ILLUSIONS DE MONTESQUIEU SUR LA MONARCHIE
de corrompre les pouvoirs chargés de lui faire équilibre, de plier les parlements à une servitude volontaire, comme le firent Henri VIII et Elisabeth, et de convertir le mécanisme même de la liberté en instrument d'un hypocrite despotisme? Enfin et surtout, qu'estce que cette liberté achetée, au prix de l'égalité, par la consécration de privilèges aristocratiques que la raison désavoue ?
La constitution anglaise, que Montesquieu propose à l'admiration et à l'imitation des peuples comme le parfait miroir de la liberté, est l'œuvre du temps, le produit des circonstances, le résultat des compromis intervenus entre le peuple, la noblesse et le monarque.
Transplantée en un autre milieu où ne se trouveraient pas réunis les mêmes éléments historiques, elle ne saurait être, les faits le démontrent, qu'un mécanisme purement artificiel sans durée et sans efficacité. Là même où elle est née, elle n'a rendu de si grands services à Tordre et à la liberté, que parce qu'elle a été vivifiée par un énergique sentiment de l'indépendance individuelle; par l'habitude d'avoir l'entière sûreté du chez soi; par l'action bienfaisante de la presse et de l'opinion ; par de fortes traditions de vertu domestique et politique ; par les patriotiques qualités d'une aristocratie incomparable, qui a su s'assurer, depuis 1088, une entière prépondérance sur la royauté, n'est point une caste fermée, et mesure ses charges à ses privilèges. En outre, là même, cette constitution ne saurait être qu'une forme transitoire, espèce de moyen terme excellent entre un ancien régime d'oppression et le régime définitif où le droit prévaudra pleinement.
Ne peut-on pas déjà constater, chez les Anglais, un
déclin marqué dans la prédominance des privilèges aristocratiques pour la composition du parlement? Le pouvoir monarchique ne devient-il pas de plus en plus une pure fiction, qu'on vénère parce qu'on la juge une garantie protectrice, mais dont on pourrait bien se débarrasser le jour où un prince, d'un tempérament peu constitutionnel, voudrait la convertir en réalité dangereuse pour les libertés publiques? Dans tous les cas, qu'adviendra-t-il de l'institution monarchique et de la chambre des lords, le jour où le peuple anglais réduira au niveau commun cette féodalité territoriale qui maintient le sol aux mains de quelques centaines de familles, et qui perpétue, quelque grand exutoire qu'offrent les colonies, l'immense plaie du paupérisme. Fatalement FAngleterre aura son 89, abolira les prérogatives établies, fondera l'égalité civique et deviendra une démocratie.