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LES ÉCONOMISTES

Rechercher ces lois, au lieu de tout abandonner aux rencontres du hasard, au caprice des gouvernements, aux convoitises des classes prépondérantes, aux routines de la tradition et aux tyrannies de la fiscalité, telle fut l'entreprise des économistes.

Les premiers économistes s'appelèrent \esphysiocrates, parce qu'ils visaient à découvrir, à travers la complication des coutumes et des intérêts, la constitution naturelle du gouvernement le plus avantageux au genre humain. Ils protestèrent contre toutes les entraves apportées au déploiement des facultés de l'homme, à la production et à la circulation des richesses ; ils opposèrent aux impôts inégalement répartis, brutalement prélevés et injustement gaspillés, l'idée d'une contribution équitable, insensiblement perçue et servant à assurer les citoyens contre les risques sociaux ; ils conçurent l'unité des monnaies, des poids et des mesures pour la facilité des échanges; ils attaquèrent toutes les institutions que la Révolution devait abolir, et ils annoncèrent la plupart cle celles qu'elle devait créer.

La liberté ne doit pas seulement être aimée à cause du bien-être dont elle est la condition ; elle doit être aimée pour elle-même, comme consécration nécessaire cle la dignité humaine.

Il arriva aux premiers économistes de voir dans la Liberté un moyen plutôt qu'une fin, de sacrifier à la liberté économique la liberté politique, et d'aboutir à l'exagération des droits de l'Etat que d'autres économistes voudront réduire à néant.

Mercier delà Rivière, dans son livre sur Y Ordre naturel des sociétés politiques, déclarait que l'État doit être tout-puissant, du moment où il gouverne « suivant les

règles de l'ordre essentiel ». D'autre part, Baudeau, le rédacteur des Ephémérides du citoyen, l'auteur des Idées sur l'administration des finançes, des Idées sur les besoins, les droits et les devoirs des vrais pauvres ; des Idées sur le commerce d'Orient, estimait que l'Etat fait des hommes tout ce qu'il veut, et il se plaisait à montrer ce qu'ont pu, soit dans l'ancienne Egypte, soit dans la Chine, le bon gouvernementet la bonne administration, ayant pour visée constante d'assurer aux citoyens la jouissance de tous les avantages que comporte la vie •sociale.

A l'encontre des partisans de la liberté politique et du mutuel contrôle des pouvoirs, les physiocrates prônent le despotisme légal. Mais le despotisme légal, tel qu'ils l'entendent, est tout l'opposé du pouvoir arbitraire. Il consiste en un pouvoir fort, mis au service des lois dictées par la nécessité même des choses, lois que l'évidence impose aux esprits ouverts, non moins qu'un théorème d'Euclide.

Que si l'éloge de l'autorité éclairée et forte est commun chez les physiocrates, comme chez les encyclopédistes et chez Voltaire, c'est qu'ils auraient voulu que la révolution fût faite par en haut, pacifiquement, avec une suite de vues systématiques, au lieu d'être faite par en bas, au milieu des luttes et des contradictions.

Celte conception qui consiste à étendre, loin de la restreindre, l'autorité du souverain, en lui montrant que c'est son intérêt bien entendu d'être juste et bienfaisant, ne put tenir devant la leçon des faits.

De plus en plus, les économistes s'accorderont à développer l'idée des droits personnels, et à condamner toute

QUESNAY m

prohibition que ne nécessite pas la sécurité commune ; de plus en plus, ils sentiront qu'à l'ancien antagonisme des intérêts dynastiques ou aristocratiques et des intérêts publics, il faut substituer le gouvernement du pays par le pays, réduisant les gouvernants à être les délégués des travailleurs.

Diminuer la mainmise de l'homme sur l'homme, pour accroître celle de l'homme sur les choses, voilà où ils tendront.

Le dogmatisme des physiocrates -sapait sans scrupules un passé gouverné par de faux principes et faisait appel à des réformes propres à changer tout l'état du pays.

