution s'élève; mais plus les bourreaux versent du sang, plus la secte s'étend.
Un clergé s'établit dont l'autorité et les richesses s'accroissent de plus en plus. A sa tête est un prêtre qui, tout en se disant le serviteur des serviteurs de Dieu, prétend être le roi des rois de la terre. Armés de leurs dogmes, les papes déposent ou font des souverains ; soulèvent les princes les uns contre les autres ; aspirent à la monarchie universelle. Un d'entre eux donne à un monarque chrétien le nouveau monde, comme si le nouveau monde lui appartenait, en stipulant cette condition que les peuples ainsi livrés, à la façon d'une marchandise, devront opter entre le baptême ou la mort.
Exploitant la crainte des puissances invisibles, faisant descendre du ciel le droit de commander, les prêtres établissent un despotisme sacré qui s'exerce au nom de l'Etre suprême que chacun fait parler au gré des intérêts ou des passions du moment, et où des révélations contradictoires sont mises à la place de la raison et de la conscience.
Raynal montre le clergé déshonorant la religion par un tissu d'abus, de sophismes, d'injustices et d'usurpa-
tions ; puis l'étayant par l'Inquisition « le plus grand des outrages faits à l'humanité », l'Inquisition dont un autre auxiliaire des encyclopédistes, l'abbé Morellet, dévoile les turpitudes et les crimes dans un livre très lu, où il traduit et commente le fameux Manuel des inquisiteurs, de Nicolas Eymeri.
Non contente d'accréditer le dogme affreux qui permet, qui ordonne même de persécuter tous les hommes dont les opinions sur la religion ne sont pas conformes à celles dont elle édicté la formule, l'Eglise romaine organise, pour se rendre plus riche et plus forte, un commerce de reliques auxquelles la crédulité attache le prestige de grands miracles et qu'elle paie en conséquence ; puis, un commerce d'indulgences servant à l'expiation de tous les crimes et pupgeant les peines des trépassés ; enfin un commerce de dispenses s'appliquant à des cas divers et notamment aux cas de jeûne et d'abstinence.
« Quoi ! s'écrie l'abbé Raynal à propos du jeûne et de l'abstinence, vous ne concevez pas que la Providence qui veille à votre conservation, en vous présentant les aliments qui vous sont propres et en perpétuant sans interruption le besoin que vous en avez, vous en permet un libre usage ; que, si le ciel se courrouçait lorsque vous en mangez dans un temps prohibé, il n'y a sur la terre aucune autorité qui pût vous dispenser de lui obéir; qu'on abuse de votre stupide crédulité quand, par un trafic infâme, un être qui n'est pas plus que vous s'arroge le droit de vous commander au nom de Dieu, ou de vous affranchir de ses ordres pour une pièce d'argent! Celle pièce d'argent, la prend-il pour lui, ou la donne-til à son Dieu? Son Dieu est-il indigent? Thésaurise-t-il? Ah ! s'il est dans une autre vie un juge rémunérateur des
vertus et vengeur des crimes, ni For que vous aurez donné, ni les pardons que vous aurez acquis avec cet or ne feront pas incliner sa balance. » N'attribuons pas à Dieu une justice vénale qui se laisse corrompre; ne nous le figurons pas aussi vil que tels juges qui siègent dans nos tribunaux.
Pourtant l'heure vint où beaucoup d'esprits furent désabusés de l'autorité de l'Eglise par le mauvais usage qu'elle en faisait. La Réforme multiplia ses conquêtes. Elle montra aux peuples qu'il est absurde de croire continuellement inspiré du ciel un homme établi à Rome sur une chaire qui fut le siège des vices les plus monstrueux ; que les conciles, où affluèrent en tous temps des prélats intrigants, ambitieux, fastueux, ou même ignorants et débauchés, ne doivent pas être plus éclairés des lumières surnaturelles que le vicaire de Jésus ; qu'il suffît d'honorer Dieu par la prière, le travail et les bonnes actions, pour interpréter dignement sa parole.
Si le protestantisme ne peut tenir debout devant l'examen de la raison, il a du moins frappé à mort le catholicisme et ouvert la porte au triomphe de la philosophie.
