‹ Les pères du désertChapitre 23 sur 41 · SAINTE THAÏS · texte numérisé non relu

SAINTE THAÏS

C'était le siècle des grandes conversions, des grandes pénitences, des grandes expiations ; c'était le siècle des grandes âmes, « dans lesquelles la grûce, comme autrefois le péché, abondait. «Lorsque les pécheurs se convertissaient, ils concevaient un tel repentir de leurs offenses envers Dieu, qu'une humiliation publique seule pouvait satisfaire leurs regrets. Ces sentiments rendaient possible la pénitence publique imposée par l'Eglise ; le profond repentir des pécheurs leur offrait, dans cette humiliation, un soulagement plein de 'consolations, et au reste des fidèles un sujet d'édification et une image salutaire de l'humilité.

Thaïs rassembla tout ce qu'elle avait de précieux, ses bijoux, ses perles, ses vêtements brodés d'or, en un mot, tout ce qu'elle possédait de parures et de riches ornements, elle les fit porter sur la place publique, jetés en tas, et, de sa propre main, elle y mit le feu en présence d'une foule de peuple. Elle ne quitta la place que lorsque ce riche bûcher fut totalement brûlé, for fondu, les pierres précieuses noircies, la pourpre et les riches étoffes réduites en cendres. Alors, elle alla trouver le saint abbé au lieu qu'il lui avait désigné. Paphnute la reçut, la fit entrer dans le couvent et la conduisit dans une cellule qu'il avait fait préparer pour elle. C'était une toute petite chambre, qui avait, dans la porte, une étroite ouverture. « Ici, lui dil-il, tu feras pénitence, et par cette ouverture tu recevras, tous les jours, pour nourriture du pain et de l'eau que les religieuses t'apporteront, mais tu ne parleras pas avec elles.

— Et quelles prières dois-je faire, demanda humblement Thaïs.

— Comme tu n'es pas digne, dit Paphnute, de prononcer avec les lèvres impures, le nom du Dieu tout-puissant, que tu n'es pas digne d'élever vers lui tes mains souillées, contente-toi, maintenant, au lever du soleil, de te tourner vers lui et de dire : 0 toi, qui m'as créée, aie pitié de moi ! »

Alors, il la quitta, ferma la porte et la scella d'un sceau de plomb. Thaïs demeura seule, seule pendant trois ans. Nulle voix humaine ne résonna h ses oreilles. Nul regard humain ne rencontra le sien ! nulle consolation humaine ne vint la soutenir! Comme une indigne créature, rejetée de la société humaine, elle se trouvait encore plus indigne de s'approcher de Dieu. Elle répéta donc tous les jours, sans oser lever les yeux au ciel, la prière que Paphnute lui avait enseignée et elle la répétait, le cœur vraiment brisé de douleur. Au bout de trois ans, Paphnute crut qu'elle s'était assez purifiée par la pénitence et qu'il pouvait l'instruire et la faire admettre dans la sainte Eglise. Cependant, pour ne pas se laisser aller à une pillé hors de saison, et ne pas nuire à l'ame de la pénitente plutôt que de lui être utile, le saint abbé se rendit chez le grand saint Antoine, dans le désert, pour lui demander conseil. Les saints regardaient comme si saintement importants les intérêts d'une ame, que Paphnute entreprit pour cette cause le long et pénible voyage du désert, et que saint Antoine ordonna aux disciples qu'il avait alors, de se joindre à lui pour prier. Tous obéirent ; parmi eux se trouvait Paulle-Simple. Ce solitaire eut une vision. Il aperçut dans le ciel un magnifique lit de repos préparé, et trois célestes jeunes filles le gardaient. Comme Paul se réjouissait en enfant et disait : « Ceci est bien certainement pour mon père Antoine ! « il entendit une voix qui lui répondit : « Pas du tout ; mais bien pour Thaïs la pénitente. »

Paul raconta cette vision à l'assemblée des frères, à la grande édification de tous, et Paphnute éclairé se rendit immédiatement à Alexandrie, chez la prisonnière de Dieu, enleva le sceau de la porte et dit ; a Sors et dis-moi ce que tu as fait pendant ces trois ans.

— J'ai prié comme tu me l'as ordonné, dit Thaïs, et, nuit et jour, j'ai considéré la multitude et la grandeur de mes péchés et je les ai pleures.

— Eh bien, répondit Paphnute, Dieu le pardonne, non à cause de ta pénitence, mais à cause de ton repentir, m

Thaïs quitta sa cellule, parce que Paphnute le lui ordonnait; mais elle eût mieux aimé y rester. Quinze jours après, Dieu la rappelait i\ lui.

(morte dans le \'0 siècle.)

Le mont des Oliviers à Jérusalem. Le frère' Pelage y fail pénitence flans le creux dun rocher. Jacques, diacre d'Edesse, va le voir. On le trouve mort. Comment l'évéque d'Edesse, Nonnus, avait converti l'actrice Pélagie, a Antioclie.

« Un ahime appelle un autre abîme. »

Ps. XLl.

Le mont des Oliviers, de même que toutes les montagnes delà Palestine, était le lieu chéri des ascètes. On voyait s'y retirer dans des solitudes, dans des cellules, dans des couvents , des hommes auxquels la considération des biens éternels paraissait préférable à celle des biens terrestres ; ils se sentaient plus portés à souffrir par amour pour Dieu dans ces lieux où le Fils du Très-Haut avait, par amour pour les hommes, souffert d'une manière aussi inexprimable. Les chaînes de collines qui s'étendent entre Jérusalem, Jéricho, la mer Morte et Bethléem, sont fissurées de sortes d'excavations en forme de grottes ou simplement de creux, ouvrages de la nature, que la main de l'homme peut, sans trop de peine, multiplier dans la légère roche calcaire qui compose ces collines. Le village de Siloë, près de Jérusalem, est, proprement

dit, un village de grottes. Plusieurs de ces grottes sont fermées sur le devant par une espèce de bousillage, dans lequel se trouve une porte; d'autres ont une sorte d'appentis, d'autres enfin, ne sont que des creux grossiers. Peut-être Siloë ne fut-il, autrefois, qu'une suite de cellules d'anachorètes. Aucun lieu ne semblait, à ces ascètes, préférable à la montagne des Oliviers, pour y établir leurs cellules, la sainte montagne des Oliviers, comme la nommaient d'anciens livres de piété ; là commença l'amère souffrance de notre Seigneur, « la misère de Dieu, » comme disaient ces mêmes livres; et là commença sa joie éternelle dans l'ascension. Pour les âmes qui veulent ici-bas partager ses souffrances, afin de pouvoir là-haut partager sa gloire, il n'existe, sur la terre, nul heu où elles puissent parcourir plus facilement et avec plus d'amour leur via crucis, que le mont des Oliviers. Il est situé à l'Orient de Jérusalem ; sa longue étendue se partage en trois sommets. Le méridional se nomme le mont de l'offense, Mons offensionis, parce que Saloinon, ayant perdu sa sagesse, y fit offrir de l'encens et des sacrifices aux idoles, Moloch, Astaroth, etc., tandis qu'il oubliait le vrai Dieu auprès de ses femmes orientales. Le mont septentrional se nomme la montagne des hommes de Galilée, parce que les Galiléens avaient coutume d'y habiter, lorsqu'ils arrivaient à Jérusalem pour y célébrer les fêtes ordonnées par la loi. Le mont du milieu vit l'ascension de Jésus-Christ. De son sommet, le regard plane sur la ville, sur cette déicide Jérusalem, chargée de malédictions et dont le sol est foulé parles infidèles. Rien ne frappe plus, tout d'abord, que la mosquée turque, sur la montagne Morya,

Du mont des Olives, on domine tout le pays, dont le sol s'étend nu, stérile, pierreux ; l-es vallées qui le sillonnent sont étroitescomme des ravins; lescollines semblentdes monuments funèbres ; tout est triste ; tout est mort ; on dirait une mer de pierre. Bien loin au levant, l'œil, en plongeant à travers les

grises collines, aperçoit des points bleus qui brillent ; c'est la mer Morte, qui est distante de huit lieues. En deçà de cette mer, s'élèvent les monts transjordaniques, sur l'un desquels, leNébo, Moïse contempla, d'un regard d'envie, la terre promise, dont il ne devait pas mettre le peuple juif en possession. Lorsque le temps est clair et le jour favorable, on découvre, dans les profondeurs de l'horizon, à l'ouest, des raies brillantes, des espèces d'étincelles : c'est la mer Méditerranée, près de Jafta, près d'Ascalon, où abordèrent jadis les croisés, qui venaient arracher au musulman, ce chacal du désert, le royaume du « Lion de la race de Judas. »

De Jérusalem à la montagne des Oliviers, on parcourt d'abord la via dolorosa (la voie douloureuse), chemin que parcourut le Sauveur chargé de sa croix, en allant du tribunal au Goigotha, mais dans une autre direction. Le golgotha est maintenant dans l'enclos de l'Eglise du Saint-Sépulcre. La voie douloureuse, passant devant toutes les stations, mille et mille fois reproduites, exactement mesurées et ornées de sculptures, débouche à la porte d'Etienne, qui a reçu son nom du saint diacre qui fut lapidé devant elle. Ici, se trouve une descente de la Morya, long rideau de pierres ; cette déclivité forme, avec le côté du mont des Olives qui s'élève vis-à-vis, une gorge qui se nomme la vallée de Josaphat, et dans laquelle coule le torrent de Cédron. L'aspect général du pays est d'une effrayante sévérité; pierres partout et rien que pierres ! Les murailles et les maisons de la ville, les roches de la Morya, du mont des Oliviers; les ruines, les décombres de maisons, le sol, le lit du Cédron, tout est formé de pierres d'un gris jaune. Pas le moindre brin d'herbe entre cet amas de pierres qui, au loin, sur les hauteurs, dans les vallées, partout enfin, couvrent le sol ; seulement, quelques rares oliviers sont disséminés çà et là, et leur feuillage gris argenté est en harmonie avec la physionomie de cette triste nature. Elle paraît morte et pétrifiée d'horreur, car là, devant elle, le roi de la vie, son créateur

et son conservateur, est venu mourir. Elle semble avoir voulu , pleine d'épouvante et de douleur , se couvrir la tête de poussière et de cendres, comme faisaient les anciens pécheurs.

Un pont se trouve jeté sur le Cédron ; puis la route continuant, mène h ce jardin de Gethsémani i jamais digne de notre amour. Il est situé au pied de la montagne des Oliviers; huit oliviers antiques ont vu la « misère de Dieu!» leurs troncs énormes en circonférence, sont complètement creux et remplis de pierres, afin qu'ils puissent résister à la fureur du vent. L'olivier est une espèce de pélican, qui se dévoue pour les siens! Il donne sa moelle, son bois, son fruit et enfin se consume tellement que son bois, entièrement creux, n'est plus que de l'écorce. Du côté droit du chemin se trouve Gethsémani ; du côté gauche, le tombeau de Celle « qui est bénie entre toutes les femmes ; » sur ce tombeau s'élève une petite église qui est si visitée et si honorée, que le musulman qui fume et qui boit même du café dans 1 église du Saint- Sépulcre, s'y est réservé une place pour y prier ; car, « maintenant je serai appelée bienheureuse par toutes les nations ! » a-t-elle dit dans son cantique prophétique et d'action de grâces. Le Turc invoque Marie, et son Dieu n'est pas le Christ ! et il y a des chrétiens qui ne veulent pas honorer Marie, la mère du Dieu qu'ils adorent !

Le chemin qui passe entre Gethsémani et le tombeau de la sainte Vierge, tournant au pied de la montagne, conduit vers Béthanie, puis vers le désert rocheux de la Quarantaine où Jésus jeûna quarante jours; ensuite, il se dirige vers Jéricho, et de Ih, vers la large vallée de Gohr, à travers laquelle le Jourdain coule jusqu'à la mer Morte. Si l'on ne suit pas le chemin qui mène à Béthanie et que l'on gravit le mont des Oliviers par Gethsémani, au bout d'une demi-heure, on arrive au sommet du milieu, celui de l'Ascension. Là, on voit sur le côté l'église de Sainte-Pélagie, la grande pénitente dont

l'ame, autrefois semblable à la Jérusalem déserte, devint, par sa conversion, une cité de paix.

