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L'ILLUSION SPIRITE

Il est commun que, dans la constatation et dans l'interprétation des phénomènes de magnétisme, de somnambulisme et d'hypnotisme, l'exagération et l'erreur se mêlent; mais ce qui demeure incontestable c'est la possibilité de provoquer des auto-suggestions. Qui veut

Fabv. — Pères <1<; la Révolution. 37

croire aboutit à croire et finit par se rendre sensible l'objet de sa croyance. A force de multiplier les gestes d'un sentiment, on l'engendre s'il n'existe pas, et on le fortifie s'il existe.

De même, tout n'est pas faux dans l'idée qu'on se fait d'objets purement matériels mis en branle par le simple contact de mains qui s'entre-touchent. Que des tables obéissent à un ensemble d'impulsions inconscientes dues à une tension continue de la volonté, c'est incontestable. Mais qu'elles parlent et deviennent les organes des esprits auxquels on fait appel, voilà l'illusion.

Il faut une forte dose d'illuminisme pour imaginer que les tic-tac de certains morceaux de bois sont réglés par l'intervention d'esprits complaisants qui, dociles aux lois de l'alphabet qu'on adopte, forment des discours suivis, de manière à répondre congrument aux questions d'un cercle d'oisifs. Eh quoi ! Nos morts, sourds à nos ardents appels dans ces circonstances solennelles de la vie où notre pensée anxieuse et solitaire voudrait les évoquer, seraient tout disposés à se rendre présents et à répondre aux interrogations les plus sottes, dès que se forme autour d'un guéridon une chaîne de curieux amusés et indifférents?

La même infirmité intellectuelle qui fait croire qu'il y a des tables parlantes, fait croire qu'il y a aussi des médiums servant d'intermédiaires entre les esprits et nous. On prend au sérieux des personnes qui, pour de l'argent, font métier d'être les interprètes des âmes et jouent avec le mystère sacré de la mort. Quoique ces médiums, dont quelques-uns sont des malades et dont la plupart sont des fraudeurs, n'aient jamais fait dire aux âmes les plus hautes que des platitudes ou des insanités,

quoiqu'ils n'aient jamais tenu un seul propos dépassant leur propre niveau intellectuel, ils trouvent des dupes qui prennent leurs habiles bavardages pour des révélations d'outre-tombe.

Et de tout temps cette maladie de la crédulité aux prétendus augures du monde invisible a sévi parmi les hommes. Nous la trouvons dans l'antique Egypte, dans l'Inde, chez les Orientaux, comme dans notre monde occidental.

On est fier de ne plus croire aux oracles que consultaient Grecs et Romains ; on parle avec mépris des astrologues et des sorciers du moyen âge ; mais on interroge avec confiance des somnambules dites extralucides, ou même des tireuses de cartes.

Le commun peuple a ses sibylles qui, entre un perroquet et un chat noir, lisent votre destinée dans le marc de café ; et les salons les plus aristocratiques sont ouverts à des chiromanciennes qui prétendent démêler dans les lignes de la main, votre passé, votre présent et votre avenir.

Non moins que dans les siècles précédents, devineurs et devineresses se comptent par milliers. Leur art est de tempérer la confiance par la crainte, si bien que l'inquiétude jointe au contentement assure l'assiduité de leur clientèle, impérissable comme la bêtise humaine.

l'illuminé swédenborg

Ainsi, au moment même où l'esprit philosophique délivrait les imaginations hantées par l'idée du diable, sapait la foi aux miracles et ébranlait le vieil édifice du

surnaturel, l'esprit mystique, ressuscitant les chimères des alchimistes et des nécromans, évoquait les morts, faisait parler les esprits, inventait des prodiges et prophétisait l'avenir.

Ici la critique de Voltaire et des encyclopédistes disséquait les traditions du passé ; là le Suédois Swédenborg, très versé dans les mathématiques, la mécanique, l'astronomie, la physique, et les sciences naturelles, racontait qu'en 1747, une vision lui avait ouvert le monde des esprits; se posait en médiateur entre le visible et l'invisible, les vivants et les morts ; prétendait converser à son gré avec les grands hommes de toutes les époques, et composait, en se croyant inspiré, ses œuvres théologiques, mélange curieux de^raison et de superstition, de moralité et d'extravagance. Ce roi des illuminés vaut qu'on s'arrête à lui.

