AUXILIAIRES ET CONTRADICTEURS DE D'HOLBACH
Huit ans auparavant, Robinet, dans son livre De la Nature publié à Amsterdam, avait entrepris d'établir combien il y a de continuité et d'harmonie dans les développements des minéraux, des végétaux, des animaux, des hommes et des sociétés humaines, et considérait comme mathématiquement démontré l'équilibre universel du plaisir et de la douleur, du bien et du mal, s'impliquant et se compensant l'un l'autre. Sa conclusion, conforme à l'optimisme leibnizien, était qu'en somme ce monde est le meilleur qui puisse exister.
Robinet préparait ainsi la théorie paradoxale d'Azaïs faisant prédominer dans l'univers et dans l'humanité un système de compensations qui, par la correspondance des actions et des réactions, des destructions et des reconstructions, des plaisirs et des peines, établirait, dans l'ensemble des êtres et même chez chacun d'eux, une perpétuelle balance du bien et du- mal.
A son tour, le disciple de Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, dans ses Eludes de la nature publiées en 1784, lit l'apologie de l'optimisme et y joignit l'apologie de la Providence.
Selon lui, il suffisait de présenter un tableau des harmonies de la nature à l'homme le plus inattentif pour le forcer à s'écrier : « Il y a quelqu'un ici ! »
Malheureusement, son parti pris de voir partout des intentions providentielles l'induisait dans toutes sortes d'idées puériles. C'est ainsi qu'il imaginait que si, sur la mer, l'écume blanche des flots contraste avec la couleur noire des rochers, c'est pour annoncer de loin aux matelots le danger des écueils, et que, si dans nos jardins les melons ont des côtes, c'est afin qu'ils puissent être aisément divisés en tranches et mangés en famille.
Bien qu'on admire le merveilleux coloris des descriptions prises sur le vif qui abondent dans les Études de la nature et dans les Harmonies de la nature ; bien qu'on goûte délicieusement la touchante simplicité des amours légendaires de Paul et Virginie ; bien qu'on sache gré à ce philanthrope, d'ailleurs pas mal inconséquent, de ses tirades attendrissantes en faveur de la vertu, de la vie rustique, de l'égalité et de l'humanité, on ne peut s'empêcher de regretter qu'à ses dons de peintre et de poète Bernardin de Saint-Pierre ait si peu joint les qualités du penseur.
Encore faut-il le louer d'avoir compris que nous devons faire la part du cœur et de la conscience, au lieu de tout ramener aux objets de l'expérience sensible, qui peuvent être comptés, pesés et mesurés.
Au xixe siècle, nous verrons les savants les plus illustres répudier le dogmatisme matérialiste, reconnaître une vie de l'esprit qui déborde les données des sciences physiques, et conclure que la matière et le mouvement ne suffisent pas à rendre compte de la pensée.
La plupart seront théistes, et, tout en se détachant des religions temporaires, se révéleront les adeptes de la religion éternelle.
D'Holbach lui-même, dans son grand ouvrage, hésite à aller jusqu'au bout de ses désolantes doctrines. 11 déclare que, si nous voulons attacher quelque sens au mot Dieu, nous trouverons qu'il ne peut désigner que a l'ensemble des forces inconnues qui animent l'univers ». Par une inconséquence manifeste, il parle avec une sorte de dévotion de la Nature, et de ses filles la Vertu, la Raison, la Vérité, qu'il invoque comme « les
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seules divinités auxquelles sont dus l'encens et les hommages de la terre ». Il en vient même à avouer que « l'athéisme n'est pas fait pour le vulgaire, ni pour le plus grand nombre des hommes », devançant ainsi le mot de Robespierre : L'athéisme est aristocratique .