‹ Les pères de la Révolution (de Bayle à Condorcet)Chapitre 212 sur 257 · L'ILLUMINÉ SAINT-MARTIN · texte numérisé non relu

L'ILLUMINÉ SAINT-MARTIN

désigné par ses vertus comme le commissaire de Dieu et établissant le saint empire du bien dans la vie religieuse, politique et économique de la nation.

A ses yeux, le grand mouvement commencé en 89 est un coup d'Etat de la Providence châtiant les fautes du passé.

11 convenait que la noblesse, cette excroissance monstrueuse du corps social, fût punie de ses multiples méfaits. Il convenait que le clergé expiât les idolâtries, les usurpations, les trafics par lesquels il avait compromis le vieux patrimoine chrétien.

Au clergé surtout, protecteur de tous les abus et de toutes les oppressions, remontait la responsabilité des crimes de la royauté.

Arrière ce sacerdoce qui n'a cherché qu'à établir son propre règne ! Il s'agit d'instaurer le vrai règne de Dieu.

A travers les désordres de la période d'anarchie, où rois, prêtres et nobles subissent le juste châtiment de leurs crimes, Saint-Martin voit se préparer une renaissance sociale fondée sur une meilleure dispensation des subsistances de Vcime. Les horreurs de la révolution française auront été la nécessaire préface d'une ère nouvelle pour le genre humain.

Saint-Martin et les autres illuminés qui autour de lui renouvelaient les rêveries mystiques des anciens adeptes de l'école d'Alexandrie, de la Gnose ou de la Kabbale, réagissaient contre l'empirisme des doctrines sensualistes ou matérialistes.

Généralement nourris dans les croyances chrétiennes, ils étaient pénétrés de cette idée que « la foi soulève les montagnes » ; qu'une puissance mystérieuse peut trans-

figurer l'homme, et que l'esprit est fait pour commander à la nature.

Ils se laissaient aller à imaginer que les révélations et les miracles, auxquels leur religion les obligeait de croire, pouvaient se renouveler en eux ; ils prenaient leurs inventions pour une divination ; ils s'exagéraient la force de la volonté jusqu'à lui attribuer un empire souverain sur les puissances de la matière et sur les domaines de la mort.

Autant les savants se mettent en garde contre l'enthousiasme et l'imagination pour être en quelque sorte tout oreilles et tout yeux devant les phénomènes de la nature, autant les illuminés se montrent dédaigneux de la froide observation et se font une loi d'échapper aux impressions extérieures pour se nourrir des visions de leur pensée exaltée jusqu'à l'extase.

Shakspeare a exprimé la pensée profonde qui est le ressort des hommes de cette sorte, quand il a dit par la bouche d'Hamlet : « Le ciel et la terre cachent beaucoup plus de mystères que n'en rêve notre philosophie ».

C'est surtout parmi les sociétés secrètes et dans certaines loges de la franc-maçonnerie que pullulèrent les illuminés du xvnr3 siècle.

Aussi loin qu'on remonte dans Fhistoire de l'humanité, on trouve des sociétés secrètes formées sous l'inspiration d'une idée religieuse ou politique. La Grèce et Rome empruntèrent à l'Egypte ses mystères. Dans le monde juif, les Esséniens et les Kabbalistes formèrent des confréries analogues à celles du monde païen. Le moyen

âge eut ses nombreuses associations généralement conçues sur le patron de l'antiquité. Dès l'aurore des temps modernes, se développa de plus en plus la grande société des francs-maçons, institution à la fois philosophique et philanthropique, se rattachant par ses origines aux époques les plus reculées, étendant ses réseaux dans tous les pays et particulièrement en Allemagne, en Angleterre et en France, rapprochant des hommes que les barrières sociales semblaient séparer à jamais, dégageant l'esprit laïque du joug des théocraties dominantes. Les âmes libres trouvaient là une sorte de patrie spirituelle, en dehors des distinctions de classes, de cultes, de nationalités.

C'était un ordre maçonnique que ces rose-croix, auxquels on raconte que se serait affilié Descartes, et qui joignaient à l'ambition de transmuer les métaux vils en or et en argent, l'ambition plus haute de dégager les âmes des servitudes théologiques, non en les convertissant au matérialisme, mais en épurant en elles l'esprit religieux.