Vers le milieu du Y" siècle, alors que beaucoup d'anachorètes se reliraient dans la solitude, au mont des Olives et dans la vallée de Josaphat, un d'entre eux se distinguait des autres par ses fortes pénitences. Il était arrivé, un jour, nul ne savait d'où, et il avait parcouru les saintes Stations de Jérusalem avec une dévotion et une contrition telles, ses yeux avaient tellement répandu de larmes, qu'aucun solitaire ne pouvait le regarder sans se sentir ému, car il était d'une complexion délicate , son visage dislmgué et son. teint légèrement coloré. On le croyait pèlerin, et on s étonna fort de voir ce jeune homme s'établir dans une grotte du mont des Oliviers ; il en ferma l'entrée par une porte qui lui donnait, à la fois, l'air et la lumière, et ne quittait cette cellule qu'une fois par semaine pour chercher de l'eau et cueillir des racines qui faisaient sa nourriture. A part cette sortie, on ne le voyait jamais et il ne parlait à personne ; s'il rencontrait un solitaire sur le chemin de la source où il puisait son eau, il le saluait avec une extrême -humilité. Il ne vivait que pour la pénitence et l'oraison. Outre les prières qu'il récitait aux heures prescrites, il chantait encore des psaumes qui n'étaient interrompus que par ses soupirs et ses larmes. Dans le silence de la nuit même, lorsque les anachorètes et les moines Se reposaient pour trouver dans un court sommeil le rafraîchissement des forces nécessaires à l'ame et au corps, le jeune solitaire se levait pour chanter des hymnes ; et le frère, dont la cellule touchait à la sienne, crut entendre, la première fois que ces chants si doux et si suaves frappèrent son oreille, les chœurs des anges du ciel. Il écouta, se leva, et alla à la porte de sa cellule, dans, l'espoir de jouir de cette céleste harmonie, et il s'aperçut avec surprise que ces chants venaient de la grotte du frère Pelage. Il s'approcha avec prudence, mais son bruit inattendu s'élant fait entendre, le chant cessa, et le frère acquit la certitude que

ce n'étaient nullement des anges, mais bien frère Pelage qui chantait.

Lorsqu'il arrivait à un frère de veiller, plus lard qu'à l'ordinaire, h cause d'une pénitence maccoutumée, il entendait ces divines hymnes du jeune frère. Ce pénitent vécut ainsi quatre ans ; son visage devenait de plus en plus pâle, il maigrissait de plus en plus; son regard devenait de plus en plus morne, son chant s'aiïaiblissait chaque jour. Les frères remarquaient ce changement lorsqu'il allait à la source ou lorsqu'il cueillait ses racines. Mais c'était une chose simple que, dans une telle vie, la nature perdît ses forces ; les pénitents les plus forts, tels qu'Hilarion et Macaire, ressemblaient h des momies, et pourtant ils parvinrent à un âge avancé, parce qu'il plut à Dieu de donner une force surnaturelle à une vie terrestre. Mais lorsqu'il n'en était pas ainsi et que le solitaire ne parcourait qu'une courte carrière, les frères avaient bien plus envie de désirer son sort que de le plaindre.

Vers ce temps, Jacques, diacre d'Edesse, fut pris d'un vif désir de visiter les saints Lieux de la terre promise. Il obtint de son évéque la permission d'entreprendre ce pèlerinage, en même temps qu'il fut chargé par lui de chercher à Jérusalem le frère pénitent Pelage et de le saluer de sa part. Ce fut chose fort difficile au diacre de remplir celte commission, car personne, dans Jérusalem, ne connaissait le nom du grand pénitent ; enfin, on en vint à supposer que ce pouvait bien être le frère Pelage que cherchait Jacques, et on lui indiqua la grotte de ce solitaire, sur le mont des Oliviers. Le diacre frappa doucement à la porte. Mais le solitaire ne l'ouvrit pas ; il n'ouvrit que la petite fenêtre qui y était faite, et demanda ce qu'on lui voulait ; à cet instant, Jacques vit apparaître une figure épuisée, pâle comme la mort, aux yeux éteints, noyés dans les larmes ; il lui dit : a L'évêque Nonnus envoie un salut au frère Pelage. » Pelage répondit : « L'évêque Nonnus est un saint homme et je me recommande à ses prières. » Là-dessus

SAINTE PELAGIE. 315

il ferma sa porte et commença à réciter tierce. Jacques fut extraordinairement édifié de la grande mortification du solitaire, à qui le salut de son évêque n'arrachait pas le plus petit mot superllu, moins encore une question quelconque. Son étonnement fut bien plus grand, lorsqu'il apprit dans la ville et par d'autres solitaires ce que l'on savait de Pelage, et, dans l'espoir qu'à une seconde visite, Pelage lui dirait peut-être quelque chose de bon pour son ame, il se rendit de nouveau près de lui avant de retourner à Edesse. Lorsqu'il frappa, ni porte ni fenêtre ne s'ouvrirent ; il pensa que le saint pénitent pouvait être absorbé dans ses prières ou dans sa méditation, et il attendit en disant ses heures; puis, il frappa et attendit de nouveau jusqu'au coucher du soleil. Alors, la pâle figure du frère Pelage lui revint en tête, et, troublé à ce souvenir, il se hasarda à regarder par une fissure de la porte. Il vit Pelage étendu sur le sol ; mais, lobscurité de la grotte l'empêcha de distinguer s'il était malade ou mort. Jacques se hâta de se rendre chez le solitaire le plus proche, lui fit part de ses craintes et ils ouvrirent ensemble la porte de Pelage. Lorsque la lumière du jour tomba sur ce corps inanimé, ils reconnurent bientôt que son ame l'avait quitté ; ils rassemblèrent donc tous les solitaires pour réciter autour de Pelage les prières des morts, et, selon l'usage oriental, pour laver le corps avec de la myrrhe avant de l'enterrer ; mais, quelle fut la surprise des solitaires, en découvrant que c'était une femme. Ils louèrent la puissance de Dieu qui avait donné une telle force à une aussi faible créature et dépêchèrent un messager vers les religieuses de Jérusalem et même de Jéricho et de la vallée du Jourdain pour leur faire part de cet étonnant événement. Les femmes et les jeunes filles vouées à Dieu vinrent en grand nombre pour rendre les derniers honneurs à cette sœur, dans laquelle Dieu avait caché tant de trésors de grâces ; et la grande pénitente fut enlevée, au chant des psaumes et à la lueur des cierges, de son tombeau sur terre

el déposée dans son tombeau sous terre. L'église qui lui avait été dédiée, sur le mont des Oliviers dans une pieuse époque, est maintenant détruite ; et comme sa grotte n'était pas éloignée de celle de l'angoisse de la mort, on lui éleva aussi une chapelle sur le mont de l'Ascension.

« Elle était sortie d'une grande amertume et elle avait lavé et blanchi sa robe dans le sang de l'Agneau ; » c'est pourquoi, elle était, «la palme de la victoire en main, devant Celui qui renouvelle tout et qui sèche toutes les larmes (1 ). »

Le diacre Jacques, renouant ses souvenirs, en vint à se rendre compte de ce nom de Pelage, du salut de l'évêque qu'il était chargé de lui apporter et de la pénitence si grande de cette solitaire. Il se rappela où et comment il l'avait autrefois connue, et il se décida h écrire l'histoire de son étonnante conversion, afin qu'elle fût un exemple bien encourageant pour les pauvres pécheurs et un sujet d'édification pour toutes les amies aimant Dieu.

Ce fut vers le milieu du V" siècle, sous le règne de Théodose-le-Jeune, que le patriarche d'Alexandrie convoqua les évêques, ses- collègues, pour les affaires de l'Eglise et les réunit dans sa métropole. Parmi eux, l'évêque d'Edesse, Nonhus, ancien moine à ïabenne, en Egypte, brillait par la sainteté de ses mœurs et par sa sagesse dans les affaires du salut. Le patriarche le pria, alors que tous les évéques étaient assemblés dans l'église de Saint.-Julien à Anlioche, de vouloir bien satisfaire à la pieuse curiosité dès assistants en prononçant un sermon. Le pieux évêque se rendit volontiers à ce désir, et les auditeurs, réunis dans lédise, écoutèrent avec bonheur l'exposition de la doctrine de l'Evangile, dont le saint évoque, rempli de l'Esprit-Saint, leur donnait l'explication. La foule qui désirait l'entendre était si grande que l'Eglise Saint-Julien ne pouvait la contenir ; on avait donc laissé les

(I) Avoc, VII, 14 ; XXI, i.

portes de l'église ouvertes et une foule nombreuse se pressait devant elles. Tout à coup, un grand bruit se fait entendre à une de ces portes ; toutes les têtes, tous les regards se tournent, non surNonnus. mais sur la belle Pélagie, première chanteuse et danseuse du théâtre, qui passait précisément parla. Son apparition à un tel moment était ce qu'il fallait pour produire un grand effet. Assise sur un mulet, sur lequel était jeté un drap travaillé d'or, elle était environnée d'un essaim de serviteurs et d'esclaves, au milieu desquels elle resplendissait de pierreries. Depuis le diadème placé sur ses longs cheveux qui tombaient en boucles jusqu'à ses sandales, autour de son cou, autour de ses bras, on ne voyait rien que diamants et perles. Mais tous ces atours passaient inaperçus, effacés par l'éclat de son étonnante, on pourrait même dire surnaturelle beauté. Il était impossible de la regarder sans en être frappé ; c'est ce qui causait toujours le tumulte, qui avait lieu en ce moment, lorsque la belle Pélagie paraissait; tumulte d'autant plus grand, cette fois, qu'elle s'était approchée, aussi près que possible, du lieu saint et que son regard brillant avait plongé avidement dsns la sainte assistance. Mais rien ne sembla avoir fixé son attention, car bientôt elle s'éloigna, laissant l'atmosphère parfumée des essences odorantes qui embaumaient ses vêtements et ses magnifiques cheveux ; on eût dit que son mulet portait à lui seul tous les produits de cette heureuse Arabie, cette terre des parfums balsamiques et des pierres précieuses.

Le passage de cette actrice jeta le trouble jusque dans l'église. Hélas! la curiosité est un péché qui s'est tellement glissé partout, qu'il ne paraît plus tel, même à des hommes pieux ; ce fut ainsi que, pendant quelques moments, Nonnus et son sermon furent oubliés : tous les regards et toute l'attention s'étaient concentrés sur Pélagie. Le pieux évêque lui-même, tandis que les autres évêques sérieux détournaient la tête de toute cette agitation, fit comme l'assistance ; il regarda Pélagie

attentivement et son œil la suivit, tandis qu'elle s'éloignait ; puis il continua son discours. Il demanda à ses collègues si cette personne, si admirablement belle, ne leur avait pas plu? Les respectables pères s'étonnèrent fort de cette question et gardèrent le silence; mais lui, baissant la tête jusque sur le livre de psaumes ouvert sur ses genoux, soupira profondément et dit : « J'ai considéré cette incroyable beauté avec la plus grande attention, car, au jour de son rigoureux jugement, le Seigneur tout-puissant nous la représentera, quand il nous demandera compte du troupeau qu'il nous a confié. 0 mes frères ! combien d'heures doit-elle avoir employées à se parer ainsi I avec quel soin doit-elle avoir choisi tout ce qui pouvait rehausser sa beauté naturelle ! et pourquoi tout ce soin, toute cette peine, tout ce travail , pour plaire à des hommes mortels dont la vie passe aussi rapidement que les nuages chassés par le vent ! Et nous, mes frères. Dieu ne nous a-t-il pas donné une ame dont la beauté originelle est incomparablement plus grande que la beauté périssable de cette pauvre femme ! car notre ame est créée h l'image de Dieu, et Dieu ne s'est-il pas lui-même promis comme son fiancé, et ne lui a-t-il pas assuré une surabondante jouissance de joies et de jouissances célestes, si elle l'aime et si elle cherche à lui plaire? Eh bien! mes frères, où sont les perles et les bijoux qui doivent servir de parure à notre ame? où sont les baumes et les essences dont nous devons nous parfumer? comment prenons-nous soin que notre ame apparaisse au céleste fiancé les vêtements embaumés du parfum de la vertu, afin de lui faire un accueil convenable ! 0 malheur ! malheur à nous ! au lieu de la parer, nous la laissons s'abrutir et se perdre. »

Et, profondément triste, les yeux pleins de larmes, le saint évéque reprit en soupirant le chemin du logement qui lui était destiné ainsi qu'à son diacre, et qui lui était préparé dans une maison appartenant à l'église Saint-Julien et qui y joignait. Car l'hospitalité, vertu si estimée dans les premiers temps de

l'Eglise, pourvoyait au logement des pèlerins et des étrangers, des voyageurs et des visiteurs ; elle les plaçait près des églises, tout à la fois à l'ombre et sous la protection des tabernacles.

Dès que Nonnus se trouva seul, il se jeta le visage contre terre, se frappa lu poitrine en signe de contrition el s'écria, au milieu d'un torrent de larmes : «.Mon Seigneur et mon Dieu ! pardonnez-moi ! cette femme soigne plus son corps que moi mon ame. Cette femme a entrepris de plaire aux hommes mortels et elle poursuit son but avec ardeur; et moi j'ai entrepris de vous plaire et j'abandonne mon projet par paresse ! et parce que je n'ai pas gardé votre commandement, parce que je n'ai pas accompli vos volontés, mon ame est devant vous dénuée de tout, sans beauté, pauvre devant vous et devant les hommes. » Nonnus passa ainsi le jour et la nuit avec son diacre, s'attristant, pleurant sa prétendue infidélité, dans l'amertume de son ame.

