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L ESPRIT PHILOSOPHIQUE DE BUFFON

Buffon n'avait garde de dédaigner les creusets des laboratoires; mais il pensait que le meilleur creuset c'est l'esprit, et il enseignait que les théories exactes fondées sur les faits trouvent un utile complément dans les hypothèses où il n'entre que des probabilités, pourvu qu'on ne confonde pas celles-ci avec celles-là. Ses propres conjectures, les unes vérifiées, les autres condamnées par l'expérience, offrent un commun caractère de grandeur et ont contribué au progrès scientifique.

« Placé, dit Condorcet, dans un siècle où l'esprit humain, s'agitant dans des chaînes, les a relâchées et en a brisé quelques-unes, où toutes les opinions ont été examinées, toutes les erreurs combattues, tous les anciens usages soumis à la discussion, M. de Buffon parut n'avoir aucune part à ce mouvement général... Peut-être a-t-il cru que le meilleur moyen de détruire les erreurs en métaphysique et en morale était de multiplier les vérités d'observation en histoire naturelle; qu'au lieu de combattre l'homme ignorant et opiniâtre, il fallait lui inspirer le désir de s'instruire. »

De fait, Buffon, en inculquant à ses innombrables lecteurs le goût de la méthode expérimentale et des hardies conjectures fondées sur l'observation des faits, fut à sa manière l'allié des lutteurs qui livraient bataille aux intérêts, aux passions, aux préjugés du passé.

Les études théoriques où il concentra systématiquement tous ses efforts ont eu une portée énorme par L'élan qu'elles donnèrent à l'esprit de recherche.

En même temps que le siècle de la philosophie sociologique, le xvm siècle a été le siècle des sciences naturelles; et Buffon, malgré de regrettables contradictions, malgré de trop prudentes réticences, mérite d'être con-

sidéré comme un grand chercheur qui donne l'exemple du libre examen dans les questions cosmologiques et biologiques. Le théiste prodigue les révérences à l'Etre suprême. Mais il n'y a aucun recours au surnaturel dans son vaste tableau des origines et de l'ensemble de la nature. Les faits s'y expliquent par les faits, avec un rigoureux déterminisme.

Diderot disait de Buffon, au lendemain d'une visite qu'il en avait reçue : « J'aime les gens qui ne doutent pas d'eux-mêmes. » Si Bufïbn ne doutait pas de lui-même, c'est qu'il ne doutait pas du pouvoir de la raison humaine.

Buffon a remarqué combien l'art de composer et d'écrire ajoute à la valeur des idées. Et pourtant, on pourrait se demander si ses rares qualités de littérateur n'ont pas empêché qu'il n'eût comme savant toute la renommée due à l'observateur, au penseur, dont Blainville, qui s'y connaissait, a pu dire qu'il était le plus grand naturaliste paru jusqu'à nos jours.

Qu'il eût été pédant et moins accessible aux profanes, le troupeau des rats de bibliothèque l'aurait exalté. Mais son esprit était frappé de toute cette surabondance d'érudition inutile dont tant de savants, surtoutles savants d'Allemagne, grossissaient leurs ouvrages. C'était leur habitude de noyer le sujet traité dans un amalgame de matières étrangères. Ils oubliaient ce qu'ils avaient à dire pour raconter ce que d'autres avaient dit. Aux inutiles fatras, il s'agit de substituer des études bien ordonnées, bien précises, où tout porte.

C'est la conviction de Buffon que la netteté du style

contribue, autant que l'esprit de recherche, à l'avancement des sciences; mais il entend bien qu'on ne sacrifie point au goût littéraire l'esprit scientifique fondé sur les expériences consciencieuses et les raisonnements solides. « Nos prédécesseurs cherchaient comme nous, dit-il; mais ils ramassaient tout ce qui se présentait, au lieu que nous rejetons tout ce qui nous paraît avoir peu de valeur, et que nous préférons un petit ouvrage bien raisonné à un gros volume bien savant. . . Seulement, il est à craindre que, venant à mépriser l'érudition, nous n'en venions aussi à imaginer que l'esprit peut suppléer à tout. Les gens sensés cependant sentiront toujours que la seule et vraie science est la connaissance des faits ; l'esprit ne peut pas y suppléer. »