Au xvme siècle, il se forma, entre autres, l'ordre des Swédenborgiens et Tordre des Martinistes. On comptait en grand nombre les francs-maçons mystiques, se piquant de joindre à l'esprit chrétien l'esprit laïque, également hostiles au cléricalisme et à l'athéisme.

Pour eux, la Trinité était la personnification des trois attributs divins : puissance, intelligence, amour. Jésus était bien le fils de Dieu, notre père commun ; mais il n'était pas Dieu le Fils, pas plus qu'un Zoroastre ou un Bouddha.

La religion idéale pressentie par Jésus, resté juif orthodoxe jusqu'au bout, était Y adoration du Père en

esprit et en vérité, c'est-à-dire la religion pure qui ramène la piété à la vertu et fait que les hommes s'entr'aiment dans la justice et en Dieu.

La vie du corps s'éteint ; la vie de Famé est impérissable. Ennoblissons notre âme ! Initions-nous aux vertus qui étaient la caractéristique des héros de l'antiquité et des chevaliers du moyen âge! Soyons magnanimes, c'està-dire prompts à la pitié, à l'effort, au dévouement, au sacrifice ! Contribuons de toutes nos forces à bâtir le temple d'une humanité plus juste, plus fraternelle, plus heureuse!

Ceux-là sont à plaindre qui ne croient qu'à ce qu'ils voient. Par delà les mondes visibles, il y a le monde invisible. Un esprit est incomplet s'il n'a pas le sens du symbole et du mystère.

Par cela même que du néant rien ne sort, qu'à l'origine de ce qui est moindre doit se trouver en définitive ce qui est le meilleur, il faut admettre un Etre parfait qui est la cause de tout, et qui, étant éternel, est à luimême sa cause. C'est le grand architecte de l'univers, le souverain des âmes.

Il se fait un perpétuel travail des esprits. Ils évoluent, à travers des réincarnations successives, vers des perfectionnements auxquels tient leur félicité et dont le terme est leur fusion en Dieu.

Comme ]e disait Hésiode, comme le pensaient les vieux Gaulois, il existe un lien entre les vivants et les morts; et la communion des êtres se perpétue à travers les espaces infinis. « Chacun pour tous, tous pour chacun », telle est la devise s'imposant à toutes les consciences.

Il ne faut pas s'inféoder aux dogmes d'une Eglise, ni

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adopter les négations du matérialisme athée. Dieu donne à tous les hommes une lumière intérieure dispensant de l'intervention de tout sacerdoce. Dans les diverses religions, il y a à dégager de la lettre qui tue Fesprit qui vivifie, en rejetant la tutelle du prêtre et en remontant à ces principes de la raison et de la conscience où trouve son fondement la pérennité de Fesprit religieux

Assurons le libre développement des expériences scientifiques et de la réflexion philosophique. La recherche indépendante doit être favorisée et toutes les opinions doivent être tolérées. Le point est de travailler, les uns et les autres, au bien de l'humanité.

Voilà, ce me semble, Fesprit dont fut originellement animée la franc-maçonnerie. Elle était, en même temps qu'une école de solidarité, de tolérance et de progrès, le foyer d'un haut spiritualisme.

Aujourd'hui, les choses ont bien changé. Le Grand- Orient de France a rayé de son rituel la formule : Au grand architecte de l'univers, et a supprimé toutes les traces de l'antique théisme.

Mais, à l'étranger, diverses loges, en particulier les loges allemandes, gardent toujours la vieille enseigne de la foi en Dieu.

Si elles admettent dans leurs ateliers des postulants athées, elles les admettent avec la conviction que, du moment où ils seront des francs-maçons de bonne volonté, ils ne sauraient manquer d'être acheminés à déserter l'athéisme. Selon elles, pour harmoniser la vie individuelle et la vie sociale, ce qui est l'objet de la franc-maconnerie, il ne suffit pas d'apprendre à tirer le meilleur profit des lois naturelles de la nécessité et de

Faisrf. — Piresdela Révolution i )!8

bien obéir aux lois rationnelles du devoir ; il faut aussi retremper ses forces dans la piété et dans l'amour. Il n'y a pas d'achèvement de la personnalité sans la communion avec Dieu, qui demeure bienfaisante, quelques différences qui subsistent dans les opinions qu'on se fait de lui.

