‹ Les pères de la Révolution (de Bayle à Condorcet)Chapitre 43 sur 257 · MONTESQUIEU ADVERSAIRE MITIGÉ DE L'INTOLÉRANCE · texte numérisé non relu

MONTESQUIEU ADVERSAIRE MITIGÉ DE L'INTOLÉRANCE

Pour l'intolérance, Montesquieu procède comme pour l'esclavage. Il fait voir les raisons politiques qui l'expliquent; mais il indique aussi les raisons morales qui la condamnent.

Il admet, chose grave, que lorsque l'État est satisfait de la religion déjà établie, ce sera une très bonne loi civile de ne point souffrir l'établissement d'une autre religion ; mais il pense qu'il faut tolérer toute religion établie, d'autant plus que toute religion réprimée devient ellemême réprimante; et il remarque que tolérer une religion ce n'est pas l'approuver.

Puis, laissant éclater sa conscience, il met dans la bouche d'un de ces innombrables Juifs qu'on brûlait aux autodafés cette très humble remontrance , à l'adresse des

sacrés inquisiteurs de la foi catholique : « Vous vous plaignez de ce que l'empereur du Japon fait brûler à petit feu tous les chrétiens qui sont dans ses Etats ; mais il vous répondra : « Nous vous traitons, vous qui ne croyez pas comme nous, comme vous traitez vous-mêmes ceux qui ne croient pas comme vous : vous ne pouvez vous plaindre que de votre faiblesse, qui vous empêche de nous exterminer, et qui fait que nous vous exterminons. » Mais il faut avouer que vous êtes bien plus cruels que cet empereur. Vous nous faites mourir, nous qui ne croyons que ce que vous croyez, parce que nous ne croyons pas tout ce que vous croyez. Nous suivons une religion que vous avouez vous-mêmes avoir été autrefois chérie de Dieu : nous pensons que Dieu l'aime encore, et vous pensez qu'il ne l'aime plus; et parce que vous jugez ainsi, vous faites passer par le fer et par le feu ceux qui sont dans cette erreur si pardonnable de croire que Dieu aime encore ce qu'il a aimé. Nous vous conjurons par le Christ, que vous dites avoir pris la condition humaine, d'agir avec nous comme il agirait lui-même s'il était encore sur la terre. Vous voulez que nous soyons chrétiens, et vous ne voulez pas l'être. Mais si vous ne voulez pas être chrétiens, soyez au moins des hommes : traitez-nous comme vous feriez si vous n'aviez que ces faibles lueurs de justice que la nature nous donne. Si le ciel vous a assez aimés pour vous faire voir la vérité, il vous a fait une grande grâce ; mais estce aux enfants qui ont l'héritage de leur père de haïr ceux qui ne l'ont pas eu? Vous vivez dans un siècle où la lumière naturelle est plus vive qu'elle n'a jamais été, où les droits respectifs des hommes les uns sur les autres sont mieux établis. Si donc vous ne revenez pas de vos

anciens préjugés, qui, si vous n'y prenez garde, sont vos passions, il faut avouer que vous êtes incorrigibles, incapables de toute lumière et de toute instruction ; et une nation est bien malheureuse qui donne de l'autorité à des hommes tels que vous. Voulez-vous que nous vous disions naïvement notre pensée? Vous nous regardez plutôt comme vos ennemis que comme les ennemis de la religion ; car si vousaimiez votre religion, vous ne la laisseriez pas corrompre par une ignorance grossière. Il faut que nous vous avertissions d'une chose : c'est que si quelqu'un, dans la postérité, ose jamais dire que dans le siècle où nous vivonsles peuples d'Europe étaient policés, on vous citera pour prouver qu'ils étaient barbares ; et Tidée que l'on aura de vous sera telle, qu'elle flétrira votre siècleetporteralahainesurtous vos contemporains. »

Pourquoi l'homme qui a ainsi stigmatisé les persécuteurs na-t-il pas également combattu cette doctrine de la religion d'Etat qui mène droit aux persécutions?

Montesquieu ne répugne pas à l'idée d'un culte privilégié, comme si le droit n'excluait pas tout privilège. Il ne parle que de tolérance , quand il faudrait parler de liberté.

Mieux inspiré sera Mirabeau lorsqu'il dira : « La liberté la plus illimitée de religion est un droit si sacré que le mot tolérance, qui voudraitrexprimer,alui-mêmequelque chose de tyrannique. » En effet, dire que l'autorité tolère, c'est indiquer de sa part une espèce de concession et insinuer qu'elle pourrait ne pas tolérer.

Il arrive à Montesquieu d'accorder une trop grande latitude aux pouvoirs publics, et de ne pas appliquer

assez complètement son grand principe de la subordination des lois civiles aux lois naturelles.