Tandis qu'il se reposait pour chanter matines, il eut un songe qu'il raconta à son diacre en s'éveillant ; « J'étais monté à l'autel, dit-il, pour célébrer les saints mystères, lorsque je fus tout à coup excessivement troublé et d'une manière presque insupportable, par une colombe toute salie, qui volait, sans discontinuer autour de ma tète. Lorsque la messe des catéchumènes fut finie et que le diacre leur eut donné l'ordre de quitter l'église, la colombe disparut aussi, mais elle revint, lorsque, ayant fini la célébration de la messe, je donnai la bénédiction, et elle vola de nouveau à l'entour de ma tête. Enfin, je la pris et je la jetai dans le bassin d'eau qui se trouve dans le portail de l'église et elle en sortit blanche comme un cygne ; puis elle s'éleva tellement haut, qu'il me devint impossible de la voir encore. »

Le jour suivant était un dimanche, et les offices furent célébrés avec toute la pompe qu'y ajoutaient la présence des évéques réunis à Antioche et le concours d'une multitude de

fidèles. Après la lecture du saint Evangile, le patriarche remit le livre divin à Nonnus, le priant de faire un discours au peuple. Nonnus se mit à parler du jugement dernier, des récompenses et des peines de l'éternité. Il fit un de ces sermons que la miséricorde de Dieu met dans la bouche de ses fidèles serviteurs pour remuer vivement les âmes. Tous les assistants étaient émus jusqu'aux larmes ; bien des pécheurs rentrèrent en eux-mêmes et retournèrent pénitents vers Dieu. Mais aucun ne versa un tel torrent dé larmes, aucun ne fut agité de la frayeur des jugements de Dieu, aucun ne jeta un regard aussi triste sur ses fautes, que cette belle, cette admirable, cette luxueuse Pélagie. Elle avait entendu parler de cet évêque des chrétiens et de ses sermons si remarquables ; née peut-être de parents pieux, elle avait, dans son adolescence, été inscrite parmi les catéchumènes , mais , depuis cette époque, elle n'avait plus pensé le moins du monde à s'occuper de doctrines chrétiennes, et tout à coup, attirée par un de ces desseins secrets delà miséricorde divine, elle avait eu un vif désir d'assister au service divin, c'est-à-dire à la partie à laquelle les catéchumènes pouvaient assister. Le discours de Nonnus lui perça le cœur. Elle quitta l'église toute changée, et elle chargea quelques serviteurs de suivre l'évêque, lorsqu'il se rendrait chez lui. Ils lui obéirent, et à peine eut-elle appris qu'il habitait' l'hôtellerie de l'église Saint- Julien , qu'elle lui écrivit ce qui suit :

«Seigneur ! j'ai appris que ton Dieu est descendu du ciel sur la terre, pour apporter le salut aux pécheurs, et qu'il n'a pas dédaigné de vivre parmi eux. J'ai aussi appris par des chrétiens, que toi, seigneur, tu brilles d'une grande sainteté, et que tu marches sur les traces du Christ, comme un vrai' serviteur et fidèle disciple. S'il en est ainsi, ne me méprise pas; car, j'espère par toi arriver à la connaissance de Dieu, et par là, devenir digne de voir sa face. »

L'évêque lui répondit : « Qui que tu puisses être, tu es

connue de Dieu par ta volonté et par tes œuvres. Si tu as réellement le désir sérieux et la véritable intention d'apprendre à connaître Dieu, la doctrine de la foi et la vertu, et si tu veux, à cet effet, me voir et me parler, je suis prêt à te recevoir devant mes frères les autres évéques. »

Pleine de joie en recevant une réponse aussi favorable, Pélagie se liâta de se rendre auprès du saint évéque, et se fit annoncer. Elle fut forcée d'attendre jusqu'à ce qu'il eût fait demander les autres évéques; lorsqu'ils furent assemblés, on l'mtroduisit. On ne se fiait pas à elle, et l'on craignait que ce ne fût une scène de théâtre. Mais lorsque Pélagie entra, elle alla se jeter à genoux devant Nonnus, dont elle baisa les pieds, et lui dit :

« Seigneur, je t'en prie, sois-moi indulgent et favorable, comme est ton Dieu, le Seigneur Jésus-Christ, et fais-moi chrétienne. Je suis un abîme de péché, accorde-moi l'eau qui purifie de tout péché : le saint baptême. »

Nonnus fit relever Pélagie et lui dit : « Les doctrines spirituelles de l'Eglise ordonnent de n'accorder, à certaines personnes, le saint sacrement du baptême, que sous la condition de donner garantie qu'elles ne retourneront plus à leur ancienne vie ; et cette loi te regarde. »

Pélagie se jeta de nouveau à ses pieds, et lui répondit en pleurant : « Je ne sais quelle garantie donner, mais fie-toi à moi, je ne retournerai pas à mon ancienne vie. Et comme cela est tout à fait sûr, tu dois purifier mon ame, afin qu'elle soit blanche et propre à une nouvelle vie. Si tu me laisses encore^un moment sous le poids de mes fautes, qui pèsent sur moi comme la mort. Dieu t'en rendra responsable, et lu auras un compte sévère à lui rendre. Si, aujourd'hui même, tu n'offres pas mon ame à Dieu, si, aujourd'hui même, tu ne me rends pas, par la naissance spirituelle du saint baptême, une fiancée du Christ, que Dieu t'ajourne dans l'autre vie la jouissance de sa sainte vue. »

Baignée de larmes, elle resta prosternée et ne voulut point recevoir la moindre consolation ; les évéques déclarèrent unanimement que c'était vraiment le repentir de la pénitente Magdeleme aux pieds du divm Sauveur. L'évéque Nonnus envoya son diacre Jacques vers le patriarche d' An tioclie, avec la mission de lui raconter cet événement, et de le prier de vouloir bien laisser venir une femme consacrée à Dieu, ou une diaconesse qui se fût occupée d'enseignement chrétien pour les femmes catéchumènes, afin qu elle pût remplir ce saint office envers Pélagie. Le patriarche en fut tout heureux el s'écria :

« Vraiment, voilà un événement qui ne pouvait mieux arriver qu'à Nonnus , car , personne ne pourrait conduire cette affaire à bonne fin aussi bien que lui, et Dieu en sera grandement glorifié ! »

Alors, il donna ordre à une digne femme, nommée Romana, qui dirigeait les diaconesses, de partir avec Jacques, pour aller rejoindre l'évéque Nonnus, afin de s'occuper près de lui, du baptême de Pélagie, et ensuite de la prendre sous sa garde et protection. Lorsque Romana arriva auprès de Nonnus, la pauvre pécheresse était encore plongée dans la douleur du repentir et noyée dans un torrent de larmes ; Romana la releva et l'engagea à se recueillir, afin de se rappeler ses fautes.

«Hélas, dit la pauvre Pélagie, ce sera bien facile ; car si je descends dans mon cœur, et que j'y cherche avec toute ma bonne volonté, je n'y trouve rien de bon, mais une surabondance de mal. Quoique je sache que mes péchés sont plus nombreux que les gouttes d'eau dans la mer, et plus lourds que le sable de son rivage, j'espère cependant encore que le divin Seigneur Jésus-Christ me recevra en grâce et me délivrera de ce pesant fardeau. »

L'évéque lui demanda alors son nom. « Mes parents m'ont nommé Pélagie, répondit-elle. Mais, maintenant, je suis plus

SAINTE l'ÉLAGIE. 323

connue sous le nom de Marguerite, h cause de mon goût pour les perles, et parce que ma beauté, cette embûche de Satan, est souvent comparée à leur beauté.

— Eh bien ! reprit levéque ; nous te laisserons ton vrai nom de Pélagie, » et il commença les saintes cérémonies.

D'abord, il prononça les conjurations de l'Eglise sur Pélagie, et ensuite, il la baptisa au moyen de trois immersions complètes dans les fonts baptismaux, qui consistaient en un bassin profond, placé au milieu de la chapelle du Baptême (le baptistaire), et dans lequel les catéchumènes descendaient par des degrés. Après le baptême, il lui administra le sacrement de confirmation, qui remplit du Saint-Esprit, grùce particulièrement nécessaire, à cette époque, aux nouveaux chrétiens ; car, souvent, ils devaient donner à leur nouvelle foi le sceau du martyre. Enfin, après la confirmation, Pélagie reçut la sainte Eucharistie, ce pain de la vie éternelle, et elle se trouva amsi initiée à la vie mystique de Jésus-Christ. La pieuse Romana avait été sa marraine ; comme sa mère spirituelle, elle 1 emmena alors avec elle, afin de soigner que son instruction dans la doctrine chrétienne fût complétée.

Le saint Evéque dit alors à son diacre, avec cette joie innocente des Saints :

« ]Nous allons passer ce jour-ci gaiement, comme le font dans le ciel, les anges aimés de Dieu; car, il y aaujourd'hui jubilation et réjouissance parmi eux pour la conversion de cette ame. C'est pourquoi, de même que dans un grand jour de fête, nous prendrons aujourd'hui à notre repas de l'huile, nous boirons du vin et nous aurons un joyeux festin en notre Seigneur. »

Pélagie revêtit la robe des néophytes, cet emblème d'une ame rendue pure. Mais elle eut bien des combats à soutenir ; l'esprit malin lui mettait toujours de préférence sous les yeux de son ame la vie agréable qu'elle avait menée sous son empire ; les plaisirs, les richesses, les joies, les merveilles

qui avalent été son partage ; tandis que maintenant, elle ressemblait à Judas que le Seigneur avait comblé de biens et d'amour, et que Judas avait ensuite trahi et abandonné. Son imagination lui retraçait, sous les images les plus variées et les plus séduisantes, les délices de la vie qu'elle avait quittée. D'un autre côté, Satan tentait d'épouvanter Nonnus par ses menaces, et lui faisait voir toute la colère qu'il ressentait de la conversion de Pélagie ; mais Nonnus et Pélagie lui opposèrent des armes invincibles : le saint signe de la croix d'abord, et ensuite l'élévation de l'ame vers Dieu. Pélagie répondait à l'adversaire de tout bien : « Le Dieu plein de miséricorde qui m'a arrachée à toi et m'a choisie pour sa fiancée, combattra à ma place contre toi. » Après celte épreuve, elle ressentit une tranquillité profonde, que rien ne troubla plus. Le troisième jour après son baptême, elle fit venir celui de ses esclaves auquel elle avait confié la garde de sa maison et de ses trésors. Elle lui donna ordre de dresser immédiatement une liste de tout ce qu'elle possédait, tant en or et argent, qu'en parures, bijoux, ameublement, riches vêtements, et de lui apporter cette liste. Lorsqu'elle l'eut, elle la donna à Nonnus, et lui dit :

« Seigneur , je dépose entre tes mains bénies toute ma richesse, afin que tu en disposes selon ton bon plaisir; pour moi, je ne désire plus d'autre richesse que mon Seigneur et Sauveur Jésus-Christ. »

Le saint évêque fit sur-lg-champ demander le premier économe de l'église Saint-Julien, et lui dit en présence de Pélagie, en lui remettant cette liste : « Ce bien m'est remis afin d'en disposer à mon gré. Je te conjure donc, au nom de la sainte Trinité, de n'en pas employer la moindre partie pour l'église ou pour le patriarche, mais que cela soit distribué aux veuves et aux orphelins, aux nécessiteux et aux estropiés, et autres pauvres, afin que ces richesses, amassées par le péché, servent à former le trésor de la justice. »

SAINTE PELAGIE. 325

L'économe le promit, et les pauvres d'Antioche louèrent la miséricorde de Dieu dans leur bienfaiteur inconnu.

Pélagie avait encore certaines dispositions à prendre concernant sa nombreuse domesticité, composée uniquement d'esclaves des deux sexes. Elle les assembla donc, et nonseulement leur donna la liberté , mais encore elle remit à chacun d'eux, en argent ou en vêtements, de quoi vivre honorablement. Tous ces esclaves pleuraient et se lamentaient, lui baisaient les mains et le bas de sa robe, et ne pouvaient se résoudre à la quitter ; ils préféraient rester ses esclaves, plutôt .. que de jouir de la liberté sans elle ; mais elle leur parla avec une douce sévérité, et leur dit : « Ne vous afïligez pas ; on a eu soin de moi ; je ne puis plus vous employer, et nous ne pouvons plus habiter ensemble sur cette terre. Si vous voulez me retrouver dans la vie bienheureuse, faites comme moi, et affranchissez-vous des liens de ce monde rempli du péché ; renoncez de tout cœur à son service. » Puis, elle se sépara de ses esclaves, et se renferma dans la misérable cellule qu'elle habitait dans la maison de la veuve Romana.

Ainsi se passèrent les huit jours qui suivaient le baptême des néophytes, pendant lesquels ils devaient revêtir la robe blanche, qu'ils quittaient ensuite pour prendre le vêtement ordinaire que portaient les fidèles pour se rendre à leurs travaux journaliers. La dernière nuit de ces huit jours, Pélagie disparut d'Antioche, mais non, paraît-il, sans que le saint évêque qui l'avait baptisée, ne fût instruit de son dessein ; car elle reçut de lui un habillement d'homme, qu'elle mit audessus de son dur cilice, et pour lequel elle quitta sa robe de baptême.

