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L'ESPRIT FRATERNTTAIRE DE CONDORCET

La philosophie du droit, telle que la conçoit Condorcet, continue hien le mouvement individualiste qui, au xviii" siècle, fit échec aux théoriciens du despotisme éclairé. Elle repose sur l'autonomie des personnes humaines s'apparlenant toutes également, constituant elles-mêmes l'Etat pour la protection de leurs droits inaliénables, et toujours libres d'améliorer le contrat qui les lie. C'est le tort de Montesquieu de n'avoir vu que des intérêts divers à mettre en équilibre, là où il faut reconnaître des droits égaux à sauvegarder.

La souveraineté du peuple a son expression dans les suffrages de la majorité; et il est normal que, devant les décisions de Ja majorité, chaque citoyen s'incline, à une condition toutefois, c'est qu elle ne blessera pas les droits individuels après les avoir reconnus.

Avec l'individualisme à la base, l'Etat sera socialiste au sommet, par cela même qu'il sera orienté vers la justice, et qu'au lieu de s'en tenir au formalisme du droit, il en poursuivra la réalisation concrète.

Sans doute, Condorcet reprend les thèses économiques de son maître Turgot. Mais en même temps, il comprend que la règle laissez faire, laissez passer, correspondrait à la sentence laissez souffrir , laissez mourir, si on n'ajoutait aux libertés nécessaires tout un ensemble de mesures tendant à combler l'abîme qui sépare les pauvres des riches, les nantisdes déshérités, les instruits des ignorants.

Ce n'est pas assez de proclamer théoriquement le respect dû aux droits de l'homme ; il faut en assurer à tous la jouissance effective. Qu'est-ce que le droit, où manque la faculté ? Peut-on parler de liberté à propos de qui court le danger de mourir de faim ? La dignité du citoyen n'existe que là où il y a un minimum de sécurité. Ce minimum, la justice sociale le doit à tous. Il appartient à des lois de sage prévoyance de supprimer l'esclavage économique.

Une telle initiative répondait aux idées de maints penseurs de la Convention affirmant la solidarité de tous les hommes, avec ses justes conséquences. Elle eût honoré l'assemblée qui inaugura le suffrage universel, établi plus tard définitivement, et qui osa ainsi réagir contre l'ostracisme électoral des pauvres, accepté par la Constituante.

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Selon Condorcet, il conviendra non seulement de favoriser par tous moyens l'agriculture, l'industrie, le commerce; mais aussi de concerter les meilleures mesures pour atténuer les maux inévitables de la nature, ou ceux que des accidents imprévus viennent y ajouter.

Il veut que la puissance sociale, sans se montrer jamais spoliatrice, combatte, par tous les moyens en son pouvoir, l'inégalité des conditions ; il conçoit une lutte en règle entreprise contre les causes de dépendance et de misère qui menacent sans cesse la partie la plus nombreuse et la plus laborieuse de la nation ; il réclame la suppression de toutes les entraves, de toutes les formalités qui paralysent l'activité du pauvre et engloutissent ses faibles ressources; il juge nécessaire la disparition des privilèges que les lois prohibitives et les droits fiscaux confèrent à la richesse acquise ; il demande que l'art social s'ingénie pour favoriser la tendance naturelle des fortunes à s'égaliser; il proteste contre les monopoles qui ouvrent à quelques hommes des sources abondantes d'opulence fermées au reste des citoyens ; il rêve une législation qui constituerait tout un arsenal de guerre contre les abus de la richesse égoïste rendus de plus en plus onéreux, qui démocratiserait le crédit et qui sauverait la petite industrie, ainsi que le petit commerce, de leur étouffement par les grandes entreprises des riches capitalistes.

A ses yeux, une aide efficace doit être assurée à tous les êtres faibles : invalides, vieillards, femmes, enfants perdant leurs soutiens naturels. Il désire voir se multiplier en tous sens les assurances mutuelles, qui peuvent être le résultat d'associations particulières, mais qu'il se représente aussi formées par la puissance sociale et

devenant un de ses plus grands bienfaits. Il entrevoit dans l'avenir une société sans prolétaires, où d'équitables combinaisons préviendraient, pour tous les travailleurs, les risques du chômage, de la maladie et de la vieillesse.

Rien de commun, au surplus, entre Condorcet et les socialistes hostiles à la propriété individuelle. Son but n'est aucunement d'abolir la propriété, mais de multiplier les propriétaires.

L'universel accès au bien-être sera préparé par la disparition des préjugés commerciaux qui créent, de province à province, d'Etat à Etat, des fiscalités tyranniques, et ont tant de fois ensanglanté la terre pour de faux intérêts.

Il sera hâté surtout par l'inévitable rapprochement des peuples acheminés à comprendre que les conquêtes s'expient par la perte des libertés; qu'ils doivent chercher la sûreté et non la puissance ; que les guerres sont des assassinats fratricides qui révoltent la nature ; que des confédérations perpétuelles seraient des moyens sûrs de maintenir pacifiquement leur indépendance, et qu'ils doivent consacrer à la lutte contre les misères sociales tous les trésors jusqu'ici gaspillés dans les conflits internationaux.

Le régime de la paix une fois bien établi, individus et sociétés n'auraient plus de prétextes pour ces pratiques foncièrement immorales auxquelles aujourd'hui on s'autorise en invoquant ou le fait d'une guerre effective, ou la permanence d'un état de guerre virtuel; et l'idée du juste s'imposerait aux consciences dans toute sa pureté.

L'individualisme des pères de la Révolution, et notamment de Condorcet, est pénétré du sentiment de la

fraternité, et dominé par cette idée que les nations sont de petites familles formées dans la grande famille des hommes. Il diffère profondément de cet individualisme mal entendu qui oppose l'individu à l'Etat, réduit au rôle de simple policier.

L'Etat, d'après eux, a mission de poursuivre, sur les bases d'un fécond système d'instruction universelle, le développement intégral de la personne humaine, ayant son armature morale dans l'amour du prochain et de la justice, son armature politique dans l'autonomie des citoyens à la fois électeurs et éligibles, son armature économique dans le travail et la propriété.

LA PÉDAGpGIE DE CONDORCET

Pour acheminer les hommes à une égalité des conditions obtenue non par le nivellement de tous dans la médiocrité, mais par l'ascension graduelle des moins favorisés, Gondorcet attend beaucoup de l'instruction, libéralement dispensée à tous les citoyens et à toutes les citoyennes.

C'est à la question capitale de l'instruction publique que se rapporte la meilleure part de son œuvre. On ne saurait trop admirer l'art avec lequel il superpose les divers cycles d'enseignement, conçus de telle sorte que chacun peut se suffire et qu'en même temps chacun prépare au suivant.

Nos devanciers ont beaucoup emprunté à ses riches conceptions ; et nous aurions encore lieu de beaucoup leur emprunter nous-mêmes. J'inclinerais même à les juger définitives si, dans ses plans touffus et un peu chimériques, Condorcet n'avait méconnu trois choses :

c'est qu'un large enseignement de la philosophie et des humanités doit s'ajouter à l'enseignement des sciences; qu'il est préférable d'être vrai maître en une matière que d'être bon novice en toutes, et qu'il est excessif de dire plus on sait, mieux on vaut.

A la Constituante, le renouvellement de l'instruction publique avait été l'objet de quatre discours écrits par Mirabeau qui n'eut pas l'occasion de les prononcer, etd'un très docte rapport de Talleyrand resté sans effet. Tous deux pensaient que, pour combler l'intervalle immense mis tout à coup entre l'état des choses et celui des habitudes, ilfallaitun bon système d'éducationpublique « fondant le bonheur du peuple sur ses vertus et ses vertus sur ses lumières ».

A Gondorcet appartient l'honneur d'avoir été le grand pédagogue de la Révolution. Ses plans, formulés pour l'Assemblée législative, servirent de base aux travaux du comité pédagogique de la Convention. Les conventionnels Marie-Joseph Chénier, Dupont, Ducos, Lanthenas, s'inspirèrent visiblement de ses vues; et il semble avoir dicté le remarquable rapport écrit par Romme qui, pensant presque sur tous les points comme Condorcet, devait lui aussi se donner la mort pour se soustraire à la guillotine.

Les grandes initiatives pédagogiques du temps des Guizot, des Duruy, des Ferry, et auparavant les décrets de l'an II, les décrets de l'an III, la loi de l'an IV, qui avec le concours de Bouquier, de Lakanal, de Daunou, organisèrent le système d'instruction publique resté en vigueur chez nous, ont procédé de Condorcet, en leurs parties les moins défectueuses.

Dans certains esprits s'était fait jour une conception communiste de l'enseignement qui trouva chez Lepelletier, marquis de Saint-Fargeau, son meilleur interprète, et que, lui mort, soutint Robespierre. Il s'agissait d'instituer une éducation commune, susceptible de soustraire les enfants de la France à l'influence des préjugés et des erreurs traditionnelles, et de ménager, par un savant alliage d'exercices physiques et de leçons morales, la double régénération des corps et des âmes. La Convention était invitée à décréter que. depuis l'âge de cinq ans jusqu'à douze pour les garçons, et jusqu'à onze pour les filles, tous les enfants, sans distinction et sans exception, seraient élevés en commun aux dépens de la République, et que tous, sous la sainte loi de l'égalité, recevraient mêmes vêtements, même nourriture, même instruction, mêmes soins. Le superflu de l'opulence des riches devait parer aux frais de l'application de cette loi éminemment profitable aux pauvres.

Que les intentions du Lycurgue bourguignon fussent excellentes, c'esbincontestable. Mais n'était-il pas excessif et pernicieux de prétendre enlever aux parents leurs filles et leurs fils, pour les caserner six ou sept ans dans des internats et les couler dans un même moule ?

Les exagérations communistes n'avaient fait que fortifier l'individualisme de Gondorcet. Il en était venu à représenter l'Etat comme désintéressé de l'éducation, et n'ayant à s'occuper que de l'instruction. Il est vrai que par le mot éducation il entendait surtout l'initiation à telles ou telles convictions politiques ou religieuses.

Au fond, quel que fut son libéralisme, il voulait que l'Etat eût à cœur de former l'homme, en même temps que de lui distribuer des connaissances. Seulement, il

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faisait aux législateurs un devoir de veiller à ce que la marche de l'esprit humain ne fût jamais entravée. Il désirait, selon la parole de Romme, son fidèle disciple, « que la liberté de penser fût la première sentie dans toute sa plénitude parle jeune républicain, qui viendrait puiser dans les écoles des lumières et des vertus ».

Talleyrand avait remarqué qu'une instruction générale bien distribuée peut seule empêcher, non pas la supériorité de certains esprits, qui est nécessaire et qui même concourt au bien de tous, mais « le trop grand empire que cette supériorité donnerait, si Ton condamnait à l'ignorance une classe quelconque de la société ». Néanmoins, il fut bien loin de s'élever aux larges vues de Gondorcet, quiattendent encore leur pleine mise en œuvre.

Aux yeux de Gondorcet, l'instruction est une dette de la République envers tous et, dès lors, doit être gratuite à tous ses degrés.

11 ne fait pas de différence entre les citoyens, non qu'il vise, comme on L'a prétendu, à un nivellement impossible, lui qui a tant de fois constaté que Y égalité des esprits et celle de l'instruction sont des chimères ; mais en ce sens qu'il demande que l'Etat, sans ombre de partialité, travaille avec un soin égal au plein développement des facultés, que la nature et les circonstances font inégales.

N'est-il pas déplorable que tant d'hommes à qui la nature a donné des talents demeurent privés de l'instruction nécessaire pour les développer ?

Quand tous auront moyen de s'élever jusqu'au point de supériorité intellectuelle où ils peuvent atteindre, ne verra-t-on pas décuplé le nombre des inventeurs?

C'est donc justice que tous les enfants en qui se révèlent des aptitudes convenables aient les moyens de parcourir les degrés supérieurs de l'enseignement. Que si ces enfants sont pauvres, il y aura lieu de les entretenir aux dépens du trésor national, sous le nom Relèves de la Patrie.

Parmi les élèves de la patrie, il n'y en aura pas seulement de voués aux hautes études; il y en aura aussi auxquels on facilitera l'entrée des professions laborieuses par un enseignement technique et un apprentissage bien ordonné.

Bref, il n'y a de bon qu'un système d'instruction publique qui ne laisse perdre aucun talent, et qui à tous offre tous les secours réservés jusqu'ici aux enfants des riches.

Gondorcet compte ainsi porter remède aux inégalités sociales. Il prévoit justement que les avantages de l'opulence chez les riches seront contre-balancés par la supériorité des lumières chez les pauvres, qui, mis à même de s'instruire autant que les riches, en sentiront beaucoup plus le besoin.

La première base de tout sera un enseignement élémentaire où l'enfant apprendra ce qu'il est utile de savoir comme homme et comme citoyen, à quelque profession qu'on se destine.

Nul n'est vraiment libre et maître de sa conduite que s'il possède ce minimum de connaissances pratiques et morales qui fait que, non content de savoir lire, écrire, compter, on a la tète assez munie de bonnes vérités et suffisamment bien façonnée pour n'être pas dupe des charlatans de diverses catégories qui, en toutes les.

matières, religieuses, politiques, économiques, cherchent à faire des dupes.

Guerre à cette ignorance qui met l'individu dans un état de dépendance servile et le force de se livrer en aveugle à des guides qu'il ne peut ni juger, ni choisir ! Pour l'individu ainsi assujetti, la liberté est bien un mot dont parlent les codes ; mais elle n'est pas un droit dont vraiment il jouisse.

L'Etat aura la haute main sur l'enseignement élémentaire, pour y assurer la pratique des bonnes méthodes. « Il serait dangereux, dit Gondorcet, d'abandonner la direction de l'instruction élémentaire. »

Qu'un temps puisse arriver où les sociétés d'instruction instituées par l'autorité soient devenues superflues, parce que tous les domaines du savoir humain se trouveront libérés du joug des superstitions et que les lumières seront assez répandues pour qu'on n'ait à redouter aucune erreur générale, il veut bien l'admettre. Mais, en attendant cette lointaine époque, c'est sa conviction qu'il y aurait, de la part de l'Etat, une défaillance criminelle à se désintéresser du grand œuvre de l'enseignement. « Les lumières, dit-il, ne sont pas assez généralement répandues pour qu'on n'ait pas à craindre que l'instruction ne soit égarée, soit par les préjugés, soit par une haine de ces mêmes préjugés puérilement exagérée. »

Condorcet estime toutefois qu'on commettrait une véritable injustice en obligeant les pères à renoncer au droit d'élever leur famille. « Surveiller les premières années de leurs enfants est un devoir que leur impose la nature et un droit que leur tendresse ne peut pas abandonner. »

Lorsque les enfants seront confiés à l'école publique, le maîlre se préoccupera de développer en eux les bons instincts et les inclinera, par des exemples bien choisis, plutôt que par des préceptes, à être compatissants, affectueux, justes, bienfaisants. Il s'agit de provoquer l'intuition de la beauté morale et d'en inspirer l'amour, au lieu de s'engager dans de vaines théories. La sage mise en œuvre de cette lumière intérieure qui éclaire l'écolier sur ce qui est juste, et de ces sentiments naturels qui l'attirent vers ce qui est bien, l'initiera aux vertus privées, aux vertus familiales, aux vertus civiques et aux vertus philanthrophiques.