Les mêmes préoccupations empiriques qui font que, dans l'ordre religieux, il ne condamne pas absolument la consécration légale d'un culte dominant, Famènent, dans Tordre économique, à légitimer des injustices telles que l'exclusion des filles dans la distribution de l'héritage paternelle droitd'aînesse, lesmajoratsetlessubstitutions.

Montesquieu part d'un bon principe, c'est que la nature ordonne bien au père de nourrir ses enfants, mais ne l'oblige pas de les faire héritiers. 11 en conclut que la société, dans le règlement des successions, n'a de loi que ses convenances. Encore faut-il qu'elles soient fondées sur l'équité et la raison.

Parmi ces convenances sociales qui doivent présider à la distribution des biens, il en est une fondamentale, l'impôt.

C'est l'Etat qui substitue à la communauté naturelle des bienSi admise par Montesquieu comme par Pascal et Bossuet, le régime tutélaire de la propriété ; c'est l'Etat qui garantit la sécurité de chacun. Il est bien juste que chaque citoyen lui donne une portion de son avoir pour jouir sûrement du reste.

Mais comment régler les charges publiques? Montesquieu distingue des taxes sur les terres et des droits sur les marchandises, l'impôt personnel. Celui-ci, à son avis, doit être progressif. En effet, pour déterminer ce que chacun doit à l'État, il importe de ne pas confondre le nécessaire, l'utile et le superflu. On doit ne pas taxer le nécessaire, taxer modérément l'utile, et taxer surtout le superflu.

La part prélevée sur le superflu du riche, si grande qu'elle soit, n'est-elle pas toujours moins grande que la part prélevée sur le nécessaire du pauvre, si petite qu'elle soit?

Un effet de l'impôt progressif et de certaines lois somptuaires est de diminuer la grande inégalité des fortunes. Or, selon Montesquieu, la liberté trouve là son profit. Si vous mettez l'extrême pauvreté à côté de l'extrême richesse, Tune sera forcément dépendante de l'autre. Si au contraire Faisance est le lot commun, chacun sera plus à même de s'appartenir.

Au reste, on se méprend quand on fait uniquement résider la pauvreté dans le manque d'argent. « Un homme n'est pas pauvre parce qu'il n'a rien, mais parce qu'il ne travaille pas. »

Pour Montesquieu, comme pour tous les grands économistes, le travail est la vraie richesse. Cette richesse, Montesquieu ose penser que l'Etat la doit à chaque citoyen, et il dit : « Quelques aumônes que l'on fait à un homme nu, dans les rues, ne remplissent point l'obligation de l'Etat. Celui-ci doit à tous les citoyens line subsistance assurée, la nourriture, un vêtement convenable et un genre de vie qui ne soit pas contraire à la santé. Un Etat bien policé tire cette subsistance du fond des arts mêmes; il donne aux uns les travaux dont ils sont capables; il enseigne aux autres à travailler ».

Les vues de Montesquieu sur le devoir qu'a l'Etat de ne point se désintéresser de la répartition des biens, de niveler les conditions par des taxes considérables frappant le superflu de la richesse, et de régler le régime de La propriété de manière à pouvoir l'aire qu'une honorable aisance soit ménagée à tous les citoyens, le diffé-

rencient heureusement de ces sociologues individualistes avec qui on a voulu souvent le confondre.

Dans le monde économique, le travail est tout. Ce qui donne essor au travail est bon; ce qui encourage la paresse, comme la multiplicité des aumônes et des hôpitaux, est mauvais. « Henri VIII, voulant réformer l'Eglise en Angleterre, détruisit les moines, nation paresseuse par elle-même et qui entretenait la paresse des autres. Il ôta encore les hôpitaux où le bas peuple trouvait sa subsistance, comme les gentilshommes et les bourgeois oisifs, courant de couvent en couvent, trouvaient la leur dans les monastères. Depuis ces changements, l'esprit de commerce et d'industrie s'établit en Angleterre. »

De même que le travail fonde la richesse, c'est la liberté qui féconde le travail. Le travail ne requiert pas seulement cette liberté commerciale qui multiplie les échanges, facilite la concurrence, met le juste prix aux choses, et que Montesquieu favorise sans l'élargir suffisamment. Il requiert aussi cette liberté politique qui fait qu'au lieu de se borner à conserver ce qu'on possède, on s'applique plus à acquérir qu'à conserver.

LA LIBERTÉ POLITIQUE ET LES DIVERSES FORMES DE GOUVERNEMENT SELON MONTESQUIEU

En quoi consiste précisément la liberté politique, et quel est le régime le plus propre à son établissement?

L'examen de cette question est une partie capitale de l'œuvre de Montesquieu. Il distingue les différentes formes de gouvernement ; il recherche quel est le prin-

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