‹ Les pères de la Révolution (de Bayle à Condorcet)Chapitre 57 sur 257 · ERREURS DE MONTESQUIEU SUR L ÉGALITÉ · texte numérisé non relu

ERREURS DE MONTESQUIEU SUR L ÉGALITÉ

Ne confondons pas la légitimité avec la légalité, comme le fait Montesquieu, quand il dit que « la liberté est le droit de faire tout ce que permettent les lois ». Encore faut-il que les lois ne soient point tyranniques; car elles ne nous permettraient que d'être esclaves.

Il est bien sûr que, si on est empêché de faire ce que la loi autorise, on subit une pression despotique et on n'est pas libre. Mais il n'est pas sûr, pour cela, qu'on soit toujours libre par cela seul qu'on peut faire sans obstacle tout ce que permet la loi. La question est de savoir si la loi permet tout ce qu'elle devrait permettre. Que si la loi est oppressive, la liberté civile n'existe plus ; il y a servitude. Cette servitude est réglementée, non livrée à l'arbitraire; elle n'en est pas moins la servitude.

ERREURS DE MONTESQUIEU SUR l'ÉGALITÉ

Montesquieu n'est pas assez pénétré de ce grand principe de l'autonomie de la personne humaine qui doit servir de règle à toutes les relations civiles et présider à toutes les institutions politiques. De là ses notions incomplètes sur la liberté; de là surtout ses erreurs sur l'ésralité.

L'égalité exclut tout privilège, mais elle n'exclut point la libre distinction des mérites.

C'est ce qu'oublie Montesquieu quand il dit que l'élection par le sort est de l'essence de la démocratie, et que l'élection par le choix est de l'essence de l'aristocratie. Bien au contraire. L'aristocratie subordonne tout au sort et fait régner le hasard, en imposant ladomination de prétendues supériorités issues des rencontres fortuites de la naissance et de la fortune. Ladéinocratie subordonne tout à la vo-

lonté de tous, et substitue au hasard l'option indépendante de la majorité des citoyens.

Être préféré par les suffrages populaires ce n'est pas être un privilégié, puisque tout autre peut briguer et aurait pu obtenir la même préférence.

Le droit permet et appelle le discernement des capacités; le privilège impose les incapacités.

Malheureusement Montesquieu s'accommode volontiers du privilège. S'agit-il d'élections? Il ouvre la voie à toutes les exclusions, en exceptant du droit de vote « ceux qui sont dans un tel état de bassesse qu'ils sont réputés n'avoir point de volonté propre ».

Plus tard, d'ingénieux esprits découvriront que, pour n'être pas dans cet état de bassesse dont parle Montesquieu, et pour avoir une volonté propre , il faut posséder une fortune propre, permettant de payer au moins deux cents francs d'impôts par an.

En même temps qu'il excuse implicitement cette aristocratie du cens que devaient établir les doctrinaires, Montesquieu se prononce formellement pour l'aristocratie de naissance.

Montesquieu approuve enfin la vénalité des charges. « Elle est bonne, dit-il, dans les États monarchiques, parce qu'elle fait faire comme un métier de famille ce qu'on ne voudrait pas entreprendre pour la vertu. » Eh quoi! il est donc besoin, dans les monarchies, qu'on fasse du droit de décider de la fortune, de l'honneur, de la vie des hommes, une marchandise qui se vend et s'achète ?

« Quel opprobre! » s'écrie justement Voltaire. Et, citant le mot d'un jurisconsulte, il ajoute : « Mieux eût

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