Pendant la première période de sa vie, Emmanuel Swédenborg visite l'Angleterre, la France, la Hollande, l'Allemagne, et s'avance dans l'étude des sciences. CharlesXII lui confie une chaire professorale de premier ordre. Il améliore l'exploitation des mines ; il invente des machines nouvelles; il écrit sur la métallurgie, sur la navigation, sur le magnétisme, sur l'histoire naturelle, sur la philosophie de l'infini.

Mais bientôt il a de graves préoccupations d'ordre religieux; il est tourmenté par des songes étranges ; il croit avoir des visions ; il se déclare en relation directe avec le monde des esprits. Dès lors, passant de l'étude des choses inférieures à l'étude des choses supérieures, l'illustré membre de l'Académie d'Upsal se fait théosophe et songe à devenir le créateur d'une religion nouvelle. Il

compose, d'après ce qu'il affirme avoir vu et entendu, toute une nouvelle série d'ouvrages sur le monde spirituel auquel correspond notre monde matériel.

Les vues les plus suggestives s'allient aux idées les plus bizarres, dans les Arcanes célestes, Les mer veilles du ciel et de l'enfer, Les diverses terres du ciel étoile et leurs habitants, V explication de l' Apocalypse, L'amour conjugal et le libertinage, La doctrine de la charité, Le dicin amour et la divine sagesse, La ' providence divine, La nouvelle Jérusalem, La vraie religion : livres curieux, généralement écrits en latin, encombrés de beaucoup de fatras, et qu'un insupportable jargon rend illisibles à la plupart des chercheurs, même les mieux intentionnés.

Ceux qui voyaient de près Swédenborg s'accordent à affirmer l'absolue sincérité du fameux visionnaire. Quand ilfutsurle pointde mourir, en 1774, à l'âge de quatre-vingtquatre ans, le pasteur qui l'assistait l'adjura de se rétracter si, dans tel ou tel de ses écrits, il avait obéi à des vues d'amour-propre et manqué à ses devoirs envers la vérité. Swédenborg se redressa, et, la main sur son cœur, il s'écria avec la véhémence la plus convaincue : « Tout ce que j'ai écrit est vrai. S'il m'eût été permis, j'en aurais dit davantage. »

Selon Swédenborg, si nous n'apercevons pas le monde spirituel, c'est que nous sommes pareils à l'homme qui, ayant un voile sur les yeux, n'aurait pas conscience de la lumière qui l'environne.

Il ne faut pas dire de celui qui meurt qu'il rend l'esprit ; il rend la matière. La mort est un progrès normal de la vie; elle nous initie à une existence plus haute.

Quel spectacle navrant qu'un cadavre, pour ceux qui

croient que le corps est l'homme même! Ce qui tout à l'heure était organisé et vivant se décompose et retourne aux éléments. Mais, de fait, si le masque tombe, l'être reste. Il est désormais affranchi et mis en possession de tous ses moyens. L'oiseau dans l'œuf dirait volontiers que cette coquille où il est logé est un univers qu'il ne veut pas quitter. La voilà brisée. Et il va ouvrir ses ailes et faire entendre son chant. C'est là une image de la délivrance de Fhomme par la mort.

Mort et résurrection c'est tout un. Tandis que le corps matériel retourne à la terre, le corps spirituel se dégage. Ainsi le ver se fait papillon.

, Après la mort l'homme, resté en possession de son organisme spirituel, jouit de tous les sens externes et internes dont il a joui dans le monde; mais il sent, il pense, il aime, d'une manière plus exquise et plus sage. Il est passé de l'obscurité, d'un ciel orageux dans la clarté d'un jour serein. Le voilà dans la société des esprits. L'élaboration de sa valeur personnelle lui est particulièrement facilitée par le concours des anges.