Les loges allemandes ne pardonnent pas aux loges françaises de ne plus professer le théisme, et, en 1908, leurs grands maîtres se sont fondés là-dessus pour conclure qu'il ne convenait pas, en l'état actuel des choses, de s'occuper d'une reprise des relations officielles avec le Grand-Orient de France. Les franc-maçons français leur apparaissent comme des frères dévoyés, suspects de rejeter l'existence de Dieu et la survivance des âmes, au profit de l'athéisme et du matérialisme.

Il faut bien reconnaître qu'un fossé a été creusé entre la franc-maçonnerie française telle qu'elle est actuellement et la franc-maçonnerie française telle qu'elle fut dans le passé. Mais c'est la calomnier que de prétendre qu'elle est expressément athée, athée par principe. Autre chose de nier, autre chose de ne pas prendre parti.

Le Grand-Orient, par cela même qu'il proclame garder la neutralité dans les matières métaphysiques, ne peut être accusé de professer l'athéisme.

Toutefois, il est incontestable que maintes loges françaises sont pratiquement athées et remplacent le sectarisme religieux parle sectarisme anti-religieux.

Le fanatisme retourné reste le fanatisme. Il faut supprimer l'intolérance, non la déplacer.

L'étroitesse sectaire des loges s'est notamment mani-

festée dans le veto maçonnique dont fut l'objet le projet d'une fête nationale de Jeanne d'Arc, fête dit patriotisme. Gevéto faillit empêcher, le 8 juin 1894, le vote du Sénat1,- et a tenu en échec jusqu'à ce jour le vote de la Chambre.

Contre l'institution proposée, les grands dignitaires de la maçonnerie ont allégué les efforts du parti conservateur pour monopoliser à son profit la glorification de Jeanne d'Arc, et ils se sont demandé si, après tout, les fils des croisés n'avaient pas plus de droit que les fils de la révolution à revendiquer l'héroïne qui se montra pleine de zèle pour le trône et l'autel.

Comme s'il n'était pas temps d'en finir avec ces misérables querelles : « Jeanne d'Arc est à nous! Non ; elle est à nous ! » Elle n'est ni à ceux-ci, ni à ceux-là. Elle est à tous ; elle est à la France ; elle est à l'humanité.

D'ailleurs, n'est-ce pas un fait constant que, pendant quatre siècles, durant les beaux jours du trône et de l'autel, les monarques ont succédé aux monarques eh laissant toujours dans l'ombre la figure de la grande libératrice ; et ne serait-il pas beau que la République payât la dette qu'a négligé d'acquitter la monarchie ? N'est-ce pas depuis la révolution que Jeanne d'Arc est devenue populaire, et que les Michelet, les Henri Martin, les Quicherat, ont en quelque sorte retrouvé ses titres? .Yest-il pas singulier de paraître se dire : « L'événement a prouvé que l'idée d'une grande apothéose de Jeanne

1. Dans le discours prononcé au Sénat le 8 juin 1894, j'ai signalé ce veto et caractérisé ,1e contre-projet qu'il inspira. Au discours est jointe une note où sont nommés les 59 sénateurs qui cessèrent de conserver leur faveur à une proposition qu'ils avaient signée et que, dès 1883, avaient également signée 252 députés républicains. (Les neuf ans d'un sénateur. 2 vol. in-12. Paris, F. Alcan.)

d'Arc était très bonne, puisque nos adversaires veulent nous la prendre. Donc, laissons-la leur. »

On ne pardonne pas à Jeanne d'Arc d'avoir été une croyante naïve, une chrétienne pieuse. La voudrait-on libre-penseuse au xve siècle ? Et pourquoi s'offusquer de la ferveur de sa foi ? Rien de grand ne se fait sans une foi forte. Le scepticisme ne fonde rien. Ayez des convictions de chrétien ou de philosophe ; mais ayez des convictions.