L'abbé Raynal se laisse aller plusieurs fois au plaisir de refaire l'histoire au gré de ses prédilections. Il se représente un clergé catholique se comportant tout entier à la manière de certains curés de campagne pré dicateurs et modèles de toutes les vertus; simplifiant le dogme mieux mis en accord avec la raison ; écartant ces superstitions, corruptrices du sens moral, qui persuadent aux simples que les cérémonies tiennent lieu de bonnes œuvres et que les crimes s'effacent par des prières.
Il se représente en même temps des papes prêchant aux
hommes les devoirs individuels, familiaux, politiques et sociaux, en commençant par donner l'exemple de leur observation ; ne recherchant ni ces richesses, ni cette prépondérance, ni ces privilèges, qui ont fait plus de mal à l'Eglise que tous les raisonnements de l'incrédulité ; se faisant, avec une humble charité exempte d'ambition, les pacificateurs des troubles publics et domestiques, les avocats des pauvres, les appuis des persécutés, les coopérateurs des magistrats, les médiateurs de tous ; usant de leur puissance sur les esprits pour frapper des foudres spirituelles les princes ambitieux et injustes, et constituant à Rome ce tribunal tant désiré où les têtes couronnées seraient citées, de telle sorte que "la crainte d'encourir la malédiction du père commun, appuyée sur la crédulité générale, amenât la fin des guerres dans toute la chrétienté.
Les conclusions de Raynal sont que toutes les religions de la terre devraient reposer sur ce double principe de Gonfucius : «La raison est une émanation de la divinité; la loi suprême n'est que l'accord de la nature et de la raison. » Elles devraient s'émanciper du joug sacerdotal; car, toutes exceptions faites, c'est le propre du sacerdoce de s'appliquer, par intérêt et par orgueil, à retenir les peuples dans l'ignorance et de prêter son appui au despotisme.
Il ne faut aux nations ni maîtres, ni prêtres. Les peuples s'appartiennent ; les consciences s'appartiennent. « L'homme juste et libre, dit Raynal, ne demande qu'un Dieu qui soit son père, des égaux qui le chérissent, et des lois qui le protègent. »
Raynal remarque que, dans tous les Etats despotiques,
la masse de la nation est superstitieuse. C'est que le despotisme ne peut guère s'établir et durer sans l'appui sacerdotal.' Les abus de la crédulité et de l'autorité s'entre-soutiennent. Il est ordinaire que les nations secouent à la fois le joug- religieux et le joug politique. L'époque où l'esprit humain mit en question les droits de l'Eglise est celle où il commença à affirmer les droits des peuples.
Gomme le baron d'Holbach et Helvétius, l'abbé Raynal a une grande foi dans l'efficacité de l'action politique. « Les bonnes lois, dit-il, se maintiennent par les bonnes mœurs ; mais les bonnes mœurs s'établissent par les bonnes lois. Les hommes sont ce que le gouvernement les fait. »
Les gouvernements sont mauvais quand ils séparent leurs intérêts de l'intérêt de la nation. Leur devoir est de travailler au bonheur de tous, en luttant contre l'oisiveté, l'ignorance et la misère. Ils sont comptables devant l'avenir non seulement de tout le mal qu'ils font, mais encore de tout le bien qu'ils pourraient faire et qu'ils ne font pas.
Raynal veut, avec Diderot, qu'ils favorisent par-dessus tout l'agriculture. L'agriculture est le premier des arts, auquel il faut qu'on revienne, comme on rentre dans le bon chemin quand on s'est épuisé dans les fausses routes. Tout dépend de la culture des terres ; elle fait la force intérieure des Etats et y attire les richesses du dehors. C'est à la racine qu'on doit arroser l'arbre; et les villes ne sont florissantes que par la fécondité des champs. Un gouvernement sage ne saurait, sans se coupe?" les veines, refuser ses premiers soins à l'agriculture.
L'obligation des citoyens est de coopérer avec les gouvernants. Dans l'état social, l'homme n'est rien par luimême. Ses possessions, ses jouissances, ses forces, et jusqu'à son existence, il doit tout au corps politique dont il est membre. Les maux de la société deviennent les maux du citoyen. De la prospérité commune dépend la sienne. Donc, c'est son intérêt de tendre constamment au bien général.
Les sociétés préexistent aux gouvernements. Les gouvernements ont été institués pour elles et doivent toujours dépendre d'elles. Ils ne sont que les instruments de la justice et du bien commun.