Lorsque le lendemain matin Romana, à moitié morte de douleur et d'eiïroi, courut chez l'évêque pour lui faire part de la disparition de Pélagie, il lui dit : « Ne pleure pas, ma fille ; réjouis-toi plutôt de ce que notre Pélagie a pris la meilleure part, comme la pénitente Magdeleine ; ce qui fut si

agréable à notre Seigneur, qu'elle put rester au pied de sa croix, et qu'elle fut la première h le voir après sa résurrection glorieuse. »

Romana crut alors, en voyant Nonnus si tranquille, que Pélagie avait voulu se retirer dans un pays étranger, et qu'elle était entrée dans un couvent ; elle loua le bon Pasteur qui avait pris tant de soin de sa brebis égarée.

La belle, l'admirable Pélagie, qui avait rempli Antioche de l'éclat de sa beauté, en disparut sans laisser de traces qui pussent faire découvrir le lieu de sa retraite ; elle se dirigea vers Jérusalem, et la ville sainte vit finir, dans les ronces et les épines de la pénitence, une vie commencée dans la splendeur et dans la magnificence d'un monde corrompu. Pélagie se jeta de l'abîme du péché dans celui du repentir, et là, elle vit s'ouvrir pour elle celui du céleste amour.

Sa naissance dans le village de Sisan, en Syrie. Son enfance. Son état de berger. Son amour ponr Dieu. Son esprit de sacrifice. Son entrée dans le cloître de Téléda, à quatorze ans. Ses austérités. Ses épreuves. Il quitte Téléda. Il entre dans un couvent du désert de Telnesche. A Tûge de vingt-quatre ans, il s'enferme dans une mandra. A trente-cinq ans, il monte sur des colonnes; sur de basses d'abord, sur de hautes ensuite. Sa manière d'y vivre ; son habillement, sa méditation, sa prédication, ses soullVances. Ses miracles. Une foule de peuple vient a lui. Comment il reçoit sa mère. L'empereur Théodose. Pulchérie. Eudoxie. Nestorius et ses erreurs condamnés par le concile de Chalcédoine, 431 . Eutychès et ses erreurs condamnés par le concile de Chalcédoine, 431. L'impératrice Eudoxie partage les erreurs de ce dernier ; elle va trouver Siméon, elle se convertit. Tiemblement.de terre a Antioche. Mort de Siméon. Autres stylites. Daniel, ii Constantinople, mort en 489. Le jeune Siméon, mort en 596, sur la montagne Miraculeuse, près d'Antioclie, après être resté sur des colonnes depuis l'âge de seize ans.

o Si vous croyez en moi, vous ferez les œuvres que je fais, et vous en feiez d'encore plus grandes. »

(Saint Jean, XIV, 12 ;

Lorsque Théodoret, contemporain de saint Siméon Stylite, entreprit d'écrire sa vie, il dit d'abord :

« Il est vrai que cet homme, regardé comme une merveille, était connu dans les possessions orientales et occidentales de l'empire romain ; et non-seulement dans ces contrées, mais encore en Perse, en Arabie, dans les Indes, et chez les Maures; que la renommée parla même de la samteté de sa vie, chez les peuples qui habitent les extrêmes frontières de

la Scythie; qu'ainsi je pourrais prendre ses contemporains, le monde môme h témom de la véracité de mes écrits ; cependant j'ai peur d'écrire cette vie, qui ne fut qu'un combat inouï, une mortification surhumaine, car la postérité pourrait prendre le récit de sa vie, pour une histoire poétisée. Tout ce qui a rapport aux hommes saints, aux amis de Dieu, est surnaturel ; celui qui n'a pas l'expérience de la vie spirituelle, jugera de ces choses d'après la nature humaine, et si les faits passent l'ordre ordinaire des choses de cette nature, le récit des secrets divins et des miracles, lui semblera une œuvre de pure invention. Cependant, comme il y a sur la terre un grand nombre d'hommes croyants et pieux, expérimentés dans les choses de Dieu, et bien affermis dans la grâce du Saint-Esprit, je crois que ces hommes trouveront dans cette vie étonnante, un sujet de grande édification. »

Cette introduction a, de nos jours, la même valeur qu'il y a quatorze siècles, lorsqu'elle fut écrite, et les siècles futurs ne verront pas changer sa signification. Toujours, un saint Siméon Stylite, un Macaire, uneMarane, une Cyre, devront être regardés comme des a merveilles de Dieu ; » comme ces grandes œuvres de Dieu, que le peuple loue dans l'histoire des apôtres. Car les hommes ne font pas de telles choses, par leur propre impulsion et leur propre force; peut-être peuvent-ils commencer, mais sans persévérer; et leur persévérance, lorsqu'ils en ont, n'est qu'un entêtement que Dieu ne bénit pas; peut-être acquièrent-ils quelque influence, mais ce n'est que pour le mal, pour le mensonge, pour l'erreur. On doit toujours en venir h dire avec le prophète : « Tu fais toutes nos actions pour nous (1), » Mais Siméon était sur sa colonne, comme un ange qge Dieu y avait placé, pour montrer le chemin du Ciel aux païens, aux juifs, aux hérétiques. C'est pourquoi, l'océan du monde y apportait des flots d'hu-

(IjISAIE, XXVI, iï.

SAINT SIMÉON STTLITE. 329

mains, qui sans cesse entouraient le pied de celte colonne. Les princes et les peuples prêtaient là l'oreille à l'éloquence céleste du pauvre berger, et les empereurs lui envoyaient des messagers pour le saluer de leur part, et lui exprimer leurs souhaits de bonheur. Car ce qui animait Siméon, ce n'était aucun désir terrestre; ce qu'il cherchait, n'était pas de ce monde; son envie, son désir, sa consolation, son bien, son tout, était de souffrir par amour pour la volonté de Jésus-Christ. Théodoret était contemporain, compatriote et ami de Siméon. il fut témoin oculaire des choses extraordinaires accomplies en lui et par lui. Il allait quelquefois le voir et mourut même deux ans avant lui. Lui seul n'a pas écrit la vie de Siméon ; Un plus jeune Siméon, nommé Antoine, l'a écrite aussi ; elle le fut une troisième fois, par le prêtre Cosmas, de Phanir, en Célésyrie, ami de Siméon (1). Ils ne s'accordent pas tous, au sujet de mainte particularité; l'un raconte ce qui est passé sous silence par un autre ; Théodoret dit expressément : qu'il n'avait pour toute nourriture, qu'une petite goutte de miel. Mais tous trois sont parfaitement d'accord, quant à l'ensemble des faits et des événements, et quant au phénomène jusqu'alors inouï et sans précédent, de cette vie de solitaire d'un nouveau genre. Voilà pourquoi un miracle isolé, peut être pris et raconté comme une légende, comme cela est arrivé relativement aux grands solitaires du quatrième siècle ; mais le fait existe : dans la première moitié du cinquième siècle, il est certain que Siméon resta, pendant plusieurs années, sur le sommet d'une colonne dans les environs d'Antioche, en Syrie; que là, il priait, il enseignait, faisait des miracles innombrables, convertissant les hommes isolément et en masse ; il était là comme un missionnaire de l'Evangile ; seulement, il n'allait pas vers les peuples étrangers, mais la

(I) Cette dernière biographie fut donnée à Rome, eu HiS, par le savant maronite Evodius Assemani, archevêque d'Apamée.

masse de peuple qui entourait sa colonne, ressemblait au flux et au reflux de la mer.

Dans les montagnes du nord de la Syrie, sur les frontières de la Célécie, se trouvait l'endroit nommé Sis ou Sisan, dans lequel Siméon vint au monde, l'an 388. Ses parents étaient des paysans aisés et de bons chrétiens. L'enfant fut baptisé dès sa naissance. On découvrit de bonne heure en lui d'heureux dons; il était très-beau, très-fort, très-bien fait, d'un caractère gai et amical, et si bienfaisant, que souvent il se privait de son repas, pour le donner aux pauvres. De même que les patriarches de l'ancien temps, de même que Jacob et David, Siméon fut pâtre. Ses parents lui confièrent leurs troupeaux, et il remplissait avec le plus grand soin les devoirs de sa charge. La solitude des vallées et des montagnes, où il menait paître ses brebis, lui était chère; elle répondait aux méditations de son esprit , et elle leur fournissait un aliment, tandis que les scènes de la nature faisaient sur son ame une impression pure et heureuse. Ni les soucis du monde, ni sa méchanceté, ni sa corruption, ne venaient le troubler. Mais il manquait, aussi, de toute espèce d'enseignement.

Le matin, il sortait avec les troupeaux, et le soir, il rentrait avec eux, de manière qu'il n'avait ni le temps, ni le moyen d'acquérir quelque instruction. Le dimanche, il allait à l'église avec ses parents, et ce qu'il y voyait et y entendait, choses qu'il recueillait dans son esprit, et sur lesquelles il exerçait sa réflexion, était le germe obscur qui devait plus tard faire éclore en lui la belle et céleste fleur de la sagesse. Il avait beaucoup de plaisir à cueillir des branches de storax, si riches en résine odorante, et quand il en avait une provision, il en allumait un feu sur les montagnes; c'était pour lui une douce pensée, que celle qui lui faisait offrir ce parfum au ciel, et de l'y voir monter. Peut-être était-ce là un avant-coureur des prières qui devaient un jour s'élever de son ame, vers

SAINT SIMÉON STYllTE. 3 31

le Seigneur. II y a quelquefois une profondeur inexprimable dans les pensées d'un enfant.

Un hiver vint, pendant lequel il tomba une si grande quantité de neige, que Siméon ne put faire sortir ses troupeaux, et qu'il dut rester quelque temps chez lui; pendant cet intervalle, il allait souvent à l'église et écoutait la lecture de l'Evangile, avec la plus profonde attention. Un jour, il entendit le sermon sur la montagne, et son explication si pleme de consolation. Lorsqu'il apprit, que ceux qui pleurent seront consolés, et que ceux dont le cœur est pur, verront Dieu, cela lui plut tellement qu'il ne le comprit guère, et que se tournant vers un vieillard qui était là, il lui dit :

« Seigneur, que lit-on là?

— L'Evangile, mon fils, répondit le vieillard, pour l'mstruction de notre ame, afin que nous apprenions à servir et à craindre le Dieu tout-puissant !

— Qu'est-ce que cela veut dire, craindre Dieu? demanda Siméon, qui avait alors treize ans.»

Le vieillard surpris, lui dit : « Je vois bien que tu es fort jeune; mais me demandes-tu cela réellement par ignorance?

— Je te demande cela, comme je le demanderais à Dieu, car ce que j'entends, je voudrais bien le comprendre ; mais je suis ignorant et simple. »

Alors le vieillard lui dit : « Mon fils, lorsque l'homme s'humilie devant chacun, qu'il prie Dieu sans cesse, qu'il s'exerce dans le jeûne et dans la mortification des sens, qu'il n'attache son cœur ni à l'or, ni à la richesse, ni à ses parents, ni à ses amis, mais qu'il s'applique à rester consciencieusement fidèle aux commandements de Dieu, alors il vit dans une sainte et salutaire crainte de Dieu ; il héritera du royaume céleste ; et celui qui n'agit pas ainsi, aura un jour en partage les ténèbres extérieures, dans lesquelles habitent le diable et ses anges. Et le lieu, mon fils, où tu peux le mieux apprendre ces choses salutaires et les pratiquer, est le cou-

vent. Mais réfléchis bien ! il faudra souffrir la faim et la soif, les injures et le mépris; il faudra te laisser outrager et insulter; il faudra pleurer et soupirer, veiller et renoncer à toi-même, supporter beaucoup de la part des hommes sans être consolé par les anges de Dieu, car toi est le chemin de la perfection. Si donc tu désires réellement y entrer, que le Dieu de majesté t'en fasse la grâce ! »

Alors Siméon, se jetant aux pieds du vieillard, s'écria ; « Tu es mon père et ma mère ! tu es mon maître, dans tout ce qui est bon ! tu es le guide de mon ame vers le ciel ! car tu l'as sauvée, quand elle penchait vers sa perte ! que Dieu t'en récompense. Pour moi, j'irai où sa grâce veut m'avoir.