Les jeux et les fêtes serviront encore plus que l'étude à inculquer aux jeunes consciences les bonnes habitudes morales et civiques.

Gondorcet redoute les vanités puériles et les mesquines jalousies que suscite l'usage de décerner aux élèves des rangs et des couronnes. Il voudrait que, dès l'école, chacun fût formé à voir dans la vie non une lutte où des rivaux se disputent des prix, mais un voyage que des frères font en commun. « L'habitude de vouloir être le premier, dit-il, est un un ridicule ou un malheur pour celui à qui on Ta fait contracter, et une véritable calamité pour ceux que le sort condamne à vivre près de lui. » Que si on n'obéit qu'au besoin de mériter l'estime et qu'on s'étudie à employer ses forces au bien de tous, on s'assure « cette paix intérieure qui seule rend le bonheur possible et la vertu facile ».

Dès que les progrès de leur intelligence le permettront, il y aura lieu d'initier les écoliers aux sciences morales et politiques, partie essentielle de ï instruction commune. « Pour que les citoyens aiment les lois sans cesser

d'être vraiment libres, pour qu'ils conservent cette indépendance de la raison sans laquelle l'ardeur pour la liberté est une passion et non une vertu, il faut qu'ils connaissent ces principes de la justice naturelle, ces droits essentiels de l'homme, dont les lois ne sont que le développement et les applications... Jamais un peuple ne jouira d'une liberté constante, assurée, si l'instruction dans les sciences morales et politiques n'est pas générale ; si elle n'est pas indépendante de toutes les institutions sociales ; si l'enthousiasme que vous excitez dans l'âme des citoyens n'est pas dirigé par la raison; s'il peut s'allumer pour ce qui ne serait pas la vérité. »

Que l'Etat arme contre Terreur, qui est toujours un mal public, toute la force de la vérité ! Mais qu'il ne prétende pas dogmatiser ! Il n'a pas le droit de faire enseigner des opinions comme des vérités ; il n'a pas qualité pour imposer des croyances. Les opinions religieuses ou politiques doivent être le libre choix d'une conscience indépendante.

Chaque citoyen est évidemment libre de professer la religion qui lui agrée, ou de n'en professer aucune. Par cela même, on ne saurait admettre dans les écoles publiques un enseignement confessionnel. Un enseignement de cette sorte n'a sa place que dans les temples où il pourra être donné en toute liberté par les ministres des différents cultes. Accepter que le maître enseigne un culte religieux serait, selon Condorcet, « donner à des dogmes particuliers un avantage contraire à la liberté des opinions ».

Les principes de la morale enseignés dans les écoles seront ceux qui, fondés sur nos sentiments naturels et

sur la raison, sont communs à tous les hommes. Il y a des règles de la vie invariables, tenant à l'essence même des choses, indépendantes des croyances métaphysiques ou religieuses. On doit s'y tenir. C'est le moyen de ne plus subir l'affligeant spectacle d'hommes qui s'imaginent remplir leur devoir en violant les droits les plus sacrés, et obéir à Dieu en persécutant leurs semblables.

Gondorcet ne peut imaginer que des croyants fassent dépendre de leurs dogmes la vérité des principes de la morale. À son gré, ils pensent seulement que les hommes y trouvent des motifs plus puissants d'être justes. « Ces motifs, dit-il, n'acquerront-ils pas une force plus grande sur tout esprit capable de réfléchir, s'ils ne sont employés qu'à fortifier ce que la raison et le sentiment intérieur ont déjà commandé ? »

Conclusion : ceux qui croient à la nécessité d'appuyer la morale sur une religion particulière doivent euxmêmes approuver l'enseignement préalable de la morale indépendante.

Inutile d'ajouter que pour les mêmes motifs qui obligent à exclure des écoles publiques tout enseignement religieux, les Églises doivent être totalement séparées de l'Etat, reconnu incompétent en matière de croyance.

Nulle part Condorcet n'a mieux formulé son laïcisme absolu que dans les lignes suivantes :

« Ou dit: Il faut une religion au commun des hommes. Si ces mots ont un sens, s'ils ne sont pas une insulte à la raison et à l'espèce humaine, ils signifient que la croyance à un Etre suprême et les sentiments religieux qui nous portent vers lui sont utiles à la morale. Or, en supposant cette opinion fondée, il en résulte qu'il faut également se garder et de faire enseigner une religion

particulière, et de salarier un culte; car, dans cette hypothèse, ce qui est utile, c'est précisément ce qui est commun à toutes les religions et à tous les cultes.

« Il en résulterait encore que toute religion particulière est mauvaise, parce qu'elle dirige nécessairement vers un but qui lui est propre, et, si elle a des prêtres, vers l'intérêt de ses prêtres, ces mêmes sentiments religieux qu'on suppose nécessaires à la morale.

« De quelque opinion que Ton soit sur l'existence d'une cause première, sur l'influence des sentiments religieux, on ne peut soutenir qu'il soit utile d'enseigner la mythologie d'une religion, sans dire qu'il peut être utile de tromper les hommes ; car si vous, romain, vous voulez faire enseigner votre religion d'après ce principe, un mahométan doit, par la même raison, vouloir faire enseigner la sienne.

« Direz-vous : « La mienne est la seule vraie. » Non, car la puissance publique ne peut être juge de la vérité d'une religion.

« Ainsi, en supposant même qu'il soit utile que les hommes aient besoin d'une religion, les soins, les dépenses, qui auraient pour objet de leur en donner une, sont une tyrannie exercée sur les opinions et aussi contraire à la politique qu'à la morale.

« Cette proscription doit s'étendre même sur ce qu'on appelle religion naturelle ; car les philosophes théistes ne sont pas plus d'accord que les théologiens sur l'idée de Dieu et sur ses rapports moraux avec les hommes. C'est donc un objet qui doit être laissé, sans aucune mfluence étrangère, à la raison et à la conscience de chaque individu. »

Des disciples de Condorcet, moins larges d'esprit,

iront plus loin. Ils se refuseront à reconnaître que l'esprit religieux, quelquefois pur, trop souvent corrompu, a été et sera en tout temps un des puissants ressorts de la vie morale; et ils opposeront à l'intolérance religieuse l'intolérance antireligieuse : ce qui est combattre un grand mal par un mal pire.

Pas plus qu'un lieu de propagande religieuse, l'école ne saurait être un lieu de propagande politique. Sans doute, on n'y laissera pas ignorer quelles sont les lois constitutionnelles. On les exposera, on les expliquera; mais on s'abstiendra d'en faire le panégyrique et d'exciter en leur faveur un aveugle enthousiasme qui créerait dans les esprits prévenus une sorte d'incapacité de les juger. Pas de religion politique ! « Le but de l'instruction, ditCondorcet, n'est pas de faire admirer aux hommes une législation toute faite, mais de les rendre capables de l'apprécier... Il ne s'agit pas de soumettre chaque génération aux opinions comme à la volonté de celle qui la précède, mais d'éclairer les citoyens de plus en plus, afin que chacun devienne de plus en plus digne de se gouverner par sa propre raison. »

Tels sont sur ce point ses nobles scrupules, qu'il n'hésite pas à proclamer que la République violerait la liberté dans ses droits les plus sacrés, si elle se permettait d'enseigner même la Constitution française, même la Déclaration des droits de l'homme, comme des tables descendues du ciel qu'il faudrait adorer et croire.

Aussi, son grand souci est-il qu'il n'y ait dans les écoles de la nation que des maîtres joignant à la compétence pédagogique l'indépendance vis-à-vis du pouvoir, des sectes et des partis.

Pas de prêtres parmi les instituteurs publics î « C'est surtout, dit-il, entre les fonctions ecclésiastiques et celles de l'instruction qu'il est nécessaire d'établir une incompatibilité absolue. Les peuples qui ont leur prêtres pour instituteurs ne peuvent rester libres. »

Pas de maîtres solidarisés les uns avec les autres ! Chacun doit exister à part. C'est le seul moyen d'entretenir entre eux une émulation qui ne dégénère ni en ambition ni en intrigue ; de préserver l'enseignement d'un esprit de routine; enfin, d'empêcher que l'instruction, qui est instituée pour les élèves, ne soit réglée d'après ce qui convient aux intérêts des maîtres.

Selon Condorcet, ce les dépositaires de la puissance publique resteront toujours à une distance plus ou moins grande du point où sont parvenus les esprits destinés à augmenter la masse des lumières ». Pour éliminer l'action des gouvernants, essentiellement retardataires et guidés dans leurs pratiques par la préoccupation de perpétuer leur règne, Condorcet imagine un système de recrutement répondant à ce qui se passerait si les instituteurs étaient subordonnés aux maîtres de l'enseignement primaire supérieur, les maîtres de l'enseignement primaire supérieur aux professeurs des lycées, les professeurs des lycées aux professeurs des facultés, les professeurs des facultés aune Société nationale, sorte de grand collège encyclopédique et de conseil supérieur de l'enseignement, formé de l'élite dans les sciences, les lettres, les arts, les métiers. Condorcet nous représente cette élite se recrutant elle-même à la façon des membres de l'Institut, et il ne voit pas que, par la force des choses, elle risquerait de devenir une espèce d'Eglise ayant son orthodoxie et ses intolérances.

Tant que le gouvernement resta monarchique, Condorcet estima qu'il était d'importance capitale de lui ôter absolumenttoute influence sur l'instruction publique. Mais, lorsque la monarchie fit place à la république et qu'au lieu d'appartenir à un roi héréditaire la prépondérance appartint aux élus du pays, il crut pouvoir se relâcher de son intransigeance, tout en persistant à avoir à cœur de défendre l'enseignement public contre les ingérences politiques.

Il finit donc par admettre que, pour les professeurs des écoles primaires, des écoles supérieures, des lycées et des facultés, le gouvernement républicain, émanation permanente du peuple, pût, sans jamais prononcer sur les capacités, opter entre les maîtres qui, jugés capables par les maîtres du degré supérieur, seraient régulièrement désignés à son choix.

Maints détails des conceptions de Condorcet prêtent à des critiques; mais, si on songe qu'encore aujourd'hui, en France, la nomination des instituteurs publics dépend de l'arbitraire des préfets, on mesurera combien était en avance son libéralisme.

Libéral jusqu'au bout et vraiment conscient des intérêts de la démocratie, Condorcet est bien loin de prétendre qu'il n'y ait d'instruction que celle donnée par les membres de l'enseignement public.

Pas de monopole pour l'État î Ce monopole serait funeste. On doit admettre, on doit désirer qu'à côté des écoles publiques il y ait des écoles privées.

N'est-il pas de droit naturel que tout citoyen, moyennant des garanties de capacité, de moralité, de civisme, puisse former librement des établissementsd'instruction?

Il appartient aux écoles de l'Etat d'être des écoles modèles, mais non d'exclure les établissements que pourront instituer, dans des conditions normales, les associations particulières.

Du fait de la liberté de l'enseignement résultera pour les écoles nationales la nécessité de s'élever toujours à un niveau supérieur. L'existence des écoles libres sera « un moyen de corriger les vices de l'instruction publique, de suppléer à son imperfection, de soutenir le zèle des maîtres par la concurrence ».

Mais qu'on n'aille pas imaginer qu'aux yeux de Gondorcet il fût loisible de confier l'enseignement de la jeunesse à des corporations dominées par un esprit sectaire. Ce serait folie de supposer que l'homme qui se préoccupait si consciencieusement de préserver les écoles publiques de tout apostolat révolutionnaire, aurait pu s'accommoder d'écoles privées organisant un apostolat contre-révolutionnaire.

Avec les hommes de la Révolution, il excluait non seulement les corporations religieuses dites congrégations, mais toutes les corporations, dont c'est la fatale tendance d'être les foyers d'un prosélytisme particulariste et d'opposer des intérêts privés à l'intérêt public.

Que si on sort de la sphère de l'enseignement primaire et de l'enseignement secondaire, si on envisage l'enseignement supérieur, Condorcet, et avec grande raison, n'admet aucune barrière; il réclame pour les maîtres une latitude absolue. « L'indépendance de l'instruction, dit-il, fait en quelque sorte une partie des droits de l'espèce humaine. »

Il serait scandaleux qu'aucun pouvoir public eût auto-

rité pour empêcher le développement de vérités nouvelles, pour supprimer l'enseignement de théories défavorables à sa politique particulière ou à ses intérêts momentanés. « Un pouvoir qui interdirait d enseigner une opinion contraire à celle qui a servi de fondement aux lois établies, attaquerait directement la liberté de penser, et contredirait le but de toute institution sociale, qui est le perfectionnement des lois, suite nécessaire du combat des opinions et du progrès des lumières. »

Dans ces temples de la libre recherche que seront les universités conçues par Condorcet, les sciences mathématiques et physiques (géométrie; analyse mathématique; mécanique; applications du calcul aux sciences morales et politiques; astronomie; physique; chimie; minéralogie; géologie; botanique; zoologie), les sciences morales et politiques (méthode des sciences ; analyse des sentiments et des idées; morale et droit naturel; sociologie et économie politique; droit public; géographie et chronologie ; histoire philosophique et politique des différents peuples), les sciences appliquées (anatomie; physiologie; pharmacologie ; médecine théorique ; médecine pratique ; art vétérinaire ; agriculture et économie rurale; art d'exploiter les mines; théorie de l'art militaire; science navale; applications de la géométrie, de la physique, de la chimie aux arts et aux métiers), la littérature et les beaux-arts (théorie des arts, de la poésie et de l'éloquence ; archéologie ; langues et littératures orientales ; langue et littérature grecque ; langue et littérature latine; langues et littératures modernes; peinture; sculpture ; architecture; musique et composition), formeront quatre grands groupes d'études harmonisées les unes avec les autres.

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Plus de facultés de théologie; mais des chaires d'histoire des religions où seront étudiés, avec un véritable esprit scientifique, leurs origines, leurs rapports, leurs évolutions, leur corrélation.

Condorcet veut que les universités soient des centres de recherches, et que l'enseignement technique s'y ajoute à l'enseignement théorique. Il voit, comme Descartes et Auguste Comte, la liaison de toutes les sciences s'éclairant mutuellement. « Aucune n'est étrangère à aucune autre. »

Ces foyers de haute culture, établis sur plusieurs points de la province comme dans la capitale, serviront à former des savants, des professeurs, des hommes d'élite faisant du perfectionnement de leurs facultés la principale occupation de leur vie. Par eux sera assurée la propagation des lumières, de plus en plus accrues de génération en génération.