Les anges, nos instructeurs et nos guides, ont tous commencé par être des hommes sur une des terres dont est peuplé l'univers et ont fait, parmi les épreuves, leurs années d'apprentissage, préparation nécessaire à la vie supérieure, indéfiniment progressive, qui est notre vocation commune. <»

Chaque jour des milliers et des milliers d'êtres humains, différents par l'âge, les aptitudes, les connaissances, les mérites, passent dans le monde spirituel. Leur éducation s'y poursuit au milieu des plus favorables influences. Et ainsi on peut dire que la vie actuelle est continuée dans l'autre, avec un merveilleux affînement de toutes nos

facultés. Les unions qui, au temps de la vie terrestre, furent fondées sur la mutuelle convenance des âmes, se perpétuent, de plus en plus parfaites : et des noces spirituelles s'opèrent entre des êtres qui ne s'étaient jamais rencontrés, mais que leurs affinités intimes prédestinaient à s'unir.

De même que la naissance de l'homme en ce monde matériel est suivie de sa naissance dans le monde spirituel, celle-ci, après une période plus ou moins longue, est suivie d'un discernement des bons et des mauvais qu'on peut appeler le jugement. L'homme n'est pas cité devant un tribunal, où un juge souverain évoquerait tout le détail de ses pensées et de ses actes pour le comdamner ou l'absoudre par une solennelle sentence. C'est lui-même qui se juge et décide de son propre sort, de par les habitudes qu'il s'est librement données. De la conscience de chacun sort la peine ou la joie, tout comme de la semence sort le fruit.

Si, dans votre nouvelle vie, vous mettez à profit les instructions qui vous y sont prodiguées sur le vrai et sur le bien, si vous éliminez vos tares intérieures, si vous harmonisez votre nature et votre conduite avec la loi divine, vous vous incorporerez cette grâce, cette beauté, qui sont, dans le monde spirituel, les émanations naturelles de la vertu; vous atteindrez la pureté angélique ; vous vous ferez citoyen du ciel.

Si, au contraire, vous résistez aux sollicitation bienfaisantes des esprits appliqués à votre amendement, si vous vou s complaisez dans la compagnie des méchants, si vous préfère/, vous enfoncer dans vos vices que de croître en moralité, vous aboutirez à vous rendre incapable de toute vertu et même de tout remords; vous chercherez vos

délices dans les tourments des passions mauvaises ; vous vous ferez citoyen de l'enfer.

Et donc, c'est par le simple jeu de sa liberté que chacun devient citoyen de l'enfer ou citoyen du ciel. A chacun le lot exigé par les affinités nées de son propre vouloir. Il n'y a ni récompenses décernées, ni châtiments infligés : il y a des résultats naturels attachés au jeu de notre activité, comme l'effet à la cause. Le méchant ne comprend pas le bonheur en dehors de la vie infernale. Cette vie lui est une nécessité, en même temps qu'un supplice.

C'est un vieux préjugé de faire consister la félicité suprême dans un repos mêlé de contemplation. La vie céleste est toute d'activité pratique. Semblables à l'instrument de musique qui doit vibrer pour rendre des sons agréables, les facultés spirituelles ne comportent de jouissances qu'autant qu'elles sontexercées. On serapayé d'avoir bien agi et bien aimé par un merveilleux accroissement de la faculté d'aimer et d'agir. Plus de lutte entre nos facultés ; plus d'antagonisme entre les esprits; plus de bien obtenu au prix d'un certain mal. Tout sera vie, sympathie, harmonie.

N'imaginons pas des limites au delà desquelles l'âme ne puisse s'élever. Il y aura, comme l'enseignent Leibniz et Lessing, un progrès sans fin vers de nouvelles perfections et de nouvelles joies. Yous diriez un divin printemps qui fait éclore chez les citoyens du ciel une suave fleur de jeunesse et qui s'anime de charmes toujours nouveaux à mesure qu'il s'éternise. Les âmes ne sont préoccupées ni du passé, ni de l'avenir ; elles sont tout absorbées dans un présent d'ineffables délices, en communion les unes avec les autres et avec Dieu, sous les rayons de la cha-

rité, qui les fait souverainement bonnes, souverainement belles, souverainement heureuses.

Swédenborg expliquait que si, dès cette vie terrestre, il avait pu voir de ses yeux spirituels et entendre de ses oreilles spirituelles ce qui demeure mystère pour nous, c'est qu'il avait vocation pour interpréter la vraie religion du Christ et créer une nouvelle Eglise, qu'il appelle la Nouvelle Jérusalem.