Buffon proclame que les faits sont dans les sciences ce qu'est l'expérience dans la pratique de la vie. Et, réserve faite des mathématiques, qui sont l'étude abstraite de purs rapports d'identité, il ramène les sciences à deux sciences principales. La première est l'histoire civile, la seconde est l'histoire naturelle, toutes deux fondées sur des faits. « L'histoire naturelle est la source des autres sciences naturelles et la mère de tous les arts. Combien de remèdes excellents la médecine n'a-t-elle pas tirés de certaines productions de la nature jusqu'alors inconnues? Combien de richesses les arts n'ont-ils pas trouvées dans plusieurs matières autrefois méprisées? »

Buffon va plus loin. Il déclare que toutes les idées des arts ont leur foyer d'inspiration dans les œuvres de la nature. « Dieu a créé, et l'homme imite. » Les inventions des hommes, qu'elles visent l'utilité ou l'agrément, sont cai quelque sorte des copies dont la nature offre les parfaits modèles.

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Buffoa parle sans cesse de la nature. Mais, qu'est-ce au juste que la nature? Ce n'est pas une chose ; car cette chose serait tout. Ce n'est pas un être; car cet être serait Dieu. Buffon la définit « le système des lois établies par le Créateur pour l'existence des choses et pour la succession des êtres ». Elle est une émanation de la puissance divine, embrassant tout, animant tout.

Tandis que les productions de l'art humain ne sont que des œuvres mortes, la nature est un ouvrage perpétuellement vivant. A la fois cause et effet, ouvrière sans cesse active, elle travaille d'après soi, toujours sur le même fonds, et bien loin de l'épuiser, le rend inépuisable. Le temps, l'espace et la matière sont ses moyens ; l'univers, son objet ; le mouvement et la vie, son but. Par l'attraction et l'impulsion, elle agit sur les corps bruts; par la chaleur et les molécules organiques vivantes, elle assure la formation et le développement des êtres organisés.

Dans le sein de la nature tout se développe, change, se renouvelle ; mais rien ne se crée, rien ne se s'annihile. A prendre les êtres en général, la quantité totale de vie est toujours la même. La mort ne détruit que la forme et ne peut rien sur la matière. Tandis que les individus sont tour à tour moissonnés, et que, dans la mer en particulier, ils s'entre-dévorent perpétuellement, la nature, toujours en action, ne cesse pas de manifester sa plénitude par sa fécondité.

Quelle n'est pas l'immensité de l'histoire naturelle ! Elle embrasse tous les objets que présente l'univers ; et l'étude d'une de ses moindres parties peut absorber toute une vie humaine. Un Swammerdam, un Réaumur, un Huber se consument pendant des années et des années à fouiller l'histoire de tels ou tels insectes. Encore ne

donnent-ils que des ébauches de ce qui sera fait après eux. Supposez rassemblés, dans une sorte de prodigieux magasin, des échantillons de tout ce qui peuple l'univers. Que d'objets d'étude ! Gomment parvenir à savoir tout ce qui concerne la production, l'organisation, les propriétés, l'utilité de chacun ! Peu à peu, à force d'observations, d'expérimentations, de comparaisons, d'inductions, on s'élève à des vues générales et on se fraye de plus en plus des routes menant à d'heureuses découvertes.

La terre étant le fonds inépuisable et commun duquel l'homme et les animaux tirent leur substance, l'histoire générale de la terre doit précéder l'histoire particulière de ses productions. Les détails sur les corps non organisés qui se trouvent dans l'intérieur de la terre ou à sa surface, les détails sur la végétation [des plantes et leur culture, les détails sur la vie et les mœurs des animaux, doivent être précédés de l'étude des origines, des évolutions, des éléments du globe terrestre. La théorie de la nature en grand prépare l'intelligence des phénomènes particuliers et la connaissance exacte des substances terrestres.

Un premier résultat de la vue d'ensemble à laquelle on arrive est de reconnaître que l'homme, malgré sa supériorité sur les animaux, doit se ranger parmi eux en ce qui concerne la matérialité de son être.

Dès lors, Buffon consacre ses premiers volumes à la théorie de la terre et à la théorie de l'homme.

De l'homme, la créature la plus parfaite, on peut descendre par degrés presque insensibles jusqu'à la matière La plus informe; et ainsi il y aura lieu d'arriver petit à

petit de l'étude de l'animal le mieux organisé à l'étude du minéral le plus brut.