Gomme couronnement de l'édifice pédagogique, la Société nationale des sciences et des arts constituera en quelque sorte le pouvoir éducateur, à côté du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif. Visant plus haut que l'instruction particulière des enfants et des hommes, elle s'occupera du perfectionnement général de la raison humaine et cherchera à ménager aux esprits des moyens nouveaux de multiplier les découvertes, d'accélérer la marche de la civilisation.

Pleinement indépendante vis-à-vis du gouvernement, elle sera seulement tenue d'adresser aux représentants de la nation un compte rendu annuel de l'état de l'instruction publique et des progrès accomplis dans les sciences et les arts.

Ainsi, dans la sphère de l'enseignement supérieur,

droit absolu de la pensée ; émancipation complète de la science; jamais de contrainte; jamais de restriction: la raison a devant elle toutes les voies ouvertes pour travaillera l'avancement de l'esprit public et au perfectionnement des institutions sociales.

Nombreux encore, au temps de Gondorcet, étaient ces retardataires qui voudraient réduire les femmes à n'être que de charmants bibelots, et moralement les assimiler aux pauvres Chinoises dont on soumet les pieds à une savante atrophie, pour qu'elles demeurent immobilisées dans leur nullité traditionnelle.

Gondorcet s'élève contre cette subalternité où on prétend tenir les femmes. Il demande qu'elles reçoivent la même instruction que les hommes. Ne sont-elles pas des personnes ayant les mêmes droits naturels? L'inégalité établie n'est-elle pas funeste à l'homme comme à la femme? Mal instruites, les épouses ne sont pas pour leurs maris de vraies compagnes, s'intéressant à tout ce qui les intéresse, et les mères sont de mauvaises éducatrices, ne s'entendant aucunement à surveiller l'instruction de leurs enfants.

Pour la femme et pour l'homme, la durée de l'instruction ne doit avoir de limite que celle de la vie humaine ; car quiconque est sage ajoute à son savoir jusqu'à la dernière heure.

Gondorcet veut que, pour les deux sexes, il soit organisé, sur une vaste échelle, des cours, des conférences, où sera donné un enseignement post-scolaire, amplement diversifié. « L'instruction, dit-il, ne doit pas abandonner les individus au moment où ils sortent des écoles elle doit embrasser tous les âges, parce qu'il n'y

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en a aucun où il ne soit utile et possible d'apprendre. »

Chaque dimanche, les maîtres feront, à l'usage des adultes, des leçons publiques, avec la préoccupation de développer et d'entretenir dans les esprits l'amour delà vérité et le goût de la saine critique. Ils vulgariseront les découvertes scientifiques, industrielles, agronomiques, ainsi que les plus belles créations de la littérature et des arts. Ils donneront des conseils pratiques d'hygiène et de médecine. Ils expliqueront aux parents les meilleurs moyens d'avancer à son plus haut point de perfection l'éducation physique et morale de leurs enfants. Ils auront surtout à cœur d'initier leurs auditeurs à l'art de s'instruire eux-mêmes par l'observation, la réflexion et la lecture.

Conformément aux vues de Condorcet, la Convention fixera la division de l'enseignement en trois degrés, primaire, secondaire, supérieur; elle décrétera la fondation d'écoles gratuites au profit des deux sexes ; elle voudra que la haute culture ne demeure pas un privilège de caste ; elle rêvera la distribution de larges subsides aidant les indigents à sortir de leurs souterrains, à descendre de leurs greniers pour bénéficier du bienfait des lumières ; elle préparera l'essor de ces universités qui, ouvertes à tous les vents de la pensée, formulent les découvertes de la science, les spéculations de la philosophie, les jugements de la critique, sans avoir à compter ni avec la tyrannie des dogmes, ni avec l'ingérence des pouvoirs publics; elle projettera enfin un immense développement de l'instruction publique, hélas trop vite paralysé par les formidables luttes où l'engageront les événements.

Cette prodigieuse assemblée, à la fois farouche et

sublime, en même temps qu'elle fait se succéder les sanglantes hécatombes des girondins, des dantonistes, des hébertistes, des robespierristes ; en même temps qu'elle improvise des armées dont l'élan victorieux repousse les assauts de ^'Europe coalisée, accomplit, dans ses commissions, une besogne gigantesque ; sème, dans tous les ordres d'activité, des idées fécondes que fera fructifier l'avenir, et dote les lettres, les sciences, les arts, de créations modèles. Institut, école normale supérieure, école polytechnique, école des mines, école des ponts et chaussées, école d'artillerie, école du génie, école d'économie rurale, bureau des longitudes, muséum d'histoire naturelle, bibliothèque nationale, conservatoire des arts et métiers, conservatoire de musique, musée du Louvre, autant d'institutions qui relèvent de la Convention, créant ou renouvelant tout. Elles sont comme la monnaie du grand lycée national et encyclopédique, conçu tour à tour par Mirabeau et par Condorcet.

Si l'idéal de Gondorcet, devenu celui de la Révolution, était réalisé, toutes les nations modernes muniraient chaque citoyen de connaissances assez amples pour qu'il pût exercer intelligemment ses droits civiques et diriger sa vie en personne indépendante, par ses propres lumières; elles lui assureraient en même temps l'acquisition du savoir technique nécessaire pour une profession de son choix ; enfin, elles mettraient à sa portée une haute culture, propre à favoriser le plein développement de tous ses talents naturels. •

C'est le mérite de Gondorcet d'avoir compris que le problème de l'éducation publique est la chose capitale

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pour les démocraties, et que les gouvernements doivent tout faire pour donner à chaque individu son maximum de valeur, afin qu'il s'acquitte au mieux de sa tâche dans le grand atelier social.

Il sentait que la mentalité française devait être appropriée aux temps nouveaux ; qu'à cet effet, une œuvre d'organisation devait succéder à l'œuvre de critique qui avait démoli les vieux préjugés ; et que, pour remédier à l'anarchie des idées et des volontés, pour assurer la formation d'un esprit public et le règne de ces vérités directrices sans lesquelles toute société s'agite dans le désordre et dans l'impuissance, il fallait établir sur de fortes assises l'instruction publique.

Mais où il se trompait, c'était en imaginant que la propagation des lumières entraînerait nécessairement après soi la propagation des mœurs les meilleures. Il ne comptait pas assez avec les résistances que suscitent les intérêts, les passions, la poussée des habitudes prises.

On sait comment les connaissances que l'instruction apporta à Gondorcet redressèrent le pli que lui avait donné l'éducation. Les influences familiales avaient fait de lui un adolescent tout confît en dévotion et entiché de sa noblesse ; l'influence des livres en fit un libre penseur et un démocrate. Il imaginait volontiers que son histoire serait celle de tous les esprits rétrogrades, et que renseignement ne saurait manquer de les convertir au culte de la vérité et de la justice.

Grave erreur. L'homme au cœur vicié doit à l'instruction de se donner d'ingénieux motifs de mal faire, d'inventer de spécieux prétextes pour excuser ses méfaits, et de s'attacher des complices par d'adroits sophismes. Le savoir est une arme à deux tranchants; et la supériorité

intellectuelle peut ne servir qu'au triomphe de passions aussi aveugles que malfaisantes.

Certes, c'est un grand tort de dédaigner la théorie et de tout ramener au dressage de la volonté. Selon un mot de Rover- Gollard, « ceux qui prétendent se passer de la théorie avouent par cela même qu'ils agissent sans savoir ce qu'ils font et parlent sans savoir ce qu'ils disent ». Inculquer des habitudes sans se préoccuper avant tout du vrai, c'est oublier avec quelle facilité on fait d'une bête brute une bête féroce, ainsi que le disait Mirabeau; c'est former des hommes qui, à l'occasion, feront le mal d'autant plus sûrement et gaiement qu'ils le feront par principe de conscience. L'histoire abonde en forfaits commis par d'honnêtes gens à qui manquait la lumière du vrai. Il importe donc que les actes soient fondés sur des convictions, et que les convictions soient fondées sur la vérité. Mais pour cela il est nécessaire qu'aux clartés de l'évidence s'ajoutent les impulsions du cœur.

Gondorcet méconnaît trop le rôle du sentiment. Il veut étendre à tout la sécheresse des mathématiques. Son organisation des études pèche par un excès de prosaïsme. Elle ne fait pas la part aux coups d'aile et aux belles envolées. Il faut ouvrir la porte toute large aux grâces et aux muses, pour accomplir en matière d'éducation une œuvre féconde.

Le grand théoricien de l'instruction démocratique ne se contente pas de donner aux sciences, jusque-là sacrifiées, la juste place qui leur est due. Dupe d'un excès d'intellectualisme, il aboutit à découronner la philosophie et les lettres, au profit des sciences. Philosophes et écrivains de l'antiquité lui sont suspects. Il redoute qu'on ne

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prenne auprès d'eux des sentiments qui ne conviennent ni à nos lumières, ni à nos institutions, ni à nos mœurs, inconvénient plus grave que l'inconvénient de ne pas connaître leurs beautés. Il loue les sciences de ne pas comporter de tels dangers, et il leur trouve le grand mérite d'être « utiles dans toutes les professions ».

N'allons pas pour cela accuser Gondorcet d'un plat utilitarisme. Sa prédilection pour les sciences tient moins à leur utilité qu'à la conviction où il est que leur étude est le meilleur moyen de se guérir des préjugés et de la petitesse d'esprit, de développer les facultés intellectuelles, d'apprendre à raisonner juste et à bien analyser ses idées.

Dans ses papiers conservés à la bibliothèque de l'Institut, on trouve ces lignes : « Il faudra exercer l'enfant sur les premiers principes de la géométrie, afin que, du moins, il ait des idées simples, claires, précises, et qu'il sente ce que c'est qu'une chose démontrée. Il y a bien des positions où un homme n'aura pas, dans toute sa vie, une seule fois besoin de la géométrie ; mais il n'y a point d'homme à qui il ne soit utile de savoir ce que c'est qu'une proposition évidente et de n'être pas exposé à regarder les opinions les plus ridicules comme des choses prouvées parce qu'elles sont appuyées par quelque raison spécieuse. »

Pour Condorcet, et avec grande raison, il s'agit avant tout de forger des esprits libres. Sa foi dans la puissance émancipatrice des études scientifiques est absolue, excessive. Il voudrait que l'acquisition de chaque connaissance nouvelle fût tournée en leçons sur « l'art de reconnaître la vérité et d'en suivre les preuves ».

Gondorcet borne la philosophie, d'une part, à l'analyse des sentiments et des idées, d'autre part, à la méthode des sciences et à la sociologie, comme si les hautes spéculations qui ont occupé un Platon et un Aristote, un Descartes et un Leibniz, n'avaient pas compté pour beaucoup dans le développement de l'humanité.

C'est en invoquant son autorité qu'on a voulu restreindre l'enseignement philosophique et substituer des cours isolés à la classe de philosophie. Double erreur.

Avec le système des cours d'une heure, le professeur ne peut étudier ses élèves, les comprendre, s'en faire comprendre. Or, c'est seulement par une communion continue d'idées et de sentiments que le professeur peut devenir un maître et l'élève un disciple, disciple actif et indépendant, non serf et passif. Il est bon de socratiser. Le plus souvent, c'est quand il semble faire l'école buissonnière que le maître exerce la plus grande influence.

Puis, il faut qu'il existe une classe qui soit proprement la classe de philosophie, et où les questions philosophiques soient envisagées, discutées, avec simplicité sans doute, mais dans toute leur ampleur.

C'est dans cette classe que l'écolier fait son examen de conscience; qu'il s'interroge sur toute la suite de ses études; qu'il s'initie aux idées directrices de l'humanité ; qu'il analyse les concepts généraux sur lesquels sont fondées les sciences; qu'il scrute la valeur des données premières qui président à leur développement.

C'est dans cette classe, qu'envisageant à la fois les principes et les conclusions dernières, il s'élève à ces hautes synthèses auxquelles aboutissent toutes les applications de la pensée humaine, et qu'il acquiert des

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notions fécondes sur la philosophie des sciences, la philosophie de l'art, la philosophie de l'histoire.

La classe de philosophie, c'est la classe éducative par excellence, parce que les différentes formes de la science et de la littérature sont, selon un-mot de Descartes, « autant de branches d'un arbre dont la philosophie est le tronc ».

Dans cette grande année d'éveil de l'esprit, de travail actif de la réflexion, vous approfondissez cette méthode générale qui doit vous diriger soit dans la recherche, soit dans la démonstration de la vérité; et vous vous expliquez comment les méthodes particulières des diverses sciences se modifient selon leur nature.

Yous ne vous contentez pas de démêler la corrélation des sciences, de voir comment elles procèdent les unes des autres et d'y reconnaître comme les ondulations successives d'une vérité unique; vous étudiez plus spécialement et l'esprit même qui connaît, et les lois de la connaissance, ainsi que ses limites. Puis, vous recherchez quelle est la nature de l'homme, quels sont ses devoirs, quels sont ses droits; quels sont les liens étroits de cette solidarité qui nous unit et nous oblige; vous abordez les grands problèmes de la destinée; vous prenez l'habitude de vous rendre compte des choses ; vous vous différenciez de plus en plus de ces gens qui, au lieu de se dire : « Est-ce vrai? Est-ce bien? » vont répétant sans cesse : « Qu'est-ce qui se dit? Qu'est-ce qui se fait? » Ces gens sont des machines. La philosophie fait de nous des hommes.

Et puis, quels nobles enthousiasmes allume la philosophie dans une âme bien née ! Quelles haines généreuses elle suscite pour tous les fanatismes, comme pour tous les despotismes !

Nombreux sont ceux qui ont dû à l'enseignement philosophique de devenir des sages, ne dépendant, dans leurs jugements, que de la raison, et, dans leurs actes, que de la conscience.

Quoi qu'en dise Condorcet, c"est à tort que la science, fascinée par ses belles découvertes, prétend saisir le tout de l'être dont elle ne voit que le dehors.

Qu'elle continue à ramener de plus en plus le compliqué au simple, les faits physiologiques aux faits chimiques, les faits chimiques aux faits physiques, les faits physiques aux faits mécaniques, au lieu d'imaginer je ne sais quelles forces occultes, qui ne sont que des noms inventés par l'ignorance; qu'elle soit fîère de cette magnifique transformation de la nature, qui est son œuvre; mais qu'elle sache pourtant se connaître et ne prétende point à tout absorber, à tout dessécher.

Autant un plan d'architecture, avec ses lignes géométriquement tracées, diffère de l'édifice qu'il figure, autant les données de la science diffèrent de la réalité. L'induction scientifique nous permet d'analyser le squelette de la nature : mais sa chair, sa moelle, sa vie ne nous sont manifestées que par la réflexion philosophique et l'intuition esthétique. L'étendue et le mouvement sont des rapports d'un être avec un autre, d'un état avec un autre, en tant que cet être et cet état sont imaginables ; mais, par delà ces formes, il y a la persistance de l'acte, la tendance au changement, la vie.