On se scandalise des visions de Jeanne d'Arc et de ses voix. Mais ce qu'elle vit par-dessus tout, c'est la grande pitié qui était au royaume de France ; ce qu'elle entendit, c'est le cri de la patrie en détresse. Par ses croyances, elle fut de son temps ; par ses vertus elle domine tous les temps. Croyez ce que vous voudrez, et sauvez la patrie.

On ergote enfin sur ce point que Jeanne d'Arc était royaliste. Imagine-t-on par hasard qu'elle aurait pu être républicaine ? Représentant des traditions et des intérêts de tous, lien vivant du passé et de l'avenir, le roi personnifiait la France. Etre royaliste alors , c'était être patriote. Patriote avant tout, voilà ce que fut Jeanne d'Arc .

La franc-maçonnerie française demeure inexcusable d'avoir multiplié les obstacles pour empêcher que la France célébrât solennellement1, tous les ans, cette paysanne avec qui le peuple fit son entrée dans l'histoire, à titre de réparateur des fautes de la royauté, de la noblesse et du clergé ; cette guerrière qui étonnait, de leur propre aveu, les grands hommes de guerre d'alors, les Dunois, les d'Alençon, les Gaucourt, par son sens stratégique, et ménageait avec adresse les prompts mouvements où l'agilité remplace le nombre ; cette femme»

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adorablement femme, qui, dans les combats, bravait gaiement la mort sans jamais la donner, et versait des larmes quand l'Anglais l'injuriait ou qu'elle voyait le sang couler ; cette pacifique, qui rêvait l'union de toute la chrétienté et faisait planer sur l'horreur des batailles la sainte vision de la fraternité des peuples ; cette humble entre les humbles qui n'accepta d'être chef de guerre que pour sauver son pays, et qui ne songeait, une fois l'œuvre de libération accomplie, qu'à rentrer dans sa chaumière pour y redevenir la servante de son père et de sa mère; cette convaincue qui, devant le tribunal ecclésiastique, représenta si magnifiquement les droits de la conscience et s'obstina à déclarer, en face des tourmenteurs prêts pour la torture, qu'elle ne devait rendre compte qu'à Dieu de son œuvre patriotique ; cette martyre, si sublime dans ses interrogatoires et dans sa mort, qu'il n'y a de comparable à l'hérétique de Rouen sur son calvaire, que Socrate en sa prison ou Jésus sur sa croix ; enfin cette personnalité unique, dont les faits et les dits paraîtraient incroyables s'ils n'étaient consignés dans le texte officiel du procès dirigé, signé et paraphé par ses bourreaux.

Anglais et Allemands le reconnaissent : ni l'Orient, avec ses légendes, ni la Grèce, avec ses poèmes, n'ont rien de comparable à la vierge au grand cœur que l'histoire nous a donnée. C'est depuis des années et des années que partout, sur les places publiques comme dans les sanctuaires religieux, dans les loges maçonniques comme dans les temples catholiques, devrait être établie la commémoration annuelle de l'héroïne, différemment expliquée, également admirée par tous. Et à cette commémoration fondamentale devrait s'a-

jouter celle des grandes figures et des grands faits du patriotisme français, diversifiée selon les temps et les lieux.

Plus avisé que la franc-maçonnerie, le clergé catholique vient de reconnaître en Jeanne d'Arc une « bienheureuse », appelée à être fêtée dans tous les diocèses et digne de l'invocation des fidèles. Désormais l'heure est proche où elle aura sa place dans le canon des saints.

Que la nouvelle Bienheureuse ait été comprise dans une fournée, à côté de quelques inconnus ; qu'on se soit tu sur le procès de Rouen où elle se révéla si grande ; qu'on ait allégué longuement, à l'appui de la béatification, les miracles qu'aurait opérés Jeanne d'Arc sur trois religieuses guéries en ces derniers temps d'une ostéopériostite et d'ulcères au sein, et qu'on ait laissé dans l'ombre son vrai miracle, le salut de la France : cela choque tant soit peu.

