DARGENSON CONTRADICTEUR DE MONTESQUIEU
valu mille fois vendre le trésor de tous les couvents et l'argenterie de toutes les églises, que de vendre la justice ».
LE MARQUIS d'aRGËNSON CONTRADICTEUR DE MONTESQUIEU
Ces théories de Montesquieu furent très sagement répudiées par un de ses contemporains, élève de l'abbé de Saint-Pierre, par ce même marquis d'Argenson qui, dans une lettre écrite sur le champ de bataille de Fontenoy, remarquait, avec une philanthropique amertume, le plaisir qu'on trouve à voir des ennemis agonisants ou morts; déplorait le goût affreux qu'on prend à Yinhumaine curée, et flétrissait les joies de la victoire, les pompes du triomphe par ces mots si vrais : « Le plancher de tout cela est du sang humain, des lambeaux de chair humaine ».
Dans ses Mémoires et dans ses Considérations sur le gouvernement de la France^ cet esprit hardi attaqua la vénalité des charges et surtout les privilèges nobiliaires, en montrant que le mérite seul doit servir de règle à la distribution des emplois, et que la valeur de chacun dépend de ses propres actes.
Les nobles lui paraissaient être à l'Etat ce que sont aux ruches les frelons; et il protestait, avec une âpre logique, contre les distinctions injustement établies.
Puis, prévoyant le cas où, pour réfuter ses revendications en faveur de l'égalité, on dirait : « C'est sans doute un écrivain de la lie du peuple qui s'est élevé contre une élévation qui lui fait envie », il répliquait : « Qu'on ne s einbarrasse pas de cela : l'auteura l'honneur d'être gentilhomme ».
Cet ennemi des privilèges laissait toutefois subsister le privilège auquel tenaient tous les autres, le privilège royal. Il le justifiait par la nécessité d'éviter les inconvénients du droit d'élection. Au surplus, il voulait que la monarchie eût « tout le bon des républiques » ; que le monarque fût l'homme du peuple, et que l'ordre s'appuyât sur la liberté; il réclamait les franchises commerciales et communales; il regrettait qu'on ne pensât point assez au degré d'indépendance que les lois doi vent laisser à ceux qui leur sont soumis ; il faisait remarquer que les hommes ne font bien que ce qui les intéresse directement, et que la servitude, n'acquérant que pour autrui, engendre paresse, stupidité et misère; en un mot, il demandait une administration -populaire sous V autorité royale.
Montesquieu, doué d'un bien autre génie que d'Argenson, était d'un tempérament moins audacieusement novateur. Quand il parle des divers gouvernements, il témoigne la crainte de dire quelque chose qui, contre son attente, puisse offenser. A plusieurs reprises il déclare qu'il n'écrit pas pour censurer ce qui est établi dans quelque pays que ce soit, et que chaque nation trouvera dans Y Esprit des lois les raisons de ses maximes. Enfin il se défend de proposer des changements, en disant : « On sent les abus anciens, on en voit la correction; mais on. voit aussi les abus de la correction même. On laisse le mal, si l'on craint le pire; on laisse le bien, si Ton est en doute du mieux ».
C'est là ce qui porta Helvétius à lui reprocher de trop
composer avec les préjugés. « Nos aristocrates et nos despotes de tout genre ne doivent pas trop vous en vouloir, écrivait-il à Montesquieu ; voilà le reproche que j'ai toujours fait à vos principes. »
De fait, tout en notant dans son œuvre de beaux plaidoyers en faveur du droit éternel, on se prend à déplorer qu'il arrive à Montesquieu de ne condamner qu'à moitié ce que dans le fond de l'àme il répudie sans doute absolument, comme quand il dit qu'zV faut être circonspect à punir Ï hérésie, au lieu de crier bien haut qu'il ne faut pas du tout la punir. On s'étonne qu'il ne voie pas mieux que, puisqu'il y a en chacun de nous une volonté libre, ouvrière de ses propres déterminations, il appartient à chaque peuple de se faire ses destinées. On regrette qu'il n'ait pas l'esprit un peu plus désapprobateur, et que, là même où, selon le mot de Voltaire, il restitue au genre humain ses titres, il ne l'encourage pas davantage à les faire valoir.
Certes, on ne doit pas critiquer à la légère ce travail de vingt années où Montesquieu a entrepris d'appliquer l'esprit philosophique et la méthode scientifique à l'étude des faits sociaux. Mais enfin, ne faut-il pas reconnaître qu'il fournit des arguments aux systèmes les plus contraires ; que Catherine de Russie faisait de Y Esprit des lois le bréviaire de son impérialisme; que Washington et Jefîerson, ces grands républicains, s'en inspirèrent pour leur œuvre démocratique ; que Robespierre et les hommes du tribunal révolutionnaire invoquaient en Montesquieu le patron des magistratures terribles; que les libéraux de la Révolution et de 1830 saluaient en lui le père du parlementarisme monarchique ?
