SMITH ET L ÉC0N0MISM14 ANARCHIQUE
C'est ainsi que, chez l'illustre Adam Smith, à côté de l'économiste, il y a le moraliste. L'économiste a pleine foi dans les salutaires effets du travail, produisant les meilleurs fruits sous le régime de « la liberté naturelle ». Pour lui, il n'importe que le travailleur soit livré à son égoïsme ; l'altruisme y trouvera son compte. Mais, derrière l'observateur saluant dans le libre développement des égoïsmes individuels le grand ressort des progrès économiques, il y a le philosophe fondant l'ordre moral sur l'inclination naturelle qui attire l'homme vers l'homme, si bien qu'il participe de ses joies et de ses peines.
C'est son esprit philosophique qui a empêché Adam Smith de conclure à cet absolu antagonisme de l'individu et de l'État d'où tels de ses prétendus disciples tirent les conclusions les plus anarchiques. S'il vivait de nos jours, Smith partagerait les scrupules du sage Montesquieu réclamant pour chaque citoyen le droit de vivre de son travail ; ne voyant de société policée que là où chacun a le moyen d'être convenablement nourri, vêtu et logé ; amené enfin à encourager, outre les lois somptuaires, les impôts progressifs, et à admettre que l'Etat tende à limiter les grandes fortunes, Il comprendrait que, tout en favorisant les initiatives de la charité, il ne convient pas d'abandonner totalement à l'arbitraire des particuliers les œuvres de solidarité que la justice réclame et qui sont au pouvoir de l'État. Il ne reconnaîtrait pas sa vraie progéniture dans ces économistes sans entrailles qui s'accommodent bénévolement des maux dus aux excès de l'esprit individualiste.
On ne peut que déplorer le matérialisme à courtes vues de cette espèce d'économistes. Ils bornent le rôle
de l'Etat à la protection des contrats et des propriétés, et lui interdisent toute ingérence. Pour eux, de l'absolue liberté et de la concurrence sans frein dans la production et dans les échanges, doit nécessairement sortir, avec le maximum de la richesse, le maximum du bonheur.
Gomme si le bonheur de ceux qui restreignent sagement leurs besoins et savent y donner satisfaction, ne passait pas le bonheur de ceux qui multiplient indéfiniment leurs besoins et les moyens d'y satisfaire ! Bien user de ce qu'on a importe plus que de tant avoir. Le point culminant des grandes civilisations n'a pas été le moment où elles regorgeaient de richesses. Ce sont des supériorités purement morales qui firent la grandeur de Rome et d'Athènes, en leurs beaux jours. Avec le comble des richesses et du bien-être arriva la décadence.
Ces économistes ne voient dans l'homme que le producteur et le consommateur; ils oublient l'être moral. Il n'y a pas en ce monde que le marché des intérêts, il y a la cité des âmes.
Richesses sur richesses : là est, pour eux, l'essentiel. Qu'importe le nombre des sans-travail, des exploités, des ruinés, des anémiés, des affamés, que créent Les développements du machinisme, la concentration des moyens de production aux mains d'un petit nombre de favorisés de la nature ou du sort, les cruautés de la concurrence, le surmenage des forces humaines ? Qu'il y ait des pauvres gens condamnés à la misère, à l'ignorance, à la dépravation, c'est le déchet inévitable ; c'est la rançon du progrès dont le char ne peut avancer sans fouler des victimes! — Non, l'humanité ne saurait s'accommoder de conclusions si brutales.
D'une part, l'État ne doit pas être tout : il faut la