Au fond, ce n'est pas aux hommes qu'il appartient de gouverner les hommes ; c'est à la loi, expression de la raison et de la conscience commune. Que devant la loi tous soient égaux! Elle n'est rien, si elle n'est pas un glaive suspendu indistinctement au-dessus de toutes les tètes.
Les esprits superficiels rêvent volontiers d'un bon tyran. Mais il n'est pas digne d'un peuple de subir un maître, quelles que soient ses excellentes intentions et ses lumières. On ne saurait admettre qu'un homme dépouille des citoyens de leurs droits, même pour leur avantage. « Est-il permis à un homme, quel qu'il soit, dit Raynal après Diderot, de traiter ses commettants comme un troupeau de bètes? On force celles-ci à quitter un mauvais pâturage pour passer dans un pâturage plus gras; mais ne serait-ce pas une tyrannie d'employer la même violence avec une société d'hommes ? »
S'ils se trompent, éclairez-les; amenez-les à des vues saines par les voies de la persuasion. Mais arrière la force ! Aussi bon qu'on le suppose, un chef d'État qui
brave la volonté générale, sous prétexte que ce qu'il fait est bien, est deux fois coupable. D'abord il outrepasse ses droits ; puis il autorise, par son exemple, les attentats de successeurs, qui, sans hériter de sa raison et de sa vertu, hériteront de son autorité abusive au détriment de la nation.
Il faut que la souveraineté de la loi, égale pour tous, assure la liberté de tous. De là suit le nécessaire établissement de la liberté de penser et d'écrire. Elle a sans doute ses inconvénients ; mais ils ne comptent pas devant les avantages qu'elle assure. Qu'un peuple soit quelquefois turbulent, c'est un petit mal. Le grand mal serait qu'il restât éternellement abruti.
A la pleine liberté des pensées doit s'ajouter la pleine liberté des actes, tant qu'ils n'empiètent pas sur le droit d'autrui.
Raynal explique que le gouvernement n'a d'autorité que celle qu'il tient des citoyens, et que ceux-ci ne sauraient concéder à aucune personne le privilège de substituer sa volonté à la leur. Tout être pensant doit disposer de lui-même. « L'homme n'a pas le droit de se vendre, parce qu'il n'a pas celui d'accéder à tout ce qu'un maître injuste, violent, dépravé pourrait exiger de lui. Il appartient à son premier maître, Dieu, dont il n'est jamais affranchi. »
L'infamie de l'esclavage est manifeste. Que les papes aient excusé le criminel trafic d'hommes convertis en vils troupeaux, cela condamne la papauté ; cela ne justifie pas la traite des noirs.
On aura beau établir que la religion chrétienne autorise la servitude, et citer l'exemple des pays catholiques et des possessions ecclésiastiques où peinent des serfs
sans que l'Eglise le trouve mauvais : la justice et l'humanité parlent plus haut que tous les textes et toutes les traditions religieuses.
La raison nous crie que l'homme, qu'il soit, chrétien ou non, n'est pas né pour l'esclavage; que l'esclave volontaire est un lâche ; qu'aucun lien n'enchaîne licitement l'esclave involontaire, et que celui-ci est innocent s'il résiste par la force ou se libère par la fuite.
Mais quoi I Dès qu'il arrive dans les colonies, le blanc n'est plus ni Anglais, ni Espagnol, ni Français. Il ne conserve de sa patrie que les préjugés qui excusent sa conduite d'exploiteur d'hommes prétendus inférieurs. Rampant quand il est faible, violent quand il est fort, dévoré de la soif de l'or, pressé d'acquérir, pressé de jouir, il est capable de toutes les bassesses et de tous les forfaits qui le conduiront rapidement à ses fins.
Qu'allègue le blanc en faveur de l'asservissement des noirs? Qu'ils sont méchants? Ils ne le sont pas assez avec nous. Qu'ils sontfourbes? « Onne doit pas la vérité à ses tyrans. » Qu'ils reconnaissent eux-mêmes notre supériorité intellectuelle? C'est nous qui avons perpétué leur ignorance et sommes presque parvenus à leur persuader qu'ils étaient une espèce inférieure, née pour les durs labeurs, l'abjection, la dépendance. Nous dégradons ces malheureux, et nous leur reprochons ensuite d'être vils !