Fai-.hf.. — Pèros de la Révolution. 10
Je ne reproche pas à Montesquieu d'être entré dans l'esprit des divers régimes pour les expliquer ; je lui reproche d'accueillir trop souvent des maximes déplorables, sans les stigmatiser au passage. Il lui arrive d'être l'homme du fait, plutôt que l'homme du droit. Il a la résignation facile et s'accommode de choses radicalement mauvaises. Elles lui semblent justifiées par cela seul qu'il les fait comprendre. Même quand il parle des libertés civiques, il y voit des intérêts supérieurs plutôt que des droits imprescriptibles.
La science politique doit compter avec ce qui est, mais ne jamais perdre de vue ce qui doit être.
Cette sorte de fatalisme et d'optimisme, qui joue un si grand rôle dans la sociologie d'Auguste Comte, là-dessus fidèle disciple de Saint-Simon, se trouve en germe dans Montesquieu. On voudrait qu'il distinguât mieux, des lois résultant de la nature des êtres inconscients et soumis à la nécessité, les lois résultant de la nature des personnes conscientes et libres. Il n'oppose pas suffisamment aux effets de la force des choses les contingences qu'un libre choix peut déterminer. Il exagère la part du mécanisme et manque de foi aux fécondes créations de la liberté. Tandis que d'autres exagéreront le pouvoir des initiatives réformatrices, lui exagère l'influence des conditions où vit un peuple.
Ces traditionalistes, qui prétendent ensevelir à jamais dans les ornières du passé les énergies humaines, ont pu trop souvent se réclamer de Montesquieu. Il proclame bien l'existence des principes d'équité qui dominent les lois positives; maisil accepte volontiersquecelles-cisebornent àréfléchir les préjugésetlespassions des législateurs qui les font, ainsi que des peuples pour qui elles sont faites.
Si on jette les yeux sur les Opuscules inédits de Montesquieu, récemment publiés, on y remarquera des Réflexions sur la politique où le jeune écrivain développe cette thèse que les initiatives individuelles sont impuissantes contre le cours inévitable des choses et que ce qui arrive est Y effet d'une chaîne de causes infinies qui se multiplient et se lombinent de siècle en siècle. L'expérience et la réflexion amenèrent Montesquieu à atténuer considérablement son déterminisme; mais il ne s'en est jamais guéri tout à fait.
Du moins semble-t-il que Montesquieu aurait dû féconder son œuvre par la grande idée du progrès. Mais non. Il a laissé à Turgot et à Condorcet la gloire de mettre en pleine lumière cette idée qui aurait pu jeter tant de jour sur plusieurs des considérations auxquelles il se livre.
Joignez à cela que Montesquieu met sur le même plan des faits de portée différente et s'engage à propos de chacun dans des généralisations où il y a souvent plus d'ingéniosité que de vérité. Sous sa plume imaginative, de purs accidents de l'histoire deviennent des entités typiques.
Montesquieu parle à satiété de l'esprit de modération ; il ne se lasse pas de rappeler, à la suite d'Aristote, que le bien politique, comme le bien moral, se trouve toujours entre deux limites; il va même jusqu'à faire de cette conception la pensée maîtresse de YEsprit des lois :
Je le dis, et il me semble que je n'ai fait cet ouvrage que pour le prouver, l'esprit de modération doit être celui du législateur ».
Il est sûr que Montesquieu fut un passionné de modé-
ration ; mais je ne crois aucunement que sa modération fut de l'indifférence. Qu'on songe à combien de vues neuves et hardies les formes prudentes et circonspectes dont sa pensée s'enveloppe ont servi de passeport!
Montesquieu était bien l'homme cosmopolite qui, s'accommodant à tous les goûts, fait des amitiés à tous en France, et chez les Anglais n'en fait à personne; qui en Italie complimente tout le monde, et en Allemagne boit avec le premier venu ; c'était bien l'homme infatué de ses prérogatives, fier de ses deux cent cinquante ans de noblesse prouvée, et trouvant naturel d'hériter, dès l'âge de vingt-sept ans, d'une charge de président achetée par son oncle ; c'était bien l'homme placide, déclarant n'avoir jamais eu un chagrin qu'une heure de lecture n'eût dissipé ; c'était bien l'habile homme, répudiant lâchement une partie des Lettres persanes pour s'ouvrir les portes de l'Académie ; c'était bien l'homme jaloux de ses aises, disant : « Pour la plupart des gens, j'aime mieux les approuver que de les écouter », et se proclamant content de tout, en particulier du triste gouvernement sous lequel il vivait.
Mais c'était aussi le patriote, ami des intérêts publics et de l'honneur national, qui ressentait une joie secrète toutes les fois qu'il voyait faire un règlement allant au bien commun; c'était aussi le pénétrant observateur qui disait : « J'ai eu d'abord pour la plupart des grands une crainte puérile : dès que j'ai eu fait connaissance, j'ai passé presque sans milieu jusqu'au mépris » ; c'était aussi l'homme de cœur, amoureux de V amitié, qui assurait n'avoir jamais vu couler de larmes sans être attendri, et qui sut maintes fois faire généreusement le bien en cachant le bienfaiteur ; c'était enfin l'honnête homme