TURGOT APÔTRE DE LA LIBERTÉ CIVILE ET DE L'ÉGALITÉ
Turgotne se contenta pas de formuler magistralement la doctrine du progrès et de présenter le genre humain comme indéfiniment perfectible. Il se livra à une critique hardie des préjugés et des lâchetés qui font la force de la routine et des abus. Il résumait sa pensée par ces paroles dignes d'être méditées : « Il y a des gens qui ne veulent pas marcher de peur de se casser les jambes. Mais s'ils ne marchent pas, c'est comme s'ils avaient les jambes cassées. »
Que faut-il donc pour accélérer la marche progressive de l'humanité ? Il faut briser les entraves qui arrêtent l'essor des initiatives individuelles, dans l'ordre économique et dans l'ordre moral.
Turgot proclame que tout homme est né libre ; que la liberté de chacun est sacrée, et que les individus n'ont aucun pouvoir sur la liberté les uns des autres, hormis pour la protection nécessaire de cette liberté même. Il dit en effet, dans une belle lettre sur la tolérance civile : « Les libertés, comme les propriétés, sont limitées les unes par les autres. La liberté de nuire n'a jamais existé devant la conscience, et la loi doit' l'interdire. La liberté
Fa".re. — Pèros de la Révolution. 41
d'agir sans nuire ne peut, au contraire, être restreinte que par des lois tyranniques . On s'est beaucoup trop accoutumé, dans les gouvernements, à immoler toujours le bonheur des particuliers à de 'prétendus droits de la société. On oublie que la société est faite pour les particuliers. Elle n'est instituée que pour protéger les droits de tous, en assurant l'accomplissement de tous les devoirs naturels. » Ailleurs, dans la lettre au docteur Price sur les constitutions américaines, il dit : « C'est un préjugé de croire que les nations, les provinces, peuvent avoir des intérêts, en corps de provinces et de nations, autres que celui qu'ont les individus d'être libres et de défendre leurs propriétés contre les brigands et les conquérants ».
A cette liberté civile, qu'il montre à la fois juste et bienfaisante, Turgot donne pour corollaire l'égalité des hommes naturellement frères. « La vraie morale, dit-il, regarde tous les hommes du même œil ; elle reconnaît dans tous un droit égal au bonheur; et cette égalité de droits, elle la fonde sur la destination de leur nature et sur la bonté de celui qui les a formés. » Ainsi, à ses yeux, la consécration des privilèges est à la fois une immoralité et une impiété.
On entrevoit comment, chez Turgot, les vues philosophiques servirent de base aux grandes réformes économiques.