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BUFFON ET LINNÉ

Moins artificiel que Buffon dans ses classifications et ne se plaçant pas comme lui à un point de vue purement anthropologique, Linné semble s'être approché beaucoup plus du vrai système des choses. Il a été un des premiers à introduire dans' la zoologie la méthode naturelle; et, pour la botanique,t il a eu le mérite de substituer au classement superficiel deTournefort un classement plus savant, fondé sur la présence, le mode d'union, le nombre et les dimensions des étamines et des pistils.

D'autres, et en particulier Jussieu, le promoteur du grand principe de la subordination des caractères, devaient introduire de nouveaux progrès ; mais telle est la largeur des vues dont s'est inspiré Linné, dans sa Philosophie de la botanique, que tous les botanistes venus après lui se conforment aux cadres qu'il a magistralement tracés, soit dans la marche de leurs descriptions, soit dans le choix des termes qu'ils adoptent pour désigner des plantes que lui-même n'a point connues.

Moins riche d'imagination , mais plus ouvert à l'émotion que ne Tétait le froid Buffon, Linné a animé son œuVre d'un pieux enthousiasme. Quand il remarque que l'homme est chose bien méprisable s'il ne s'élève audessus des choses humaines : quand, en présence des merveilles de la nature, il croit voir comme parle dos le Tout-Puissant qui passe, son accent pénètre et touche lame.

« Comme, dans l'histoire civile, dit Buffon, on consulte les litres, on recherche les médailles, on déchiffre les

inscriptions antiques, pour déterminer les révolutions humaines et constater les dates des événements moraux ; de même, dans l'histoire naturelle, il faut fouiller les archives du monde, tirer des entrailles de la terre les vieux monuments, recueillir leurs débris et rassembler en un corps de preuves tous les indices des changements physiques qui peuvent nous faire remonter aux différents âges de la nature. C'est le seul moyen de fixer quelques points dans l'immensité de l'espace et de placer un certain nombre de pierres numéraires sur la route éternelle du temps. »

Quels que soient les fanaux qu'allument dans les ténèbres du passé les historiens et les chronologistes, pour peu que nous remontions de quelques siècles en arrière, nous sommes frappés de l'incertitude régnant sur les causes des événements et même sur leur réalité. En outre, nombreuses sont les nations qui ont négligé de transmettre leurs faits et gestes à la postérité.

Tandis que l'histoire civile ne s'étend ainsi qu'à une petite portion des peuples et n'embrasse qu'une portion des temps encore plus petite, BufFon ambitionne que l'histoire naturelle embrasse tous les espaces et tous les temps.

Il montre la nature contemporaine de la matière, de l'espace et du temps; comprenant toutes les substances, tous les lieux et tous les âges; sans cesse modifiée à travers son uniformité apparente ; se prêtant toujours à des combinaisons nouvelles, et aujourd'hui profondément différente de ce qu'elle fut à l'origine.

La nature a eu ses époques marquées par de grands changements, et l'histoire du globe est en quelque façon la préface logique de l'histoire de l'humanité.

Les Époques de la nature sont une œuvre de génie, où Buffon tire d'un ensemble restreint de faits les conclusions les plus hardies et, parmi maintes erreurs, pressent une grande partie des vérités établies depuis.

Il envisage tour à tour une première époque où la terre et les planètes ont pris leur forme; une deuxième époque où la terre, d1abord incandescente, s'est refroidie ; une troisième époque où nos continents étaient couverts par les eaux, où les poissons habitaient sur nos plaines, où nos montagnes formaient les écueils des mers; une quatrième époque, époque des volcans, où le domaine de la terre a été partagé entre le feu et l'eau; une cinquième époque où ont existé des animaux dont l'espèce est perdue, et où les terres septentrionales étaient habitées par des bêtes aujourd'hui parquées dans les zones méridionales ; une sixième époque où s'est faite la séparation des continents; une septième époque où l'homme, apparaissant sur la terre après les plantes et les animaux, s'est mis à seconder par son industrie les forces de la nature.

C'est avec une puissance d'évocation merveilleuse que Buffon, préludant par une fausse hypothèse à la haute conception de Laplace sur le système du monde, représente la terre comme un fragment incandescent que le choc d'une comète a détaché du soleil. Il la montre animée dès lors d'un mouvement de translation autour du soleil et d'un mouvement de rotation sur elle-même; il nous fait assister au refroidissement progressif du globe qui, après avoir été pendant trente-cinq mille ans une masse embrasée, devient propre à porter des herbes et dos animaux; il nous décrit enfin les essais successifs de la nature qui, au bout d'un nouvel intervalle

de vingt-cinq mille ans, aboutit à la formation de l'homme.

Au ton dont il raconte les différentes phases de l'univers, on dirait un témoin oculaire. Il parle des périodes les plus lointaines comme ferait un voyageur nous apportant des nouvelles précises d'un pays inconnu ; et son génie éclaire les probabilités d'une si vive lumière qu'elles nous donnent l'illusion de l'évidence.

Conformément au vœu de Voltaire, la science a fait justice de plusieurs suppositions hasardées de Buffon, et en particulier de cette comète qui forme des planètes avec une échancrure du soleil ; mais elle a retenu, en les complétant,, une bonne part de ses idées, spécialement la théorie de l'évolution progressive des espèces, et l'hypothèse, déjà suggérée par Descartes et Leibniz, du feu central et du refroidissement graduel de la terre.

On ne saurait exagérer l'influence qu'ont eue, dans l'œuvre d'émancipation des esprits, les progrès de la géologie et de la paléontologie, si bien préparés par les faits et les vues dont Buffon a enrichi ses études sur l'histoire de la terre.

Combien de conceptions, aujourd'hui accréditées, sont en germe dans son œuvre ! On sait comment Cuvier, se fondant sur le concept des analogies et des proportions qu'impliquent l'ordre de la nature et l'harmonie des fonctions vitales, réussit, sans autres matériaux que quelques ossements fossiles, à ressusciter par la pensée tout un peuple d'animaux appartenant à des espèces éteintes, dont l'exhumation lui révélait les antiques révolutions du globe ; on sait aussi comment divers squelettes, découverts à la suite de ses prévisions, se

trouvèrent conformes aux descriptions que son génie en avait donné d'avance. Or, Buffon ne préparait-il pas de loin Cuvier, lorsque, de l'existence d'os fossiles extraordinaires rencontrés en Sibérie et au Canada, il concluait à des espèces d'animaux disparues, appelait l'attention des futurs savants sur ces monuments de la vieille nature que son grand âge ne lui laissait plus le temps d'examiner, et montrait de quelle façon, dans l'être organisé, les parties se subordonnent les unes aux autres, si bien qu'en lui, comme le dira Kant, tout est réciproquement but et moyen ?

Il semble que Fauteur de Y Histoire de la terre et des Epoques de la nature regrettait de ne pas être un Laplace ou un Herschell en même temps qu'il était Buffon. Il remarquait que les événements de notre globe, si grands qu'ils nous paraissent, sont bien petits à côté de ceux qui s'accomplissent dans l'immensité du ciel et que c'est à peine si l'œil humain peut entrevoiries révolutions célestes. « Un soleil qui périt, disait-il magnifiquement, et qui cause la catastrophe d'un monde ou d'un système de mondes, ne fait pas d'autre effet à nos yeux que celui d'un feu follet qui brûle et qui s'éteint. L'homme, borné à l'atome terrestre où il végète, voit cet atome comme un monde et ne voit les mondes que comme des atomes. »

Buffon trouvait que la plupart des savants sont dupes d'entités scolastiques, d'abstractions vaines. Il n'admettait que les classifications les plus simples, et aux définitions, selon lui ordinairement insuffisantes, il préférait

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les descriptions. « Il n'y a de bien défini, disait-il, que ce qui est exactement décrit... La nature ne connaît pas nos définitions. »

Parce qu'il arrive à Buffon d'être pompeux et précieux, certains juges ont décidé qu'il n'y avait pas à faire état de ses descriptions dans le bilan de sa gloire. Pour parler ainsi, il faut ne l'avoir jamais lu d'une manière un peu suivie. La vérité est que les merveilles d'observation, non moins que les merveilles de style, abondent dans les descriptions de Buffon.

Il a été le peintre et le poète de la nature, particulièrement des animaux. Pour s'en convaincre, on n'aurait qu'à parcourir ses pages sur l'âne, la brebis, le bœuf, le chat, le chien, l'éléphant, le chameau, dans la série des animaux domestiques ; ses pages sur le cerf, le castor, l'écureuil, le singe, le loup, le lion, dans la série des animaux sauvages. Je ne parle pas ici des pages consacrées aux oiseaux, parce qu'une partie en est due à Guéneau de Monlbéliard ou à l'abbé Bexon, par suite d'une maladie qui, pendant deux ans, paralysa l'activité de Buffon.

Il est constant que Buffon apportait une grande conscience à coordonner les observations qu'il avait faites lui-même, ou qu'avaient faites d'autres savants. Des princes, possesseurs de collections, des voyageurs, témoins de faits curieux, se faisaient un honneur de le documenter. Il prenait les renseignements de toutes mains, les classait, les contrôlait, les utilisait, avec un rare esprit d'ordre etd'à-propos.

Buffon s'était proposé d'étudier tous les êtres qui sont à la surface de la terre ou dans son sein, en les considérant surtout dans leurs rapports avec l'homme qui

trouve en eux des aides on des obstacles, les combat, les transforme, les fait servir à son usage. Cette préoccu-. pation est manifeste d'un bout à l'autre de son histoire naturelle des animaux. Les monographies successives où il décrit leur structure, leur vie et leurs mœurs sont constamment dominées par le point de vue anthropologique. Il ne perd aucune occasion de donner des leçons à l'homme en énumérant les qualités de l'animal.