Le pénétrant Galiani sentait bien la portée de cette espèce de physiologie sociale qu'ils avaient créée. Des spéculations philosophiquessur les organesetlesfonctions de la richesse il voyait sortir l'inévitable guerre entre ceux qui en jouissent et ceux qui la produisent. Il disait volontiers que les philosophes étaient des petits saints à côté des économistes ; et il appelait leur chef l'Antéchrist,

L'Antéchrist c'était l'illustre Quesnay, le médecin de Louis XV. Ce docteur a inspiré, au xvme siècle, l'école des physiocrates, de même que le docteur Burdin devait inspirer, au xixc siècle, l'école des saint-simoniens et l'école des positivistes.

Quesnay, qu'on avait surnommé le Penseur, a été le Descartes de l'économie politique. Il aborde ses recherches avec la ferme résolution de ne point tenir compte des idées ou des coutumes consacrées, et de ne se rendre qu'à l'évidence naturelle.

6âÛ ILLUMINÉS, SOCIALISTES ET ECONOMISTES

Bientôt, la propriété lui apparaît comme la base même de la société. Il ne voit pas dans le droit d'acquérir et de posséder le simple résultat de conventions politiques, mais un principe supérieur à toutes les institutions sociales. Ce droit n'est-il pas, en effet, aussi ancien que l'humanité ? L'histoire de la civilisation n'est-elle pas l'histoire des progrès par lesquels il s'est développé et affermi ?

Dire à priori que l'homme a originairement droit à tout, ce n'est pas le faire propriétaire. Son droit à tout, remarque Quesnay, est semblable au droit de chaque hirondelle à tous les moucherons qui voltig-ent dans l'air, droit se bornant, dans la réalité, à ceux qu'elle peut saisir.

Le droit d'acquérir et de posséder, consacré par la société, a pour corollaire naturel la liberté du travail et des échanges. « Laissez faire et laissez passer », dit l'intendant du commerce Gournay, résumant dans une formule devenue classique les idées que Quesnay partageait avec lui.

C'est des contraintes administratives que toujours ont procédé les disettes et l'appauvrissement général.

A chacun le droit de produire à son gré, de fabriquer ce qu'il veut et comme il veut. A chacun le droit de vendre telles marchandises qu'il lui plaît, au prix qu'il juge bon et à qui il peut. A tous produits et à toutes marchandises pleine liberté de circulation. Il faut encourager les échanges et ne jamais les gêner.

Arrière le vieux préjugé qui consiste à placer la richesse d'une nation dans l'accumulation de l'argent et à l'imaginer d'autant plus prospère qu'elle achète moins et vend davantage.

Toutes les routes doivent être largement ouvertes aux activités individuelles. De leur essor et de leur concurrence sortira le bien commun.

Aux yeux de Quesnay, l'économie politique est la science de Y utile considéré dans Tordre social. Elle est, par cela même, la science du juste, parce que, grâce aux aux lois providentielles qui régissent la société humaine, le juste et l'utile sont identiques. Bel excès d'optimisme !

Ce n'est pas le chef de l'Etat qui doit gouverner, ce sont les lois. L'autorité n'a pas qualité pour faire les lois. Sa mission est de déclarer les lois naturelles et d'en assurer le maintien. Ces lois sont telles que l'ignorance seule peut songer à leur résister. Dès que les esprits sont instruits, ils leur sont conquis.

Quesnay pousse jusqu'au fétichisme sa foi dans l'efficacité des textes législatifs, et il annonce que du jeu des lois constitutives et fondamentales de la société résultera un merveilleux accroissement de la valeur physique, intellectuelle et morale des individus.

A la base des lois sociales sont les lois physiques. Tout revient à voir quels sont pour l'homme les moyens d'obtenir et d'accroître les ressources propres à sa subsistance.