Raynal exhale longuement son indignation contre les bourreaux des hommes de couleur ; et en même temps il prédit qu'un jour il se lèvera, parmi les nègres, un héros qui se fera le vengeur de ses frères. L'auteur de la révolution de Saint-Domingue, Toussaint Louverture, aimait à montrer cette page où il se trouvait prophétisé.
Ce n'est pas assez de l'entière liberté des individus ; il faut aussi l'entière liberté des peuples.
Le droit de la guerre, tel qu'on l'a codifié, n'est que l'organisation de l'injustice dans l'injustice. Il proscrit certains abus et consacre l'usage de s'entre-tuer.
A quoi servent ces traités auxquels le plus faible est contraint de céder et qui ne marquent chez les deux contractants que l'épuisement des moyens de continuer la guerre? A l'injustice on ajoute la perfidie. Et quel scandale que ces partages de pays, que ces cessions de territoires que les rois font entre eux! Où voit-on qu'ils aient le droit d'acheter, de vendre d'échanger les peuples sans les consulter?
Les peuples s'appartiennent, et leur plus grand intérêt est de fraterniser les uns avec les autres. De plus en plus, on entendra de tous côtés les nations crier : la paix î la paix !
Il est vrai qu'elles continueront longtemps à se conduire les unes envers les autres de manière à ne jamais jouir de cette paix si réclamée par les besoins du commerce, par les intérêts du progrès, par les aspirations de l'humanité. Il suffît d'une tête folle pour déconcerter la prudence de toutes les têtes sages. Or, le moyen qu'il n'y ait pas sur le trône des têtes folles?
Mais les rois ne disparaîtront-ils pas? Ne s'instituerat-il pas une haute magistrature devant laquelle seront portés les litiges surgissant entre les peuples ? Raynal voit déjà se préparer une république européenne, un patriotisme européen.
La justice politique assurant d'équitables garanties aux citoyens et aux peuples doit être accompagnée de la justice sociale.
Mais, ici, ne nous laissons par séduire par la chimère de l'égalité, la plus dangereuse de toutes. Prêcher l'égalité des biens au peuple, ce n'est pas lui rappeler ses droits, c'est l'inviter au meurtre et au pillage ; c'est déchaîner la bête humaine.
La nature comporte et réclame une égalité de droit ; elle ne comporte pas une égalité de fait.
De par l'égalité de droit, il ne doit pas y avoir des classes distinctes dans l'Etat ; les fonctions publiques doivent être accessibles à tous; l'accès de la fortune par le travail doit être facilité à tous ; la misère doit être prévenue, quand c'est possible, et toujours assistée.
Raynal jette Fanathème à ces grands dont le luxe est alimenté par les privations du pauvre, qui ferment leurs entrailles aux gémissements de leurs vassaux et n'ont de sensibilité que pour leurs chevaux et leurs chiens. « Il est aussi facile, dit-il, d'avoir l'âme haute sous un vêtement bourgeois que d'avoir l'âme basse sous le cordon d'un ordre de chevalerie. Le courage, la vertu, le génie sont de toutes les conditions. »
Selon Raynal, c'est en vain que l'habitude des préjugés, l'ignorance, le labeur perpétuel, abrutissent les pauvres gens jusqu'à ne pas sentir leur dégradation. Ni la religion, ni la morale ne peuvent leur fermer les yeux sur l'injuste répartition des biens et des maux. Combien de fois n'a-t-on pas entendu tel ou tel d'entre eux demander au ciel quel était son crime, pour naître sur la terre dans un état d'indigence et de dépendance extrême ?
Il est vrai que ceux qui lui semblent les heureux ont leurs maux. Quant à ces plaisirs que la pauvreté envie à l'opulence, l'habitude même en ôte le sentiment au riche
qui peut s'en rassasier. Encore est-il incontestestable que les lois doivent tendre à la réparation aussi complète que possible des misères imméritées ; mais elles le doivent sans détruire la propriété individuelle.