Quand il parle des castors, on pourrait croire que les mérites qu'il leur reconnaît sont autant de critiques des vices de la société humaine. Il montre parmi eux cent cinquante ou deux cents ouvriers associés. « Quelque nombreuse que soit cette société, la paix s'y maintient sans altération ; le travail commun a resserré leur union ; les commodités qu'ils se sont procurées, l'abondance des vivres qu'ils amassent et conservent ensemble servent à l'entretenir ; des appétits modérés, des goûts simples, de l'aversion pour la chair et le sang leur ôtent jusqu'à Tidée de rapine et de guerre ; ils jouissent de tous les biens que l'homme ne sait que désirer. »

Buffon a des accents qui témoignent que lui, le contemplateur, est vraiment ému de la misère des pauvres gens, à l'exemple des militants de l'armée philosophique ; et nous le voyons, dans son admirable réhabilitation de l'âne, constater avec amertume que « les hommes méprisent, jusque dans les animaux, ceux qui la servent trop bien et à trop peu de frais. »

Il lui arrive même, pour donner des leçons à l'homme, d'esquisser de la vie des animaux sauvages des tableaux idylliques où on pourrait relever quelques exagérations: « Amour et liberté, quels bienfaits ! Ces animaux, que

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nous appelons sauvages parce qu'ils ne nous sont pas soumis, ont-ils besoin de plus pour être heureux? Ils ont encore l'égalité ; ils ne sont ni les esclaves, ni les tyrans de leurs semblables. Parmi eux, l'individu n'a pas à craindre, comme l'homme, tout le reste de son espèce; ils ont entre eux la paix; et la guerre ne leur vient que des animaux étrangers ou de nous. »

Buffon dépeint l'homme usant et abusant de sa puissance sur les animaux, domestiquant et multipliant ceux dont la chair flatte son goût ; et, à l'encontre des sectes végétariennes, qui peuvent se réclamer des grands noms de Pythagore et de Gakya-Mouni, il professe que des soins pris pour faire naître les animaux domestiques résulte le droit de les immoler.

Pourtant un scrupule de conscience lui vient ; il reconnaît qu'à la rigueur l'homme pourrait, comme maint animal, vivre de végétaux; et, prenant le fouet de Juvénal, il écrit une page curieuse qu'anime le souffle des encyclopédistes : « L'homme va chercher au loin, et jusqu'au milieu des mers, de nouveaux mets, et la nature entière semble suffire à peine à son intempérance et à l'inconstante variété de ses appétits. Il consomme, engloutit, lui seul, plus de chair que tous les animaux ensemble n'en dévorent : il est donc le plus grand destructeur, et c'est plus par abus que par nécessité ». Et Buffon déplore qu'au lieu de jouir modérément des dons de la fortune et de les dispenser avec équité, les riches mettent leur gloire à perdre en un jour à leur table plus de biens qiiil n'en faudrait pour faire subsister plusieurs familles. Il plaint ces affamés qui languissent dans la misère, qui ne travaillent que pour satisfaire les appétits immodérés et la vanité de quelques privilégiés; et il flétrit ces

repus qui, détruisant les autres par la disette, se détruisent eux-même par les excès.

Au fond, c'est l'abus de la chair animale que proscrit Buffon ; mais il en accepte et en explique l'usage, justifié parla constitution de notre estomac et de nos intestins. Il dit de ces moines qui sont purement végétariens, qu'ils vivent moins qu'ils ne meurent chaque jour par une mort anticipée. Quand ils s'éteignent, il n'y a pas lieu dédire qu'ils finissent de vivre, mais qu'ils achèvent de mourir.

Buffon raille Rousseau, ce fier censeur de notre humanité, d'avoir conçu la chimère d'un état de nature où l'homme, vivant dans une innocente paix, faisait des fruits de la terre son unique nourriture. L'état primitif de l'homme était l'état sauvage, la conquête de la chair dont il pourrait se nourrir constituait sa principale occupation.

Eh! comment l'homme attribuerait-il à l'animal un droit absolu à la vie et une sorte d'inviolabilité, alors qu'en l'animal l'absence de la vie morale est pleinement manifeste ?

Par le pouvoir de connaître le présent, de juger le passé, de prévoir l'avenir, d'interroger et de suivre sa conscience, l'homme se distingue de l'animal plongé dans une sorte de rêve perpétuel et ne devant qu'à son organisation et à l'instinct, non à la réflexion et à un libre choix, les perfections en quelque sorte machinales que révèlent en lui la nature et le dressage.

Par la structure corporelle, par la chair et le sang, l'animal ressemble à l'homme ; mais combien il en diffère par ses ressorts intérieurs, qui, sans doute, en eux-mêmes, nous demeurent impénétrables, mais dont

nous pouvons juger d'après les effets qu'ils produisent ! Il n'y a qu'à comparer les résultats des opérations naturelles de l'homme et de l'animal.

Un adolescent stupide suffît pour conduire le plus fort et le plus intelligent des animaux. Pourquoi cela? Parce que l'homme se donne un but et raisonne ses moyens d'action^ de façon à se faire obéir par l'animal. On ne voit jamais des animaux subordonner ainsi d'autres animaux à leurs volontés pour en tirer des services.

L'homme adopte des sons conventionnels dont il fait l'expression de sa pensée ; l'animal, si ses organes s'y prêtent, émet des sons analogues ; mais ces sons, purement imitatifs et artificiels, ne lui servent pas à parler la pensée ; il répète des mots ; il ignore la parole.

Que l'animal soit capable de notions et de sensations grossières, du moins est-il manifeste qu'il est incapable de ces associations d'idées réfléchies qui rendent possible la formation du trésor des connaissances humaines et les progrès continus des générations. « Il y a, dit Buffon, une distance infinie entre les facultés de l'homme et celles du plus parfait animal : preuve évidente que l'homme est d'une différente nature. L'homme est un être raisonnable ; l'animal est un être sans raison... »

Buffon reconnaît que les animaux peuvent apprendre à faire mille fois ce qu'ils ont fait une fois, à faire de suite ce qu'ils ne faisaient que par intervalles, à faire par habitude ce qu'ils ont fait d'abord par hasard, à faire d'eux-mêmes ce qu'ils voient faire aux autres.

Mais qu'est-ce que cela, sinon une routine?

Ceux qui admirent les singes parce qu'ils imitent les

actions humaines oublient combien il y a de distance entre faire et contrefaire, et ne remarquent pas assez que, parmi les hommes, il s'en faut que ce soient les mieux doués qui soient le plus imitateurs. « Les gens qui ont les sens faciles à ébranler et les membres flexibles sont les meilleurs acteurs, les meilleurs pantomimes, les meilleurs singes. » Moins on est réfléchi, plus on est apte à posséder le talent de l'imitation.

Chez les animaux, l'éducation est purement individuelle, tandis qu'il entre un élément collectif dans l'éducation de l'homme. « Les parents communiquent à l'enfant non seulement ce qu'ils tiennent de la nature, mais encore ce qu'ils ont reçu de leurs aïeux et de la société dont ils font partie. Ce n'est plus une communication faite par des individus isolés, qui se borneraient, comme c'est le cas des animaux, à transmettre leurs simples facultés. C'est une communication à laquelle l'espèce entière a part et dont le produit fait la base et le lien de la société. »

Ces romans qu'on a faits à propos des fourmis, des castors, des abeilles et autres animaux vivant en société, qui seraient des géomètres, des ingénieurs, des hommes d'Etat de premier ordre, tiennent à ce qu'on imagine une initiative réfléchie là où il n'y a qu'un mécanisme mis en œuvre par des impressions extérieures et des tendances héréditaires.

Par moments, Buffon semble devancer les théories qui se sont produites sur le travail inconscient du cerveau et sur les actions réflexes.

11 comprend, au surplus, qu'on ne doit pas chercher une preuve de l'intelligence des animaux dans les actes compliqués qu'ils accomplissent par nécessité physique,

Fabke. — Pères de la Révolution. 12

mais dans les actes simples où apparaissent une initiative et un choix manifeste.

Parmi les contemporains de Buffon, il s'en trouva un qui fut particulièrement scandalisé par l'opposition tranchée que Buffon établit entre la nature de l'animal et celle de l'homme. C'était Georges Leroy. Dans ses Lettres sur les animaux, dont la première parut en 1762, dix ans après le discours de Buffon sur la nature des animaux, il entreprit de démontrer, avec exemples à l'appui, qu'il n'existait entre l'homme et l'animal qu'une différence de degrés, et que, dans l'un comme dans l'autre, il y avait la puissance de réflexion et la perfectibilité. Il fît en même temps ressortir le contraste existant entre les théories générales de Buffon sur les animaux et ses histoires particulières de tels ou tels animaux aboutissant à mettre en lumière les grandes similitudes de l'animal avec l'homme.

De fait, quoi qu'on ait prétendu au sujet de Buffon, n'est-il pas très éloigné de la théorie cartésienne de l'animal-machine, l'homme qui a écrit ces lignes : « L'animal réunit toutes les puissances de la naturelles forces qui l'animent lui sont propres et particulières; il veut, il agit, il se détermine, il opère, il communique par ses sens avec les objets les plus éloignés ; son individu est un centre où tout se rapporte, un point où l'univers entier se réfléchit, un monde en raccourci » ?

Force est toutefois de reconnaître les contradictions que Buffon s'inflige à lui-même, soit pour faire sa part à la vérité officielle à côté de la vérité scientifique telle que son esprit la comprend, soit, et c'est le cas le plus ordinaire, parce que l'observation et la réflexion l'ont

amené à des vues meilleures. C'est ainsi qu'après avoir cru à la fixité des espèces, il en vint à affirmer leur variabilité, et qu'après avoir représenté l'homme comme le centre où converge l'activité universelle, il en vint à le considérer comme une simple unité dans l'immensité de la nature, et même, ainsi qu'on le verra bientôt, à admettre l'hypothèse de sa disparition.