La pensée n'est pas un cadre vide; elle ne saurait subsister sans les choses qui sont, en quelque sorte, l'étoffe dont elle est le tissu. La science, c'est la pensée se retrouvant dans la nature; la philosophie, c'est la

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pensée se repliant sur elle-même. La raison d'être de la nature, c'est l'activité de la pensée que la réflexion nous fait toucher du doigt; le support de la pensée, c'est la nature, si accessible aux sens qu'elle nous crève les yeux et nous rend souvent aveugles pour tout ce qui n'est pas elle. Le monde scientifique, c'est l'être vu du dehors ; le monde philosophique, c'est l'être vu du dedans. Dans le premier, tout apparaît comme mécanisme et nécessité, par cela même que la raison lie les phénomènes d'un lien indissoluble ; dans le second, tout apparaît comme finalité et liberté, parce qu'au fond de la raison, forme encore superficielle de l'être, s'y manifeste la spontanéité, exempte de contrainte et plus ou moins docile à l'attrait du bien. Il y a un idéalisme positif qu'il faut, non point opposer, mais ajouter au positivisme empirique, comme on ajoute, dans d'épaisses ténèbres, l'éclat d'un flambeau aux pâles clartés d'une lampe.

Non, il n'y a pas d'opposition entre la science et la philosophie; il n'y a d'opposition qu'entre les savants et les philosophes. Les uns, décomposant tout en mouvements de moins en moins complexes, méconnaissent, pour ne voir que le matériel de l'être, son activité intime dont les mouvements sont les simples symboles. Les autres, pénétrant par la réflexion dans le for intérieur de l'être, tendent à faire du moi une entité dont le corps ne serait que l'enveloppe, sans s'apercevoir que c'est matérialiser le moi ; n'admettent point, en dépit d'expériences multiples, qu'à toute modification dans nos perceptionscorresponde un mouvement des moléculescorporelles ; enfin rejettent telle ou telle explication scientifique, le darwinisme par exemple, faute de voir qu'il faut démêler au fond de tout le surnaturel, au lieu de pré-

tendre le faire surgir brusquement de tel ordre de faits qu'on interprète à sa fantaisie.

La philosophie n'est qu'une rêverie creuse si elle dédaigne la science; la science n'est qu'une nomenclature superficielle si, par la philosophie, elle ne prend conscience d'elle-même.

Ajoutons que l'une et l'autre ne deviennent fécondes que si elles s'alimentent aux sources vives de la liberté. Il faut savoir laisser à toutes deux le droit à l'erreur.

Quand on méconnaît ce droit, en même temps qu'on recommande l'erreur par l'attrait de la persécution, on déconsidère la vérité par un air de contrainte qui la défigure ; on l'outrage par le contact brutal de la force qui la déshonore.

Si Gondorcet a eu le tort de surfaire la science et d'amoindrir la philosophie, il a eu du moins le mérite, en large esprit hostile à toutes les intolérances, de revendiquer la liberté absolue de la philosophie et de la science.

Son dégoût des puérilités pédagogiques accréditées par la congrégation des jésuites, où se trouvaient tant d'automates, créateurs d'automates, et son horreur des humanistes qui, n'envisageant que la forme, sacrifiaient à l'étude des mots l'étude des choses, expliquent les préventions de Gondorcet contre les humanités.

De nos jours, les préventions qu'avait déjà Gondorcet ont trouvé un encouragement dans la sotte suffisance de ces mandarins qui estiment que, pour faire bonne figure, l'essentiel est d'être un fort en thème.

Elles ont trouvé surtout un sérieux prétexte dans la juste préoccupation de semer nos jeunes gens vers tous

les débouchés de l'activité agricole, commerciale, industrielle et coloniale. Mais le soin de développer l'expansion de notre pays au dehors et d'armer de l'outillage nécessaire les futurs commerçants, les futurs colons, ne peut-il pas se concilier avec le maintien de solides études littéraires ? N'étaient-ils pas des lettrés, ces vaillants qui, à la tête d'autres vaillants, colonisèrent le Canada?

Comme l'ont proclamé Mirabeau et l'illustre Cabanis son ami, la Révolution a été « l'ouvrage des lettres et de la philosophie ».

Voltaire opposait les belles-lettres, qui élèvent l'âme, à la géométrie qui laisse l'esprit comme elle le trouve.

Diderot se piquait de perfectionner son goût de la simplicité par la lecture des anciens, et il osait dire de la science économique : « C'est une belle chose, mais elle nous abrutira ».

Montesquieu opposait aux politiques contemporains parlant sans cesse de manufactures, de richesses, de luxe, les politiques grecs, qui ne reconnaissaient d'autre force susceptible de soutenir le gouvernement populaire que celle de la vertu, dont le fond ne s'épuise jamais.

Rousseau professait que les livres des anciens nous donnent l'illusion d'être transportés dans un monde supérieur et sont éminemment propres à susciter des âmes fortes.

C'était en étudiant les ouvrages des républicains les plus célèbres de l'antiquité que les hommes de la Révolution s'étaient pénétrés d'un profond amour de la liberté.

Les deux Lameth, Duport, Target, ïhouret, l'abbé Grégoire, Barnave, Pétion, Buzol, Guadet, Gensonné, avaient la passion des humanités.

Mirabeau, Yergniaud, Danton, Robespierre, tous les quatre nourris de la moelle des lions, citaient couramment les anciens à la tribune.

Camille Desmoulins alliait, comme Ghénier, la culture grecque et la culture latine. L'heure du supplice venu, nous le voyons réclamer « l'épitaphe des Brutus et des Gaton ».

Brissot, dont on disait qu'il savait tout, Fabre d'Eglautine, l'auteur de Philinte, Hérault de Séchelles, l'ami de Buffon, étaient de brillants humanistes.

Merlin de Thionville, le défenseur de Mayence, le tombeur de Robespierre, s'enchantait les oreilles en récitant tout haut les belles pages de la littérature latine.

L'utopiste Saint-Just n'avait pas seulement l'amour de l'antiquité, il en avait le fanatisme. Il s'inspira de ses chers classiques pour être dur aux autres et dur à luimême, devant la mort.

Mme Roland faisait sa Bible des Annales de Tacite et des Vies de Plutarque. « Je n'oublierai jamais, dit-elle, le carême de 1783. pendant lequel j'emportai tous les jours un Plutarque à l'église, en guise de livre de prières. C'est de ce moment que datent les impressions et les idées qui me rendirent républicaine. »

Charlotte Corday, sur le point de franchir les degrés • le la guillotine, écrivait à Barbaroux : « J'espère me retrouver avec Brutus et quelques anciens aux Champs- Elysées. Les modernes ne me tentent pas. »

L "héroïque Boissy d'Anglas aspirait au jour où la religion de Socrate et de Marc-Aurèle serait la religion du monde.

Bref, parmi les Constituants, parmi les Girondins, et même parmi les Montagnards, où le boucher Legendre

est une exception, les humanistes abondent; et nous constatons que la plupart avaient figuré au nombre des lauréats remportant des prix d'amplification latine ou de vers latins. Les livres de Tite-Live, de Salluste, de Tacite, de Cicéron, de Sénèque, d'Horace, de Juvénal, étaient leurs livres de chevet.

À la connaissance du latin beaucoup joignaient celle de l'anglais et de l'italien ; mais ils se ressentaient delà scandaleuse nullité des études scientifiques, et on ne saurait contester leur faible pour la déclamation et la chimère.

Les générations brillantes de 1830 et de 1848 procéderont de cette haute culture où les génies de la Grèce, les génies de Rome, les génies de la France s'éclairaient mutuellement, et par leur fusion harmonieuse produisaient un magnifique rayonnement d'idées et de sentiments convergeant vers la formation de l'honnête homme et du bon citoyen.

Aujourd'hui, tout va à l'abaissement de cette discipline incomparable des intelligences et des cœurs, qui a façonné tant d'âmes, trempé tant de caractères, créé la prééminence de l'esprit français et ennobli des milliers d'existences modestes qui trouvaient dans les belleslettres un refuge contre les ambitions malsaines.

Pour les prétendus continuateurs de Gondorcet, congédier les humanités, quitte à les couronner de fleurs, se délivrer des Grecs et des Romains, est une partie intégrante de la laïcisation. Et pourtant, n'est-ce pas d'une morale laïque, large et féconde, que s'imprégnaient nos pères en pratiquant les auteurs anciens ?

Lisez les meilleurs livres des philosophes, des historiens, des poètes de la Grèce et de Rome; lisez en par-

ticulier ce Selectœ où est condensé le suc de la sagesse antique, sous ces grands titres : prudence, tempérance, courage, justice. N'est-ce pas, en quelque sorte, l'encyclopédie de l'héroïsme? N'y trouve-t-on pas un perpétuel appel à la magnanimité?

Dans ces livres, tout nous parle du mépris des choses inférieures, et des splendeurs de la vertu, c'est-à-dire de la force mise au service de la beauté morale, qu'il faut aimer plus que tous les biens, plus que la vie. Là, au plat individualisme, aux envies malfaisantes, aux étroitesses de la lutte pour l'existence, pensée unique de tant d'arrivistes, s'opposent la prédominance de l'esprit public, la préoccupation de l'intérêt général, le sentiment profond de cette personnalité idéale qu'est la patrie et qui vaut que tout lui soit sacrifié.

Loin de moi l'idée de rabaisser les sciences, de méconnaître la rigueur de leurs méthodes, la portée de leurs merveilleuses découvertes, l'infinité des horizons qui s'ouvrent à leurs progrès sans cesse renouvelés, la puissance éducatrice qui est inhérente à leur enseignement quand il est bien conçu, et la témérité des détracteurs qui ont osé parler de leur faillite au temps même de leur plus universel éclat.

Encore faut-il reconnaître qu'il existe un domaine impénétrable à la science pure, et dans lequel l'instinct du cœur a plus de force que toutes les combinaisons abstraites pour arriver au vrai.

Que les sciences développenU'esprit positif, c'est bon, pourvu qu'en même temps les âmes s'élèvent vers ces idées éternelles dont la puissance créatrice a fait jaillir, à travers les âges, tout ce qui s'offre de plus grand à l'admiration des hommes !

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La sourde insurreclion poursuivie contre les humanités risque d'être le triomphe d'un sec positivisme, de ce sec positivisme dont Auguste Comte lui-même éprouvait le besoin de s'affranchir par la lecture quotidienne de Y Imitation de Jésus-Christ et des romans de chevalerie, où il cherchait un salutaire élargissement du cœur.

Cet élargissement du cœur, il le proclamait indispensable non seulement pour notre instruction morale et sociologique, mais aussi pour notre instruction scientifique; et les physiciens, les mathématiciens qu'il plaçait au sommet étaient ceux qui, au lieu de s'isoler dans une culture purement intellectualiste, avaient fait grande la part à la culture esthétique, à l'éducation du cœur.

Eh bien, pour l'éducation esthétique, pour Féducation du cœur, rien ne vaut les vieux monuments, immortellement jeunes, de la pensée antique, qui, avec cette savoureuse simplicité, cette candeur naïve des temps primitifs dont le charme est inimitable, peignaient, sans souci des nuances et des complexités qui depuis ont prévalu, les sentiments primordiaux où réside l'indestructible essence de l'humanité.

Les anciens ont formulé en termes inoubliables les idées maîtresses, les idées mères auxquelles il appartient d'être, dans la suite des temps, le viatique de la pensée humaine. Ces idées, vous les trouverez bien ailleurs, mais enveloppées, mêlées, et non dans leur divine pureté.

Lisez Shakespeare , Schiller, et ensuite Eschyle, Homère, vous verrez toute la différence qui sépare les anciens des modernes : ici c'est l'or pur ; là abonde le gravier à côté du métal précieux.

Il y a, dans ces vieux livres, une école de bon sens, une

école d'énergie à laquelle on ne rencontre rien de comparable dans les civilisations plus savantes.

Quiconque s'est nourri de cette moelle en retient un levain de grandeur intellectuelle et morale. Hegel a dit, avec justesse et profondeur, qu'il n'existe pas de meilleure leçon de philosophie qu'une tragédie de Sophocle. N'y a-t-il pas lieu d'ajouter qu'il n'existe pas de plus bel apprentissage de l'humanité que ce contact continu, que cette conversation choisie avec les génies antiques, qui est l'objet des études classiques?

Je n'insisterai pas sur la parenté étroite qui existe entre notre langue et la langue latine, ni sur l'intime affinité qui unit notre race à la race des Latins, si bien qu'il est permis de proclamer que tout Français a l'âme latine. Je ne parlerai pas non plus de la nécessité poulies médecins de connaître les étymologies de tels ou tels mots, ni du besoin qu'a le jurisconsulte de savoir par cœur ces vieilles formules juridiques où le droit est dit avec une plénitude de sens et avec une concision d'expression sans pareilles.

Sans doute, ces raisons valent; mais elles ne comptent pas à côté des raisons d'intérêt moral qui, ici, dominent tout.

Veut-on diminuer la sève des idées générales et des sentiments généreux? Veut-on mettre en péril les conceptions qui sont comme les fermes colonnes des droits dont nous avons si péniblement fait la conquête ? Veut-on l'extension du calcul, avec ses rigidités, dans ces hautes sphères du cœur où la spontanéité et l'intuition doivent dominer, et où l'esprit de finesse, avec ses délicatesses, doit se substituer aux lourdeurs de l'esprit géométrique ? Oh! alors, qu'on favorise la déchéance des

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humanités î Mais, qu'on le sache ! Nos médecins, uniquement frottés de science, n'auront plus ce tact pénétrant, cette puissance de divination, ce souci de l'être moral envisagé par delà l'être physique, qui élevait si haut leur vocation de sauveurs d'hommes; nos avocats, nos magistrats ne seront plus soutenus par ces beaux préceptes, par ces visions de la justice éternelle, dont ils étaient redevables aux lettres, les grandes inspiratrices.

Les lettres anciennes fortement cultivées ont été la gloire de la France. Compromettre leur étude, c'est trahir la patrie.

Dans le domaine des lettres est notre royauté. C'est par nos livres et par noire théâtre, fils de la Grèce et de Rome, que nous sommes arrrivés à conquérir tant de peuples, pour qui la France est une seconde patrie. Après nos malheurs, c'est dans le rayonnement de notre gloire artistique et littéraire que nous avons trouvé notre meilleure consolation.

Il ne sied pas d'enlever à notre démocratie la seule aristocratie qu'elle doive garder : aristocratie nécessaire à une république, plus qu'à un autre régime. Héritiers de la Révolution, souvenons-nous qu'en même temps que dans les Montesquieu et les Rousseau, dans les Voltaire et les Diderot, c'est dans les écrivains de l'antiquité que les hommes de 1789, les pères de nos libertés, puisèrent leur force d'enthousiasme et les idées maîtresses dont ils ont imposé au monde le triomphe.