Mais que Jeanne d'Arc soit aujourd'hui proclamée en possession de la béatitude éternelle et digne d'un culte religieux par tels prélats qui occupent les mêmes sièges qu'occupaient il y a quatre cent-soixante-dix-huit ans, les prélats qui la déclarèrent hérétique et relapse, on ne peut qu'applaudir à ce triomphe final de la piété et de la vertu la plus haute.

Qu'en Angleterre et en Allemagne; que, dans tous les lieux de l'Europe, de l'Amérique, de l'Asie de l'Afrique, de l'Océanie, où la foi catholique compte des adeptes, les fidèles soient désormais tenus de glorifier l'héroïne française, chaque bon patriote a lieu de s'en réjouir ; et cela n'est pas fait pour déplaire aux admirateurs sincères de Jeanne d'Arc qui sont libres croyants ou libres penseurs. Seuls peuvent s'en affliger les fanatiques qui, par

rancune contre les prétentions des royalistes et des cléricaux, faussent l'histoire jusqu'à rabaisser Jeanne d'Arc au niveau d'une Bernadette ou d'une Marie Alacoque.

Pouvait-on rêver une plus retentissante amende honorable? L'Église s'apprête à faire sainte l'héroïne que des prêtres firent martyre. Le clergé français de 1431 lui dressa un bûcher; le clergé français de 1909 lui dresse des autels. •

Louée soit cette apothéose courageusement réparatrice où trouve son expiation le crime des centaines d'ecclésiastiques, mitrés ou tonsurés, qui, accommodant leur théologie aux haines de l'envahisseur, jugèrent, condamnèrent, brûlèrent comme hérétique la libératrice de leur pays, sans encourir ni déchéance ni excommunication ! Il est vrai que l'évêque Gauchon, d'abord maintenu dans toutes ses dignités, finit par être excommunié. Mais pourquoi? Parce qu'il s'était obstiné à ne pas payer une redevance due au Vatican. Cette sévérité pour une • question de gros sous ne fait que souligner l'impunité dont l'évêque Gauchon bénéficia pour l'assassinat juridique auquel il avait présidé.

Ges francs-maçons ont la vue courte qui n'ont pas su prévoir quels bons effets une fête nationale comporterait, en faveur de la vérité historique de plus en plus mise eu lumière et des droits de la conscience de plus en plus affirmés par l'évocation annuelle des deux procès de Rouen.

Le tribunal ecclésiastique de 1431, en livrant Jeanne au bras séculier, avait jugé selon le cœur du roi anglais, Henri VI, alors encore le maître. Le tribunal ecclésiastique de 1456, en la réhabilitant, jugea selon le cœur du roi français Charles VII, enfin pleinement victorieux, et

préoccupé d'établir qu'il n'avait pas dû son trône à une hérétique.

Au nom de l'orthodoxie, et avec l'entière tolérance du pape et du concile qui ne leur infligèrent aucune réprobation, les premiers juges avaient condamné Jeanne à être brûlée. Au nom de l'orthodoxie, et avec l'entier assentiment d'un autre pape, qui d'ailleurs maintint l'absolue impunité des nombreux survivants du tribunal d'assassins, les seconds juges prononcèrent qu'on avait brûlé une innocente.

« Jeanne est hérétique, schismatique, apostate », avaient dit les premiers juges. — « Jeanne n'a été ni hérétique, ni schismatique, ni apostate », dirent les seconds juges.

Qu'il fût inique de faire des procès d'hérésie, voilà ce qui ne vint à l'esprit ni des uns ni des autres.

Juges de 1431 et juges de 1456, en désaccord sur Jeanne, mais en bon accord contre la liberté des consciences, prenaient pour une vérité cette énormité : « L'hérétique est justiciable de l'Eglise et passible du bûcher ».

En rappelant tous les ans aux Français la vie et la mort de Jeanne dArc, la République leur enseignerait à être tolérants, en même temps qu'à être patriotes.

Désormais il est certain qu'en France Jeanne d'Arc, la sainte de demain, sera annuellement glorifiée avec éclat.

Les réfractaires comprendront-ils enfin que donner à cette glorification un caractère officiel, est le moyen de noyer les ferments de discorde dans un grand courant de fraternité patriotique, si bien que la fête de la réaction fasse place à la fête de la nation ?