Selon les paroles de Gournay, « les seules richesses réelles de l'Etat sont les produits annuels de ses terres et de l'industrie de ses habitants ».

C'était la tendance de Quesnay de tout sacrifier à l'agriculture ; c'est le mérite de Gournay de faire sa part à l'industrie, en reconnaissant que l'ouvrier qui fabrique une pièce d'étoffe « ajoute à la masse des richesses de FEtat une richesse réelle ».

Assurer la liberté du travail agricole sur lequel tout repose ; assurer en même temps la liberté du travail industriels artistique ; assurer enfin la liberté du commerce et des échanges : tel est le devoir des gouvernements.

Leur raison d'être est la sûreté de tous et l'intérêt de tous. Leur œuvre est de protéger et d'encourager, non d'entraver l'initiative individuelle. Il faut que chacun ait le moyen de faire usage de toutes les facultés qui lui ont été départies par la nature, sous la condition de ne pas nuire au prochain.

Le respect pour la liberté des autres est la limite naturelle de l'usage que chacun peut faire de la sienne.

Tous ont même droit, mais non même pouvoir. « Chacun acquiert en raison des facultés qui lui donnent les moyens d'acquérir ; or, la mesure de ces facultés n'est pas la même chez tous les hommes. » 11 faut compter avec les supériorités et avec les infériorités physiques, intellectuelles, morales, et aussi avec les circonstances. L'égalité des droits est la justice même; l'égalité des biens est une chimère.

Entre les mains de Quesnay, l'économie politique n'était pas ce qu'elle a été trop souvent, selon la remarque de Proudhon, une simple « histoire naturelle des coutumes, traditions et routines les plus apparentes et les plus universellement accréditées de l'humanité en ce qui concerne la production des richesses ». Elle ne méritait pas non plus qu'on lui appliquât la réflexion que fait Montesquieu quand il dit : « Les politiques grecs, qui vivaient dans le gouvernement populaire, ne reconnaissaient d'autre force qui pût le soutenir que celle de

la vertu. Ceux d'aujourd'hui ne nous parlent que de manufactures, de commerce, de finances, de richesses et de luxe même. »

Quesnay, comme nous le prouve son Traité du droit naturel et Y Abrégé des principes de l'économie politigue, où Dupont de Nemours a résumé les idées du maître, partait des faits pour s'élever à cette puissante généralisation qu'il appelle lui-même Y âme des faits ; et il ne séparait pas de la morale la science du honneur public.

D'après Quesnay, pas de devoirs sans droits, pas de droits sans devoirs. L'éducation, qui a pour objet d'inculquer le sentiment des droits et des devoirs, possède, à ses yeux, une importance capitale. Il compte sur ses bons effets plutôt que sur les raffinements du mécanisme gouvernemental. Il ne veut même pas entendre parler du système de la balance des pouvoirs. « Le système des contre-forces dans le gouvernement est, dit-il, une idée funeste. »

A un grand qui lui disait : « C'est la hallebarde qui mène le royaume », Quesnay répondit : « Et qu'est-ce qui mène la hallebarde? C'est l'opinion. C'est donc sur l'opinion qu'il faut travailler. »

Ainsi, Quesnay mettait au-dessus de tout l'éducation des individus et l'éducation de l'esprit public. « Si la nation est éclairée, disait-il, le despotisme est impossible. » Il disait encore : « Quand on parle pour la raison et pour la justice, on a bien plus d'amis qu'on ne croit. Il y a d un bout du monde à l'autre une confédération tacite entre tous ceux que la nature a doués d'un bon esprit et d'un bon cœur. Pour peu qu'un homme qui expose le vrai en rencontre un autre qui le comprenne, leurs forces sont décuplées. »

Maints statisticiens auraient besoin de relire Quesnay pour apprendre à ne pas faire compte de la valeur des choses plus que de la valeur de l'homme, dans l'étude de l'économie politique.

Quesnay est une gloire dont la France n'est pas assez fière.

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