Gondorcetse mithors de pair parses vues sociologiques, encore plus que par ses vues pédagogiques. Montesquieu

etBuffon avaient posé les premières bases d'une théorie du progrès social; Turgot en avait ébauché une esquisse magistrale; mais c'est à Gondorcet qu'appartient l'honneur d'avoir tracé dans ses grandes lignes un mémorable tableau des progrès de l'esprit humain tels que les présente l'histoire dans le passé et tels que la philosophie peut les conjecturer dans l'avenir.

Etablir par le raisonnement et par les faits qu'il n'a été marqué aucun terme au perfectionnement humain ; déterminer la marche suivie par notre espèce dans la voie de la vérité, de la moralité et du bonheur; tirer des progrès réalisés les moyens d'accélérer de nouveaux progrès ; découvrir les vastes perspectives d'avenir qui s'offrent à nos espérances : tel est le plan suivi par Gondorcet.

Que la marche en avant puisse être plus ou moins rapide, c'est incontestable ; mais, selon Gondorcet, au point où l'on est parvenu, on n'a plus à redouter des rétrogradations sérieuses.

Encore faut-il cependant que le globe ne soit pas bouleversé. Ne suffïrait-il pas d'une chiquenaude perturbatrice pour que l'habitat humain, la terre, cessât d'exister, nous emportant tous dans sa destruction ?

Gondorcet, comme Sieyès, jette la pierre à ces esprits vulgaires qui veulent que toujours le passé se répèle, et qui, lorsque de nouvelles influences présagent des changements prodigieux, envisagent uniquement ce qui a été pour prononcer sur ce qui peut ou doit être.

Mais, si c'est une erreur d'imaginer qu'on ne saurait trouver des règles de jugement et de conduite que dans les traditions du passé, c'est une autre erreur que de rejeter les leçons de l'expérience. En scrutant les pré-

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jugés de nos ancêtres et les maux qui en furent la suite, apprenons quels obstacles nous restent à craindre. Nous serons ainsi conduits à nous servir de toutes nos forces pour rendre féconde la grande révolution qui va s'opérant. Savoir mène à prévoir; prévoir mène à "faire ce qu'il faut pour éviter le nuisible et réaliser l'utile

Gondorcet montre comment les conceptions les plus abstraites, et en apparence les plus étrangères à Faction, ont eu une influence de longue portée sur telles ou telles formes de l'activité humaine. D'où des remarques profondes, comme celle-ci : « Le matelot qu'une exacte observation de la longitude préserve du naufrage doit la vie à une théorie conçue deux mille ans auparavant par des hommes de génie, qui avaient en vue de simples spéculations géométriques ».

Ce n'est plus la philosophie encore étroite de Vico, démêlant en toute nation l'âge divin où fleurit la théocratie ; l'âge héroïque où prédomine l'aristocratie ; l'âge humain où aux monarchies s'ajoutent les démocraties, et montrant l'universel recommencement des périodes de croissance, de maturité et de décadence, dû aux fatalités de notre nature, foncièrement la même en tous lieux et en tous temps. C'est plutôt la philosophie que Dante semble avoir entrevue dans un éclair de génie, quand, après avoir caractérisé Funité de l'univers, qui lui apparaît comme une pensée de Dieu, il proclame qu'en l'homme la capacité de se perfectionner est indéfinie, et invite cette famille de tous les peuples qu'est l'humanité à fraterniser en vue d'atteindre à l'apogée du progrès : « La race humaine, dit-il, doit travailler dans l'unité, de telle sorte que toutes les forces intellectuelles répandues parmi les hommes puissent arriver au plus

haut degré possible de développement dans la sphère de la pensée et de l'action ».

Au perpétuel va-et-vient des peuples tournant les uns après les autres dans un même cercle, comme le veut Vico, Condorcet oppose la vision d'un peuple unique et immortel, dont ceux que nous voyons passer dans les annales des historiens ne sont que des tronçons éphémères.

Il divise le passé en neuf époques dont il donne un aperçu ; et sous ce titre : Dixième époque, il prophétise les futurs progrès du genre humain.

Les hommes primitivement dispersés se réunissent en peuplades ; et déjà ils ont leurs charlatans et leurs sorciers ; déjà se forme chez eux cette caste sacerdotale à qui on doit des bienfaits, mais aussi de longs règnes d'ignorance et de servitude.

Aux peuplades de grossiers chasseurs succèdent les peuples pasteurs et agriculteurs. Ils deviennent de plus en plus policés au milieu des multiples conflits qui opposent conquérants et conquis, oppresseurs et opprimés.

Les inventions s'ajoutent aux inventions. Une des plus fécondes est celle de l'écriture alphabétique, qui crée une phase nouvelle dans le développement humain.

Suit une époque particulièrement florissante quand la Grèce, au souffle de la liberté, devient le théâtre des perfectionnements les plus merveilleux dans les arts, dans la philosophie, dans la politique, dans toutes les branches de l'activité humaine, et, à Salamine, nous sauve des ténèbres du despotisme oriental qui menaçaient d'envelopper la terre entière.

Rome paraît. Elle est victorieuse de la Grèce ; mais

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elle est aussi vaincue par elle. Elle emprunte les fruits et les fleurs de la civilisation hellénique, en y ajoutant sa marque propre. A elle la maîtrise dans les conquêtes, dans le gouvernement, dans la jurisprudence. Comme le génie grec a survécu aux coups de Rome, le génie romain survivra aux coups du christianisme et des barbares.

C'en était fait du paganisme. Gondorcet dit à son sujet ces paroles profondes, aujourd'hui applicables au catholicisme : « Le zèle religieux des grands philosophes (mettez à la place de ces philosophes certains académiciens, nos contemporains) n'était qu'une dévotion politique ; et toute religion qu'on se permet de défendre comme une croyance qu'il est utile de laisser au peuple, ne peut plus espérer qu'une agonie plus ou moins prolongée ».

Le christianisme fait des progrès rapides. Mais voici venir à sa suite les rêveries théologiques, les superstitions, les intolérances, le despotisme de la papauté. L'Europe est comprimée entre la tyrannie sacerdotale et la tyrannie militaire.

Condorcet prononce catégoriquement que le moyen âge fut un âge mauvais. Auguste Comte lui en fait un grief. Osons lui en faire un mérite. Qu'importent quelques fleurs quand il y a tant de fumier, et que c'est un fumier humain ?

Le moment vient où la civilisation arabe ressuscite quelques étincelles du génie grec et développe la chevalerie ; où les croisades, inspirées par l'enthousiasme religieux, ouvrent les esprits à des idées émancipatrices ; où la découverte de la poudre à canon fait disparaître cette supériorité qu'une armure de fer, l'art de conduire

un cheval presque invulnérable, l'habileté à manier la lance ou l'épée, donnaient à la noblesse sur le pauvre peuple. Vainement des tribunaux de moines sont institués pour envoyer au bûcher quiconque est soupçonné d'écouter sa raison ; il apparaît ici et là d'ingénieux frondeurs de la tyrannie et des réformateurs hardis. Tout annonce le réveil de la pensée.

Une époque capitale est celle où l'on voit renaître les beautés de la civilisation antique, et qui va de Finvention de l'imprimerie jusqu'au temps où les sciences et la philosophie secouèrent le joug de l'autorité, à la suite de Galilée, de Bacon, de Descartes. Grâce à l'imprimerie, qui multiplie indéfiniment les exemplaires d'un même ouvrage, il s'établit une tribune d'où la raison peut parler aux peuples. Toute erreur nouvelle, à peine née, est combattue et n'a point le temps de s'enraciner dans les esprits. Celles qui, reçues dès l'enfance, se sont en quelque sorte identifiées avec la pensée de chaque individu se trouvent ébranlées, par cela seul qu'il est devenu impossible d'en empêcher la discussion et de s'opposer aux progrès des vérités qui, de conséquence en conséquence, doivent en faire reconnaître l'absurdité.

De la découverte de l'imprimerie Condorcet rapproche la découverte du nouveau monde, de portée si considérable ; et il ajoute : « Les êtres infortunés qui habitaient ces contrées nouvelles ne furent point traités comme des hommes, parce qu'ils n'étaient pas des chrétiens. Les ossements de cinq millions d'êtres humains ont couvert ces terres infortunées où les Portugais et les Espagnols portèrent leur avarice, leurs superstitions et leur fureur. Ils déposeront jusqu'à la fin des siècles

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contre cette doctrine de Futilité politique des religions, qui trouve encore parmi nous des apologistes. »

Puis, il évoque Luther qui, les livres sacrés en main, attaque et le droit que s'arrogeaient les papes d'absoudre à prix d'or les plus grands crimes, et l'opération magique des messes devenue un objet de commerce, et les corruptions du célibat irrévocable imposé aux prêtres, aux moines, aux religieuses, et les abus de la confession livrant les secrets des laïques aux intrigues de la caste sacerdotale, et le déchaînement de ces superstitions où Dieu lui-même conserve à peine une petite part dans les adorations prodiguées à des hommes, à du pain, à des ossements, à des statues.

Avec Luther, et surtout avec Descartes, l'esprit d'examen est né. Désormais, ceux qui prétendent tenir l'entendement humain lié dans ses vieilles chaînes ou lui en donner de nouvelles sont forcés de lui prouver qu'il doit s'accommoder d'elles. On peut dès lors prévoir qu'elles seront bientôt brisées.

Arrive la grande époque qui aboutit à la Révolution française. Les philosophes vont de l'avant; l'opinion les suit de loin ; et les gouvernements, malgré leurs répugnances, sont de plus en plus obligés de se mettre à la remorque de l'opinion.

Bientôt l'esprit public devance Montesquieu lui-même qui, au lieu de reconnaître que les hommes, en leur qualité d'êtres capables de raison et de moralité, tiennent de leur nature des droits égaux, subordonnait les droits à des questions de territoire, de climat, de richesse, de caractère national, et admettait leur partage inégal entre diverses classes de citoyens. Avec Rousseau, l'esprit public ne s'accommode plus de l'opposition de deux races

d'hommes différentes, l'une destinée à gouverner, l'autre faite pour obéir ; il rejette ce préjugé servile qui enchaîne un peuple aux formes des constitutions existantes ; et il reconnaît que tous ont un droit identique à s'occuper des intérêts communs par l'intermédiaire despouvoirs établis, pouvoirs nullement héréditaires, essentiellement révocables, que tous contribuent à constituer.

Désormais, la parole de Descartes, proclamant qu'il ne faut soumettre ses opinions qu'à laraison, trouve partout des échos. Il se forme une solide phalange de champions du libre examen. Certains ménagent l'idolâtrie monarchique quand ils combattent Fabsurdité des croyances, ou ménagentle culte quand ils s'élèvent contre la royauté ; mais d'autres, plus hardis, attaquent à la fois le despotisme politique et le despotisme religieux, sapent le trône et l'autel.

A la suite de Locke, on applique à la morale, à la politique, à la sociologie, une méthode d'analyse qui introduit dans ces sciences une marche presque aussi sûre que celle des sciences naturelles et met une barrière éternelle entre l'état nouveau des intelligences et les vieilles erreurs de l'enfance du genre humain. On revendique toutes les libertés, surtout la liberté de penser et d'écrire ; on fait la guerre à tout ce qui porte le caractère de l'oppression, de la dureté, de la barbarie dans les mœurs et dans les lois ; on oppose aux antagonismes économiques et internationaux l'idée de la fraternité ; on est pénétré d'une compassion tendre et active pour toutes les misères.

La philosophie nouvelle est l'objet de la haine de ceux qui ne vivent que d'erreurs et ne sont puissants que par la crédulité. Mais telle est l'évidence de ses enseignements

que maints d'entre les magistrats qui punissent les philosophes de leurs opinions seraient humiliés d'être soupçonnés de ne pas les partager.

La révolution américaine est comme le prélude de la révolution française, qui, autrement large, s'appuie moins sur les intérêts, et plus sur le droit.

Aux progrès de l'esprit humain dans les sciences sociales s'ajoutent les progrès dans les sciences mathématiques, physiques et naturelles, que d'illustres génies, à la suite de Newton, élèvent à un point tel qu'il devient impossible, vu l'amélioration des méthodes et l'accroissement des connaissances, que certains reculs du passé se reproduisent. « Jusqu'à cette époque, dit Condorcet, les sciences n'avaient été que le patrimoine de quelques hommes; déjà elles sont devenues communes, et le moment approche où leurs éléments, leurs principes les plus simples, deviendront vraiment populaires. »

Convaincu de leur influence sur la justesse générale des esprits, il attend d'elles le développement d'une critique plus saine, et la croissante disparition des croyances absurdes dont s'alimentait l'ignorance de nos pères.

Après avoir, au cours de neuf époques, retracé les révolutions survenues dans l'état scientifique, politique et religieux des nations, depuis le temps des peuplades primitives jusqu'au temps de la république française, Condorcet envisage une dixième époque où s'accomplira la révolution universelle dont l'histoire philosophique du passé lui a fait concevoir l'espérance.

Que les nations s'abîment tour à tour dans la mort après avoir fourni une carrière plus ou moins brillante,

encore est-il sûr que leur labeur n'est pas stérile ; car l'humanité hérite d'elles.

Condorcet ne conteste pas qu'une grande masse des hommes soit encore livrée aux préjugés et à l'ignorance ; qu'il y ait des nations attardées dans une piteuse enfance, et d'autres atteintes de toutes les corruptions de la sénilité. Mais, quoique le spectacle de la stupidité, de l'esclavage, de F extravagance, de 'la barbarie, afflige trop fréquemment nos âmes, n'y a-t-il pas lieu de compter sur un merveilleux avenir ? Redevables aux morts d'innombrables progrès, nous sommes à même d'en préparer de décisifs aux générations qui viendront après nous. Hommes, ayons foi dans les destinées de l'humanité!

Écoutons Condorcet : « Si le perfectionnement indéfini a de notre espèce est, comme je le crois, une loi générale « de la nature, l'homme ne doit pas se regarder comme c< un être borné à une existence passagère et isolée, (( destiné à s'évanouir après une alternative de bonheur « et de malheur pour lui-même, de bien et de mal pour « ceux que le hasard a placés près de lui ; il devient une « partie active du grand tout et le coopérateur d'un « ouvrage éternel. Dans une existence d'un moment, « sur un point de l'espace, il peut, par ses travaux, « embrasser tous les lieux, se lier à tous les siècles, et « agir encore longtemps après que sa mémoire a disparu « de la terre. » Ces vues sont la base manifeste de cette philosophie récente qu'on a appelée la philosophie de la solidarité.