— Va, mon fils, dit le vieillard. Les épreuves ne te manqueront pas, mais après tu pourras, étant fortifié, devenir un instrument choisi de Dieu. ■»

Siméon continua encore quelque temps sa vie de berger; mais il priait avec ferveur dans une chapelle dédiée aux saints Martyrs, et située sur la montagne. Là, il restait souvent la face contre terre, demandant à Dieu la grâce de faire pénitence ; et lorsqu'il retournait h ses paisibles montagnes, il rassemblait avec empressement des branches de storax, allumait du feu, puis y mettait avec soin ce bois odorant, disant avec une joie intime : « Monte vers Dieu qui est dans le ciel, doux parfum, et puisses-tu lui être agréable ! » Ainsi l'encens fut le premier don , que Siméon offrit au Sauveur des hommes ; l'or et la myrrhe vinrent plus tard ! Dans cette ame jeune et pure , tout absorbée en Dieu , la grâce agissait bien plus efficacement qu'elle ne l'eût fait dans un cœur rempli en grande partie du monde et des choses terrestres. Eveillé, Siméon était toujours avec Dieu et lui parlait : aussi, pendant qu'il dormait, Dieu était avec lui, et lui parlait par des songes et par des visions. Un jour, Siméon sommeillait au pied de la montagne ; pendant qu'il se reposait, une figure céleste lui apparut en songe, lui dit de se lever et de se mettre à bâtir.

Siméon s'excusait, parce qu'il ne connaissait rien de l'art de bâtir. « Eh bien : tu l'ajDprendras de moi, » lui dit la brillante apparition, et elle lui mit dans la main une grande pierre, taillée avec art; puis elle ajouta : «Pose cette pierre du côté de l'est, une seconde du côté du nord, et une autre du côté du sud; puis au-dessus de ces trois, pose une quatrième, et ta bâtisse se trouvera achevée.

— iMais que signifie tout cela ? demanda Siméon.

— Un autel au Dieu que tu veux servir, et qui veut, par toi, glorifier son nom. C'est pourquoi, éloigne-toi de la vanité et de l'orgueil ; persévère dans la longanimité, dans la fermeté, dans une patience inaltérable ; anime-toi d'une charité parfaite envers tous : car tu en mèneras beaucoup du chemin de l'erreur dans celui de la vérité. » Alors une seconde forme brillante, d'une belle et céleste figure, descendit vers lui; elle tenait contre sa personne un livre d'or; elle lui mit dans la bouche, quelque chose qui était blanc comme la neige, rond comme une perle et doux comme le miel; cette nourriture rassasiait merveilleusement son ame. Puis la première apparition, lui mettant dans la main un bâton d'or qu'elle tenait de la main droite, lui dit : « Avec ceci, pais les brebis du Christ I »

Siméon s'éveilla ; son esprit était tellement sous l'impression de ce songe, qu'il resta vingt et un jours sans boire ni manger, ce qui jamais ne lui était arrivé, car ses parents, qui avaient quelque fortune, le nourrissaient de viande et de vin. Son ardeur pour la prière s'accrut; il restait de longues heures à prier dans l'église; puis il y resta le jour, et enfin la nuit. Plusieurs de ses parents et d'autres bergers commencèrent alors à observer sa conduite; d'abord, ils en conçurent de la défiance, et se demandèrent ce qu'il pouvait faire toute la nuit dans l'église; s'il y priait toujours; si ce n'était pas de sa part hypocrisie ou désir de se faire remarquer. Ils le suivirent, et se relevèrent même pour ne pas

le perdre de vue; mais aucun ne put voir autre cliose, sinon que, du soir jusqu'au matin, Siméon, tantôt à genoux, tantôt le corps étendu sur le sol, était si absorbé dans sa prière, qu'il restait immobile, et comme mort. Mais cette force de Dieu, qui devait produire en lui de si brillantes merveilles, se révéla prompte comme l'éclair. Après qu'il eut passé vingt et un jours sans manger, la faim le prit, et il alla chez un pécheur du voisinage; il pria sa fille Marthe de lui vendre quelque poisson. Cette fille, qui allait précisément se rendre au marché de Sisan, avec la pèche de la nuit, lui mentit en disant qu'elle n'avait pas de poisson, et comme il ne la croyait pas, elle prit Dieu à témoin de la vérité de ses paroles. Siméon la quitta, et se rendit sur la place du marché, où se trouvait beaucoup de monde; bientôt arriva Marthe, mais dans un état pitoyable. Frappée par une force invisible, elle semblait se débattre et appelait continuellement Siméon ; pendant ce temps, les poissons qu'elle portait fourmillaient autour d'elle, et s'élevaient contre elle. C'était un triste spectacle; et la malheureuse ne reprit ses sens, que lorsque Siméon, la prenant par la main, lui commanda d'être calme. Cependant, le père de Siméon, Susocion, venait de mourir, et son frère aîné, Semsès, voulut partager les biens, afin de mener tout par lui-même. Les deux frères s'aimaient tendrement, et Siméon dit à son frère : a Partage tout selon ta conscience, et prends ce que tu veux ! » Semsès fit le partage, avec la plus grande probité. Mais Siméon ne désirait rien des biens de ce monde ; il enviait les trésors du ciel, que l'on gagne en renonçant aux autres; et il résolut de se retirer dans un couvent : cette résolution lui fit commencer dès lors, à distribuer son bien. Sa fortune était considérable, car un de ses parents, qui venait de mourir, l'avait institué son héritier. Il donna les terres à son frère; et l'argent comptant, ainsi que différentes choses qu'il avait, furent destinés aux pauvres et aux couvents. Pour lui, il n'avait besoin de rien ;

que pouvaient lui importer les biens du monde, lui qui passait les quarante jours de jeûne, sans prendre la moindre nourriture? Il commençait le saint temps du carême, en recevant le saint corps de Notre-Seigneur, et il le recevait de nouveau à Pâques, cela suffisait au pieux jeune homme. Et pourquoi cela ne lui aurait-il pas suffi? Le maître de la vie entrait dans la sienne. Bientôt après Pâques, commençait la moisson, qui, toujours dans ces pays chauds, a lieu au printemps. Siméon voulut encore y prendre part, non pour recueillir, mais pour donner une dernière fois. 11 autorisa tous les glaneurs, les étrangers comme ceux du pays, ceux qui venaient de loin, comme ceux du voisinage, à glaner Sur ses champs, et non-seulement à glaner, mais à prendre des gerbes. Quand vint le soir, et qu'il rassembla les moissonneurs, pour leur distribuer leur vin, leur viande et leur pain, choses qu'il donnait largement, il ne put voir, sans un serrement de cœur, ces glaneurs, plus pauvres que les autres, quitter ses champs, ayant faim; il les appela avec bonté, et leur distribua aussi une nourriture, que Dieu multipliait dans ses mains bénies. Ce fut ainsi que Siméon quitta la vie du monde, cette vie qu'il avait passée si purement, si innocemment; dans laquelle, jamais une pensée d'amour-propre ou de vanité n'avait trouvé place, parce qu'il était rempli de l'amour de Dieu, amour que l'on reconnaissait en lui, à trois signes infaillibles : une grande ardeur à la prière, une sainte haine de lui-même, et un saint amour du prochain.

Maintenant donc, qu'il s'était débarrassé du fardeau de la possession et de la propriété, il était capable de porter sur ses épaules dépouillées la croix du Sauveur. 11 savait ce qui l'attendait dans la vie ascétique : renoncement pour l'homme matériel, épreuves pour l'homme spirituel ; ce vieillard, qu'il n'avait pas oublié, l'en avait averti. Mais c'était précisément ce qui attirait Siméon, car ce même jour, il avait entendu cette autre parole qui, semblable à un éclair céleste, lui avait

336 LES l'ÈRES DU DÉSERT.

enlr'ouvert la porte de la vie éternelle : « Bienheureux sont ceux qui pleurent, car ils seront consolés ! »

Il savait aussi qu'il devait souiïrir, mais aussi il pouvait dire avec l'Apôtre : « Je connais Celui, en qui j'ai foi. (1) » Il rassembla donc tout ce qui restait en sa possession, en fait de vêtements et autres objets, et se rendit dans une localité opulente, nommée ïéléda, située entre Antioche et Beroé. C'était un lieu agréable ; la haute montagne Coryphe (la pointe) le domine, et au pied de ce mont, se trouvaient deux communautés fort nombreuses. Dans l'une d'elles , vivait un pieux parent de Siméon; ce religieux, depuis trente-cinq ans qu'il avait quitté le monde, n'avait pas même revu la porte, par laquelle il était entré. Siméon, par ses présents, avait enrichi ce couvent, dans lequel il se présentait pour être admis. HéHodore, abbé de cette maison, était un digne vieillard de soixante-cinq ans; il n'y avait pas moins de soixante-deux ans qu'il habitait ce couvent, ses parents l'ayant amené tout enfant auprès des religieux, qui s'étaient chargés de son éducation. Le monde lui était si totalement étranger, qu'il avouait ne pas savoir ce que c'était que des poules et des cochons. Théodoret dit : « J'ai vu très-souvent ce religieux; je l'ai souvent admiré à cause de sa sainte simplicité, et je l'ai aimé beaucoup, à cause de sa grande sincérité. »

Après que Siméon eut jeûné six jours passés, dans les larmes et la prière, il se rendit chez Héliodore, se jeta à ses pieds et lui dit : « Prends pitié d'un misérable pécheur ; sauve mon ame, qui est en danger de se perdre, et qui désire ardemment servir Dieu ! » L'abbé le trouva bien jeune encore, et lui demanda dans quelle condition il était né.

« Je suis né libre, répliqua le jeune homme, et je me nomme Siméon ; je t'en prie, sauve mon ame ! »

Héliodore le releva : « Si Dieu t'a envoyé vers nous, dit-il,

(I) II TmoTu., 1)2

il te gardera aussi, et il ne laissera pas ton ame succomber aux épreuves. Seulement, sois humble et serviable envers les frères, comme il convient à ton âçre, afin de eagner le

ur

affection. »

L'archevêque de Gabule, en Célésyrie, Domnus, se trouvait précisément alors au couvent, pour donner à plusieurs jeunes ascètes la tonsure, et les bénir en leur donnant l'entrée des Ordres sacrés. Siméon fit une heureuse impression sur l'esprit du prélat; il n'était pas grand de taille, mais ses membres étaient forts, quoique souples; son visage, frais et vermeil, portail l'expression de son heureux caractère. Son frère Semsès venait d'arriver à Téléda, pour être témoin de la sainte cérémonie, dans laquelle Siméon allait se consacrer au service de Dieu. Il s'était approché, avec les autres assistants, pour recevoir la bénédiction de l'Archevêque, quand tout à coup, celui-ci commença à l'exhorter si fortement et si vivement à suivre l'exemple de son jeune frère, que Semsès, qui avait l'intention de retourner immédiatement dans sa patrie, saisi d'admiration pour le saint ministère, se détermina à rester au couvent, et reçut la tonsure en même temps que son frère, et d'autres jeunes hommes. Animé d'un esprit prophétique, le pieux archevêque dit à l'abbé Héliodore : « Si le jeune Siméon jouit d'une longue vie, il deviendra un vase précieux, dans lequel Dieu se reposera avec complaisance. » Semsès retourna encore une fois chez lui, pour disposer de son bien, en faveur des pauvres et des couvents; puis, retourna à Téléda, où il mena jusqu'à sa mort, une vie sainte et pieuse.

Mais Siméon qui, depuis longtemps, avait secoué les chaînes du monde, ne pensa plus, dès le premier moment de son entrée au couvent, qu'à embrasser la mortification, et à vivre avec elle, comme avec une céleste fiancée. II avait quatorze ans, tout au plus quinze. D'après la règle du couvent, les moines ne recevaient de nourriture, que de deux

p. DU D. 22

jours l'un. Siméon, lui, ne se permettait d'aliment que le dimanche, et ce qu'il en recevait dans le courant de la semaine, il le donnait aux pauvres, qui venaient demander <^ la porte du couvent. Ce n'était cependant pas un zèle inconsidéré qui le faisait agu' ainsi ; c'était la ferveur de son amour pour Dieu, et son désir de le servir. 11 recevait tous les jours, la sainte communion, et dans les quatre premiers mois, de son séjour au couvent, il apprit tout le psautier par cœur. Comme il se comportait envers les frères, avec la plus grande humilité, qu'il aimait ù rendre service à chacun, qu'il ne témoignait jamais le moindre mécontentement, et qu'il n'exprimait jamais que la plus vive reconnaissance, lorsqu'on lui reprochait ses prétendus péchés, pour lesquels il éprouvait un profond repentir, l'abbé le laissait faire, bien que plusieurs moines de la communauté se plaignissent de violation des règles, et parlassent d exemption orgueilleuse. Les jeûnes de Siméon devenaient de plus en plus rigoureux. Deux et trois semaines se passaient, sans qu'il prît la moindre nourriture; et après ce temps, il se contentait de lentilles trempées dans l'eau, mais non cuites. Pour crucifier sa chair, et tenir son esprit tourné sans cesse vers Dieu, il fit de grands efforts, afin de vaincre le plus possible le sommeil. Et lorsque, la nuit, la fatigue l'accablait, et que sa volonté ne pouvait le vaincre, il s'asseyait sur une grosse boule de bois, et s'appuyait contre le mur; de cette manière, son assoupissement ne pouvait être profond, car la boule roulait, et il tombait par terre. Il parvint ainsi à vaincre le sommeil de telle sorte que son repos ressemblait à celui d'un oiseau perché sur une branche, et sommeillant. Siméon apportait, dans ses rapports avec les moines, les manières les plus aimables, et il était particulièrement attentif envers ses contradicteurs ; cependant, l'attrait qu'il sentait en lui, pour s'unir de plus en plus intimement à Dieu, était si puissant et le dominait tellement, qu'un jour il disparut. Ceux d'entre les moines, qui étaient tièdes, se

réjouissaient en secret d'être délivrés de ce reproche constant, vivant, et honteux de leur vie si peu mortifiée. Mais le pieux abbé, et tous les religieux fervents, s'en affligèrent fort; Héliodore fit chercher dans tous les alentours, et demander partout, si on ne 1 avait pas vu, mais en vam. Un jour se passa, piîis une semaine, puis un mois, et Siméon ne reparaissait pas!