A la loi du progrès, dont l'homme est le bénéficiaire, Buffon oppose une sorte de loi de recul qui pèse sur les animaux. Selon lui, c'est l'homme qui rend les animaux plus sauvages qu'ils ne le seraient en effet; car la plupart ne demandent que la tranquillité, la paix et l'usage aussi modéré qu'innocent de l'air et de la terre. Leurs qualités, au lieu d'aller en augmentant, vont en diminuant sous les contraintes delà domination humaine. Le temps travaille contre eux, parce que, plus les hommes se multiplient, plus ils affermissent un empire qui, s'il laisse aux animaux leur existence individuelle, « leur ôte tout moyen de liberté, toute idée de société, et détruit jusqu'au germe de leur intelligence ».

Où trouver en faveur des animaux des paroles plus hardies que celles-ci : « Ce que les animaux sont devenus, ce qu'ils deviendront encore n'indique peut-être pas assez ce qu'ils ont été ni ce qu'ils pourraient être. Qui sait, si l'espèce humaine était anéantie, auquel d'entre eux appartiendrait le sceptre de la terre ? »

l'anthropologie de buffon

La théorie de l'homme considéré comme animal, et des mœurs qui lui sont naturelles selon les différentes races, comprend, chez Buffon, à côté d'études purement

anatomiques et biologiques, des études psychologiques et des vues morales d'un intérêt sérieux.

Dans une page mémorable, qui réprésente le premier homme racontant ses premières impressions, Buffon explique poétiquement comment les sens se complètent, se corrigent Fun l'autre, et comment les sensations révèlent l'homme à lui-même, en même temps qu'elles lui révèlent le monde.

Nos organes sont des instruments dont o,n doit apprendre à se servir. Buffon fait voir comment le toucher, nous amenant à connaître la résistance, l'étendue, la solidité, est la pierre de touche et la mesure des autres sens; et comment la vue, une fois son éducation faite, devient le sens de l'âme, par cela même qu'elle fait luire dans le regard la lumière de la pensée et la chaleur du sentiment.

Pour Buffon, l'homme en venant au monde, arrive des ténèbres, l'âme aussi nue que h corps; il naît sans connaissance comme sans défense; il commence par être purement passif. Mais, dès que ses sens sont affermis et qu'il peut comparer ses sensations, il oppose son être à celui des choses; il forme des idées, les conserve; les étend, les combine; il bénéficie enfin de l'acquis et des œuvres de ses devanciers : ce qui recule à l'infini les limites de son être.

Combien n'ont pas fait pour nous les générations qui nous ont précédés et dont l'héritage nous revient ! Nous sommes solidaires de nos aïeux, comme notre postérité le sera de nous-mêmes. L'homme n'est pas un simple individu, borné comme l'animal aux sensations de l'instant présent, aux expériences du jour actuel; il réunit en lui l'expérience des siècles écoulés ; et, si vous le

supposez bien instruit, il est un vivant abrégé des progrès de l'humanité.

Dans les questions psychologiques, Buffon flotte entre le courant lockiste et le courant cartésien. Il méconnaît Tinnéité et fait procéder toutes nos idées de l'expérience sensible; mais ce n'est pas lui qui admettra qu'on puisse mettre en doute la spiritualité du principe pensant. Il montre, avec l'auteur du Discours de la Méthode, que l'existence de notre âme ne saurait être mise en doute, puisque « nous ne faisons qu'un, cette existence et nous » ; et il proclame que, si nous pouvons regarder comme incertain qu'il y ait quelque chose hors de nous, la pensée, où réside l'essence de notre être, demeure toujours certaine.

Le mal est que notre imagination, sans cesse accaparée par les choses sensibles, nous détache de nousmêmes pour nous occuper de ce qui n'est pas nous. Notre premier intérêt serait de nous connaître; mais notre constante habitude est de disperser notre esprit dans les choses extérieures. Sans cesse occupés à nous étendre au dehors et à exister hors de nous, nous faisons rarement usage de ce sens intime qui, nous ramenant à la réalité de notre être, nous apprend à nous voir, à nous juger, à nous régler à la lumière des principes nécessaires et éternels que la réflexion nous révèle. Insensés que nous sommes de préférer l'agitation extérieure à la vie intérieure î a Le bonheur est au dedans de nousmêmes ; il noua a été donné. Le malheur est au dehors; et nous L'alloua chercher ». Avec Aristote, Buffon met la vie contemplative au-dessus de la vie active; et, frappé des illusions, des mécomptes, des tristesses de la vie

affective, c'est dans la joie de connaître qu'il fait résider la pure félicité.

Que n'a-t-il compris la vie du cœur comme la vie de l'esprit ! Pour lui l'amitié, — où il voit un sentiment réfléchi et très distinct du sentiment aveugle dont les animaux, surtout le chien, sont capables, — est de tous les attachements le plus digne de l'homme et le seul qui ne le dégrade point. Qu'y a-t-il donc de dégradant dans les affections familiales, dans l'amour de la patrie, dans l'amour de l'humanité?

Tandis qu'au xvme siècle maints matérialistes, avec d'Holbach, représenteront l'homme comme ayant pour unique règle son plaisir ou son intérêt, Buffon oppose un principe spirituel, d'où émanent la raison, la sagesse, la science, la vertu, au principe matériel qui est la source des égarementsdelapassion, des mensonges de l'imagination , des erreurs de l'esprit, des défaillances de la volonté.

A côté de l'homme qui sauvegarde sa dignité, cultive son entendement, développe sa moralité, il y a l'homme dégradé, ignorant et vicieux.

Le principe matériel domine dans l'enfant qui ne réfléchit à rien, suit indifféremment toutes les routes du plaisir, obéit à toutes les impressions, s'agite sans raison. L'œuvre de l'éducation est de mettre Vâme en exercice.

Observons-nous à ces heures où nous ne pouvons nous déterminer à rien, où nous voulons ce que nous ne faisons pas et faisons ce que nous ne voulons pas, et nous saisirons sur le vif cette dualité de deux principes qui est en chacun de nous et qui faisait dire à saint Paul, après les philosophes de l'antiquité, que Yhomme est double.

Quand la faculté raisonnable domine, on s'occupe tranquillement de soi, de ses amis, de ses affaires. Quand la faculté concupiscible domine, on se livre ardemment à la dissipation, à ses caprices, à ses passions. SiTuneagit sans opposition de la part de l'autre, il y a en nous une unité d'action qui nous rend heureux; mais, pour peu que, par des réflexions, nous venions à blâmer nos plaisirs, ou que, par la violence de nos passions, nous cherchions à haïr la raison, nous cessons d'être heureux.

Buffon explique comment du conflit des deux principes naît le dégoût, aboutissant parfois au suicide. Il oppose aux enchantements des passions la satiété qui les suit : « Un vide affreux succède à la plénitude des sensations dont on était occupé. L'àme, au sortir de ce sommeil léthargique, a peine à se reconnaître; elle a perdu par l'esclavage l'habitude de commander, elle n'en a plus la force ; elle regrette même sa servitude et cherche un nouveau maître, un nouvel objet de passion, qui disparaît bientôt à son tour pour être suivi d'un autre qui dure encore moins. Ainsi les excès et les dégoûts se multiplient; les plaisirs fuient; les organes s'usent. Il ne reste plus rien qu'un corps énervé, une âme amollie et l'impuissance de se servir de tous deux ».

Avec Epicure et Lucrèce, Buffon nous veut tous convertis à cette conviction que jouir paisiblement de nousmêmes est le seul vrai bien; que moins nous désirons, et plus nous possédons. Au lieu de nous mettre en quête de plaisirs artificiels, savourons sagement ceux que la nature nous offre sans peine. Notre imagination, toujours en travail, nous forge des chimères pour lesquelles nous nous tourmentons et des plaisirs qui sont des peines.

Ce que l'homme doit le plus redouter, ce n'est ni la douleur du corps, ni les maladies, ni la mort; mais les agitations de l'âme, les passions, les chagrins, l'ennui d'où procèdent tant de trépas prématurés. Dans ces états d'illusion et de ténèbres, nous né sommes raisonnables que par intervalles; et, comme ces intervalles de raison se passent en reproches secrets, nous voudrions les supprimer. « Nous cherchons volontairement à nous perdre de vue pour arriver bientôt à ne plus nous connaître et finir par nous oublier. »

Buffon remarque qu'il y a dans les conditions élevées plus de faux désirs, plus de vaines prétentions, plus de passions désordonnées, plus d'abus de son âme que dans les états inférieurs; et il en conclut que les grands sont sans doute de tous les hommes les moins heureux.

Avec les stoïciens, il oppose au tableau de la folie générale le portrait du sage, maître des événements parce qu'il l'est de lui-même, content de son état, sachant se suffire, occupé continuellement à exercer les facultés de son âme, et jouissant de tout l'univers par cela même qu'il jouit de lui-même. « Le sage est sans doute l'être le plus heureux de la nature; il joint aux plaisirs du corps, qui lui sont communs avec les animaux, des joies de l'esprit qui n'appartiennent qu'à lui. Il a ainsi deux moyens d'être heureux qui s'aident et se fortifient mutuellement; et si, par un dérangement de santé ou par quelque autre accident, il vient à ressentir de la douleur, il souffre moins qu'un autre; la force de son âme le soutient; la raison le console; il a même une satisfaction en souffrant, c'est de se sentir assez fort pour souffrir. »

Buffon estime que, lorsque, à force d'avoir vécu et d'avoir constaté les injustices des hommes, on a pris

l'habitude d'y compter comme sur un mal nécessaire, lorsqu'on s'est enfin accoutumé à faire moins de cas de leurs jugements que de son repos,, et que le cœur, endurci parles cicatrices mêmes des coups qu'on lui a portés, est devenu plus insensible, on arrive aisément à une douce quiétude. Mais il veut que cette quiétude se caractérise par une indolence dont on aurait rougi en ces années où la gloire ne s'était pas encore révélée à nous comme un fantôme vain et trompeur. C'est méconnaître que l'expérience des hommes, au lieu de nous mener à l'indifférence et à la paresse, peut avoir pour effet une indulgente bonté, jointe à une activité féconde, qui a pour ressort le bien même.