À coté des nations privilégiées, il y aies nations sacrifiées. Mais le temps vient où l'unité se fera entre toutes. L'optimisme de Condorcet voit les peuples en voie de

conquérir l'égalité et la liberté, soit par des évolutions pacifiques, soit par des révolutions violentes.

Les Européens et les Américains, trop éclairés sur leurs propres droits pour se jouer de ceux des habitants de l'Afrique, de l'Asie ou de TOcéanie, entreprendront d'acclimater dans les colonies, aujourd'hui encore si monstrueusement exploitées, le règne de la raison et les principes démocratiques. Aux missions religieuses, portant au dehors nos vieilles superstitions, succéderont des missions civilisatrices, répandant parmi les peuples arriérés les vérités utiles à leur bonheur, les éclairant sur leurs intérêts et sur leurs droits. La marche de ces peuples sera d'autant plus prompte et plus sûre que nous leur éviterons les tâtonnements par lesquels nous avons dû passer. Et Gondorcet s'écrie, non sans emphase : « Il arrivera donc ce moment où le soleil n'éclairera plus sur la terre que des hommes libres, ne reconnaissant d'autre maître que leur raison ; où les tyrans et les esclaves, les prêtres et leurs stupides ou hypocrites instruments n'existeront plus que dans l'histoire et sur les théâtres ; où l'on ne s'en occupera plus que pour plaindre leurs victimes et leurs dupes; pour s'entretenir, par l'horreur de leurs excès, dans une utile vigilance ; pour savoir reconnaître et étouffer, sous le poids de la raison, les premiers germes de la superstition et de la tyrannie, si jamais ils osaient reparaître. »

N'est-il pas inévitable que, devenus plus éclairés, les peuples apprennent à considérer la guerre comme le plus funeste des fléaux et le plus grand des crimes ; que, maîtres d'eux-mêmes, ils ne consentent plus à verser leur sang pour des conquêtes que paie la perte de la liberté ; qu'ils comprennent la nécessité d'organiser des

confédérations perpétuelles, leur ménageant les avantages de la sûreté au lieu de ceux d'une vaine puissance ; qu'ils n'aient à cœur que l'échange pacifique des biens qu'ils doivent à la nature ou à leur industrie? « Les guerres entre les peuples, comme les assassinats, dit Gondorcet, seront au nombre de ces atrocités extraordinaires qui humilient et révoltent la nature, qui impriment un long opprobre sur le pays, sur le siècle dont les annales en ont été souillées. »

Aux progrès de l'égalité entre les nations, amenées à fraterniser, s'ajouteront les progrès de l'égalité entre les citoyens de chaque nation, au moyen de lois prévenant les excès de la richesse et de la pauvreté, et au moyen d'écoles appliquant des méthodes perfectionnées qui permettront de donner à tous, dans le moins de temps possible, le plus grand nombre de connaissances possible. Aujourd'hui, que de talents en jachère faute de culture! L'instruction, rendue universelle dans chaque pays, centuplera le nombre des hommes destinés à reculer les bornes des sciences par leurs découvertes.

A mesure que la masse des vérités établies par les sciences mathématiques, physiques et naturelles, ira en augmentant, les applications qui pourront être faites de ces vérités prendront un plus grand essor ; des combinaisons mécaniques de plus en plus savantes étendront à l'infini notre puissance d'action ; et toutes les forces de la nature seront mises au service de notre commun bienêtre. Devançant Berthelot, Gondorcet s'écrie : « Qui oserait deviner ce que l'art de convertir les éléments en substances propres à notre usage peut devenir un jour? »

L'humanité est sûrement appelée à acquérir des

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lumières et à trouver des procédés dont nous ne saurions nous faire une idée. Ajoutez que rétablissement d'une langue universelle, foncièrement logique, ne tardera pas à donner plus de précision, de sûreté et de généralité aux enseignements de la science.

Le progrès des sciences cosmologiques sera accompagné du progrèsdes sciences sociales. L'analyse des facultés de l'homme sera approfondie ; et la connaissance de nos devoirs s'étendra à mesure que nous connaîtrons mieux la solidarité qui nous lie à nos semblables et l'influence bienfaisante ou malfaisante de nos actions. La politique bénéficiera des progrès de la morale. Nous apprendrons à mieux déterminer la limite des droits que l'état social donne à tous à l'égard de chacun et que les sociétés possèdent les unes vis-à-vis des autres; nous avancerons dans la science de la justice et de cette utilité prouvée et reconnue qui doit servir de base à toutes les dispositions des lois; nous arriverons à mieux concilier l'exercice des droits individuels avec les mesures exigées par la charité sociale et nécessaires à la prospérité commune.

Gondorcet ne se contente pas de concevoir une application générale des sciences du calcul à toutes les connaissances humaines pour y introduire plus de netteté et d'unité il réclame une application spéciale du calcul des combinaisons et des probabilités aux sciences morales et politiques ; il veut que les faits sociaux soient comptés etpesés, si bien qu'on parvienne, dans l'art social, à une précision presque mathématique.

Si on l'en croit, les progrès de la moralité ne manqueront pas d'être corrélatifs aux progrès des sciences morales. Plus les hommes seront éclairés sur les motifs naturels de conformer leurs actions au devoir et de recon-

naître leur intérêt propre dans l'intérêt commun, plus ils se montreront pratiquement meilleurs.

Condorcet est plein de confiance dans les bons effets de cette conscience de sa dignité qui appartient à l'homme libre, et il juge certain qu'une éducation fondée sur une connaissance approfondie de notre constitution morale rendra communs à presque tous les hommes « ces principes d'une justice rigoureuse et pure, ces mouvements habituels d'une bienveillance active et éclairée, d'une sensibilité délicate et généreuse, dont la nature a placé le germe dans tous les cœurs, et qui n'attendent pour s'y développer que la douce influence des lumières et de la liberté ». Il se complaît dans la vision des futurs citoyens qui auront reçu une bonne direction morale, et qui, par suite, seront formés à réfléchir sur leur conduite, interrogeront leur raison et leur conscience, et auront l'habitude de ces sentiments doux qui confondent noire bonheur avec celui des autres.

Convaincu du perfectionnement futur de l'homme dans sa nature morale et dans sa nature physique, Condorcet se représente nos facultés indéfiniment amendées.

L'éducation ne modifie-t-elle pas l'organisation psychologique des individus? N'arrivent-ils pas à acquérir une acuité d'intelligence, une délicatesse de conscience, une force de tête, une énergie morale qu'ils n'avaient pas? Comment des générations ainsi transformées ne lègueraient-elles pas à leurs héritières les dispositions engendrées en elles ?

A plus forte raison est-il incontestable que les qualités physiques, telles que la force, l'adresse, la finesse des sens, sont héréditairement transmissibles, et qu'on travaille pour les enfants en perfectionnant ces qualités chez

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ceux qui seront leurs pères. Ce qui a pu être tenté efficacement pour diverses races d'animaux peut à coup sûr être fait pour la race humaine.

Dans sa candide audace, Condorcet, à l'exemple de Descartes, va jusqu'à envisager comme probable une prolongation indéfinie delà vie humaine.

Il part de cette observation que végétaux et animaux sont susceptibles de perfectionnement ou de dégénération organique. L'homme n'est pas excepté de la loi commune.

De fait, par une hygiène individuelle et sociale sagement entendue, et qui n'en est encore qu'à ses premiers éléments ; par le bon choix des aliments, des vêtements, des logements ; par le règlement bien compris d'une manière de vivre tendant à développer les forces sans aucun excès qui les affaiblisse; par la destruction des deux causes les plus actives de dégradation, la misère et la trop grande richesse, ne rendra-t-on pas les maladies plus rares et les constitutions plus robustes ? De progrès en progrès, ne réussira-t-on pas à faire disparaître les maladies transmissibles ou contagieuses, et ces maladies générales qui doivent leur origine au climat, aux aliments, à la nature des travaux? Il est constant que. de nos jours, les efforts de la médecine tendent avant tout à prévenir les maladies, à augmenter la vitalité de l'individu et de l'espèce. Pour les maîtres, la besogne du médecin est moins l'art de secourir l'organisme vaincu que l'art de mettre l'organisme sur la défensive.

Mais ce n'est pas tout. Gondorcet se fait fort de prouver que ces bonnes espérances doivent s'étendre à toutes les maladies. Il conclut qu'en un temps donné, la mort ne sera plus que l'effet ou d'accidents extraordinaires, ou de la destruction lente des forces vitales.

Que l'homme doive conquérir sur la terre l'immortalité, notre prophète n'a garde de le prétendre ; mais il déclare que la durée moyenne des existences pourra croître sans cesse, et que l'art de vivre doit de plus en plus allonger l'intervalle entre le moment où l'homme naîtra à la vie et l'époque où il éprouvera cette difficulté d'être qui est la mort sans maladie.

Ainsi, finies les crises de l'enfance et de la jeunesse. Le genre humain touche à sa pleine virilité. Il s'y fixera et n'aura point de vieillesse.

Le proscrit de la rue Servandoni terminait son ouvrage par ces nobles paroles : « Combien ce tableau de l'espèce humaine, affranchie de toutes ses chaînes, soustraite à l'empire du hasard comme à celui des ennemis de ses progrès, et marchant d'un pas ferme et sûr dans la route de la vérité, de la vertu et du bonheur, présente au philosophe un spectacle qui le console des erreurs, des crimes, des injustices, dont la terre est encore souillée et dont il est souvent la victime !... »

La description enthousiaste que fait Gondorcet des progrès que l'avenir nous réserve répond aux communes espérances des hommes de la Révolution et explique l'espèce de fanatisme avec lequel ils donnaient et affrontaient la mort pour le bien de la postérité, dont ils pensaient préparer le bonheur. Tels furent bourreaux, qui s'attendrissaient sur leurs victimes et qui joyeusement devinrent martyrs, se résignant à tuer et ne regrettant pas de périr, parce qu'ils se disaient que le sang versé

serait une rosée bienfaisante d'où germeraient les joies des générations futures. Lexvme siècle a été par excellence le siècle delà foi en l'humanité.

Si on y regarde de près, l'essentiel des conjectures de Condorcet, c'est l'avènement de l'unité entre les peuples vivant en paix les uns avec les autres, et le règne universel du droit devenu la règle constante des États.

Qui oserait prétendre que le mouvement des esprits, en dépit des dissonances, ne tende pas vers la réalisation de ce double idéal? Que cette réalisation soit encore lointaine et ne soit jamais parfaite, je l'accorde. Mais n'avons-nous pas tous le devoir d'y croire et d'y travailler ?

Quand Condorcet prévoit soit des institutions et des lois réduisant les inégalités entre les hommes ; soit la généralisation de l'instruction publique ; soit l'abolition des préjugés dont la femme est victime ; soit le progrès des méthodes permettant d'apprendre plus et en moins de temps; soit la multiplicité croissante des inventions ; soit le perfectionnement des sciences naturelles et sociales ; soit la recherche et l'établissement d'une langue scientifique universelle; soit le discrédit des guerres de conquête; soit l'augmentation progressive de la durée moyenne des existences humaines, ne va-t-il pas en quelque sorte au-devant de notre siècle, docile à son mot d'ordre ?

La guerre faite aux fiscalités oppressives, aux lois prohibitives, aux monopoles accapareurs, l'extension donnée aux caisses d'épargne, aux institutions de crédit, aux assurances de toute sorte, n'est-ce pas la mise en œuvre des prévisions de Condorcet?

Et si on envisage les évolutions d'importantes colonies, telles que l'Australie, ou de grands pays, tels que le

Japon ; si on considère l'extension prodigieuse de l'influence des Anglo-Saxons dont la langue est parlée dans les contrées les plus diverses par plus de cent cinquante millions d'hommes ; si on songe que l'immense empire chinois, plus peuplé à lui seul que tout le continent européen, s'ouvre aux souffles qui lui viennent de l'Europe et de l'Amérique devenue une seconde Europe ; si l'on observe la puissante attraction qui pousse l'un vers l'autre l'Orient et l'Occident ; si l'on suit la formation de ce marché mondial qui rapproche, en un étroit faisceau d'intérêts, les plus lointaines capitales, on se convaincra que les faits donnent en grande partie raison aux vues de Gondorcet.

Mais où il s'égare, c'est quand, au progrès de l'art social, au progrès des connaissances qui vont s' additionnant les unes aux autres, au progrès des créations mécaniques qui en dérivent, il prétend que s'ajoute nécessairement une ascension graduelle vers la moralité et le bonheur.

« Les progrès de la vertu ont toujours accompagné ceux des lumières », dit ce bon Gondorcet. Gomme si la différence n'était pas profonde entre connaître ce qui est et accomplir ce qu'on doit !

Que l'électricité supprime les distances ; que le soleil fasse l'office de peintre ; que la mécanique nous donne des ailes pour sillonner les airs; que la nature entière soit domestiquée au génie humain, cela tarit-il les sources d'où découlent l'orgueil, l'ambition, l'envie, la soif de l'or, les tromperies, les haines, la cruauté, les mille formes du mal?

Représentez-vous un homme aussi avancé que possible

Fabke. — Pères de la Révolution. 47

dans les sciences sociologiques, dans les sciences naturelles, et dans ces sciences du calcul auxquelles Condorcet prétend à tort, par une malheureuse confusion du physique et du moral, que toutes les connaissances pourront tôt ou tard se ramener. Imaginez-vous que cet homme, par cela seul qu'il sera si supérieurement instruit, ne saurait manquer d'être un homme très juste et très bon? Quelle chimère! Il ne suffit pas d'être un maître dans les sciences pour être le maître de ses passions ; et tel qui est un ignorant peut être un sage.

Sans doute, il se fait, à travers les siècles, une accumulation de connaissances morales rendant plus riche de vérités et plus clairvoyante la conscience du genre humain. Sans doute, il y a un accroissement du bien, résultant des réformes sociales, telles que l'abolition de l'esclavage, la suppression de la torture, la multiplication des œuvres de solidarité. Mais c'est dans l'intérieur des âmes que la vertu réside. Elle est la volonté ferme d'éclairer et de suivre sa conscience, quels que soient les obstacles venant du dehors ou de nous-mème. Des efforts sont nécessaires pour éclairer sa conscience ; et il en faut de plus grands encore pour qu'une fois éclairée elle soit obéie. Ces efforts sont personnels ; ils rie sont pas transmissibles.

Pas plus que les Homère n'engendrent des Homères, ouïes Archimède des Archimèdes, les Marc-Aurèle n'engendrent des Marc-Aurèles. Génie et vertu sont choses radicalement inhérentes à qui les possède.

Reconnaissons qu'il y a des courants d'émulation qui s'établissent et d'où il résulte que tel siècle est plus particulièrement fertile en artistes, fertile en inventeurs ou fertile en héros. Mais ces courants ne se sont jamais

perpétués, et Gondorcet n'a pas trouvé le moyen d'obtenir qu'ils se perpétuent. On ne saurait faire dépendre du mécanisme social ce qui est essentiellement œuvre d'inspiration individuelle.