Le frère, chargé du soin de la cuisine, se rendit un jour dans une petite cour isolée, voisine du monastère, afin de prendre une certaine quantité de bois pour son feu ; en enlevant ce bois, il découvre Siméon, qui s'était pratiqué en dedans de ce monceau une toute petite retraite, et y était plongé en extase. Cet événement augmenta l'amour que le bon abbé portait à Siméon, en même temps que l'antipathie de ses ennemis. Ils cherchèrent à le tourmenter de toutes manières ; ils pressèrent l'abbé de forcer Yoriginal à se soumettre à la règle ; bientôt, ils lui lancèrent des ironies mordantes et des outrages sanglants, et ne se cachèrent pas pour lui occasionner quelque mal. Le bon abbé reconnaissait en Sim.éon la perle précieuse de sa communauté, et il voyait qu'un esprit envieux et méchant faisait seul agir les moines mécontents ; il exhorta donc avec douceur Siméon à s'en tenir à la règle et à ne pas chercher l'Esprit-Saint dans l'exagération. Mais c'était précisément l'Esprit-Saint qui conduisait Siméon cl la perfection d'une manière si extraordinaire.

L'esprit haineux de certains frères leur inspira un jour une idée abominable. Ils prirent un lourd tisonnier en fer, le firent chauffer à blanc , et appelant Siméon , ils lui dirent :

« Si tu as la foi, attise le feu avec ce tisonnier.

— Pourquoi pas?» répond Siméon, avec une aimable simplicité ; et saisissant des deux mains le lourd tisonnier, il se met tranquillement h attiser le foyer de la cuisine. Grande fut l'épouvante des moines, lorsqu'ils ne virent pas l'ombre

340 LES l'ÈllES DU DÉSERT.

de brûlure sur les mains de Siinéon ; et quand l'abbé apprit ce qui s'était passé, il voulut bannir à l'instant du couvent les auteurs d'un acte aussi barbare; mais Siméon intercéda tellement en leur faveur, que l'abbé révoqua sa sentence. Cependant, la haine de ces méchants ne fit que s'accroître. Il semblait que Siméon prit soin de se faire h lui-même le mal que les autres ne lui faisaient pas; il avait pris un de ces joncs de palmier rude et grossier, et comme il l'avait choisi fort long, il se l'était tourné autour du corps nu, en guise de cilice. Cette* terrible ceinture le déchira bientôt, et lui imprima dans la chair de profondes blessures. Au bout de dix jours, son sang coulait dès qu'il faisait un mouvement; un frère le remarqua et lui demanda ce qu'il avait : « Rien de désagréable, » répliqua Siméon d'un air tout gai. Le frère crut pourtant devoir en avertir l'abbé, qui vérifia la chose et réprimanda sévèrement Siméon. On enleva, avec la plus grande précaution, ce jonc de sa chair déchirée, opération que Siméon supporta fort patiemment, mais on ne put le déterminer à faire cicatriser ses plaies par un onguent ou par quelque autre moyen. Il répétait toujours : « Oh 1 laissez-moi faire cette pénitence pour mes péchés, et laissez-moi ainsi mourir !

— Mais, mon fils, dit l'abbé, tu n'as encore que dix-huit ans, quels péchés peux-tu donc avoir commis? »

Siméon répondit : « David dit : « J'ai été conçu dans l'iniquité et ma mère m'a conçu dans le péché. »

L'abbé, rempli de respect à la vue d'une telle ardeur pour la pénitence, se tut. Siméon supporta avec le même calme des épreuves que Dieu même lui envoya immédiatement après ceci. Il devint aveugle à force de prier. 11 semblait que ses yeux qui ne devaient désirer la vue de rien de terrestre, fussent fermés à jamais pour la terre. L'abbé lui proposa de faire venir un médecin ; Siméon le remercia, et lui demanda seulement de le faire conduire au caveau. Là, priant avec la

plus grande confiance, et persévérant dans l'humble union de sa volonté avec celle de Dieu, il resta trente jours dans ce lieu de mort ; et après trente jours de patiente attente, ses veux s'ouvrirent à la lumière , et il retourna vers ses frères , comme si rien ne lui était arrivé. Des épreuves d'un autre genre lui étaient réservées : c'étaient les tentations par lesquelles l'esprit malin tûcha de le troubler ; ce furent des angoisses inexprimables de l'ame, et des combats à soutenir contre des forces invisibles. Mais Siméon, fort dans sa foi, leur résista. Il y avait h l'ouest du couvent un creux de rocher sombre et profond, heu redouté, dans lequel personne n'osait entrer, à cause des fantômes invisibles qui l'habitaient, disait-on. Le jour même, on né s'y aventurait pas, car des légions de diables y menaient une vie horrible, et, en outre, cette caverne était le refuge des serpents et d'autres animaux venimeux et sauvages.

Ce fut le lieu que Siméon choisit pour se retirer pendant le carême ; il voulait, comme son divin Sauveur conduit par l'Esprit, se retirer dans le désert parmi les animaux sauvages. Là, mille images effrayantes vinrent l'assaillir, et il se vit en proie à mille tourments intérieurs, sans perdre son union avec Dieu, et sans recourir à d'autres armes, qu'à la prière et au saint signe de la croix. Tout à coup, toutes ces visions s'évanouirent, une lumière brillante remplit la caverne, et il entendit une voix douce et consolante lui dire ces paroles : « Tes frères te persécutent ; Satan te tourmente ; mais ne crains rien, le Seigneur est avec toi, sa grâce t'aidera, et sa droite te soutient. » 11 entra alors dans une sainte extase qui dura tout le reste du temps du carême, sans que l'on pût s'imaginer ce qu'il était devenu. En vain, l'abbé avait fait faire des recherches de tout genre ; personne n'eiit pensé, ni même n'eût osé penser à la caverne maudite. Mais lorsque le saint jour de Pâques fut proche, les inquiétudes de l'abbé devinrentdesangoisses.il s'entendit avec quelques moines.

dont les bonnes intentions à l'égard de Siméon lui étaient connues; armés de flambeaux, ils pénétrèrent dans la caverne, et 15, ils découvrirent Siméon dans un coin, le corps toutc^ fait affaibli, mais l'ame ravie en prière. Joyeux de leur découverte, ils le ramenèrent au couvent, où, le saint jour de la Résurrection, il reçut, avec les frères, le Pain de vie, la sainte communion.

Mais alors toute la communauté, amis et ennemis de Siméon, vinrent trouver l'abbé et le prièrent d'une voiï unanime de laisser partir ce frère qui apportait une telle perturbation dans l'ordre, dans le calme, dans l'uniformité du couvent, et qui toujours causait, ou du scandale ou de cruels soucis. Si l'abbé refusait d'accéder à leur demande, ils étaient résolus à se rendre tous dans un autre monastère.

Le bon Héliodore tomba dans une profonde tristesse. Il connaissait trop bien l'esprit de pénitence qui animait Siméon, pour ne pas ressentir une grande douleur à l'idée de perdre ce jeune frère. D'un autre côté, les opposants n'étaient-ils pas cent et vingt frères, parmi lesquels il s'en trouvait de très-pieux et de très-dévots, et devait- il sacrifier ceux-là à un seul? n'étaient-ils pas tous ses fils spirituels, même les moins bons? n'avait-il pas déjà fait à Siméon mainte remontrance,? ne l'avait-il pas déjà averti de modérer son ardeur à la pénitence? mais depuis qu'il avait vu que celte ardeur n'était pas de l'entêtement, que c'était Dieu lui-même qui conduisait cette ame extraordinaire, i! n'avait jamais osé lui commander de suivre la règle du couvent par obéissance, c'est pourquoi Siméon suivait librement sa propre voie. Devait-il maintenant, contre sa propre conscience, lui en donner l'ordre? Devail-il entraver cette ame si grande, si pleine d'élan, parce que les autres ne pouvaient suivre ses traces, ou que son vol si haut vers Dieu, n'était pas goûté de plusieurs? Héliodore eut un cruel combat à soutenir dans cette occurrence ; mais enfin, il fit venir Siméon et

SAINT SiMÉON STYLITE. 343

lui dit aiïectiieusement : « Mon fils, tu sais combien je t'aime; tu sais que je ne t'ai jamais afTligé, et que je n'ai jamais désiré que tu quittasses notre couvent; tu sais que je t'ai toujours protégé et que j'ai toujours cru que l'esprit de Dieu te faisait agir et non l'entêtement, ou un vain esprit d'originalité. Mais, mon fils, tu es un sujet de scandale pour nos frères, et comme nos premiers pères, dans la vie de communauté des moines, nous ont donné des règles et un ordre qu'il est de mon devoir de maintenir exactement, il ne me reste d'autre alternative que de te dire : Va où le Seigneur, que tu cherches si sincèrement, voudra te conduire. Il remplira les désirs de ton cœur. Mais, n'oublie pas le couvent où s'est écoulée ta jeunesse. Accorde-lui le secours de tes prières. Et, si un jour, mon fils, j'apprends que le Seigneur t'a glorifié, je serai heureux de l'en louer et de l'en exalter. »

Le bon abbé voulut ensuite donner à Siméon de quoi subsister, car le saint jeune homme avait donné au couvent une grande partie de sa fortune, et il devait maintenant le quitter dans le plus grand besoin ; il lui ofiVit donc tout paternellement une petite somme destinée à pourvoir aux nécessités les plus impérieuses, jusqu'à ce qu'il eût trouvé où se placer. Mais Siméon lui répondit avec une humble reconnaissance : « Loin de ton serviteur l'idée d'accepter de toi un seul denier; au lieu d'un or inutile, donne-moi ta bénédiction, qui m'accompagne sur le chemin. »Le vieillard pria sur sa tète, comme jadis Isaac sur celle de son fils Jacob ; «Va en paix, mon fils, lui dit-il ; que le Seigneur soit avec toi. »

Telle fut Id manière dont Siméon quitta le couvent de Téléda. Il s'en alla dans un endroit sauvage, rempli de rochers, et descendit dans une citerne vide et abandonnée, où il se mit à chanter les louanges de Dieu.

Cependant, la nuit suivante, Héliodore eut un songe qui lui donna beaucoup d'angoisses. Il lui semblait voir des hommes habillés de blanc, des torches à la main, entourer le couvent

en lui criant : « Nous te brûlons, toi et les liens, parce que tu as renvoyé le serviteur de Dieu ! quel crime avait-il commis? pourquoi l'as-tu chassé? Au jour du jugement, son mérite brillera d'un vif éclat ! «Tremblant, Héliodore s'éveilla, appela les frères et leur dit ; « J'ai beaucoup soudért celte nuit à cause de Siméon. C'est un grand ami de Dieu. Cherchez-le, et ne rentrez pas sans lui. » Les frères obéirent ; des bergers les mirent sur la trace de Siméon ; ils le trouvèrent et le ramenèrent. Cependant, son séjour à ïéléda ne fut pas de longue durée. Son apprentissage élail fini; le temps du travail allait conmieneer pour lui. Dieu lui avait donné dix ans pour l'éprouver et voir s'il persévérerait dans son amour pour la souffrance; si la haine et la persécution ne l'inlimideraient point ; si de douces remontrances ne le gagneraient pas et ne le feraient pas dévier de son chemin semé d'épines. Mais, comme il restait aussi inébranlable dans sa résolution que dans sa charité, que son ame était pure de la moindre tache d'amertume ou d'amour-propre, la main de Dieu le conduisit plus loin.