Après avoir caractérisé les divers âges de la vie humaine, Ballon parle de la mort avec une haute sérénité, et nous montre dans ce changement d'état si redouté la dernière étape d'un dépérissement progressif : « La vie commence à s'éteindre longtemps avant qu'elle s'éteigne entièrement, et, dans le réel, il y a peut-être plus loin de la caducité à la jeunesse que de la décrépitude à la mort... Nous commençons à vivre par degrés et nous finissons de mourir comme nous commençons de vivre... Pourquoi donc craindre la mort? Pourquoi redouter cet instant, puisqu'il est préparé par une infinité d'autres instants du même ordre, puisque la mort est aussi naturelle que la vie, et que l'une et l'autre nous arrivent de la même façon, sans que nous puissions nous en apercevoir? »

C'esl ainsi que Hufï'on enseigne à voiries choses telles qu'elles sont et à se garder des illusions de l'imagination, qui nous forge des fantômes de douleur et aussi des fantômes de plaisir.

Quels fantômes de plaisir sont, par exemple, tous ces jeux de hasard où tant d'hommes se laissent prendre !

Dans un curieux Essai d'arithmétique morale, Buffon recherche les lois de la probabilité et les applique à la démonstration mathématique du désavantage que comportent pour les joueurs, quels qu'ils soient, toutes, les conventions, tous les paris où l'on aventure une part de son bien en vue d'obtenir une pareille part du bien d'autrui. « Un joueur dont la fortune, exposée chaque jour aux coups du hasard, se mine peu à peu et se trouve enfin nécessairement détruite, n'attribue ses pertes qu'à ce même hasard qu'il accuse d'injustice; il regrette également et ce qu'il a perdu et ce qu'il n'a pas gagné. L'avidité et la fausse espérance lui faisaient des droits sur le bien d'autrui. Aussi humilié de se trouver dans la nécessité qu'affligé de n'avoir plus de moyen de satisfaire sa cupidité, il s'en prend dans son désespoir à son étoile malheureuse. Il n'imagine pas que cette aveugle puissance, la fortune du jeu, marche, à la vérité, d'un pas indifférent et incertain, mais qu'à chaque démarche elle tend néanmoins à un but et tire à un terme certain, qui est la ruine de ceux qui la tentent. Il ne voit pas que l'indifférence apparente qu'elle a pour le bien ou pour le mal, produit, avec le temps, la nécessité du mal, et qu'une longue suite de hasards est une chaîne fatale, dont le prolongement amène le malheur. Il ne sent pas qu'il a passé sa vie à faire des conventions ruineuses ; qu'enfin le jeu, par sa nature même, est un contrat vicieux jusque dans son principe, un contrat nuisible à chaque contractant en particulier, et contraire au bien de toute la société. »

Et Buffon donne des règles pour estimer les rapports

de vraisemblance, les degrés de probabilité, le poids des témoignages, l'influence des hasards, l'inconvénient des risques, et juger en même temps la valeur réelle de nos craintes et de nos espérances.

Il calcule notamment, d'après des constatations soigneusementrelevées, les chances de mortalité aux divers âges de la vie humaine, et donne l'élan à des recherches de statistique dont l'usage s'est depuis étendu et généralisé.

Novateur dans son Essai d'arithmétique morale, Buffon Test aussi dans sa théorie sur les variétés et l'unité de l'espèce humaine.

Par cela même que les divers types d'êtres humains peuvent être fécondés les uns parles autres et qu'en tous apparaissent, plus ou moins rudimentaires, plus ou moins perfectionnées, la raison et la conscience, Buffon conclut qu'on doit affirmer l'unité du genre humain. « Tout concourt à [trouver, dit-il, que le genre humain n'est pas composé d'espèces essentiellement différentes entre elles, et qu'au contraire il n'y a eu originairement qu'une seule espèce d'hommes. »

Cette unique espèce d'hommes, s'étant multipliée et répandue sur toute la surface de la terre, a subi différents changements par l'influence du climat, par l'influence de la nourriture qui tient beaucoup au climat, par l'influence des mœurs dont décident en partie la nourriture et le climat, si puissants sur la manière de vivre. Les variations résultant de là ont été de plus en plus accrues par L'action continue des mêmes causes se perpétuant de générations en générations. « L'homme blanc en Europe, noir en Afrique, jaune en Asie, rouge en Amérique, n'est que le même homme teint de la couleur du

climat. Il s'est trouvé assez bien outillé pour faire du globe entier son domaine, et sa nature s'est prêtée à toutes les situations. Sous les feux du midi, dans les glaces du nord, il vit, il multiplie. Partout on le trouve anciennement répandu, et son existence ne paraît point attachée à un climat particulier. »

L'affirmation de l'unité du genre humain par le plus autorisé des naturalistes devait provoquer des réflexions fatales au préjugé d'après lequel certaines races sont faites pour l'esclavage.

Buffon réprouve cette traite des nègres que les États généraux de 89 condamneront, en opposant aux objections tirées des intérêts coloniaux le cri immortel : « Périssent les colonies plutôt qu'un principe! » Il n'a certes pas les violents éclats de Montesquieu; mais, à sa manière, il plaide lui aussi la cause de l'humanité. Il dépeint les nègres naturellement tendres et compatissants, fort sensibles aux bienfaits et aux outrages, possédant le germe de toutes les vertus. Puis, il déclare ne pouvoir parler d'eux sans s'attendrir sur leur état. Est-il pire sort que d'être réduit à la servitude et d'être obligé de toujours travailler sans rien acquérir? Non contents de les excéder de travail, les maîtres frappent leurs esclaves et les traitent comme des animaux. N'est-ce pas là une indignité ? Buffon estime que, pour peu qu'on ait des sentiments humains, on ne peut que flétrir le préjugé de l'esclavage et condamner les sophismes par lesquels les asservisseurs d'hommes prétendent légitimer des excès que seule la soif de l'or fait commettre.

Ce sera la thèse des encyclopédistes que la fraternité de tousles hommes leur fait une loi de se comporter enfrères.

La doctrine de l'évolution, dont le rôle devait être si considérable au xixe siècle, fut conçue par Buffon dans ses grandes lignes; et, sans méconnaître l'extrême originalité de Lamarck et de Darwin, on peut considérer notre illustre naturaliste comme le père du transformisme.

Il y a à la fois un Buffon réaliste qui ne voit de vie que dans les espèces, et un Buffon nominaliste qui ne voit de vie que dans les individus.

Ecoutez le premier: il vous dira : « Un individu, de quelque espèce qu'il soit, n'est rien dans l'univers; cent individus, mille ne sont encore rien; les espèces sont les seuls êtres de la nature, êtres perpétuels, aussi anciens, aussi permanents qu'elle ». Dans chaque espèce il voit un tout toujours vivant, toujours le même. Il montre, soit l'espèce humaine qui est la première, soit les autres, de l'éléphant à la mite, du cèdre à l'hysope, subsistant chacune par elles-mêmes et toutes composant la nature vivante en sa perpétuité.

Ecoutez maintenant le nominaliste. Il vous dit : « La nature n'a ni classes, ni genres; elle ne comprend que des individus. Ces genres et ces classes sont l'ouvrage de notre esprit; ce ne sont que des idées de convention ».

En même temps qu'il affirme, avec la stabilité du moule intérieur des formes, la fixité des espèces, Buffon multiplie les aperçus sur leur modificabilité naturelle et artificielle

De plus, le même homme qui a particulièrement signalé 1 immense distance séparant l'homme de l'ani-

mal, si perfectionné qu'on le prenne, reconnaît, avec Leibniz, que la nature va toujours par degrés et non par sauts; que son plan est nuancé partout et s'étend en tous sens; qu'elle n'a pas rangé les êtres par genres; qu'il n'y a aucune de nos définitions qui soit précise, aucun de nos termes généraux qui soit exact ; que, là où il nous semble voir des intervalles, on trouve tôt ou tard des espèces intermédiaires qui viennent les remplir et rendre la progression insensible; et qu'une parfaite continuité relie les anneaux de la grande chaîne des êtres vivants.

Il est visible que, tout en adoptant par prudence les formules consacrées, Buffon a cette pensée de derrière la tête que la création par voie d'évolution est plus acceptable que la création par voie de fabrication, et qu'il souscrirait à ces paroles de Spencer : « Un homme peut assembler une machine; il ne peut faire une machine qui se développe elle-même . Que notre harmonieux univers ait autrefois existé en puissance à l'état de matière diffuse, sans forme, et qu'il soit arrivé lentement à son organisation présente, cela est bien plus étonnant que ne le serait sa formation suivant la méthode artificielle que suppose le vulgaire. »

S'inspirant des idées de Leibniz, Buffon voit dans la nature l'évolution continue de molécules organiques, essentiellement actives, communes à tous les êtres vivants, passant de corps en corps, circulant sans fin, survivant à toutes les destructions, coopérant à la nutrition, au développement, à la multiplication des êtres, perpétuant enfin la vie universelle.

