MARMONTEL
sèment colorés à travers lesquels chaque époque voit les objets. Le roman philosophique de Marmontelfut très en faveur parce qu'il répondait à l'état général des âmes, d'une part restées ouvertes aux aspirations religieuses, mais d'autre part détachées des cultes traditionnels et acceptant le conflit de toutes les doctrines.
Le pur théisme qui anime l'œuvre de Marmontel et ses plaidoyers en faveur de la tolérance assurèrent à Bélisaire une énorme popularité, que décupla la censure de la Sorbonne, quand elle s'avisa d'y découvrir trentesept propositions répréhensibles.
Le roi de Suède, Gustave III, était enthousiaste de ce livre qui Favait animé d'une belle passion pour la tolérance ; et l'impératrice de Russie, Catherine II, l'admirait à tel point qu'elle en entreprit la traduction pour l'enseignement de ses sujets.
Le triomphe de la religion, selon Marmontel, c'est de consoler l'homme dans le malheur et d'adoucir les amertumes de la Trie. Quels maux ne deviennent supportables pour qui espère en Dieu ? La vie apparaît comme un petit voyage où l'on est dans la barque assez mal à son aise, mais où le courant vous mène à un port qui sera délicieux.
Insensés ceux qui se représentent un Dieu cruel. Dieu nous a créés faibles ; il sera indulgent. Tâchons seulement d'être justes et bons ; ayons la volonté droite.
C'est faire injure à Dieu que d'imaginer qu'à cause de leurs opinions, il fermera son ciel aux sages et aux héros du paganisme. Damner les Aristide, les Gaton, les Socrate, les Marc-Aurèle, est un pur sacrilège et le fait d'un méchant. Mieux vaudrait encore être incrédule.
.Noire sort dans l'éternité ne peut dépendre de la foi
en des mystères inconcevables. Ne doutons pas de la bonté d'un père dont tous les hommes sont les enfants. Juge clément, il fera grâce à l'erreur.
Dès lors, on ne saurait assez réprouver ces persécuteurs qui, la flamme et le fer à la main, font de ce monde un enfer pour les hommes dont les croyances diffèrent des leurs. Leur prétexte ordinaire est que les mœurs publiques seront mises en péril si on ne croit pas comme eux. C'est oublier que les vérités qui intéressent les mœurs sont des vérités de sentiment, indépendantes des dogmes mystérieux prêchés par les religions. Parmi les athées, comme parmi les dévots, il y a d'honnêtes gens.
Mais, disent les intolérants, il est bon de vouloir que la vérité triomphe. Et ils ne voient pas que donner à la vérité le droit d'employer la violence, c'est le donner à Terreur. Le tout est d'avoir l'autorité en main. Autres seront les persécuteurs et autres les victimes, selon que se déplacera la force.
Chacun se prétend dans le vrai. Mais l'évidence même n'autorise pas un homme à exiger que les autres aient la même persuasion. Il n'a de droits que ceux de la raison sur la raison. On ne saurait admettre qu'un mortel s'érige en Dieu et commande de croire ce qu'il croit.
« Hélas! dit l'auteur de Bélisaire, à quoi pense un mortel de donner pour loi sa croyance ? Mille autres d'aussi bonne foi ont été séduits et trompés. » Mais quand il serait infaillible, est-ce un devoir pour moi de le supposer tel ? La vérité luit de sa propre lumière ; et on n'éclaire pas les esprits avec la flamme des bûchers. L'intolérance ne fera jamais que des rebelles ou des imposteurs. Les braves gens seront martyrs ; les lâches
MAKMONTEL
seront hypocrites ; les fanatiques de tous les partis seront des tigres déchaînés. Qu'est-ce le plus souvent que le fanatisme? C'est l'envie, la cupidité, l'orgueil, l'ambition, la haine, la vengeance, s'exerçant sous le couvert du nom de Dieu.
Les politiques qui se font persécuteurs prétendent obtenir que, pour le bien de l'Etat, les esprits soient unis dans une même foi comme dans une même loi. Mais les esprits ne sont jamais plus unis que lorsque chacun est libre de penser comme bon lui semble. Protéger une croyance, c'est amorcer les disputes, les colères, les tromperies, en créant un parti de privilégiés et un parti de proscrits. L'attention donnée aux nouveautés suscite les novateurs. On en finirait avec les disputes métaphysiqueset théologiques, sil'Etat n'y attachait aucune importance.
Il ne faut aucun frein aux opinions. A chacun de recommander la sienne par de bonnes raisons et par de bons exemples. L'homme vraiment religieux est exempt de toute intolérance et fait juger de la sainteté de sa croyance par la sainteté de ses mœurs.
Marmontel dans ses livres combat la guerre, à l'égal de l'intolérance. Il rêve que les philosophes soulèvent le monde contre ses oppresseurs et lui rendent odieuse la gloire barbare des armes. Les éloges des historiens, prostitués à des crimes heureux, ont causé les plus grands maux à la terre. La superstition populaire adore les Alexandre et les César; il faudrait les abhorrer et comprendre que leur grandeur est aussi détestable que funeste. « La gloire doit être réservée aux coopératours du bien public. »
Dans les démocraties, où toutes les fonctions sont électives et où nul n'en est exclu par état, l'esprit de conquête a une moindre chance de prévaloir que dans les gouvernements aristocratiques, où une certaine classe de citoyens est condamnée à servir sans espoir de commander, si bien que les grands sont despotes et que les petits sont esclaves.
Les grands se font les mercenaires du souverain et ses corrupteurs. Ils lui persuadent qu'il peut tout, afin qu'il leur permette de tout oser ; et ils lui répètent que son peuple est heureux, au moment même où ils expriment les dernières gouttes de sa sueur et de son sang. Comment ne pousseraient-ils pas à la guerre ? Elle est la source de leurs meilleurs profits.
Non moins que les duels entre les nations, Marmontel flétrit ces duels entre les pauvres et les riches qui aboutissent à l'écrasement des misérables. Mais il s'entend à indiquer les maux plutôt qu'à y trouver des remèdes.
Peut-on accepter que le genre humain ne vive que pour un petit nombre d'hommes? Peut-on accepter que les paysans n'obtiennent, par le travail le plus rude et le plus persévérant, qu'une existence malheureuse ; que tant d'hommes, endurcis à la peine, et dont l'ambition ne va pas au delà des premiers besoins de la vie, n'arrivent point à avoir du pain quand ils sont vieux ou malades ; qu'il y ait une classe laborieuse et souffrante opprimée par une classe oisive et jouissante, d'autant plus privilégiée qu'elle est plus inutile?
Marmontel demande qu'on accommode aux facultés de chacun le poids des dépenses publiques et qu'on