Qu'avec le concours d'une bonne éducation et de bonnes lois, les peuples puissent s'élever à des hauteurs morales jusque-là non atteintes, on ne peut ]e nier. Mais de quel droit assurer que désormais les hommes ne dégénéreront plus ?

Les témoins du grand élan qui, en 1827, souleva contre la Turquie, en faveur de la Grèce, l'opinion européenne, qui dicta à Byron et à Victor Hugo des paroles de flamme, et qui aboutit à cette bataille de Navarin, où Français, Anglais et Russes vengèrent la civilisation, auraient-ils pu penser que, de nos jours, les monstrueux massacres d'innombrables Arméniens seraient facilités par l'inertie de tous les Etats, et que le sultan rouge trouverait son meilleur appui dans le souverain de la pieuse et savante Allemagne?

Que diraient les géants de la Révolution, ces hommes si pleins d'énergie et d'enthousiasme qui, même en face du couteau de la guillotine, proclamaient leur foi dans le triomphe final de la liberté et de la fraternité, que diraient-ils, s'ils voyaient nos générations veules, froides, frivoles, sceptiques, indifférentes à tout, hors aux profits et aux plaisirs ?

Mais, ne nous y trompons pas, vienne un souffle rénovateur, ces mêmes générations peuvent du jour au lendemain se transfigurer, comme se trouvèrent transfigurés, du jour au lendemain, tels et tels des grands hommes de 1780.

Toujours le progrès moral est possible et même indé-

finiment possible ; mais aussi toujours la décadence nous guette.

Nous ne pouvons être sauvés des décadences que par nous-mêmes. Il s'agit de se faire un haut idéal et de tendre quotidiennement tous les ressorts de sa volonté pour le réaliser. La pente à gravir est escarpée ; on glisse en bas dès qu'on se laisse aller.

Gondorcet se figure une succession de progrès peuplant la terre de surhommes. Il est plus probable que les hommes demeureront toujours des hommes. La semence des vicieux et des scélérats persistera, à côté de celle des héros et des saints. Pourquoi *? Parce qu'il est dans l'ordre de la nature que l'homme ait des passions et qu'il ait le libre arbitre.

La tendance de Gondorcet à un fatalisme et à un optimisme aveugles s'est particulièrement accentuée, au siècle dernier, chez Saint-Simon, Pierre Leroux, Auguste Comte, ces déifîcateurs de l'humanité ; et le transformisme des Lamarck, des Darwin, des Spencer est devenu leur plus puissant auxiliaire.

J'examinerai les systèmes des continuateurs de Gondorcet et les théories transformistes dans la Pensée nouvelle, de Kant à Tolstoï. Qu'il me suffise de faire ici cette réflexion. Le Gondorcet du xixe siècle a été Herbert Spencer qui, confiant dans les lois de l'évolution, faisait aboutir la continuité des perfectionnements héréditaires aune bienfaisante prédominance des penchants altruistes et à une accélération croissante des progrès sociaux. Eh bien, en 1902, peu de temps avant sa mort, Spencer s'éveillait de son beau rêve : il se reprochait d'avoir affirmé impérieusement la victoire définitive du vrai et

du bien ; il en venait à déplorer la vanité de ses travaux ; il désespérait de cette société où il voyait tant d'avilissement, tant d'immoralité, tant de méfaits d'un impérialisme meurtrier, tant de folies d'un patriotisme dégénéré en « diabolisme » , tant d'audaces criminelles encouragées par la stupide indifférence des masses.

Non, Spencer n'aurait pas dû désespérer. Dans les grandes causes, c'est le devoir d'espérer, même contre toute espérance. L'optimisme trop confiant qui avait présidé à son œuvre philosophique valait encore mieux que ce pessimisme désenchanté par lequel il a fini. Mais il avait lieu de reconnaître que le libre jeu des volontés humaines ne saurait être enfermé dans les formules d'une théorie, aussi docte soit-elle.

Certes, depuis la Révolution, les découvertes des savants ont abouti à des applications pratiques propageant et augmentant à l'infini le bien-être ; en outre, dans tous les pays, de plus en plus liés par une mutuelle communication des lumières, on compte par millions le nombre des esprits plongés naguère dans l'ignorance et maintenant initiés à la vie intellectuelle. S'ensuit-il plus de moralité .' Y a-t-il moins de criminels ?

Ne semble-t-il pas que le machinisme, appliquant ses créations aux industries les plus variées, centuplant les forces de l'homme, étendant à l'infini notre puissance de production, devrait avoir des effets émancipateurs et humanitaires, dont n'a pas souci l'égoïsrne de ceux qui font dépérir dans leurs ateliers meurtriers des femmes et des enfants ? Hélas ! ils ne songent qu'à gagner et gagner encore le plus d'argent possible, avec ces esclaves aux muscles de fer que leur a faits le progrès. Le reste importe peu.

Ne semble-t-il pas que l'accroissement du nombre des lettrés devrait aboutir à une bienfaisante exaltation des cœurs? Or, plus qu'en aucun temps, nous comptons, parmi les écrivains les plus achalandés, une foule d'exploiteurs du vice dont les écrits tournent les tètes, salissent les imaginations, corrompent les âmes.

Jamais il n'y aura de progression nécessaire et continue dans Tordre moral.

Au reste, il est à remarquer que les hommes du xvme siècle, même Gondorcet, se sont gardés, dans une certaine mesure, de cette superstition d'un progrès mécanique et en quelque sorte automatique, qui a fait fortune au xixe siècle. Ils en ont appelé aux volontés; ils ont sollicité le concours de toutes les forces morales. Mais, grave erreur, ils ont eu une foi excessive en la puissance de la raison; et ils ont imaginé que quiconque s'interrogeait de bonne foi ne pouvait manquer de s'enrégimenter à leur suite dans la bataille contre les institutions et les préjugés dont ils se firent les démolisseurs. Il leur semblait qu'on n'a qu'à signaler l'importance et la beauté des vertus sociales pour y gagner les âmes. La science et la philosophie nous montrent le chemin de la terre promise. Comment ne pas être impatients d'y entrer?

C'était là prêter aux spéculations de la pensée une concordance universelle et une efficacité pratique qu'elles ne comportent pas.

A coup sûr, il ne faut pas, allant d'un excès à l'autre, rejeter l'optimisme de Condorcet pour adopter ce pessimisme de Rousseau dont j'ai fait ailleurs la critique. Mais il faut se persuader que la poussée des intérêts et des passions ne se laisse pas calculer comme celle de la vapeur, et que les annales du genre humain, avec l'iné-

vitable complexité des influences qui s'y entremêlent, excluent l'idée d'une continuité constante dans la succession des faits sociaux.

Les contingences débordent l'histoire. Que Napoléon fût mort à l'école de Brienne, et que Hoche eût vécu ; que de choses changées en France ! Supprimez Mahomet; quel grand mouvement d'âmes vous supprimez ! Venant après coup, les historiens sont à leur aise pour dire, à propos du passé, que ceci ou cela devait arriver; mais ce qui marque bien qu'il n'y a ici rien de fixe, c'est qu'aucun n'est à même de prédire l'avenir.

On a tort de confondre avec les sciences dans lesquelles le calcul et l'expérience s'appliquent aune réalité stable et complètement distincte de nous, la science sociale, dont l'objet est la trame mouvante des esprits. Que, dans ces esprits, les traditions séculaires entrelacent leurs millions de fils, encore gardent-ils toujours une force d initiative et créent-ils des courants divers dont nul ne saurait d'avance déterminer les flux et les reflux.

Tels les associés, telles les sociétés. C'est se méprendre que de représenter l'humanité comme un organisme indépendant soumis à des évolutions automatiques. Ce qu'elle fut, est, et sera, dépend de ce que furent, sont et seront les individus. Le monde social est le produit tout à fait compliqué des instincts, des idées, des sentiments, des volontés humaines. Et qui ne voit que l'idéal qui met en branle les activités individuelles ou collectives demeure indéfiniment modifiable, indéfiniment variable?

Ainsi, dans Tordre moral, il y a des faits de progrès; mais on n'a pas le droit d'affirmer une loi du progrès.

Oui; le progrès scientifique et le progrès mécanique ne comportent pas de contestation. Oui, plus l'humanité

va, plus elle sait, et plus elle sait, plus elle améliore son outillage matériel. Désormais, point de recul possible. L'universel développement de l'imprimerie et l'établissement d'une sorte de franc-maçonnerie mondiale des savants ne permettent pas le retour d'un cataclysme pareil à celui qui fît sombrer le vieux monde sous l'assaut des barbares.

Mais que tous aient plus d'instruction, plus de loisirs, plus de ressources, il ne s'ensuivra pas nécessairement qu'ils seront meilleurs.

Il ne s'ensuivra pas davantage qu'ils seront plus heureux.

Le bonheur réside dans l'accord profondément senti de nos impressions avec nos désirs. Un homme est d'autant plus heureux qu'il éprouve moins de sensations contrariantes ou de sentiments contrariés ; qu'il est plus exempt de remords, de regrets, de craintes, et qu'il savoure davantage les jouissances de la paix intérieure.

Si on examine bien les choses, on verra que le progrès, dans l'ordre matériel, a fréquemment pour effet un surcroît de déceptions dans l'ordre moral. Il pousse à la recherche des biens de la fortune mis au-dessus des biens de l'âme. Avec le domaine de nos puissances s'élargit celui de nos besoins. Mille superfluités dont la saine nature se passe deviennent indispensables à cette nature morbide que nous fait la multiplication de nos goûts factices, et nous sommes tourmentés par d'innombrables privations qui, normalement, devraient nous laisser indifférents.

Regardons autour de nous. Malgré tant de progrès

intellectuels et matériels, sont-ils plus nombreux que jadis, les hommes possédant cette énergie morale qui nous rend forts en face des maux et qui fait trouver le contentement dans la vie la plus simple? Ne sont-ils pas toujours légion ceux qui subissent le joug d'appétits immodérés, où les dégoûts suivent les ivresses? Vit-on jamais plus d'êtres humains s'agitant dans une fièvre continuelle, sans cesse emportés hors d'eux-mêmes et martyrs -d'une stérile exubérance? Les médecins constatent qu'en aucun temps il n'y eut autant de cerveaux surchauffés ; qu'en aucun temps les aliénés ne furent si nombreux. Les capitales sont des lieux de débauche où toutes les formes de l'orgie se donnent carrière, et où aussi vont augmentant les suicides. L'art de s'empoisonner progresse : on s'intoxique par l'alcool ; on s'intoxique par l'opium ; on s'intoxique par la morphine.

Les raffinements du luxe multiplient les hommes sensuels, durs au prochain qu'ils sacrifient à leurs jouissances, et abusant de celles-ci au point de devenir leurs propres bourreaux.

La lutte pour la vie et pour l'effet prend une acuité désastreuse. Tels s'acharnent péniblement après la richesse et les honneurs, en affamés insatiables; tels vivent dans un perpétuel état de guerre avec leurs semblables, envient, haïssent et se font plus de mal qu'ils n'en font; tels s'imposent de jouer un personnage, s'escriment dans l'affectation hypocrite de vertus ou d'avantages qu'ils n'ont pas et se torturent pour ménager sans cesse de nouveaux succès à leur charlatanisme ; tels se piquent de promener partout et sur tout leur curiosité inquiète, et font pitié par le vide de leurs âmes blasées, mal dissimulé sous les engouements artificiels de leur

snobisme; tels sont les victimes des chimères qu'ils caressent, changent les joies en douleurs, et ajoutent les tourments qu'ils se créent aux misères naturelles de l'existence; tels, toujours en peine de leur santé, esclaves de leurs corps, négligent de vivre par crainte de mourir; tels éternisent gratuitement des fatigues dont ils ne cessent de se plaindre, et se promettent une tranquillité, toujours ajournée, dont ils ne jouiront jamais ; tels deviennent les forçats de la mode ou de l'opinion, et s'usent dans les mille sollicitudes d'une vanité constamment exaspérée : tous sont d'accord à prendre pour le bonheur le mensonge du bonheur.

Certains, toutefois, méritent une place à part. Ils souffrent : mais c'est de nobles souffrances qui, en blessant leurs cœurs, les grandissent, et, au lieu de faire d'eux des déprimés, en font des inspirés. N'en est-il pas des âmes d'élite comme de ces plantes qui ont besoin d'être foulées pour exhaler leur parfum ?

Puis, il y a ceux dont la délicatesse de conscience s'afflige du mal plus qu'elle ne jouit du bien, se tourmente de perpétuels scrupules, s'inquiète sans trêve des misères du prochain et n'envisage un bel idéal que pour s'offusquer davantage des laideurs de la réalité.

Enfin, il y a la multitude, considérablement grossie, de ces athées que ronge une incurable tristesse parce qu'ils ne gardent aucune espérance de retrouver les morts aimés et voient au bout de tout le néant.

II semble bien que Condorcet considère comme un progrès essentiel l'avènement de l'universel athéisme. Sa plume multiplie les anathèmes contre ces religions où l'autorité sacerdotale a accrédité tant de superstitions

absurdes, de pratiques intolérantes, de vaines observances et de fausses vertus. Pour cet outrancier de l'objectivisme Dieu n'existe pas, du moment où il échappe à nos calculs et à nos expérimentations.

Cependant, nous remarquerons que, chez les grands apologistes du progrès, tels que Saint-Simon, Jean Reynaud, Pierre Leroux, et chez les plus illustres transformistes, l'évolutionnisme ne s'accompagne pas de l'athéisme. Lamarck, Darwin, Wallace croient en Dieu. Spencer ménage l'accord de la science avec la religion par sa théorie de l'inconnaissable affirmé et adoré. .Luimême, le matérialiste Hœckel, à l'exemple d'Auguste Comte déifiant l'humanité, reconnaît l'indestructible essence du sentiment religieux et en vient à se représenter les hommes du xxe siècle pliant les genoux devant ces trois divinités, le Yrai, le Beau et le Bien.

Et quelle erreur de penser que les nations sont d'ores et déjà engagées dans la voie de l'athéisme ! Quelques centres de notre Occident ne sont pas le monde.

Les peuplés d'Orient peuvent bien s'expliquer qu'on n'ait pas leur religion; mais ils ne peuvent se mettre dans la tête qu'on soit sans religion.

Les Américains s'accommodent d'un nombre infini de sectes ; mais chez eux l'athée n'existe pas. La conception du divin leur apparaît comme un facteur essentiel de l'action morale. Les esprits libérés de la grande république admettent qu'on ne soit d'aucune Eglise, ils ne comprennent pas qu'on soit exempt de tout sentiment religieux.

Imaginez qu'enseignement, sciences, livres et lois poussent les hommes à se persuader que rien n'existe en dehors de ce que les têtes ont calculé, les yeux

vu, les mains touché. Il apparaîtra quand même des générations qui auront la nostalgie du divin.