Un protégé de Buffon, le grand Lamarck, qui devait, dans les premières années du xixe siècle, mettre au jour

cette Philosophie zoologique si admirée par Haeekel, et formuler révolutionnisme cinquante ans avant Darwin, affirmait, dès 1778, la transformation des espèces et expliquait que la nature, qui ne se plie aucunement à nos divisions artificielles, rejette les classes et les familles. Puis, rendant un hommage décisif à l'initiative de Buffon, il disait : « Je sais combien ces principes s'éloignent des idées reçues et même combien de noms illustres on pourrait m'opposer. Mais, si les autorités doivent êlre appréciées plutôt que comptées, quel avantage n'est-ce pas pour moi de citer en ma faveur un témoignage d'un aussi grand poids que celui de Buffon? »

De fait, soit qu'il mette en lumière la parenté de tous les êtres organisés, soit qu'il explique la transformation des organismes par la lente influence des circonstances nouvelles où les individus sont placés, Lamarck est l'écho de Buffon. Mais il arrivera à des précisions plus grandes et expliquera les changements que son maître se bornait à constater quand il établira, d'une part, que l'emploi soutenu d'un organe le développe, le fortifie, tandis que son inaction constante l'atrophie et finit par le faire disparaître ; d'autre part, que l'hérédité perpétue ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux individus, par l'influence des circonstances permanentes où leur vie se développe, à travers la suite des générations. En un mot, à de nouvelles conditions d'existence répondent des besoins nouveaux ; aux besoins nouveaux répondent des habitudes nouvelles; aux habitudes nouvelles répondent des adaptations de l'organisme.

Lamarck devait vérifier, par son exemple, qu'zV est plus difficile de faire reconnaître une, vérité. que de la

découvrir. Ses contemporains raillèrent l'apôtre de la doctrine féconde qui a ouvert aux savants et aux sociologues tant d'horizons nouveaux dans Tordre physique et dans l'ordre moral. Aujourd'hui les naturalistes, de plus en plus attachés à l'idée de l'évolution, glorifient également Lamarck et Darwin, tout en confessant que ni l'hérédité des caractères acquis, ni la sélection naturelle ne suffisent à tout expliquer.

Buffon, père spirituel de Lamarck, affirme les rapports de filiation qui existent entre tous les êtres vivants ; montre des espèces se transformant les unes dans les autres, et déclare, dans son beau discours sur la dégénération des animaux, que les deux cents espèces dont il fait l histoire peuvent être ramenées à quelques espèces principales, desquelles il est probable que toutes les autres sont issues. Il parle en outre des diverses expériences qu'il a organisées pour ramener, au moyen de croisements appropriés, à une souche commune des types de telles ou telles espèces voisines.

Étant donnés la terre et l'air, les qualités des végétaux s'ensuivent; étant données les qualités des végétaux, les animaux qui s'en nourrissent sont tels ou tels; étant donné ce que sont les végétaux et les animaux, le naturel des êtres qui en vivent se trouve modifié. D'où cette formule de Buffon : « La terre fait les plantes ; la terre et les plantes font les animaux; la terre, les plantes et les animaux font l'homme. »

Les changements opérés par le climat, la nourriture, les habitudes, se font lentement, imperceptiblement. « Le grand ouvrier de la nature est le temps. Gomme il marche toujours d'un pas égal, uniforme et réglé, il ne

fait rien par bonds ; mais, par degrés, par nuances, par successions, il fait tout ».

Aux effets de ces changements, imperceptibles au jour le jour, mais finalement considérables, s'ajoutent les résultats qui proviennent de l'initiative de l'homme, notamment du mélange des différentes races entre elles dans l'état de liberté ou de domesticité.

Avant Darwin, Buffon montre l'importance et la multiplicité des variations des animaux sous l'influence de la domestication ; il signale, dans les animaux que l'homme s'est asservi, les stigmates de leur captivité, et il ajoute : « Ces plaies sont d'autant plus grandes, d'autant plus incurables qu'elles sont anciennes; et, dans l'état où nous les avons réduits, il ne serait peut-être plus facile de leur rendre leur forme primitive et les autres attributs de nature que nous leur avons enlevés. »

Non seulement l'homme peut faire servir à ses besoins, à son usage, tous les individus de l'univers; mais encore il peut avec le temps changer, modifier, perfectionner les espèces. BufFon donne pour exemple le blé qui est une plante tellement travaillée et changée, qu'elle n'existe nulle part dans l'état de nature et qu'on ignore à laquelle des herbes de nos prairies on doit la rapporter. « La transformation d'une herbe stérile en blé, dit-il, est une véritable création. » Il cite aussi le chien, tellement transformé que, parmi les produits actuels de la race canine, il n'y en a pas probablement un seul de semblable au chien primitif.

Buffon revient à plusieurs reprises sur l'influence du croisement «les espèces pour aboutir à la production d espèces nouvelles; et, tout en posant comme axiome 1 infécondité nécessaire des produits nés de l'accouple-

VtmÊM. — l'ères de la Révolution. 13

ment d'animaux d'espèces différentes, il met en lumière des expériences dans lesquelles des animaux appartenant à des espèces différentes ont donné des produits indéfiniment féconds.

Rien de plus curieux que les pages où Buffon enseigne l'art de perpétuer les singularités intéressantes qui se seront trouvées dans quelques individus, en unissant ensemble ces individus singuliers, ainsi qu'on le fait pour se procurer de nouvelles races de chiens ou de chevaux.

Il établit, par exemple, que les cinq espèces de pigeons distinguées par les nomenclateurs sont purement nominales, et il ramène ces volatiles à un type unique, dont ils diffèrent plus ou moins selon qu'ils ont été plus ou moins maniés parles hommes.

Il appartient à l'industrie de l'homme de fixer et de multiplier les variations dans les espèces. Il faut faire un choix, élever à part des autres les sujets choisis, puis les unir ensemble. On procédera indéfiniment de même à l'endroit de leurs descendants et de leurs produits, isolant et unissant constamment ceux qui se rapprochent le plus de l'idéal souhaité. Par ces efforts suivis, on peut, avec le temps, amener à la lumière une infinité d'êtres nouveaux. « L'homme, dit Buffon, est le maître de forcer la nature par ses combinaisons et de la fixer par son industrie. De deux individus singuliers qu'elle aura produits comme par hasard, il en fera une race constante et perpétuelle, et de laquelle il tirera plusieurs autres races qui, sans ses soins, n'auraient jamais vu le jour. »

Buffon semble avoir pressenti la doctrine de Darwin sur la sélection naturelle résultant de la survivance des

individus les plus aptes à résister aux causes de destruction, dans la double lutte qu'ont à soutenir sans cesse les êtres organisés contre les éléments et les uns contre les autres.

N'écrit-il pas, dans un de ses mémoires sur les animaux, que leur forme n'est pas inaltérable ; que leur nature peut se varier et même se changer absolument avec le temps ; que, par la même raison, les espèces les moins parfaites, les plus délicates, les plus pesantes, les moins agissantes, les moins bien armées, ont déjà disparu ou disparaîtront ?

Buffon oppose à notre humanitarisme actuel cette barbarie primitive que caractérisait la suppression des déchets humains susceptibles d'être une charge pour la société, et il montre les hommes infirmes, tels que les boiteux et les sourds, tendant à disparaître par une sélection inévitable, là où les lois ne corrigent pas les effets naturels de la lutte pour l'existence. « Ces hommes défectueux vivent et même se multiplient dans une nalion policée où l'on se supporte les uns les autres, où le fort ne peut rien contre le faible, où les qualités du corps comptent beaucoup moins que celles de l'esprit; mais, chez un peuple sauvage, comme chaque individu ne subsiste, ne vit, ne se défend que par ses qualités corporelles, son adresse, sa force, ceux qui sont malheureusement nés faibles, défectueux, cessent bientôt de faire partie de la nation. »

Bu (l'on signale, parmi les plantes et les animaux, la destruction des espèces les plus faibles par les espèces les plus fortes ; et il constate qu'il y a une loi de la mort violente, presque aussi nécessaire que la loi de la mort naturelle, pour le renouvellement de la nature. Que

d'animaux .dont la pullulation serait prodigieuse et deviendrait pernicieuse s'ils ne se détruisaient mutuellement !

Selon lui, le mouvement toujours régulier du monde vivant roule sur deux points inébranlables : l'un, la fécondité sans bornes donnée à toutes les espèces; l'autre, les obstacles sans nombre qui réduisent cette fécondité à une mesure déterminée. « Les animaux qui, par leur grandeur, font figure dans l'univers, ne sont que la plus petite partie des substances vivantes ; la terre fourmille de petits animaux. Chaque plante, chaque graine, chaque particule de matière organique contient des milliers d'atomes animés. Les végétaux paraissent être le premier fonds de la nature ; mais ce fonds de subsistance, tout abondant, tout inépuisable qu'il est, suffirait à peine au nombre encore plus abondant d'insectes de toute espèce. Leur pullulation, tout aussi nombreuse et souvent plus prompte que la reproduction des plantes, indique assez combien ils sont surabondants ; car les plantes ne se reproduisent que tous les ans et il faut une saison entière pour en former la graine, au lieu que, dans les insectes, et surtout dans les plus petites espèces, comme celle des pucerons, une seule saison suffit à plusieurs générations. Ils multiplieraient donc plus que les plantes, s'ils n'étaient détruits par d'autres animaux dont ils paraissent être la pâture naturelle, comme les herbes et les graines semblent être la nourriture préparée pour eux-mêmes. Aussi, parmi les insectes, y en a-t-il beaucoup qui ne vivent que d'autres insectes; il y en a même quelques espèces qui, comme les araignées, dévorent indifféremment les autres espèces et la leur : tous servent de pâture aux oiseaux, et les oiseaux domestiques

et sauvages nourrissent l'homme ou deviennent la proie des animaux carnassiers. »

Un noble optimisme domine dans l'œuvre de Bufïon. Sans doute, il reconnaît que ce qui nuit paraît abonder plus que ce qui sert: mais il conclut que tout est bien, parce que, dans le monde physique comme dans le monde moral, le mal concourt au bien.

Ainsi, il semble déplorable, à première vue, que l'homme et les animaux fassent leur vie de la mort d'individus vivants, et que, outre la chair, les œufs, les graines, les germes de toute espèce soient absorbés comme nourriture ; il semble déplorable que ce soit l'homme qui détruise le plus d'êtres animés, tout en ne pardonnant pas aux animaux carnassiers d'être ses émules dans leurs appétits et de lui disputer, pour assurer leur existence, des proies qu'il réservait à ses excès.

