‹ Les pères de la Révolution (de Bayle à Condorcet)Chapitre 240 sur 257 · TURGOT AVOCAT DE LA LIBERTÉ RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

TURGOT AVOCAT DE LA LIBERTÉ RELIGIEUSE

ment par ceux qui croient les opinions sur lesquelles le culte est fondé ».

Cette doctrine se liait, dans son esprit, au grand principe de la liberté de penser. Celle-ci n'est pas respectée du moment où tous les citoyens sont tenus de contribuer à l'entretien de tel ou tel culte. L'Etat qui prélève sur le patrimoine commun de la nation des fonds servant à alimenter un culte méconnaît que ce culte est non la chose de tous, mais le résultat particulier de croyances sur lesquelles chaque citoyen ne doit avoir de juge que sa conscience.

Mais si l'État ne doit pas créer de monopole en faveur d'aucun culte, il doit respecter le libre exercice de tous. Rien de plus bienfaisant que d'entourer d'une atmosphère favorable ce spiritualisme qui élève les âmes en les dotant d'une paternité divine et en leur ouvrant les perspectives de l'éternité.

Turgot va même plus loin dans ses lettres à l'abbé de Cicé. Préoccupé de cette indifférence morale que l'irréligion peut engendrer, et aussi des superstitions, des idolâtries, des absurdités où les hommes seraient engagés, « s'il n'y avait point de prêtres qui prêchassent des dogmes plus raisonnables », il admet que la société puisse choisir une religion pour la protéger. Elle la choisit comme utile, et noncomme vraie. En conséquence, la société n'a aucun droit de défendre les enseignements contraires, n'étant pas compétente pour juger de leur fausseté.

En 1755, Turgot adressa à Louis XVI un Mémoire sur la tolérance pour l'engager à ne pas se croire lié par l'inhumain et sacrilège serment d'exterminer les hérê-

tiques, que l'Église catholique s'obstinait à maintenir dans la formule du sacre des rois.

Tout en admettant que la prudence peut exiger certains tempéraments pour adapter à la variété des circonstances les principes reconnus vrais, Turgot, dans son mémoire, revendique le droit qu'a chaque homme de professer la foi qu'il croit la meilleure ; il maudit cet esprit de fanatisme qui a produit la Saint-Barthélémy et la Ligue, mettant tour à tour le poignard dans la main des rois pour égorger les peuples et dans la main des peuples pour assassiner les rois; il stigmatise ces princes intolérants qui, sous le titre de rois très chrétiens, ont allié les scandales de la débauche avec les barbaries de la persécution; il s'autorise enfin de l'importance même des intérêts spirituels, que les adeptes des diverses religions proclament liés à leur croyance, pour s'étonner qu'on ait pu imaginer qu'aucune puissance sur terre ait droit d'ordonner à un homme de suivre une autre religion que celle qu'il croit vraie en son for intérieur.

Pourquoi propose-t-on à notre vénération les martyrs de l'Eglise primitive ? Parce qu'ils ont rempli ce devoir sacré de la fidélité des âmes à leurs convictions. Si les martyrs ont dû résister à la puissance civile pour suivre la voix de leur conscience, c'est donc que la conscience ne doit pas reconnaître pour juge la puissance civile.

Imposer à un homme d'autres croyances que celles où l'achemine sa raison revient à lui imposer l'hypocrisie et le mensonge.

Ainsi l'intolérance, en même temps qu'elle est la pire des injustices, est la pire des immoralités.

Page 1