La Nouvelle Jérusalem compte plusieurs milliers de fidèles, en Angleterre et aux Etats-Unis. Bien moins accréditée à Paris qu'à Manchester ou à Birmingham, à New -York ou à Boston, elle y a cependant quelques centaines d'adhérents et y possède une chapelle à la Montagne-Sainte-Geneviève .

D'après les fidèles de Swédenborg, la Bible, ramenée à son sens symbolique, nous initie aux réalités du monde spirituel. Jésus, pris d'une immense tendresse pour les hommes, glorifia en soi l'humanité et apporta le salut. Toujours vainqueur des tentations auxquelles l'assujettissait sa qualité d'homme né d'une femme, atteignant à l'infini dans la vérité et dans l'amour, souverainement héroïque dans sa passion, il se dépouilla peu à peu de l'être humain pour s'identifier pleinement à l'être divin, de sorte que le Père, insondable dans son essence, s'est fait accessible en son Fils avec qui il ne fait qu'un et qui doit devenir justement l'unique objet du culte des âmes.

La religion que prescrit le Seigneur Jésus dédaigne le formel et est vie. Elle consiste à chercher le vrai et à faire le bien, aimant Dieu par-dessus tout et nous entr'aimant en lui.

o80 ILLUMINÉS, SOCIALISTES ET ÉCONOMISTES

Ne ressemblons pasàces hommes qui ne croient qu'à ce que voient leurs yeux ou touchent leurs mains. Dans la nature comme dans l'humanité, il y a Fexterne et l'interne. Ce qui peutêtre vu et touché est à ce qui échappe aux sens terrestres comme un peu de cuivre est à un monceau d'or.

Les phénomènes du monde matériel ont leur secret ressort dans les puissances du monde spirituel. Derrière les lois et les évolutions que constate la science, il y a la perpétuelle activité des esprits, alimentant leur énergie dans l'Esprit infini qu'est Dieu.

Le salut de l'homme est au prix de sa réformation : sa réformation est au prix de ses efforts; ses efforts sont l'œuvre de son libre arbitre. Il bénéficie ou pâtit de ses volontaires préférences pour le vrai ou pour le faux, pour le bien ou pour le mal.

Swédenborg avait pressentiàsa manière le nouvel ordre de choses préparé par le mouvement des intelligences. Selon ses révélations, le monde spirituel avait été au xvme siècle, le théâtre d'une transformation, appelée à avoir pour contre-coup une révolution prochaine dans la sphère terrestre. Il assignait à cette transformation la date précise de 1757. A l'entendre, la cité spirituelle aurait été purgée, cette année-là, d'une multitude de mauvais esprits, trop infectés de malice et d'erreur pour n'être pas plongés dans la nuit infernale; et le considérable surcroît de force ainsi assuré à l'influence salutaire des bons esprits aurait eu pour effet de créer un grand courant de lumière et d'amour qui doit faire prendre à notre humble monde une face nouvelle.

L'avenir appartient à un christianisme qui se montrera plus véritablement chrétien, parce que la foi y sera plus intelligente et la charité plus agissante.

L'ILLUMINli SAINT-MARTIN

Le swédenborgisme possède des apologistes enthousiastes. Pour eux Swédenborg, le voyant suédois, continue saint Jean, le voyant de Pathmos ; et il a jeté les premiers fondements de l'Eglise définitive.

Qui peut ne pas caresser un si beau rêve?

Dans cette Église le vrai et le bien régneront à un égal > degré ; les vieilles croyances religieuses, éclairées d'une lumière nouvelle, s'harmoniseront avec les aspirations modernes de l'humanité ; Famour et la foi, la raison et la science, conspireront à l'œuvre du progrès ; et, d'un bout du globe à l'autre, la chrétienté régénérée fleurira sans déclin, dans un jour qui n'aura plus de soir, sur les ruines de cette théocratie qui, par son stérile dogmatisme, par ses prétentions tyranniques, par ses complaisances envers les classes privilégiées dont elle endort les consciences et soutient les abus, travaille à son propre suicide.

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