Siméon comptait alors vingt-quatre ans. Le monde l'avait complètement oublié, aussi ne sut-il pas de quel côté diriger ses pas, en quittant le couvent. Il pria Dieu de lui préparer le chemin et de le conduire où sa volonté le voulait ; consolé par sa prière, il continua sa route. Il arriva dans le voisinage du territoire d'Antioche, sur la terre de Telanessus, village syrien. Là, il s'abrita sous un arbre et adressa l\ Dieu celte prière : « Seigneur, Dieu tout-puissant ! s'il vous est agréable que ce soit dans ce lieu que je passe les quarante jours du jeûne, conduisez-moi vous-même dans un couvent, et que le portier me dise : Entrez. » Il resta jusqu'au soir en prière sous l'arbre, puis, avançant dans le pays, il trouva un couvent et frappa à la porte. Un jeune homme, à l'air bienveillant, vint ouvrir, regarda d'un air enfantinement respectueux l'étranger aux traits si beaux, si distingués, si agréables, qui

se présentait, et le pria d'entrer. Siméon lui demanda d'abord de vouloir bien appeler l'abbé ; cependant, le jeune garçon le prit d'abord tout amicalement parla main, l'attira sur le seuil et puis seulement alla chercher l'abbé. Ce couvent était presque désert ; les moines s'étaient retirés dans une autre communauté, et il n'y restait qu'un vieillard et ce jeune garçon. Ce vieillard arriva bientôt, et accueillit Siméon comme un ami ancien et bien-aimé; il le reçut avec honneur et mit toute la maison à sa disposition. Siméon le pria de lui donner tout simplement une cellule écartée, où il pût passer le temps du carême qui était proche ; le vieillard satisfit à ses désirs. 11 se trouvait alors à Telanessus un ecclésiastique qui avait la mission de parcourir, à un temps fixé, la province pour voir les prêtres de la campagne et pour visiter les couvents isolés, qui ne se trouvaient pas sous la direction d'un abbé, afin de réprimer immédiatement les abus qui pouvaient se déclarer. C'était un homme remarquable; il était né à Edesse, d'une famille distinguée. Il se nommait Bassus, et avait lui-même fondé un couvent de deux cents moines , qu'il conduisait d'après une règle fort sévère. Ils ne pouvaient avoir ni bêtes de somme, ni moulin; il leur était interdit de recevoir de l'argent, de sortir pour aucun achat; ils devaient absolument s'abandonner à 1a providence de Dieu.

Bassus vint voir Siméon , et sa grande ame , exempte d'envie, fut saisie d'étonnementà la vue de ce jeune homme, qui marchait à pas de géant et avec une si naïve simplicité, dans la voie de l'amour des souffrances. Siméon, de son côté, s'estimait heureux, surtout d'avoir rencontré un conseiller aussi éclairé ; il lui fit part de son dessein de passer tout le temps du carême en prière, sans boire ni manger, et dans une cellule murée.

« Veux-tu donc vraiment, lui dit Bassus, avec une feinte sévérité, courir un tel danger? commettre un grand péché et devenir ton propre meurtrier?

— Eh bien, mon père, répondit hunnblement Siméon, faites-moi apporter dix pains el, une cruche d'eau, et je vous promets d'en faire usage en cas de nécessité. »

Bassus n'avait plus rien h objecter. 11 bénit le saint jeune homme, lui fit apporter des vivres, et ordonna en sa présence de murer la porte de sa cellule. Le merveilleux pénitent resta seul, comme l'avait été le Sauveur dans le désert; mais, l'intérêt que lui portait Bassus et l'inquiétude qui le dominait, ne lui permirent pas d'attendre que le saint temps de jeûne fût écoulé; il fit déraurer la porte et trouva Siméon étendu par terre, faible corporellement, mais vivant spirituellement dans la plus haute acception du mot ; car, à peine eut-il reçu la sainte communion des mains de Bassus, qu'il se leva et quitta la cellule ; le pain et l'eau dont on l'avait pourvu étaient demeurés intacts.

Le prêtre de Telnesche, nommé Daniel, devint partisan et ami de Siméon. Il était lui-même voué à la vie ascétique, c'est ce qui lui faisait apprécier l'esprit de pénitence si élevé, dont était animé le jeune homme. Il restait continuellement avec lui, et pourvoyait à ses vêtements, de même qu'à ses besoins les plus pressants. Le goût de Siméon le portait vers le désert ; mais Daniel, Bassus, et d'autres amis, le croyaient appelé h agir immédiatement sur le monde, pour autant que cela est praticable dans la plus profonde solitude, et lui proposèrent la vie ascétique, dans une mandra. Une mandra était un certain espace de terrain, libre d'en haut, mais entouré de hauts murs. Celui qui se vouait à ce genre de vie, était le jouet de toutes les tortures de la misère, et ne pouvait être vu du dehors. Les deux grandes pénitentes, Cyre et Marane, compatriotes de Siméon et ses contemporaines, demeuraient ensemble dans une semblable retraite.

Cette proposition répondait aux vœux de Siméon. Daniel possédait, sur une montagne voisine, un bout de terrain, qu'il luidonnaavecjoie, et sur lequel Siméon bâtitsa mandra; jamais'

roi n'entra en possession de sa couronne et de'ses domaines, avec plus de joie que Siméon de sa mandra, où l'attendaient toutes les horreurs Ae la souffrance, souffrance qui devait un jour, par la toute-puissance de Dieu, répandre un si vif éclat. Ce fut l'an 4l2J, que Siméon, à l'âge de vingt-quatre ans, entra dans la demeure de laquelle il devait, pendant près d'un demi-siècle, briller comme un soleil des âmes, et devenir le docteur et le bienfaiteur des peuples. Cependant, les dix premières années, il ne resta pas encore sur la colonne; il arriva peu à peu à la plus effrayante des mortifications. Il entra d'abord dans sa mandra. pour y commencer le carême; son ami et son protecteur Bassus en fit murer l'entrée, et le laissa sans la moindre nourriture corporelle, h la merci des ouragans et des gelées des nuits, des pluies torrentielles et des fortes grêles, à ciel ouvert, en un mot, s'adonner à une prière non-interrompue. Aidée de son unique amour et de son désir d'être unie à Dieu, son ame lutta dans ce séjour, pour surmonter tous les obstacles et toutes les distractions, précisément comme si c'eût été des prétentions, ou un malaise inhérent à la nature humaine. Son ardente charité lui faisait de plus en plus fouler cette nature aux pieds et rejeter au loin toutes les attaques du mauvais esprit , qui ne dédaigne nulle espèce de tentation, pour empêcher les soldats du Christ , d'atteindre leur but. Mais Siméon était déjà passé maître dans la sainte science de la prière : il laissait l'enfer se déchaîner, et restait attaché au ciel par la volonté.

Le jour de Pâques, le digne Bassus revint à la mandra, mais non pas seul; il était accompagné des prêtres de sa juridiction et de beaucoup d'autres, auxquels s'étaient jointes non-seulement toute la population du village, mais encore celle des environs. Tout le monde attendait avec anxiété l'ouverture de la mandra, dont la porte emmuraillée fut "démolie, en présence de cette foule qui salua Siméon, avec

une véritable -joie. Un homme pieux, nommé Maris, convamcu que les prières d'un aussi grand pénitent devaient être agréables à Dieu, le pria humblement de bénir un vase plein d'huile, qu'il avait apporté. Celui-ci y consentit; et comme si Dieu eût voulu symboliser sa grâce, le vase déborda en telle abondance, que le peuple assemblé, vint dévotement et avidement en recueillir; l'heureux Maris emporta chez lui le vase débordant, où il resta pendant des années, rempli d'une manière miraculeuse. Bassus donna ensuite à Siméon le Pain des anges, le laissa dans sa mandra, emportant pour lui, un amour plus vif joint à l'admiration, et d'un ton prophétique il dit à la foule assemblée : « Par ce saint jeune homme, Dieu accomplira plus de choses qu'il ne l'a fait, soit par ses apôtres, soit par ses prophètes. Les rois et les grands de la terre viendront le saluer, l'honorer et implorer à genoux son intercession. » Et ce fut vraiment alors que commencèrent ces guérisons miraculeuses des âmes et des corps, guénsons qui portèrent de plus en plus la réputation de Siméon par tout l'univers. Une jeune fille de dix-huit ans, paralytique depuis son enfance, fut la première qu'il guérit. Il lui inspira en même temps un tel désir de la perfection, qu'elle obtint de son père, homme fort riche, de lui bâtir un couvent, où elle passa saintement le reste de ses jours.

Théodoret dit en parlant de ce monde qui affluait vers Siméon, après avoir cité divers peuples orientaux : « On y vit même les peuples qui habitent les terres où se couche le soleil ; il en vint d'Espagne, d'Angleterre et de France, pays situé entre les deux autres. D'Italie, il n'est besoin de mentionner que ceci : c'est que l'on dit que dans la ville de Rome, célèbre dans le monde entier, le pieux Siméon est tellement honoré, que l'on trouve son image en petite statue , dans tous les ateliers et dans toutes les boutiques, comme si l'on voulait ainsi se recommander à son intercession. » Dans son désir de la solitude en Dieu et pour éloigner cette foule, Siméon

voulut fdire murer la mandra pendant trois ans, afin d'être invisible et inabordable pour tous. Il n'y avait dans le mur d'enceinte, qu'une petite ouverture, par laquelle il recevait la sainte communion. Bassus lui apporta un vase rempli de lentilles et une cruche d'eau, et lui conseilla de borner sa retraite 5 huit mois. Siméon suivit avec la plus grande humilité le conseil de son prudent ami , et fit voir , en même temps, combien il se méfiait de la faiblesse de la nature humaine; il se fit river au pied droit une chaîne de fer, et sceller cette chaîne dans un bloc de pierre. Par là, il rendait sa fuite impossible. Le chorévêque , Meletjus d'Antioche , lui ayant fait l'observation qu'une ferme résolution, provenant de la volonté de Dieu, pouvait retenir le corps sans qu'il fût besoin de l'enchaîner, Siméon se fit ôter sa chaîne, et recueillit toutes ses forces pour soutenir ce rude combat spirituel .

Les épreuves que Dieu lui envoyait, ou qu'il permettait qu'il eût, devenaient de plus en plus fortes, afin qu'il passât comme par un creuset, pour devenir l'instrument de l'or le plus pur, digne d'être employé par la mam de Dieu. Les persécutions du démon se mêlaient aux visions célestes ; les terreurs pleines d'angoisses aux consolations les plus abondantes; des apparitions trompeuses aux apparitions angéliques et aux enseignements divms. Au milieu de ce mélange de peines et de jouissances, au milieu de ce déchaînement du ciel et de l'enfer, qui, tour à tour, assiégeaient son cœur et cherchaient à le posséder, Siméon devint aussi mortifié spirituellement qu'il l'était déjà corporellement. Rien ne lui semblait soit doux, soit digne d'envie, soit consolant, comme de servir Dieu comme il lui plaisait; que ce fût sur un lit de roses ou d'épines, cela lui était parfaitement indifférent. Dans ce feu d'épreuves indescriptibles, il devint comme un vêtement d'amianthe, que l'on jette dans les flammes pour le nettoyer, et qui, loin d'y brûler, y devient pur et souple.

Dans le silence des nuils ou vers le lever de l'aurore, il arriva quelquefois aux bergers et aux gens de la campagne de voir sur les murs de la mandra des anges portant la croix, ou d'entendre des cantiques de jubilation, qui semblaient chantés par des voix surnaturelles. Une foule de gens, atlu'és par le respect profond qu mspirait Siméon, entouraient sans cesse sa retraite. Cependant, une nuit, trois mauvais sujets résolurent de franchir les murs de la mandra, pour attaquer Siméon ; armés de lances et d epées, ils se précipitèrent vers le saint qui était en prière; mais tout à coup une force invincible et inconnue les arrêta et les tint immobiles 5 leur place. Là, ils restèrent jusqu'au soir, car ce ne fut qu'alors que Siméon sortit de l'extase dans laquelle la prière l'avait jeté ; il les aperçut, et leur demanda qui ils étaient et ce qu'ils voulaient. L'un d'eux trouva assez de force pour lui dire qu'ils étaient des voleurs qui avaient voulu le tuer. « Allezen paix, dit alors Siméon, et désormais ne faites plus de mal à personne , de peur que quelque chose de pis ne vous arrive. »

Ainsi se passèrent les dix-huit mois de retraite absolue de Siméon ; pour la troisième fois alors, son pieux ami, Bassus, accompagné d'une foule innombrable, vint pour démurer la porte. L'étonnement et la joie générale de trouver Siméon vivant et bien portant, se changèrent en une pieuse stupeur, lorsque Bassus, découvrant le vase aux lentilles, le trouva intact. Le peuple en demanda instamment ; les prêtres et les diacres se partagèrent, pendant six heures, le restant de celte provision bénie.

Bien que Siméon se trouvât maintenant en contact immédiat avec les hommes, et qu'il vînt en aide à leurs nécessités par ses prières, à leurs vices etàleurs fautes, par ses exhortations; son ame restait cependant étroitement unie à Dieu, et la vocation que Dieu lui avait donnée, lui devenait de jour en jour plus certaine; prêcher la pénitence par ses paroles et par son

exemple ; annoncer par son enseignement, par ses miracles, par sa vie tout entière, l'incommensurable miséricorde de Dieu, sa grince, son amour; montrer par lui-même la puissance victorieuse et purifiante de la pénitence, lorsqu'elle provient d'un saint amour de la souffrance, et que, petit ruisseau, elle va se jeter dans la mer de la rédemption, au pied de la croix. Il n'y a pas moyen de découvrir dans cette pauvreté si humble, si indiflerente à tout, si mortifiée, si spirituelle, le fait d'une humeur chagrine qui aurait dominé Siméon pendant les vingt-six ans qu'il passa dans cette terrible solitude. 11 n'avait d'humeur ni contre lui, ni contre les autres. 11 était comme tous les saints amis de Dieu avant et après lui, d'un caractère aimable, amical et dévoué; mais, franchement, le monde ne pouvait lui servir de guide dans le sentier qu'il avait choisi ; et quel saint eût voulu d'un tel guide? Précisément parce qu'il se trouvait alors en un contact plus fréquent avec les hommes, son zèle pour la pénitence s'accrut. Ses jeûnes devinrent plus sévères , sa prière plus fervente , sa mortification de plus en plus forte. Il commença à surmonter la chair de plus en plus; il s'habitua à la pénible mortification de rester nuit et jour à la place de sa mandra où il avait coutume de prier.