Mais Buffon pense qu'il est dans Tordre que les espèces vivent les unes des autres pour prévenir une exubérance funeste, et aussi pour donner l'essor à de nouvelles manifestations des forces fécondes de la nature, qui sans cesse se renouvelle.

C'est ainsi qu'à l'encontre delà doctrine traditionnelle qui veut que les espèces, originairement créées une fois pour toutes et essentiellement immuables, aient toujours étéce qu'elles sont aujourd'hui, Buffon admetla création d'espèces nouvelles soit par l'influence transformatrice du climat, de la nourriture, des habitudes et des diverses conditions d'existence, accumulant leur action à travers des siècles; soitpar les croisements d'individus d'espèces différentes : soit par la sélection artificielle résultant du choix continu d'êtres assortis qu'on isole de manière à

ce qu'ils se fécondent les uns les autres; soit enfin par la sélection naturelle résultant de la lutte pour la vie, sélection naturelle dont il n'a d'ailleurs qu'une vague notion.

La question se pose de savoir si Buffon, avec sa réserve, n'a pas été plus près de la vérité que Darwin avec son audace. La doctrine qui veut qu'issues d'un premier germe vivant, toutes les espèces végétales et animales dérivent les unes des autres par une série de transformalions, n'a pour elle que des probabilités combattues par d'autres probabilités.

Le superficiel Grimm reprochait à Buffon de « manquer d'idées ». Rien de plus faux. Buffon, en même temps qu'un observateur, est un esprit méditatif capable des spéculations les plus hautes» C'est dans la théorie qu'il se complaît. Il lui arrive d'interrompre ses descriptions par un exposé de vues générales, ajoutant : « Nous retournerons ensuite à nos détails avec plus de courage » .

Guvier, plus juste que Grimm et autrement compétent, loue Buffon d'avoir donné à la géologie une immense impulsion par ses conjectures suggestives; d'avoir fait de véritables découvertes en expliquant la dégénération des animaux et les limites que les climats, les montagnes et les mers assignent à chaque espèce ; d'avoir formulé enfin des idées de génie qui doivent servir de base à toute histoire naturelle philosophique. .

Capable de toutes les divinations, et peu soucieux de se contredire pourvu qu'il fasse œuvre de penseur, Buffon pressent tour à tour la doctrine des générations

spontanées, soutenue par Maupertuis et reprise par Lamarck, et la doctrine microbienne que Pasteur devait faire triompher.

L'anatomie comparée, déjà conçue et admirablement ébauchée dans l'antiquité par le génie d'Aristote, reçut de Buffon une puissante impulsion, et ses vues hardies devancèrent les futures découvertes. Ainsi, la doctrine de l'unité de type et de composition, qu'exposera magistralement Geoffroy Saint-Hilaire, l'élève de Daubenton, et qu'adopteront les Goethe, les Oken, les Candolle, relève de Buffon.

D'une part, il signale la nécessité de recourir à l'inspection la plus attentive, aux expériences, aux analogies, pour reconnaître l'espèce à laquelle appartiennent les animaux qui, relégués par des révolutions du globe dans des milieux nouveaux, par exemple du pôle aux tropiques, ou bien défigurés par la tyrannie de l'homme, ont vu s'altérer profondément leur nature.

D'autre part, il établit que, quelle que soit la variété des animaux, on peut les rapporter à un plan général. Si on compare au corps de l'homme pris pour base le corps d'animaux quelconques, on trouvera que, bien qu'ils varient par des différences graduées à l'infini, il existe un dessin primitif sur lequel tous semblent avoir été conçus. « Sans parler des organes de la digestion, de la circulation, de la génération, qui appartiennent à tous les animaux et sans lesquels l'animal cesserait d'être l'animal et ne pourrait ni subsister ni se reproduire, il y a, dans les parties mômes qui contribuent le plus à la variété de la forme extérieure, une prodigieuse ressemblance... Ainsi le pied d'un cheval, en apparence dînèrent de la main de l'homme, est cependant composé

des mêmes os; et nous avons à l'extrémité de chacun de nos doigts le même osselet en fer à cheval qui termine le pied de cet animal. » De l'homme aux quadrupèdes, des quadrupèdes aux cétacés, des cétacés aux oiseaux, des oiseaux aux reptiles, des reptiles aux poissons, dans lesquels les mêmes parties essentielles et un fond identique d'organisation se retrouvent toujours, Buffon fait voir la même idée unique, variée de toutes les manières possibles.

Lorsque Bichat, premier créateur de la biologie, affirmait le dualisme de la nature vivante et de la nature morte, des êtres organiques et des êtres inorganiques, des sciences physiologiques et des sciences physiques, il continuait Buffon qui, après avoir montré dans le minéral « une matière brute, inactive, insensible, n'agissant que par la contrainte des lois de la mécanique, n'obéissant qu'à la force généralement répandue dans l'univers », opposait aux minéraux les animaux et les végétaux, comme formant un second groupe d'êtres, unis par d'étroites ressemblances et ayant en commun la faculté de croître, de se développer, de se reproduire, de se multiplier, si bien que pour lui la plante était un animal qui dort.

Delà nutrition procèdent le développement et la reproduction des êtres organisés. Le quadrupède, le poisson, l'oiseau, le reptile, l'insecte, l'arbre, la plante, l'herbe, se développent et se reproduisent par une ?nême loi, quoique de manières diverses adaptées à la forme de chaque espèce d'être.

Il est permis de dire que, parmi les variations de détail, la forme de tout ce qui respire est foncièrement la même. En disséquant le singe on peut donner T anatomie

de l'homme ; en disséquant un autre animal, on trouve toujours la même charpente organique ; lorsqu'on passe, par transitions insensibles, des animaux aux végétaux, le même plan, qui d'abord n'avait varié que par nuances, se déforme par degrés, des reptiles aux insectes, des insectes aux vers, des vers aux zoophytes, des zoophvtes aux plantes, et, quoique altéré dans ses parties extérieures, conserve néanmoins le même fond, le même caractère. Bref, dans le tableau gradué des ressemblances qu'offrent animaux et végétaux, « l'univers vivant se présente comme ne faisant qu'une famille ».

Mais, chez Buffon, le spiritualisme ne perd jamais ses droits. A propos de l'histoire de i'orang-outan, il observe que, si l'on ne faisait attention qu'à la figure, « on pourrait également regarder cet animal comme le premier des singes ou le dernier des hommes », et qu'en sommeil diffère moins de l'homme par le corps qu'il ne diffère des autres animaux auxquels on a donné le nom de singes.

Pour s'en convaincre, qu'on place ce singe des bois à côté non de l'homme des villes, mais de l'homme sauvage. Et ici Buffon nous dépeint l'homme inculte, « la tête couverte de cheveux hérissés ou d'une laine crépue, la face voilée par une longue barbe surmontée de deux croissants de poils encore plus grossiers, qui, par leur largeur et leur saillie, raccourcissent le front et non seulement mettent les yeux dans l'ombre, mais les enfoncent et les arrondissent comme ceux des animaux: les lèvres épaisses e^ avancées, le nez aplati, le regard stupiile ou farouche, les oreilles, le corps et les membres velus: la peau dure comme un cuir noir ou tanné; les

ongles longs, épais et crochus; une semelle calleuse en forme de corne sous la plante des pieds ; et, pour attributs de la femme, les mamelles longues et molles, la peau du ventre pendante jusque sur les genoux ; puis, les enfants se vautrant dans l'ordure et se traînant à quatre pattes ; le père et la mère assis sur leurs talons, tout hideux, tout couverts d'une crasse empestée ».

C'est d'après les types hottentots que Buffon trace cette esquisse, et il fait remarquer que c'est encore un portrait flatté; car il y a plus loin de l'homme nature au Hottentot que du Hottentot à nous.

Eh bien ! oui, l'homme corporellement n'a pas été fait sur un modèle autre que celui de l'animal, et il ressemble au singe; mais il est vivifié par son âme, que Buffon proclame indépendante de la forme du corps. « Quelque ressemblance qu'il y ait entre le Hottentot et le singe, l'intervalle est immense, puisqu'à l'intérieur il est rempli par la pensée et au dehors par la parole. » De là suit que le plus parfait des singes, s'il peut contrefaire tous les mouvements humains, restera néanmoins incapable de faire aucun acte de V homme.

Porté aux considérations sociales par le courant de son siècle, Buffon nous fait remarquer que l'homme paie chèrement la rançon de sa supériorité. Tandis que le mal n'a pour les animaux qu'une source d'ordre physique, il en a une seconde pour l'homme, tirées de l'ordre moral. Le mal physique est resserré dans des bornes étroites et s'accompagne habituellement de quelque bien ; mais la source du mal moral, ouverte par l'homme luimême, est « un torrent qui s'est accru comme une mer

dont le débordement couvre et afflige la face entière de la terre » .

Pour le bonheur des animaux, il suffit qu'ils soient libres ; qu'ils puissent se procurer aisément la subsistance; qu'ils possèdent la santé et le bon usage de leurs sens. Le bonheur humain est autrement compliqué, par suite des voies diverses où nous égarent nos passions et les fantaisies de notre imagination. Malheureux qui ne comprenons pas, comme l'enseigne Buffon après Lucrèce, que « nos vrais plaisirs consistent dans le libre usage de nous-mêmes », et que nos vrais biens sont ceux de la nature, ce ciel, cette terre, ces campagnes, ces plaines, ces forêts, dont elle nous offre la jouissance.

En somme, Buffon juge très restreint le nombre des animaux voués par la nature à la misère, et il leur oppose la multitude des hommes voués à la misère dès leur naissance, non parle fait de la nature, mais par un vice des volontés humaines.

Le genre humain, artisan des maux de l'animal, l'est aussi de ses propres maux, « Pour un malheureux qui est né faible, impotent ou difforme, que de malheureux le sont par la dureté de leurs semblables ! »

l'idée du progrès chez ruffon

L'idée du progrès joue un grand rôle dans l'œuvre de Buffon; et, après ïurgot et Gondorcet, c'est lui qui, au xviii6 siècle, a le plus fortement affirmé la foi en la perfectibilité humaine.

