‹ Les pères de la Révolution (de Bayle à Condorcet)Chapitre 230 sur 257 · TURGOT THEORICIEN DU PROGRÈS B · texte numérisé non relu

TURGOT THEORICIEN DU PROGRÈS B

sion de leurs idées et de les communiquer les uns aux autres, ont formé de toutes les connaissances particulières « un trésor commun, qu'une génération transmet aux suivantes, ainsi qu'un héritage toujours augmenté des découvertes de chaque siècle ». Il expliquait par combien de conjectures Ont dû passer les sciences avant d'arriver successivement à une organisation positive ; quelle nécessité a obligé, dans la recherche des causes, à faire l'essai de diverses hypothèses dont on déduisait péniblement les conséquences et qu'on soumettait de mieux en mieux au contrôle des faits ; comment se sont développés et l'art défaire des expériences et les fécondes applications des mathématiques à la physique ; comment la diversité des systèmes représente les tâtonnements multiples auxquels il faut se soumettre pour arriver à la vérité ; enfin comment tout se tient dans l'ordre des connaissances, de même que dans l'ordre des phénomènes apparaissant de plus en plus comme les diverses faces d'un acte unique.

L'ébauche du second discours de Turgot sur le progrès offre la première esquisse de la théorie d'Auguste Comte distinguant Y état théologique, Y état métaphysique et Y état positif, par lesquels a dû passer tour à tour toute science et toute conception sociale.

Turgot signale trois périodes successives dans le développement de l'esprit humain.

Tout d'abord, « les hommes ont attribué la plupart des phénomènes dont ils ne pouvaient pénétrer la cause à Faction de quelques êtres intelligents et puissants, de quelques dieux dont ils ont supposé la volonté déterminée par des passions semblables aux nôtres ». En effet, il était naturel, du moment où l'on ignorait la liaison des effets physiques entre eux, de supposer qu'ils

étaient produits par des êtres invisibles et semblables à nous. Dès lors, « tout ce qui arrivait sans que les hommes y eussent part, eut son dieu auquel la crainte ou l'espérance fît bientôt rendre un culte ; et ce culte fut encore imaginé d'après les égards qu'on pouvait avoir pour les hommes puissants; car les dieux n'étaient que des hommes puissants et plus ou moins parfaits, selon qu'ils étaient l'ouvrage d'un siècle plus ou moins éclairé sur les perfections de l'humanité ».

Plus tard, l'absurdité des fables théologiques fut reconnue ; mais les vraies lumières sur la nature manquaient encore. Alors, on imagina « d'expliquer les causes des phénomènes par des expressions abstraites comme essences et facilités, expressions qui cependant n'expliquaient rien et dont on raisonnait comme si elles eussent été des êtres, de nouvelles divinités substituées aux anciennes ».

Enfin, vint l'ère de la vraie science où, « en observant l'action mécanique que les corps ont les uns sur les autres, on tira de cette mécanique des hypothèses que les mathématiques purent développer et l'expérience vérifier ».

On voit que le fondateur du positivisme procède de Turgot; mais il ne faudrait pas imaginer que Turgot ait été un pur positiviste. Sa répugnance pour les étroitesses de l'esprit de système et son large spiritualisme l'ont préservé de cette myopie philosophique qui fut la tare du génie d'Auguste Comte1.

1. Dans Lv Pensée moderne, au livre Ier, présentant, un tableau ^ensemble des rénovations religieuses dont l'œuvre de Luther fut le point de départ, j'ai consacré un chapitre au positivisme sous ce titre : Le catholicisme comtiste. 11 sera encore question du positivisme dans La Pensée nouvelle.

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