Tout au plus pourraient-ils demander, — chose que n'a pas osé vouloir l'Église romaine, malgré l'usage adopté pour les saints de faire du jour de leur mort le jour de leur fête, — que la fête nationale de Jeanne d'Arc soit fixée au 31 mai, jour de sa mort, « ce maître jour qui juge tous les autres ».

L'essentiel est que, certain jour du mois de mai, sectes et partis consentent une trêve civique pour célébrer l'indépendance et la grandeur française, personnifiées dans la plus merveilleuse et la plus pure de nos gloires.

Oui, tôt ou tard, malgré les sectaires de droite et de gauche, la fête nationale de Jeanne d'Arc, fête du patriotisme, s'ajoutera à la fête du 14 juillet, fête de la Révolution. N'est-ce pas l'originalité de la France d'avoir produit la Révolution et Jeanne d'Arc? L'une est la mère de nos droits; l'autre est la mère de la patrie. Nous devons à l'une d'être devenus citoyens ; nous devons à l'autre de n'être pas devenus Anglais.

Si elles pèchent trop souvent par l'étroitesse sectaire, les grandes loges maçonniques ont du moins le mérite d'être vivantes.

A côté d'elles végètent des loges mortes, où, en dehors des bonnes œuvres, tout se réduit à l'exhumation de protocoles archaïques et à l'organisation d'une camaraderie clandestine, favorable aux ambitions des arrivistes.

Dès le xvjîi6 siècle, Lessing s'étonnait du vide dissimulé sous la tapageuse surface des liturgies maçonniques, et il estimait qu'entre les loges connues de lui <:t la franc-maçonnerie idéale, la distance était aussi grande qu'entre les étroitesses de l'orthodoxie et la lar-

geur de la vraie foi. « Vous n'avez du moins rien trouvé dans nos loges de subversif, lui dit quelqu'un. — Eh î plût à Dieu !.. répliqua-t-il. J'y eusse alors trouvé quelque chose. »

On a beaucoup raillé les traditions de la franc-maçonnerie. De fait, il y a là toute une friperie moyen-âgeuse qui ne se perpétue que par une sorte de contre-sens et jure avec le monde nouveau. Mais n'était-il pas naturel que des hommes que ne satisfaisait pas le milieu social où ils vivaient cherchassent à s'unir, eussent des moyens particuliers de s'éprouver et de se reconnaître, adoptassent des rites et des symboles servant à solenniser leurs rapports et à représenter leurs idées?

Qu'une époque soit venue où d'antiques épreuves n'ont plus leur raison d'être ; où rites et symboles sont une lettre morte ; où force est de se défaire d'accessoires qui semblent primer le principal; où il s'agit de se régénérer, si on ne veut périr : c'est certain. Mais les puérilités du présent n'excluent pas les services du passé.

La décadence des sociétés secrètes est en quelque sorte le résultat du bien qu'elles ont fait jadis à la société générale. L'esprit de progrès, qui avait d'abord germé et fructifié laborieusement dans leur sein, a ensuite débordé partout.

Songeons au nombre immense d'âmes qui, comprimées par les entraves d'un monde mal fait, ont trouvé un refuge dans ces temples du pur théisme, dans ces sanctuaires de la fraternité morale, dans ces ateliers de mutuel perfectionnement, où se donnaient rendez-vous les esprits les plus indépendants et les plus enthousiastes.

Se garder des intolérances de l'esprit de secte; vouloir

le règne de la raison et de la justice; combattre les superstitions et les tyrannies ; attendre tous les progrès de l'union, du travail et de la persévérance ; voilà l'aspiration commune qui, dominant les mille chimères de Filluminisme, prévalut, au xvine siècle, 'dans ces mystérieux foyers de revendications intellectuelles et sociales.

C'est un encyclopédiste, l'astronome Lalande, qui fonda la loge digne de mémoire où entrèrent Franklin, Voltaire, d'Alembert, Diderot, Gondorcet, Sieyès, Camille Desmoulins, Brissot, Danton ; et c'est précisément dans les loges que fut élaborée, avant 1789, sous l'invocation de l'Etre suprême, l'immortelle formule de la Révolution : Liberté, Égalité, Fraternité.