En conséquence, voici le vaste plan que conçut Buffon, ainsi que nous l'apprend sa correspondance inédite, publiée en 1860 : à la suite de l'histoire de la terre et de l'histoire de l'homme, exposer successivement l'histoire des quadrupèdes, l'histoire des cétacés, des poissons de mer, de lacs et de rivières, des coquillages, des crustacés et des insectes marins ; l'histoire des reptiles, des insectes et des animaux microscopiques; l'histoire des oiseaux; l'histoire du règne végétal, en accompagnant l'étude des végétaux d'un traité d'agriculture ; l'histoire des fossiles et des pétrifications; l'histoire des terres, des sables, des pierres communes, des cailloux, des pierres précieuses; enfin, l'histoire des sels, des soufres, des bitumes et de tous les minéraux qu'on tire du sein de la terre.

Buffon fît paraître en 1749 sa Théorie de la terre que devaient compléter les Epoques de la nature. Les autres études suivirent, sauf l'histoire naturelle des reptiles, des poissons, des insectes, des mollusques, des végétaux, qu'il n'eut pas le temps de composer, et qu'il laissa pour l'étude des minéraux, à cause, disait l'illustre géologue, des grandes vues dont ce sujet était susceptible.

Une question se posait. Quelle serait la méthode selon laquelle il conviendrait de classer les différents sujets de l'histoire naturelle? Buffon trouva suffisant de suivre l'ordre le plus simple, le plus commode.

Il imagine un homme qui s'éveille de son absolue ignorance de toutes choses et voit, dans une campagne, les animaux, les poissons, les oiseaux, les plantes, les

pierres, se présenter successivement à ses yeux. D'abord, cet homme confondra tout; mais, à la réflexion, il se formera une idée générale de la nature animée, de la nature végétative, de la nature inanimée; il arrivera ainsi à cette première grande division : animal, végétal^ minéral. En même temps, il ne saurait manquer de discerner la terre, l'air et l'eau ; et cela le conduira à distinguer parmi les animaux les quadrupèdes, les oiseaux, les poissons. Dans le règne végétal, cet homme distinguera les arbres et les plantes, soit par leur grandeur, soit par leur substance, soit par leur figure. En même temps, l'expérience l'amènera à considérer, dans les objets de l'histoire naturelle, les rapports qu'ils ont avec lui. Lesètresqui lui serontle plusnécessairesou leplus utiles tiendront le premier rang. Ainsi il donnera la préférence, dans l'ordre des animaux, au cheval, au chien, au bœuf, au mouton et aux autres bêtes qui nous sont familières ; ensuite, il s'occupera des animaux qui. sans nous être familiers, ne laissent pas que d'habiter dans les mêmes lieux, sous les mêmes climats, comme les cerfs, les lièvres et toutes les bêtes sauvages de nos pays ; après quoi, sa curiosité se portera sur les animaux des climats étrangers, tels que les éléphants et les dromadaires, les lions et les tigres. Il procédera de même pour les poissons, pour les oiseaux, pour les insectes, pour les coquillages, pour les plantes, et pour toutes les autres productions de la nature.

Cette méthode, où les objets de l'histoire naturelle sont étudiés dans un ordre réglé par le plus ou moins de rapports qu'ils ont avec nous, paraît à Buffon la plus naturelle Qu'on ne lui parle pas d'êtres qui soient moitié animal, moitié végétal, moitié minéral. En cette circons-

tance, il les ignore. Qu'on ne lui objecte pas qu'il faudrait classer les êtres selon leurs caractères spécifiques, au lieu d'adopter un arrangement qui aboutit à rapprocher des êtres tout à fait différents, pour le seul motif de leur utilité. Il juge que toute autre méthode comporte autant d'inconvénients que la sienne et a le tort d'être plus éloignée de la façon ordinaire de considérer les choses.

On sent ce qu'il y a là de superficiel. Mais Buffon est dominé par une pensée commune aux philosophes du xvme siècle : tout ramener au bien de l'homme et faire œuvre populaire. Plus technique, il n'aurait pas été gratifié de cel éloge que lui a décerné Mirabeau : « M. de Buffon est le plus grand homme de son siècle et de bien d'autres. » Il n'aurait pas non plus donné lieu à Guvier de dire de lui : « Buffon a rendu à son pays le service le plus grand peut-être qu'il pût lui rendre, celui d'avoir popularisé la science par ses écrits, d'y avoir intéressé les grands, les princes, qui dès lors la protégèrent, et d'avoir ainsi produit des effets qui se perpétuent de notre temps et qui sont incalculables pour l'avenir. »

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