TURGOT THÉORICIEN DU PROGRÈS ET PRÉCURSEUR DAUGUSTE COMTE
Turgot, tout en rompant avec le passé, voulait qu'on le respectât, parce qu'il lui apparaissait comme l'étoffe dont l'avenir est fait. Il avait conçu un Discours sur l'histoire universelle, sorte d'esquisse des mouvements ascensionnels de la civilisation. Dans son œuvre seulement ébauchée, les vues philosophiques sur l'émancipation graduelle et sur les perfectionnements de la science et du droit remplaçaient les conceptions théologiques de Bossuet faisant graviter les principales phases de l'histoire des peuples autour de l'avènement d'un Rédempteur, qui serait nécessité par la chute du premier homme, annoncé parles grandes figures de l'Ancien Testament et continué par l'Église catholique.
Galilée s'écriait : « Qui donc voudrait poser des bornes au génie de l'homme? »; et il signalait comme illimité le nombre des découvertes et des progrès pouvant résulter des expériences ou des raisonnements des savants et des penseurs.
D'autre part Pascal, dans son immortel manifeste sur les droits et l'avenir de la science, ramenait toute la suite des hommes à « un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement » ; constatait « la fécondité inépuisable » de l'esprit humain dont les inventions « peuvent être tout ensemble sans fin et sans interruption », et proclamait que « l'homme n'est produit que pour l'infinité ».
Turgot, à son tour, considérait l'humanité comme un seul homme qui a son enfance et ses progrès. A travers
les flux et les reflux de la puissance passant d'un gouvernement à un autre et d'un peuple à un autre, à travers ces mille combinaisons d'événements contraires qui semblent s'annuler mutuellement, à travers les entreprises intermittentes du despotisme et de l'anarchie, à travers les jeux sanglants de la guerre, il voyait les efforts du génie et de la vertu produire insensiblement leurs effets durables, le départ se faire entre les maux qui disparaissent et le bien qui demeure, l'autorité apprendre à se tempérer et la liberté à se régler, l'extension des sentiments de générosité et de sympathie diminuer l'empire de la vengeance et des haines nationales. Il voulait montrer comment les hommes ont fait de plus en plus l'apprentissage de l'humanité ; comment les gouvernements, les mœurs et les lois tendent à s'orienter vers le bonheur des peuples, et parmi quelles alternatives de calme et d'agitation s'accomplit, malgré des arrêts et d'apparents reculs, la marche lente mais sûre de la masse du genre humain vers une perfection toujours plus grande. Dès lors, comment nos énergies ne seraient-elles pas décuplées par le sentiment de la grande œuvre dont nous sommes les collaborateurs, à la fois bénéficiaires du passé et ouvriers de l'avenir?
Ce n'est pas seulement dans l'ordre moral, c'est aussi dans l'ordre scientifique que Turgot se proposait de suivre cet enchaînement de causes et d'effets qui lient le présent au passé. Remontant jusqu'aux lointaines époques où le langage parlé et le langage écrit ont dû être inventés, il recherchait comment les signes se sont multipliés et simplifiés petit à petit, et comment les langues, en donnant aux hommes le moyen de s'assurer la posses-