Malheureux, les hommes protesteront contre les maux sans compensation dont la nature et le sort les acablent. Ne naissent-ils que pour souffrir et mourir?

Heureux, ils gémiront de voir les rares lueurs de la félicité se perdre si rapidement dans les ténèbres de la tombe. Pourquoi donc n'ont-ils pas cette puissance de rajeunissement que la nature possède ?

Et du fond de leur misère un cri s'élèvera, immense appel à Dieu. Dieu ! Dieu ! Il faut le Dieu juste, le Dieu vivant, à nos âmes affamées de justice et de vie. Non, l'âge de l'universel athéisme n'est pas prêt à venir. Il ferait trop noir en ce monde sans la lumière de l'éternité.

Ce qu'il faut souhaiter et espérer, c'est non la disparition, mais la purification de l'esprit religieux, aboutissant à de bienfaisantes amitiés d'âmes, affranchies des préjugés dogmatiques et ramenant la piété à la moralité.

Ce qui révoltait Gondorcet et les encyclopédistes dans les religions, c'était la soumission complète ou la demisoumission imposée aux intelligences, l'état de minorité des fidèles vis-à-vis de leurs prêtres, la compression des esprits, la sottise des superstitions, les crimes de l'intolérance, les hypocrisies dévotes, les abdications de la pensée et les folies du fanatisme.

Mais imaginez des sociétés où toutes ces tares des religions sacerdotales auraient disparu ; où il ne serait question ni d'autorité, ni d'orthodoxie; où seraient révérés tous les enseignements de la science et tous les droits de la raison ; où les disputes théologiques seraient

ignorées; où la pensée de chacun, jamais immobilisée, serait en perpétuel travail d'éducation ; où il n'y aurait de rites que des pratiques propres à développer la force et l'élévation des caractères ; où le culte se concentrerait dans la discipline des volontés et dans l'accomplissement quotidien de bonnes actions ; où l'amour de Dieu ne ferait que fortifier l'amour de l'humanité.

Au spectacle de ces groupements religieux respectant les uns chez les autres le droit de se représenter au gré de ses lumières et de sa conscience la Cause et la Fin suprême ; au spectacle de ces communions d'âmes formant des écoles mutuelles de liberté, de vaillance, de droiture, de justice et de bonté, dans lesquelles la piété affermirait la foi au progrès par la conviction que Dieu ne peut avoir condamné le genre humain à d'éternelles oscillations entre la vérité et l'erreur, la liberté et la servitude; au spectacle de tant d'hommes gardant, à travers les vicissitudes de la vie, cette jeunesse de cœur, cette fraîcheur d'impressions, ce coup d'aile de l'espérance, cette plénitude de sève intérieure, cette sérénité souriante, cette puissance de sacrifice, que donne l'intime foi en un idéal infiniment élevé au-dessus de la sphère des intérêts égoïstes, Gondorcet constaterait que la religion bien entendue n'a rien de commun avec l'œuvre néfaste de ces oppresseurs de f humanité auxquels la philosophie doit faire une guerre sans fin, et il ferait probablement écho à tant de grands penseurs du xvnie siècle qui n'eurent garde d'éliminer Dieu et surent reconnaître qu'il peut être dang-ereux de croire à soi si on ne croit à rien au-dessus de soi.

Certes, si le matérialisme athée établissait ses preuves, il n'y aurait qu'à s'incliner. Mais où sont ses preuves?

Et n'est-il pas certain qu'à probabilités égales, dans0 la nécessité de prendre parti, il vaudrait mieux opter pour le spiritualisme, plus noble en son essence, plus bienfaisant en ses effets ? N'est-ce pas un principe d'élévation et de force que de se sentir immortels?

Au fond, les évolutions de l'univers si merveilleusement organisé ne sont intelligibles que par une pensée directrice.

Oui, comme le veut Gondorcet, la perfectibilité de l'homme n'a pas de bornes ; et, aussi haut qu'il monte vers la perfection, il sent le besoin de se perfectionner encore ; car il a l'idée du parfait qui l'attire toujours et qu'il n'atteint jamais. Mais cette* idée même, n'est-elle pas la vision, par l'esprit, de l'être éternel, nécessaire, se suffisant à soi-même, dont tous les êtres procèdent à travers les étapes successives de leur développement ? N'est-elle pas le pressentiment de l'immortalité de nos âmes, que ne saurait satisfaire rien de ce qui doit finir ?

Si on entre dans ces vues, le monde a un sens ; et c'est la perfection elle-même, réalisée en Dieu, qui nous fait comprendre les progrès des êtres vers la perfection. Si non, on est réduit à ramener indéfiniment le plus au moins. Or, expliquer le supérieur par l'inférieur équivaut à cette absurdité : expliquer l'être par le néant.

C'est sûrement une satisfaction pour l'individu de penser qu'il se survit dans son idéal et dans ses œuvres. L'effort de l'homme qui creuse solitairement son sillon dans le vaste champ du progrès ne sera pas stérile. Sans doute, il ne sera plus là quand germeront les grains qu'il a semés. La récolte n'en sera pas moins faite. Elle profitera à d'autres qui, à leur tour, peineront pour leurs arrière-neveux. Mais, est-ce là tout? Ne sommes-nous

que des matériaux éphémères d'un immense édifice toujours inachevé, dont nous apercevons un jour les masses en voie de construction, pour aussitôt disparaître à jamais, sans que rien manque au monde ? Il y a quelque chose qui serre le cœur dans cette doctrine, où les personnes humaines sont réduites à être de simples rouages, sitôt brisés que formés.

Gomme la vision du progrès devient plus haute, plus large, plus morale, lorsque, envisageant chaque être sous la face de l'éternité, on étend aux individus, au lieu de la borner à l'espèce, l'idée d'une perfectibilité infinie ! « Dieu, que votre règne arrive, pour chacun et pour tous, dans la vie terrestre et par delà ! » tel est le vœu d'une âme pénétrée du double sentiment de la paternité divine et de la fraternité humaine.

Athée comme Gondorcet, Stendhal disait : La seule excusedeDieu, c'est qu'il n'existe pas. Nous disons, nous : La seule excuse du monde, c'est qu'il existe un autre monde.

Etayéeounonpari'espritreligieux,laconceptionduprogrès ne comporte pas de certitude scientifique; mais elle comporte une foi raisounable, et cette foi nous est un devoir parce qu'elle nous est une force.

Dans les temps antiques, ce ressort delafoi au progrès manquait. On disait volontiers, avec Horace : « Nous sommes mauvais; nos descendants seront pires », et il semblait manifeste que l'humanité, ou bien restait stationnais, ou bien descendait la pente de toutes les décadences.

Dans le monde chrétien éclos sur les ruines du monde païen, quels ne furent pas, au 111e et au ive siècle, les

dégoûts des croyants pour noire pauvre terre ! De quel élan ils étaient emportés vers ces solitudes où les âmes cherchaientdansla pensée de Dieu l'oubli des vaines agitations de la race déchue des fils d'Adam, et où tel ermite s'étonnait d'apprendre qu'il se fondât encore des familles, qu'il se bâtît encore des maisons! Même plusieurs siècles , plus tard, aux approches de l'an mille, quelle saisissante unanimité dans la croyance que la fin était venue et que pour tous allait sonner l'heure du jugement dernier î

La réconciliation de la chrétienté avec la vie s'opéra, et la Renaissance ouvritla porte à toutes les espérances. On en finit avec l'admiration béate pour ce qui avait été fait, jointe à la persuasion qu'on ne saurait faire mieux. Le souci d'améliorer les diverses conditions de l'existence humaine se fit jour; l'esprit humain, qui piétinait sur place, inaugura sa marche en avant; les subtilités vides d'une théologie et d'une scolastique stériles furent délaissées pour les fruits substantiels de la science; les générations humaines cessèrent d'être pareilles à ces chevaux qu'on aveugle pour les faire tourner interminablement dans le même cercle. Mais ce n'est vraiment qu'au xvine siècle que s'est établie la féconde religion du progrès. Aux perspectives d'un soleil couchant, ce siècle a définitivement substituéles perspectives d'une radieuse aurore. Admirable stimulant pour les individus et pour les nations !

Qu'importe la multitude des avortements et des recommencements suivis d'avortements nouveaux ? Qu'importe que la route des siècles soit jonchée de civilisations mortes, et que notre globe soit un vaste cimetière de peuples ensevelis dans leur décadence ? Nous croyons au progrès. De plus en plus, nous voyons monter à l'ho-

rizon le soleil de la justice éclairant la marche de l'humanité. En dépit de ses éclipses, nous demeurons convaincus qu'il arrivera à son plein rayonnement.

A travers l'immensité des temps, il s'accomplit une double évolution, celle du bien et celle du mal, en lutte l'un avec l'autre. C'est notre foi que tôt ou tard le bien prévaudra. Encore est-il nécessaire que nous travaillions à son triomphe de toutes'nos forces, comme si les destinées du genre humain dépendaient uniquement de chacun de nous.

Compter sur le progrès quand même, concevoir une sorte de prédestination qui fait sortir le bien du mal, serait une doctrine à la fois erronée et démoralisante. Le progrès n'est pas une suite nécessaire de la connexion des faits; il est le produit contingent de libres options des volontés. S'il était fatal, nous serions amenés à nous désintéresser de nos devoirs, à n'avoir aucun souci de nos responsabilités ; puis, au lieu de conserver la claire vision du juste et de l'injuste, du vrai et du faux, au lieu de condamner avec fermeté ce qui est condamnable, nous ferions des événements la règle de nos jugements et nous nous égarerions, avec Auguste Comte et autres, dans des apologies aussi aveugles que systématiques.

Que la guerre de tous contre tous soit la loi des êtres que n'éclairent pas les clartés de la conscience ! Notre loi, à nous hommes, est le dévouement énergique et continu de tous pour tous.

Le progrès a ses illustres protagonistes ; mais sa réalisation dépend des plus humbles.

De même que des artisans anonymes élevèrent nos admirables cathédrales, ce sont des multitudes anonymes

Fabre. — Pères dé la Révolution. 48

qui ont lentement et péniblement élaboré l'édification de notre grand temple de la liberté et de la fraternité.

Bénis soient-ils, ces obscurs artisans du progrès qui, à la suite des premiers initiateurs de la pensée chrétienne, firent de la religion, jusque-là liée à l'Etat, une affaire de conscience indépendante de toute délimitation de frontières; entrevirent dans tous les êtres pensants les membres d'une même famille, et proclamèrent qu'au regard de Dieu, il n'y a ni grands ni petits, ni maîtres ni esclaves, ni citoyens ni étrangers, mais des âmes d'un prix infini, parcelles égales de l'humanité.

On ne sait que trop les oppressions, les servitudes, les privilèges qui ont subsisté quand même, consacrés par l'autorité religieuse. On ne connaît que trop ces entreprises théocratiques d'unification universelle ou nationale qui servirent de prétexte aux férocités des tribunaux de l'Inquisition et plus tard aux expulsions en masse d'un Louis XIV, tentant en vain d'établir l'unité morale par la contrainte, alors qu'il doit suffire de préparer l'union morale par la libre diffusion des lumières, sans se défier de la raison tôt ou tard victorieuse. Il demeure pourtant que la prédication évangélique fut la lointaine préface de la prédication révolutionnaire.

Bénis soient-ils, ces obscurs artisans du progrès qui, à la suite des Duguesclin, des Jeanne d'Arc, des Bayard, des patriotes de l'an II, ont fait éclore et se développer, purifiée des barbaries de la cité antique, l'idée féconde de la patrie, asile des tombeaux de nos pères et des foyers de nos familles, forteresse de nos droits et de nos libertés, berceau de nos âmes et de ce génie national, épanoui en chefs-d'œuvre innombrables, dont le rayonnement a illuminé les nations et les a transfigurées.

Bénis soient-ils, ces obscurs artisans du progrès qui, à la suite des Sully, des abbés de Saint-Pierre, des Condorcet, ont fait la guerre à la guerre ; ont nié que les nations dussent nécessairement se retremper dans des bains de sang; ont entrevu dans un horizon encore éloigné l'établissement obligatoire d'une justice de paix entre les peuples ; ont été des internationalistes en restant des patriotes pour qui les patries sont les cellules indispensables de l'humanité, tout comme les familles sont les cellules indispensables de la patrie, et ont préparé cette future institution des Etats-Unis du monde, que parlementaires et diplomates, sous la pression de la démocratie et des nécessités économiques plus fortes que les mauvaises volontés, finiront par réaliser.

Bénis soient-ils, ces obscurs artisans du progrès qui, à la suite de nobles penseurs, utopistes d'hier et sages de demain, ont jeté les fondements de cette cité de justice, où une mutualité équitable prendra la place des tyrannies du million ; où, sans misérables appels aux deux passions malsaines de l'envie et de la haine, sans guerres de classes aussi iniques qu'infécondes, sans usurpations de l'Etat spoliant la propriété individuelle, par le libre jeu des associations de plus en plus multipliées et harmonisées, par la suppression de monstrueux monopoles, par un régime d'assurances donnant pleine vie aux fraternelles solidarités, par un système d'impôts faisant cesser cette disproportion scandaleuse d'où il suit que ceux-là paient le moins qui possèdent le plus, un énorme surcroît de bien-être, de sécurité et de dignité sera assuré au paysan comme à l'ouvrier.

Bénis soient-ils, ces obscurs artisans du progrès qui, à la suite de nos philosophes, depuis Descartes jusqu'à

CONDORCEÏ

Condorcet, ont fait planer, sur la diversité des religions, des sectes et des partis, l'idée du libre examen et du droit, principe de mort pour les intolérances et les oppressions du passé.

Getle idée de l'inviolabilité de la conscience et de la personne humaine est une idée foncièrement laïque que les plus hautes religions, judaïsme, catholicisme, protestantisme, ont repoussée et méconnue à l'apogée de leur grandeur, mais dont maintenant elles se réclament et que de plus en plus elles aboutissent à consacrer, auxiliaires bon gré mal gré de la liberté d'examen, par cela même qu'elles y font appel dès qu'elles se jugent menacées. Au droit la souveraineté du monde !

Tous ces humbles qui continuent le lent travail des générations disparues, qui usent leurs forces dansFombre en des apostolats sans gloire, qui luttent pied à pied contre les ignorances et les égoïsmes, qui, jour à jour, au prix de mille déboires, de mille injustices, conquièrent au progrès de nouvelles recrues, méritent un spécial hommage à la fin de ce livre. Honorons ces militants obscurs du passé et du présent. Affamés de justice, ils constituent la grande armée de la Révolution en marche à travers les siècles.

Le présent ouvrage aura son complément dans La philosophie de lv Révolution. (Sous presse.)

A LA MÉMOIRE DE GAMBETTA i

La pensée française au xvine siècle 1

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