Raynal dit : « Le système de quelques spéculateurs hardis qui ont regardé les propriétés, et surtout les propriétés héréditaires, comme des usurpations de quelques membres de la société sur d'autres, se trouve réfutés par le sort de toutes les sociétés où on a mis leurs principes en pratique. »
En ces matières, il fonde de grandes espérances sur l'avènement de la sociologie, qu'il annonce dans les termes suivants : « Nous avons commencé par avoir des érudits, des poètes et des orateurs ; après les orateurs et les poètes, des métaphysiciens qui ont fait place aux géomètres, qui ont fait place aux physiciens, qui ont fait place aux naturalistes. Le goût de l'histoire naturelle est sur son déclin. Nous sommes tout entiers aux questions de gouvernement , de législation^ de morale, de 'politique et de commerce. S'il m'était permis de hasarder une pré die tion, f annoncerais qu incessamment les esprits se tourneront du côté de l'histoire, carrière immense où la philosophie n'a pas encore mis le pied. »
L'histoire dont parle ici Raynal n'est pas celle qui remplit ses pages des discours ou des exploits de ces grands assassins qu'on appelle conquérants ; c'est celle qui s'occupe des climats, du sol, des productions, des mœurs, des usages, des superstitions, des préjugés, des sciences, des arts, du commerce, du gouvernement, des lois ; c'est celle des sociologues.
Il voit un signe de cette révolution intellectuelle dans la grande entreprise de l'encyclopédie. Ecoutez l'éloge
qu'il en fait : « Ce livre, qui contient toutes les erreurs et les vérités qui sont sorties de l'esprit humain, depuis la théologie jusqu'à l'inseetologie, qui étudie tous les ouvrages de la main de l'homme depuis les vaisseaux jusqu'à l'épingle, ce dépôt des lumières des nations, qui aurait été moins imparfait s'il n'eût été exécuté au milieu de toutes les sortes de persécutions et d'obstacles, caractérisera, dans les siècles à venir, le siècle de la philosophie. » L'encyclopédie était, pour les intellectuels du xvme siècle, la Bible du progrès.
Rainai prévoit que désormais le triomphe de la raison et de la justice est inévitable, mais qu'il ne pourra point être obtenu sans secousses révolutionnaires. L'homme politique qui espère restaurer pacifiquement une nation corrompue se fait illusion. C'est un architecte qui se propose de bâtir sur une terre couverte de ruines; c'est un médecin qui tente la guérison d'un cadavre gangrené. « Une nation ne se régénère que dans un bain de sang . »
Il y a une conspiration secrète, entre toutes les monarchies, contre les Etats libres. Mais la liberté vaincra. Les écrits publics en ont allumé l'amour dans tous les cœurs. L'heure est proche où l'homme revendiquera victorieusement les droits de l'homme.
Raynal s'était juré de ne pas écrire une page où il ne se montrât le défenseur de l'Humanité, de la Vérité, de la Liberté : « 0 Vérité sainte ! disait-il à propos de son grand ouvrage, ton image auguste m'a toujours été présente. Si mon livre trouve encore quelques lecteurs dans les siècles à venir, je veux qu'en voyant combien j'ai été dégagé des passions et des préjugés, ils me trouvent tous leur concitoyen et leur ami. »
Faubk. — Pères <!e la Révolution. 34
Pour avoir des lecteurs dans les siècles à venir, il aurait fallu que Raynal fût moins diffus et moins déclamateur. On ne saurait être plus prolixe, plus désordonné, plus emphatique. Jamais écrivain ni orateur n'abusa autant des répétitions et de l'apostrophe. Mais on le sent profondément ami des hommes et profondément sincère, malgré le diapason choquant où se hausse si volontiers son éloquence.
Gomme Rousseau, il eut beaucoup d'admiratrices. Mme Roland, FÉgérie des Girondins, le lisait avec ferveur. Charlotte Gorday de même. Dans la lettre où elle raconte à Barbaroux son voyage de Gaen à Paris, Charlotte lui apprend que certains Montagnards ont tout fait pour savoir son adresse. « Mais, ajoute-t-elle, j'ai refusé de rien dire, et j'ai été fidèle à cette maxime de mon cher et vertueux Raynal, qu'on ne doit pas la vérité à ses tyrans. » Mme de Staël, qui devait se faire l'apologiste éloquente de la liberté et du droit en face du césarisme, puisa son enthousiasme à l'école de Raynal, hôte assidu du salon Necker. Enfin, on sait le culte que voua à ce bon Rouergat, malgré ses allures rustiques et son âge avancé, la jeune indienne Elisa Draper, immortalisée par Sterne dans les Lettres dYorïck à Elisa.