L'homme lui apparaît comme l'animal révolutionnaire par excellence, faisant subir à la nature les plus pro-

fondes modifications. Vassal du ciel, il s'est fait roi de la terre. Il a su plier les éléments à ses besoins ; il a fouillé, fécondé le sol ; et l'invention des arts a tout transfiguré. Il ne faut pas chercher l'âge d'or derrière nous ; il est devant nous.

C'est peu à peu que les humains, d'abord à demi sauvages, dispersés et peu nombreux, en vinrent à discerner la force des volontés unies et entreprirent de transformer la nature. C'est peu à peu que, d'inventions en inventions, ils en vinrent à la plus belle de toutes, lorsqu'ils trouvèrent « l'art divin de tracer leur pensée et de la transmettre à leur postérité ».

Buffon considère la famille, née de nos besoins physiques et moraux, comme la cellule de la société ; et il explique magistralement comment les hommes en sont venus à ajouter aux foyers familiaux, formés par la nature, des cités policées, œuvre de leur raison. « L'homme a d'abord mesuré sa force et sa faiblesse; il a comparé son ignorance et sa curiosité ; il a senti que seul il ne pouvait suffire ni satisfaire par lui-même à la multiplicité de ses besoins ; il a reconnu l'avantage qu'il aurait à renoncer à l'usage illimité de sa volonté pour acquérir un droit sur la volonté des autres; il a réfléchi sur l'idée du bien et du mal ; il a vu que la solitude n'était pour lui qu'un état de danger et de guerre ; il a cherché la sûreté et la paix dans la société ; il y a porté ses forces et ses lumières pour les augmenter en les réunissant à celles des autres. Cette réunion est de l'homme l'ouvrage le meilleur ; c'est de sa raison l'usage le plus sage. En effet, il n'est tranquille, il n'est fort, il n'est grand, il ne commande à l'univers que parce qu'il a su se commander à lui-même, se dompter,

se soumettre, s'imposer des lois ; l'homme, en un mot, n'est homme que parce qu'il a su se réunir à V homme. »

De par la vie sociale, toutes les générations travaillent les unes pour les autres ; et rien ne se perd, ni dans le domaine de la matière ni dans le domaine de l'esprit. Les morts coopèrent avec les vivants ; ce sont eux qui nous ont faits ce que nous sommes. Ils ont fondé et agrandi notre empire sur les animaux et sur les choses. Les continuer est notre tâche.

« L'homme pense, dit Buffon ; et dès lors il est maître des êtres qui ne pensent point. Il est maître des corps bruts, qui ne peuvent opposer à sa volonté qu'une lourde résistance ou qu'une inflexible dureté, que sa main sait toujours surmonter et vaincre en les faisant agir les uns contre les autres; il est maître des végétaux que, par son industrie, il peut augmenter, diminuer, renouveler, détruire ou multiplier à l'infini; il est maître des animaux, parce que non seulement il a comme eux du mouvement et du sentiment, mais qu'il a de plus la lumière de la pensée, qu'il connaît les fins et les moyens, qu'il sait diriger ses actions, concerter ses opérations, mesurer ses mouvements et vaincre la force par l'esprit. »

Le premier trait de l'homme commençant à se civiliser fut l'empire qu'il sut prendre sur les animaux.

Non coulent de régler le cours des eaux, de détruire les végétaux nuisibles, d'éclaircir les forêts, de cultiver les landes, de mesurer le temps et l'espace, d'utiliser eu tous sens les forces de la nature, l'homme, parmi les trois cents espèces d'animaux quadrupèdes et les quinze cents espèces d'oiseaux qui peuplent la terre, a fait

choix d'une vingtaine qu'il a multipliées et accommodées à ses besoins ou à ses plaisirs : l'éléphant, le chameau, le cheval, l'âne, le bœuf, la brebis, la chèvre, le cochon, le chien, le chat, le lama, le buffle, la cigogne, la poule, l'oie, le dindon, le canard, le paon, le faisan, le pigeon.

Buffon, peu tendre pour les animaux, veut bien trouver que l'homme les ennoblit en les mangeant, de même que les animaux qui sont herbivores ennoblissent les végétaux dont ils se nourrissent.

En même temps qu'il perfectionne et multiplie les espèces utiles, l'homme fait la guerre aux espèces nuisibles. Il a réduit à un petit nombre la multitude primitive des animaux malfaisants ; et de même, il s'est appliqué à ne développer, dans le règne végétal, que les germes précieux. Le grain dont il fait son pain est le fruit de ses industrieuses expériences et le plus beau produit de l'agriculture, reine des arts, mère des civilisations.

Buffon oppose aux contrées désertes, où abondent les plantes parasites, les eaux croupissantes, les terrains fangeux, les mauvaises herbes, les arbres sans écorce et sans cime, les contrées où l'homme apparaît. L'industrie de l'homme substitue, dans la nature, l'aspect de la jeunesse à l'aspect de la décrépitude. Il dessèche les marais ; anime les eaux mortes ; se sert du feu dont il a inventé l'usage, et du fer qu'il a déterré, pour détruire partout le mauvais et le superflu; il renouvelle le sol par la culture et peuple d'animaux bondissants des terres jadis impraticables ; il multiplie les voies de communication et sème partout les vestiges de son intelligence. Pris d'un noble enthousiasme, Buffon s'écrie : « Qu'elle est belle cette nature cultivée !... L'homme met au jour, par son

art, tout ce qu'elle recélait dans son sein. Que de trésors ignorés! Que de richesses nouvelles! les fleurs, les fruits, les grains perfectionnés, multipliés à l'infini ; les espèces utiles d'animaux transportées, propagées, augmentées sans nombre; les espèces nuisibles réduites, confinées, reléguées ; les métaux tirés des entrailles de la terre ; les torrents contenus, les fleuves dirigés, resserrés ; la mer même soumise, reconnue, traversée d'un hémisphère à l'autre ; la terre accessible partout, partout rendue aussi vivante que féconde. »

Mais que l'homme n'imagine pas qu'il puisse conserver son empire sans perpétuer les efforts qui le lui ont gagné ! « Il ne règne que par droit de conquête ; il jouit plutôt qu'il ne possède ; il ne conserve rien que par des soins toujours renouvelés. S'ils cessent, tout languit, tout s'altère, tout change, tout rentre sous la main de la nature. Elle reprend ses droits, efface les ouvrages de l'homme, couvre de poussière et de mousse ses plus fastueux monuments et ne lui laisse que le regret d'avoir perdu par sa faute ce que ses ancêtres avaient conquis par leurs travaux. »

Le labeur persévérant est la loi de notre domination sur la nature, comme il est la loi de notre domination sur nous-mêmes. Qu'il s'interrompe ; et le progrès fait place à tous les reculs, la vertu fait place à toutes les défaillances.

Tant s'en faut que l'homme use de toutes les richesses que la nature lui prodigue.- L'homme ne sait pas assez ce qu'elle peut pour lui, ni ce qu'il peut sur elle. Que de connaissances à acquérir! Que d'inventions à faire!

Loin de se décourager, le philosophe doit se féliciter des nouveaux horizons que lui découvre sans cesse la

nature. Plus on lève une partie de son voile, plus elle laisse entrevoir une infinité d'objets dignes de nos recherches. D'après ce que nous connaissons, jugeons de ce que nous pouvons connaître. « L'esprit humain, dit Buffon, n'a point de bornes ; il s'étend à mesure que l'univers se déploie. L'homme peut donc et doit tout tenter; il ne lui faut que du temps pour tout savoir. Il pourrait même, en multipliant ses observations, prévoir tous les phénomènes, avec autant de vérité et de certitude que s'il les déduisait immédiatement des causes. » Dans le lointain de l'avenir, Buffon voit en idée l'homme parvenant, par la continuité de ses travaux, à découvrir tous les secrets de la nature et à utiliser toutes ses puissances.

Les progrès par lesquels l'homme a marqué l'empreinte de sa pensée dans les diverses espèces d'êtres témoignent de ce qu'il pourrait pour la transformation de sa propre espèce, si sa volonté, au lieu d'obéir à la passion ou au caprice, était toujours dirigée par la raison. On ne remarque pas assez combien il est possible de perfectionner notre nature, soit au moral, soit au physique.

Y a-t-il une seule nation qui puisse se vanter d'être arrivée au meilleur gouvernement, qui serait de « rendre tous les hommes non pas également heureux, mais moins inégalement malheureux, en veillant à leur conservation, à V épargne de leurs sueurs et de leur sang, par la paix, par V abondance des subsistances, par les aises de la vie » ?

Buffon a, lui aussi, des mouvements de pitié pour la misère de ces pauvres gens de la campagne que d'Argenson représentait mourant comme des mouches et

réduits à brouter l'herbe. « Ces mêmes hommes, dit-il, qui, tous les jours et du matin au soir, gémissent dans le travail et sont courbés sur la charrue, ne tirent pour eux de la terre que du pain noir... C'est par eux et ce n'est pas pour eux que les moissons sont abondantes. Ils élèvent, multiplient le bétail ; et la chair de ce bétail est une nourriture dont ils sont forcés de s'interdire l'usage. Comme les chevaux ils se trouvent réduits à vivre d'orge et d'avoine. »

Sous toutes les formes, Buffon répète qu'il est naturel de s'indigner du partage injuste que la société fait du bonheur parmi les hommes, et il aspire à une plus humaine orientation des forces sociales.

Nul ne saurait mesurer à quelles limites peut s'étendre l'amélioration des sociétés et des individus.

Jusqu'à ce jour, la physique, la médecine et les divers arts dont l'objet est de nous conserver ont moins progressé que les arts destructeurs enfantés par la guerre. L'homme semble avoir fait de tout temps plus de recherches pour le mal que pour le bien. Comme, de tous les sentiments qui affectent la multitude^ la crainte est le plus puissant, les grands talents dans l'art de nuire et de tuer sont ceux qui ont le plus frappé l'esprit de l'homme.