L'extension des groupements d'hommes rapprochés par des visées communes devait seconder les progrès de l'esprit démocratique et suggérer des vues hardies sur la réforme de l'ordre social. Les associations de diverse nature, religieuses ou laïques, montraient ce que peut être la puissance collective; apprenaient à substituer la primauté du mérite à la primauté du rang, et donnaient l idée des transformations que comporterait la société civile.

A côté des penseurs individualistes qui ne demandaient que la liberté dans l'ordre religieux et politique, il y en avait d'autres qui remarquaient qu'il n'y a pas de libel lé elîective là où régnent la misère et Fignorance; que la faculté de vouloir n'est rien s'il ne s'y ajoute le pouvoir; qu'il est absurde de parler de la liberté du travail au misérable prolétaire mis dans l'alternative

d'accepter les conditions qu'on lui fait ou de mourir de faim ; que la libre concurrence, sous le régime de l'inégalité excessive des conditions, aboutit à l'écrasement du faible par le fort ; qu'à l'isolement, qui étouffe l'individu dans la stérile apothéose de son moi souverain, il faut opposer l'association, qui solidarise les intérêts et les efforts de tous.

Il était même inévitable qu'à l'encontre de l'exagération du droit individuel se produisît l'exagération du droit social. C'est ce qui est arrivé au xviuc siècle, particulièrement avec Mably et Morelly.

L'abbé Bonnot de Mably, précurseur de Rousseau, avait fait la satire de la vie moderne, de nos arts et de notre civilisation, avant que fût publié le fameux Discours sur les sciences. Mécontent des mœurs et des institutions de son temps, il opposa au présent l'image embellie des républiques et des vertus antiques ; protesta particulièrement contre l'accumulation des richesses ; appela de ses vœux une révolution radicale, et étendit à tout la mission réformatrice de l'Etat.

Pour Mably, comme pour Proudhon, mais avec maintes atténuations et maintes contradictions, la propriété c'est le vol.

Il fait le tableau des divisions, des dépravations, des spoliations procédant de l'inégalité des fortunes, et conclut que supprimer la propriété serait le meilleur moyen de moraliser les hommes. Si Sparte fut grande, elle le dut au communisme.

L'Etat propriétaire de tout, distribuant aux particuliers les choses dont ils ont besoin, voilà l'économie politique qui est de son goût. Il se représente volontiers la cité

transformée en un immense couvent, où les religieux se montrent laborieux et zélés, sans avoir de propriété personnelle.

Mably prévoit bien que, malgré les encouragements honorifiques donnés aux travailleurs, il se rencontrera des paresseux. Mais il espère que ce sera le petit nombre. Et qu'importe qu'il y ait une légère diminution des produits, s'il y a une considérable augmentation des vertus?

Que si, par le malheur des temps, il faut se résigner à ne pas voir s'établir le communisme, du moins faut-il orienter tout le système du gouvernement de façon à détruire l'esprit d'intempérance, l'esprit de cupidité et l'esprit d'avarice.

Que les citoyens soient formés, dès la jeunesse, à la vie austère, qui est la vie saine par excellence ! Que le superflu soit frappé de fortes taxes, qui de plus en plus le réduiront à néant ! Que des lois somptuaires et des lois agraires mettent de justes bornes au luxe et aux appropriations individuelles ! Que les richesses ne servent à rien, hors à la satisfaction des besoins, au lieu d'être un titre pour arrivera tout!

On ne peut lire les Entretiens de Phocio?i, les Observa- /ions sur les Grecs et les Romains et sur l'Histoire de France, les traités sur les devoirs et les droits, sur les droits du citoyen, sur la législation, sans éprouver une vive sympathie pour le caractère de Mably, supérieur à son talent. Ce bon rêveur, qui voulait ramener tous les hommes à la vie simple, en donnait lui-même l'exemple.

Dédaigneux de la fortune et des grandeurs, il répondait un jour à quelqu'un qui lui disait qu'un ministre désirait entier en relation avec lui : « Je le verrai quand il ne sera plus en place ». Un mince revenu suffisait à ses

besoins. Une pension y ayant été ajoutée, il disposa totalement de ce surplus pour le soulagement des malheureux.

