‹ Les pères de la Révolution (de Bayle à Condorcet)Chapitre 60 sur 257 · VIES PHILOSOPHIQUES, RELIGIEUSES ET MORALES DE MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

VIES PHILOSOPHIQUES, RELIGIEUSES ET MORALES DE MONTESQUIEU

Montesquieu aurait eu lieu de dire comme Voltaire, d'ailleurs bien plus hardi que lui : « J'ai le plus grand goût pour la vérité ; mais je n'en ai aucun pour le martyre ».

Les ménagements dont abusa Montesquieu n'empêchèrent pas qu'il ne fût attaqué. On ne lui pardonnait point d'avoir stigmatisé la considération sociale accordée à ces financiers qui ont des âmes de laquais, les trafics des traitants, la tyrannie et la superstition ; d'avoir déclaré Bayle un grand homme, et d'avoir exalté des empereurs tels que Marc-Aurèle et Julien l'Apostat. On l'accusa d'être déiste, spinosiste, athée.

Il était simplement cartésien et théiste. Goûtant particulièrement la doctrine de Descartes, il ne tarissait pas d'éloges sur « ce grand système qui vaut lui seul tout ce que lés auteurs profanes ont jamais écrit, qui soulage si fort la Providence en la faisant agir avec tant de simpli-

cité et tant de grandeur, qui enfin est un ouvrage à la perfection duquel tous ceux qui raisonnent doivent s'intéresser avec une espèce de jalousie ». Montesquieu s'autorisait du spectacle de la pensée humaine pour conclure à une pensée divine qui a créé et conserve l'univers, car « quelle plus grande absurdité qu'une fatalité aveugle qui aurait produit des êtres intelligents? » 11 affirmait l'immutabilité et l'éternité des décrets divins en expliquant, après Malebranche, que, comme il n'y a point de succession en Dieu, si l'on admet qu'il ait voulu une chose une fois, il faut qu'il l'ait voulue toujours.

Contrairement à Bayle, Montesquieu était convaincu de l'utilité sociale d'une religion, même mauvaise : « Dire que la religion n'est pas un motif réprimant parce qu'elle ne réprime pas toujours, c'est dire que les lois civiles ne sont pas un motif réprimant non plus ». Il ajoutait : « C'est mal raisonner contre la religion de rassembler dans un grand ouvrage une longue énumération des maux qu'elle a produits, si on ne fait de même celle des biens qu'elle a faits. Quand il serait inutile que les sujets eussent une religion, il ne le serait pas que les princes en eussent une, et qu'ils blanchissent d'écume le seul frein que ceux qui ne craignent pas les lois humaines puissent avoir. La question n'est point de savoir s'il vaudrait mieux qu'un certain homme ou qu'un certain peuple n'eût point de religion que d'abuser de celle qu'il a, mais de savoir quel est le moindre mal que l'on abuse de la religion, ou qu'il n'y en ait point du tout parmi les hommes. »

Qu'un Espagnol, exposé à être brûlé parce qu'il ne

VUES RELIGIEUSES DE MONTESQUIEU loi

croit pas à tel ou tel dogme, soit porté à attaquer le catholicisme, Montesquieu le trouve naturel. Mais quel intérêt y a-t-il à ce qu'un Anglais attaque la religion dominante ? En Angleterre, on a tellement purgé le christianisme de tout préjugé destructeur, qu'il n'y peut faire du mal et qu'il peut y produire beaucoup de bien. Auriezvous raison dans le fond, pourquoi mettre en péril une multitude d'avantages pratiques pour des vérités purement spéculatives ?

Distinguant les deux branches du christianisme, Montesquieu observait que la religion catholique s'adapte mieux à une monarchie, et que la religion protestante, embrassée surtout par des peuples qui ont l'esprit d'indépendance et de liberté, s'accommode mieux d une république.

Il pensait d'ailleurs que la religion, qui est faite pour parler au cœur, tandis que les lois humaines sont faites pour parler à l'esprit, doit donner beaucoup de conseils et peu de préceptes. Il blâmait ce formalisme religieux dont les excès favorisent le relâchement moral, et qui, exigeant qu'on juge nécessaire ce qui est indifférent, mené à considérer comme indifférent ce qui est nécessaire. Il raillait la dévotion, qui nous fait croire à bon marché que nous valons mieux que notre prochain. Il reprochait à l'Eglise catholique de flatter les princes quand elle ne peut les tyranniser, et d'avoir intérêt à maintenir les peuplas dans l'ignorance, parce que, comme l'Evangile est simple, on dirait aux ecclésiastiques, si l'on était instruit : « Nous savons tout cela comme vous ». Enfin, il insistait sur l'accord indispensable de la religion et de la morale, et il remarquait, non sans une intention secrète, que les points principaux

de la foi de je ne sais quel peuple réputé sauvage sont de ne point tuer, de ne point voler, d'éviter l'impudicité, de ne causer aucun déplaisir à son prochain, de lui faire au contraire tout le bien qu'on peut, et de croire

qu'avec cela on se saucera dans quelque religion que ce soit.

Montesquieu proclame nécessaire que la religion s'accorde toujours avec la morale ; et il affirme que celle-ci, foncièrement indépendante des croyances., s'impose aux athées non moins qu'aux théistes : « Quand il n'y aurait pas de Dieu, nous devrions toujours aimer la justice, c'est-à-dire faire tous nos efforts pour ressembler à cet être dont nous avons une si belle idée, et qui, s'il existait, serait nécessairement juste ».

La pensée intime de Montesquieu apparaît surtout dans son éloge enthousiaste du stoïcisme, dont il trouvait les principes si dignes de l'homme et si propres à former des gens de bien ; du stoïcisme qui « n'outrait que les choses dans lesquelles il y a de la grandeur, le mépris des plaisirs et de la douleur » ; du stoïcisme qui « seul savait faire les citoyens, seul faisait les grands hommes, seul faisait les grands empereurs » ; du stoïcisme qui semblait regarder cet esprit sacré qu'il croyait présent en toute conscience, comme une espèce de Providence vénérable veillant sur le genre humain ; du stoïcisme qui détachait ses adeptes des richesses et des grandeurs humaines et les vouait tout entiers au bien de la société, pour laquelle ils se croyaient nés; « d'autant moins à charge que leur récompense était dans euxmêmes, et qu'heureux par la philosophie seule, il semblait que le seul bonheur des autres pût augmenter le leur ».

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