A la suite des puissants batailleurs, ce sont les brillants amuseurs qui ont excité l'engouement populaire.

Mais, après avoir été la dupe de ceux qui flattaient un faux honneur ou lui procuraient des plaisirs stériles, l'humanité en vient à reconnaître, avec Buffon, que « sa vraie gloire est la science, et la paix son vrai bonheur ».

Fahre. — l'orcs de la Révolution.

Buffon partage pour la guerre l'horreur de ses plus illustres contemporains. Faisant écho à l'abbé de Saint- Pierre, il s'écrie : « Plût au ciel que le nom de tous ces prétendus héros dont on a célébré la gloire sanguinaire fût enseveli dans la nuit de l'oubli ! » Et il se plaît à montrer ce qu'il y a d'horrible dans cette insatiable avidité, dans cette ambition encore plus insatiable, qui arme les peuples les uns contre les autres, tarit en eux les sentiments d'humanité et leur fait trouver un monstrueux plaisir à à s'entre-détruire. Pour aboutir à quoi? A voir leurs terres dévastées, les arts déchus, la prospérité publique ruinée par la disette et la dépopulation, qui font cortège aux barbaries de la guerre.

Pires que les sauvages sont les peuples à demi policés qui, ravageant les terres, « ont arraché les germes du bonheur et détruit les fruits de la science ». Buffon ne trouve pas de termes assez durs pour flétrir ces débordements d'animaux à face humaine. « Jetez les yeux, dit-il, sur les annales de tous les peuples ; vous y compterez vingt siècles de désolation pour quelques années de paix et de repos. »

Cet état de choses peut-il changer ? Buffon constate que six cents siècles ont été nécessaires à la nature pour atteindre l'état florissant où nous la voyons, et il se demande s'il ne faudra pas encore des siècles à l'humanité pour inaugurer définitivement l'ère de la paix. Quand les hommes cesseront-ils de s'entre-tuer ? Quand reconnaîtront-ils que la jouissance paisible des terres de leur patrie suffit à leur bonheur? Quand seront-ils assez

sages pour « renoncer à des dominations imaginaires, à des possessions éloignées, souvent ruineuses, ou du moins plus à charge qu'utiles? »

Buffon estime que les Anglais, « ce peuple si sensé, si profondément pensant », ont fait une grande faute en étendant trop loin les limites de leurs colonies, et il ajoute : « L'empire d'Espagne, aussi étendu que celui de la France en Europe et dfx fois plus grand en Amérique, est-il dix fois plus puissant ? » De fait, ce vaste empire allait è're ruiné dans les premières années du siècle suivant.

Rien de plus triste que le spectacle de « ces révolutions de mort et de dévastation » produites en tous temps par l'ignorance, l'orgueil et le fanatisme. Vienne l'époque où les hommes sentiront mieux leurs véritables intérêts, où ils reconnaîtront le prix de la paix et du bonheur tranquille, où ils en feront le seul objet de leur ambition !

Buffon, au lieu de comprendre qu'il faut au préalable assurer le droit des peuples et donner des garanties juridiques à la paix internationale, se représente, avec une certaine ingénuité, les rois et les empereurs finissant par dédaigner la fausse gloire des conquérants et devenus sourds aux flatteurs, dont la petite vanité les excite à guerroyer pour se ménager un rôle.

On a accrédité sur Buffon des opinions conventionnelles dont j'avais été d'abord prévenu. Je lus toute son œuvre ; et je fus émerveillé.

il est incontestable que Buffon pèche par des contra-

dictions et des inexactitudes. Puis, il a le tort de sacrifier maintes fois l'esprit scientifique à la rhétorique. Par exemple, il fait du lion le roi des animaux, au lieu de reconnaître, ce que pensait Daubenton, qu'il n'y a pas de roi dans la nature.

D'Alembert ne se trompait pas tout à fait quand il appelait le phrasier l'écrivain qui, pour parler du cheval, débute par cette pompeuse périphrase : « La plus noble conquête que l'homme ait jamais faite est celle de ce fier et fougueux animal qui partage avec lui les fatigues de la guerre et la gloire des combats. »

Mais, malgré ces taches, notre Lucrèce, notre Pline français, demeure admirable, soit que, fouillant les archives du monde, il scrute les débris des anciens âges ; soit qu'il montre partout présents, dans l'immortelle matière, les éléments de la fécondité, et nous fasse assister à l'incessante génération des êtres résultant de l'accumulation des molécules organiques dontle monde est peuplé ; soit qu'il rattache à l'histoire de la terre l'histoire des animaux et des plantes et explique d'après quelles lois les espèces se distribuent dans les diverses régions du globe ; soit que, se fondant sur la simplicité des lois de la nature, qui ne peuvent dépendre que d'un seul module, il soutienne contre Clairaut, dans un débat justement remarqué par Laplace, la fixité de la loi de Newton pour les petites comme pour les grandes distances; soit qu'il examine comment en l'homme se fait l'éducation des sens, comment le développement moral est solidaire du développement physique, et comment la vie intellectuelle s'ajoute graduellement à la vie sensible, alors même qu'il demeure vrai que « le sentiment ne peut, à quelque degré qu'il soit, produire le raisonnement ».

Bulïon n'a pu achever le monument gigantesque auquel il travailla pendant ciquante ans; mais il Ta assez avancé pour justifier l'épitaphe qui compare la majesté de son génie à la majesté de la nature.

L'apprêt, la pompe, l'enflure, l'uniformité des tours nobles, l'abus des termes généraux gâtent son style ; mais enfin il a un grand style. Or, malgré une pointe d'exagération, ce n'est pas tout à fait sans raison qu'il a dit lui-même : « Les ouvrages bien écrits sont les seuls qui passeront à la postérité. Les connaissances, les faits et les découvertes s'enlèvent aisément et gagnent même à être mis en œuvre par des mains plus habiles. Ces choses sont hors de l'homme : le style est l'homme même. »

Au milieu de la mêlée du xvme siècle, l'auteur des Epoques de la nature garde une olympienne sérénité d'àme. Par delà les lieux, par delà les temps, il s'élève jusqu'à cette haute sphère de la méditation d'où une lumineuse intelligence, dédaignant toutes les contingences de l'histoire, dominant les nations et les siècles, fait rayonner des idées revêtues d'un caractère d'éternité. Avec sa double puissance d'intuition du passé et de pressentiment de l'avenir, on dirait un homme des anciens âges appelé à être aussi l'homme des âges nouveaux. Devant le regard curieux de ce calme génie, l'univers déroule la suite de ses évolutions. Il voit, il interprète la nature en prêtre de la vérité, trop convaincu de la grandeur du sacerdoce de la science pour s'abaisser aux puérilités et aux polémiques qui agitent la fourmilière de ses contemporains.

Qu autour de lui on bataille, on intrigue, on se passionne 1 Lui poursuit pacifiquement le cours de ses

méditations. On dirait un pur esprit. Dans ses lettres, il se pique d'indifférence pour les mouvements du tourbillon des hommes^ tout en prévoyant comme prochaine une secousse terrible.

Parmi les solitudes silencieuses du jardin royal dont il était le surintendant, ou du parc de sa maison de Montbard, Buffon ne cessa pas, durant un demi-siècle, de lire dans l'immense livre de la nature et de buriner ce qu'il y avait lu, avec cette « longue patience » qui, malgré ses dires, ne fait pas le génie, mais est bien son meilleur auxiliaire.

Ce que furent la Brède pour Montesquieu, Girey et Ferney pour Voltaire, les Gharmettes et Montmorency pour Rousseau, Montbard le fut pour Buffon. Les grands hommes ont besoin d'une retraite où le recueillement concentre, décuple et féconde leurs forces créatrices.

Buffon s'était fait une loi d'être debout chaque matin à cinq heures. Mais sa nature répugnait à ce régime, et la paresse était souvent plus forte que l'ardeur au travail. Buffon fit venir son domestique : « De gré ou de force, fais-moi lever le matin à cinq heures; tu auras un écu chaque fois. » Un jour, Buffon, dompté par le sommeil, reste sourd aux sollicitations du valet. Alors celui-ci de le tirer par les pieds. « Impertinent! cria Buffon. Je le chasse. Sors ! » Le valet sortit, mais pour revenir avec un seau d'eau qu'il répandit sur son maître. « C'est bien fait, dit Buffon, une fois passée la stupeur du premier moment. Tu auras aujourd'hui deux écus au lieu d'un. »

Avec sa grande allure au physique et au moral, Buffon apparaît comme le roi des savants de ce siècle fécond,

qui produisit, dans Tordre des mathématiques, Bernouilli, d'Aîembert, Monge et Lagrange ; dans Tordre de l'astronomie, Herschell et Laplace ; dans l'ordre de la physique, Franklin et Coulomb ; dans l'ordre de la chimie, Priestley et Lavoisier ; dans Tordre des sciences naturelles, Lamarck, le rénovateur de la zoologie, Bichat le fondateur de l'histologie.

Tous ces savants sont animés deTesprit cartésien. Ils secouent le joug des vieilles hypothèses théologiques ; ils proscrivent la recherche des finalités; ils cultivent la science pour la science ; ils allient à une haute rationalité le sens de la méthode expérimentale. Le xixe siècle n'aura qu'à faire lever la semence jetée par eux. Ils auront pour continuateurs nos grands géomètres, nos grands astronomes, nos grands physiciens, nos grands chimistes, et en particulier ces quatre illustres Français qui ont été les plus éminents scrutateurs du monde vivant : Cuvier, le père de Tanatomie comparée et de la paléontologie; Geoffroy Saint-Hilaire, le père de l'embryologie; Claude Bernard, le père de la physiologie; Pasteur, le père de la microbiologie et le rénovateur de la médecine.

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