Tout en condamnant ses utopies et la proscription absolue dont il frappe le commerce et la richesse, il faut louer Mably de ne pas donner dans ce matérialisme socialiste qui fait tout dépendre des changements d'ordre économique, sans compter avec les forces morales. A ses yeux, Dieu n'est pas une entité négligeable ; et les vertus sont des facteurs nécessaires du progrès social.

Mably a bien vu que le règne de l'argent est le pire fléau. Il amorce tous les vices et toutes les révoltes. D'ailleurs, le riche qui a tout à souhait finit par devenir un homme à plaindre. L'habitude des jouissances amène la satiété, et la facilité de goûter les plaisirs les rend insipides, faute de l'aiguillon salutaire de la privation et" du besoin. .

Les invectives de Mably contre l'opulence oisive, jointes aux anathèmes de Rousseau bien autrement éloquents, donnèrent aux frelons de la ruche sociale une première secousse qui devait être féconde en conséquences. C'étaient des coups de tonnerre qui venaient à propos, en un temps où les misérables manants, accablés d'impôts, constataient avec amertume qu'ils avaient tant donné au fisc de leur pain qu'il allait bientôt leur manquer, tandis que la noblesse et le clergé, regorgeant de biens, n'avaient à acquitter ni taille, ni redevances. « Pourquoi donc, murmuraient-ils, sont-ce les riches qui paient le moins et les pauvres qui paient le plus ? Chacun ne doit-il pas payer selon son pouvoir? »

Le rigide Saint-Just s'inspirera des plans de réforme

sociale du Lycurgue français, quand il considérera les institutions politiques comme « la garantie du gouvernement d'un peuple libre contre la corruption des mœurs » et comme « la garantie des citoyens contre la corruption du gouvernement » ; quand il décidera que les enfants de la république doivent être vêtus de toile dans toutes les saisons, coucher sur des nattes, ne dormir que huit heures et ne pas manger de viande avant seize ans accomplis; quand il proscrira l'or et l'argent partout ailleurs que dans les monnaies; quand, enfin, il fera consister la mission de l'État à établir le règne de la vertu.

Les théories de Mably devaient être combattues par l'esprit le plus attique de la période révolutionnaire, par Camille Desmoulins. Nous lisons en effet ces lignes dans les Révolutions de France et de Bvabant : « La science du législateur de Lacédémone n'a consisté qu'à imposer des privations à ses concitoyens. La sagesse est de ne rien retrancher aux hommes du petit nombre de leurs jouissances et d'en prévenir l'abus... Mably trouve Lycurgue admirable. Mais Lycurgue est un médecin qui vous tient en santé avec la diète et l'eau. Quelle pire maladie qu'un tel régime, la diète et l'eau éternellement ?... Lycurgue avait rendu ses Lacédémoniens égaux, comme la tempête rend égaux ceux qui ont fait naufrage. C'est ainsi qu'Omar a rendu les Musulmans aussi savants les uns que les autres, en brûlant la bibliothèque d'Alexandrie. Ce n'est point cette égalité-là que nous envions. L'art de gouverner les hommes, qui n'est que celui de les rendre heureux, ne consiste-t-il pas plutôt à faire tourner au profit de la liberté les arts, ces dons du ciel, pour enchanter le rêve de la vie ?, Ce n'est ni son théâtre, ni son luxe, ni ses hôtels, ni

ses jardins, ni ses statues, ni son commerce florissant et ses richesses qui ont perdu Athènes ; c'est sa cruauté dans ses victoires, ses exactions sur les villes de l'Asie, sa hauteur et son mépris pour les alliés, sa prévention aveugle, son délire pour des chefs sans expérience et des idoles d'un jour, son ingratitude pour ses libérateurs, sa fureur de dominer et d'être non seulement la métropole, mais le tyran de la Grèce. Dans un temps où il n'y avait ni imprimerie, ni journaux, ni liberté indéfinie d'écrire, les lumières de la philosophie firent à Athènes l'effet des lois somptuaires, des lois agraires, des lois si austères et du carême éternel de Lacédémone. »

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