L ÉTATISME KO YA LISTE DE TURGOT
i/ÉTATISME ROYALISTE DE TURGOT
Selon Turgot, l'effet de l'ignorance vaincue, de la morale propagée, de la pensée affranchie, de la tolérance passée dans les mœurs, des privilèges abolis, du travail, du commerce, et de l'industrie émancipés, devait être d'attacher les citoyens à un despotisme éclairé, exempt de tout arbitraire et de toute persécution, foncièrement légal, mais prêt à toutes les initiatives fécondes qui intéressent le bien public.
Tout en proclamant les droits de l'individu, tout en protestant contre l'habitude d'en appeler toujours au gouvernement à qui on demande des « bourrelets pour tous les enfants qui pourraient tomber », Turgot affirme hautement l'autorité de l'Etat. Plus il a le sentiment des devoirs de l'Etat, plus il parle volontiers de ses droits. Sa perpétuelle obsession est le fonctionnement d'une magistrature souveraine appliquée à préparer l'âge d'or, qu'il place dans^ l'avenir au lieu de le reléguer dans le passé. Que sera cet âge d'or? Le règne de la justice et de l'humanité.
Là est la noble tâche à laquelle Turgot convie la monarchie dont il est le serviteur fidèle. Son loyalisme est exempt d'arrière-pensées, et il s'accompagne d'une sorte de tendresse. On est touché du langage tout paternel qu'il prête au monarque dans les beaux préambules de ses édits.
Avec ses amis les physiocrates, il veut le pouvoir fort; il a à cœur l'unité du gouvernement; il ne conçoit le progrès que réalisé par la monarchie sans bouleversements; son idéal c'est la royauté faisant la révolution.
Bien qu'il eût le tort cle ne pas attacher assez de prix à la liberté politique, Turgot avait conçu une hiérarchie de corps électifs à qui incomberait le soin de répartir les impositions. Il voulait organiser un système d'assemblées provinciales dont les membres ne compteraient que comme contribuables, sans qu'il fût fait aucune distinction au profit de la noblesse ou du clergé. Des délégués devaient être envoyés par les municipalités aux assemblées d'arrondissements, et par les assemblées d'arrondissements aux assemblées des provinces, dont les délégués formeraient la grande municipalité du royaume.
Que les privilégiés criassent contre ce plan hardi, c'était dans Tordre. Mais le peuple lui-même le censurait. « Encore des mangeries », disaient les paysans, habitués à être exploités.
Turgot n'avait pas que l'amour du bien public; il en avait la rage, selon le mot de Malesherbes. Ne fallait-il pas qu'il fît son œuvre avant de mourir? Or, il avait quarante-sept ans quand, le 24 août 1774, Louis XVI l'appela au contrôle général des finances; et il se répétait que, de père en fils, dans sa famille, on mourait de la goutte dès la cinquantaine. Il se précipita vers les réformes, sans compter avec les résistances.
Au lendemain même de son entrée au ministère, l'abbé Galiani annonçait sa chute dans une lettre à Mme d'Epinay que je résume : « M. Turgot est trop vertueux et trop philosophe pour durer longtemps au pouvoir. Son impatience de fai»*e le bien multipliera les épines autour
de lui, et la coalition des coquins le mettra à bas. » Voltaire, de son côté, écrivait : « Cet homme fera tant de bien qu'il aura bientôt tout le monde contre lui ».
Turgot lui-même avait prévu son impopularité et la disgrâce qui l'empêcha de mener à bout un plan magnifique. Après avoir dit à Louis XVI : « Ce n'est pas au roi que je me donne, c'est à l'honnête homme »; après Tavoir pressé de s'armer contre sa bonté de sa bonté même et de songer à la misère des pauvres gens à qui on arrachait par des exécutions rigoureuses l'argent gaspillé à la cour, il ajoutait : « J'ai prévu que je serais seul à combattre contre les abus de tout genre, contre les efforts de ceux qui gagnent à ces abus, contre la foule de préjugés qui s'opposent à toute réforme et qui sont un moyen si puissant dans les mains des gens intéressés à perpétuer le désordre... Je serai craint, haï de tout ce qui sollicite des grâces... Ce peuple auquel je me serai sacrifié est si aisé à tromper que peut-être j'encourrai sa haine, par les mesures mêmes que je prendrai pour le défendre. Je serai calomnié avec assez de vraisemblance pour perdre la confiance de Votre Majesté... »
En effet, au bout de vingt-deux mois, dignes de compter autant que les vingt-deux ans du ministère Golbert, Louis XVI, assiégé par les réclamations, les intrigues, les insinuations calomnieuses des privilégiés du monde nobiliaire, du monde ecclésiastique, du monde parlementaire, du monde financier, du monde ouvrier, bref de toute la séquelle des profiteurs et des monopoleurs, le même Louis XVI qui avait dit en plein Conseil : « Je ne vois ici que M. Turgot et moi qui aimions le peuple », en venait à juger impossible le généreux ministre dont l'unique tort était d'avoir cru qu'il n'était pas besoin de ménage-
ments pour supprimer les servitudes, les réglementations, les intolérances du passé ; émanciper le commerce, l'industrie et l'enseignement; affranchir le travail et la pensée.
L'ingratitude fît ses preuves ordinaires. Tandis que Voltaire s'écriait, en apprenant la funeste nouvelle : « Quel malheur! ce coup de foudre m'est tombé sur la cervelle et sur le cœur », la cour exultait ; la haute bourgeoisie approuvait; le peuple se montrait indifférent.
Aujourd'hui encore, ni le paysan, soustrait aux vexations de la corvée et libre d'écouler ses grains où il veut; ni l'ouvrier, rendu maître de ses bras, de ses outils, de son activité; ni le bourgeois, bénéficiant de cet épanouissement prodigieux de la vitalité industrielle qui est né de la liberté du travail, ne songent à glorifier l'illustre révolutionnaire d'avant la Révolution; et ce Paris, qui prodigue les statues aux plus médiocres passants de l'actualité, n'a pas orné une de ses places publiques de la statue du grand Turgot.
Le 18 mars 1781, Turgot mourait emporté par la goutte; et on s'aperçut à peine de sa disparition. Les voix amies de jadis se turent. Dans les feuilles publiques, à peine quelques mentions insignifiantes. Pas un mot dans la correspondance de Grimm, ni dans la correspondance de Galiani, si chauds au temps de la faveur.
En dehors de ses fidèles disciples, Dupont de Nemours et Cordorcet, il ne se trouva pour rappeler les mérites de Turgot que Dupuy, le secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Ce bon
savant, àme républicaine, loua l'homme de vertu non moins que l'homme de génie, et rappela comment Turgot avait su donner à sa vie si courte la plénitude d'une longue vie, par l'exercice continuel des plus hautes facultés mises au service du bien public.
Trois ans auparavant, en 1778, Paris avait assisté à un spectacle digne d'une éternelle mémoire. Il vit Voltaire chargé d'ans, couvert de lauriers, acclamé par une population en délire, à la veille d'être enseveli dans son triomphe, se précipiter au-devant de Turgot, lui prendre les mains, les porter à sa bouche et s'écrier : « Laissez-moi baiser cette main qui a signé le salut du peuple ! »
L'histoire arrange bien les choses quand elle nous montre Turgot et Franklin devenant les deux dernières admirations de Voltaire, le philosophe de l'action. Le Français Turgot et l'Américain Franklin personnifiaient la sagesse pratique des deux mondes. Ils apparaissaient au patriarche du progrès comme les saints de la philosophie moderne. A la vue de l'un et de l'autre, le grand rieur pleurait.