A cette époque, la foule qu'il attirait devenait innombrable. Tel, attiré par la curiosité, s'en retournait l'esprit changé et rempli de respect ; bientôt, chacun vint implorer de cet étonnant serviteur de Dieu quelques paroles de salut , ou quelque grâce. Les malades , les boiteux , en un mot ceux qui avaient une infirmité quelconque, se faisaient conduire près de lui, malgré la peine qu'ils avaient à en approcher, et lui demandaient la santé; les opprimés venaient recourir à sa protection ; les pauvres et les malheureux, lui exposer leurs besoins.

Siméon, charitable et patient, prêtait l'oreille h toutes ces

352 LES l'ÈKES DU DESERT.

plaintes, à toutes ces demandes; il consolait les uns, exhortait les autres, priait pour tous ; il opérait, par la force de Dieu, de nombreuses guérisons de maladies et d'inlirmités et beaucoup de conversions de pauvres pécheurs; quelquefois même, il punissait les endurcis; il ne congédiait personne sans lui avoir prouvé, d'une manière quelconque, qu'il était l'instrument de l'esprit de Dieu. Aussi, Siméon n'avait aucune préférence ; il ne faisait aucune distinction entre le riche puissant et les humbles pauvres; entre les élevés et les abaissés. Une brillante apparition céleste l'avait chargé de soigner tous les pauvres; et comme les affligés et les opprimés sont h plaindre, que tous ceux qui souffrent quelque privation doivent être considérés comme pauvres ; que seulement les premiers implorent la bénédiction du Ciel pour l'esprit, et les autres pour le corps, Siméon pensait à tous. Il priait donc pour obtenir aux rois la sagesse et l'humilité ; aux juges, l'esprit de justice et le respect des lois; auxViches, l'amour du prochain ; aux pauvres, la modération; aux prêtres, l'abnégation d'euxmêmes; aux religieux, l'esprit de sacrifice; à tous, une foi inébranlable dans l'enseignement du christianisme. C'est pourquoi Siméon voyait avec indignation les puissants de la terre opprimer les petits, et il soutenait de sa protection les orphelins et les veuves, lorsqu'il voyait leurs droits méconnus et lésés.

Dans cette vie si incroyablement dure et insupportable à l'homme matériel, Siméon ne trouvait rien de difficile ni d'insupportable, que les témoignages d'estime dont le monde l'accablait et la foule qui l'entourait sans cesse. Il craignait, avant tout, la faiblesse humaine, si portée à la vanité, et la distraction de l'esprit, qui s'éloigne si vite de l'union avec Dieu. Mais Dieu, que Siméon désirait si ardemment et si sincèrement, le garda de tous ces écueils, et lui donna de nouvelles grâces, c'est-à-dire, de nouveaux moyens de mortification.

Ce fut au commencement de l'année 423, que Siméon commença celte pénitence qui restera à jamais inouïe, de demeurer continuellement jour et nuit sur des colonnes. A l'intérieur de sa mandra, se trouvait une pierre, haute d'environ deux mètres ; un jour, Siméon aperçut sur cette pierre un homme de belle taille revêtu d'une armure de guerre et plongé dans une profonde prière ; son visage était resplendissant ; ses mains jointes, il s'inclinait respectueusement , puis se relevait , et après avoir répété ces salutations quelque temps, il levait les mains et les yeux au ciel. En faisant ces génuflexions, il regardait Siméon fixement. Pendant trois nuits celte belle apparition revint, restant la nuit entière, tantôt à genoux, tantôt droite, mais toujours priant. Siméon comprit, et se sentit tellement poussé et encouragé, qu'il commença dès lors à rester sur des colonnes. Son ame fut alors remplie d'un sentiment de douceur inexprimable, car il voyait clairement où Dieu le voulait. Il resta trois mois sur cette pierre ; puis il monta sur des colonnes. Pendant les six premières années, il resta sur une colonne haute de sept à huit mètres, puis sur une de onze mètres et ensuite sur une autre de quinze à seize mètres; enfin, après ces six années, il fit ériger cette célèbre colonne de vingt-huit à vingt-neuf mètres , sur laquelle il resta trente ans, et qui le vit mourir. Le diamètre de cette colonne était de trois pieds d'Allemagne ; la place sur laquelle se tenait le saint, avait à peu près soixante-dix centimètres d'étendue ; elle était entourée d'une grille et n'avait pas de toit. Celui qui voulait parler à Siméon, le prêtre qui lui apportait la sainte communion, ses disciples, lorsqu'ils voulaient lui apporter, une fois par semaine, un peu de lentilles ou un grossier vêtement, et qui, pour cette raison, demeuraient dans son voisinage, tous devaient se servir d'une échelle. Ses vêtements consistaient en une robe de moine, longue tunique d'étoffe grossière sur laquelle se mettait une

ceinture ; et en un capuchon qui couvrait la tête ; pour l'hiver, il y joignait un petit manteau de peaux de bêles. Son corps maigre, élancé et souple, possédait une grande force de nerfs; son visage beau et doux, sur lequel se réfléchissait sa sainteté, souvent brillant d'extase, était devenu vénérable dans les derniers temps de sa vie par sa longue barbe blanche. Ainsi suspendu, pour ainsi dire, entre le ciel et la terre, il s'employait à l'unique occupation pour laquelle le monde ne trouve, au miheu de ses millions d'occupations, aucun temps ; il employait son temps à la prière. Les anges sont toujours en adoration. L'amour de Siméon pour Dieu le faisait rivaliser avec les anges et l'e rendait semblable à eux. C'est pourquoi sa vie n'était qu'une prière continuelle. La nature terrestre et pesante luttait, non-seulement contre cet exercice spirituel, mais même contre la foi, qui le rendait possible; elle le considérait volontiers comme exagéré. Mais l'ascétisme brise la puissance de la nature terrestre; il dégage les forces supérieures de sa pression; il rompt les chaînes qui enlacent des milliers de fois l'ame dans son enveloppe mortelle; et, par la liberté qu'il lui restitue, en la dégageant de ces liens, il la rend capable de s'élever à l'unité ; de n'avoir qu'un lien, l'union avec Dieu, le repos en lui.

Le désir et les efforts de l'ame, vers cette élévation, sont l'essence de la prière ; il n'y a là rien d'incroyable, rien d'impossible. Et quant à l'exagération, elle consiste dans la négligence de beaucoup dans la prière, négligence de tant de milliers d'individus, négligence certes bien plus incroyable que cette prétendue exagération. 11 y a des millions d hommes qui ne pensent pas à rendre à Dieu l'hommage qui lui est dû ; et personne ne s'en étonne. Un seul y pense jour et nuit et ne pense qu'à cela et le monde entier s'en étonne. Cet étonnement, preuve si manifeste de l'éloignement de l'homme de sa destination divine, preuve si claire et si triste, était précisément ce qui attirait une foule continuelle autour de

celte colonne où Siméon remplissait sa mission. Toute la nuit et le jour jusque trois heures de l'après-midi, il présentait dans une fervente et humble prière, ses propres supplications et celles de ses frères, c'est-à-dire de tous les hommes;, il louait la grandeur de sa magnificence et la surabondance de son amour, en déplorant la froideur et l'infidélité du cœur si changeant de l'homme. Ensuite, il faisait par jour deux prédications ou discours au peuple, paroles toujours pénétrantes, toujours pleines de charité, telles, en un mot, que les lui inspirait l'Esprit-Saint. Ses exhortations h s'affranchir des choses de la terre, à mépriser le monde, à conquérir le ciel, h ne rien craindre que la punition de l'enfer, à ne rien trouver de pénible , que d'être privé de la vue de Dieu pendant l'éternité : tels étaient les sujets ordinaires de ses sermons. Il changeait cependant quelquefois de texte et, dans une chaleureuse élocution,il exhortait son auditoire à rester fidèle à la foi catholique, à rester fidèle à son dévouement aux traditions si estimables, à respecter les évéques et les prêtres, h quitter le culte des idoles, les hérésies et le judaïsme.

Outre ces discours journaliers, il parlait encore avec la plus grande obligeance et la plus grande bonté, à tous ceux qui réclamaient de lui soit conseil, soit consolation, soit décision, soit avis, soit prières; en un mot une demande quelconque; cependant, ceci ne durait que jusqu'au soir; à l'arrivée de la nuit, il mettait de côté les choses dû monde; il congédiait la foule ou ne s'en laissait plus distraire afin de se plonger dans le silence et la solitude de la prière, et d'acquérir ainsi de nouvelles lumières, et de nouvelles forces. Il avait pris l'habitude de faire, pendant son adoration, de profondes inclinations, et il se baissait si bas en les faisant, que son front touchait ses pieds. Un compagnon de Théodore! dit avoir un jour compté jusqu'à 1244 de ces inclinations, et n'avoir plus compté parce qu'il s'était trompé en continuant. Mais les dimanches et les jours de fêtes, Siméon

restait droit, les mains levées au ciel pendant vingt-quatre heures. Dans les premiers temps de son séjour sur des colonnes, il avait fait faire au haut de sa colonne une espèce de palissade et s'y était fait attacher avec des cordes, afin que la fatigue ne l'accablût pas et ne le fît peut-être tomber à bas de la colonne, car il n'y avait place ni pour s'asseoir ni pour se coucher. Il dut aussi s'habituer à rester toujours debout et il y réussit si bien, que plus tard il ne se fit plus attacher, peut-être bien s'appuyait-il contre sa balustrade pour puiser dans un sommeil léger et passager le repos qui pouvait être nécessaire à sa nature, si élevée au-dessus de la nature terrestre. Ce qui rendait sa patience et sa persévérance plus étonnantes encore, c'étaient les souffrances corporelles si terribles, que son attitude droite, ses jeûnes, ses veilles, ce manque d'habitation lui avait attirées. La plante de ses pieds se gonfla, son épine dorsale fut attaquée, il se forma des ulcères aux pieds et trois fois il devint aveugle. Il n'y avait que ceux de ses disciples qui l'approchaient pour le servir qui en sussent quelque chose ;• et encore ne le savaient-ils qu'imparfaitement, car il ne se plaignait jamais. Il est vrai qu'il ne put leur cacher sa cécité, mais les étrangers ne s'en aperçurent pas, car il avait fortement défendu à ses disciples d'en parler. « Dieu le sait, disait-il, et cela me suffit; car je ne sers que lui seul, pour lui seul je souffre et lui seul peut ra'aider. »

Son amour pour Dieu lui faisait regarder tous les hommes comme des frères chéris, auxquels il devait être utile selon sa capacité ; mais il ne désirait ni leur louange, ni leur pitié, ni leur admiration. C'est pourquoi il déclinait tout honneur.. Il avait l'habitude de dire aux malades qu'il renvoyait guéris : «Si l'on vous demande qui vous a guéris, dites : c'est Dieu. Mais ne me nommez jamais 1 si vous me nommez, vous courez risque d'offenser Dieu gravement et d'être punis par lui. A lui sont la puissance et la grâce, à lui doit être l'honneur, »

SAINT SIMÉON STYLITE. 3o7

Un jour, un prèlre vint au pied de sa colonne et lui cria ; plein d'étonnement : « Qui es-tu, être merveilleux? es-tu un esprit? es-tu un ange? peux-tu être un homme?» Ceux qui l'entouraient montraient à ces paroles quelque indignation; mais Siméon pria humblement le prêtre de monter par l'échelle jusqu'à lui, et alors, il lui montra ses mains et ses pieds avec leurs ulcères, posa la main du prêtre sur sa poitrine, lui dit quelle était sa nourriture, et parla de ces choses si extraordinaires comme si elles étaient le fait de tout le monde. Le prêtre le quitta convaincu qu'il était un homme, mais il fut beaucoup plus étonné d'une telle mortification et d'uije telle humilité qu'il ne l'eût été, s'il eût vu un ange.

Cependant la manière de vivre de Siméon lui attira, dans le commencement, la désapprobation et le blâme de la part de ceux qui ne savaient d'abord quel esprit le faisait agir, et ensuite de ceux qui ne se laissaient pas éblouir par de grandes austérités corporelles et par des miracles. Les fils spirituels d'un Ammon, les disciples d'un Macaire, les solitaires de Nitrie, qui connaissaient à fond l'ascétisme spirituel et corporel envoyèrent à cause de cela un messager à Siméon pour l'éprouver dans la vertu qui est la pierre de touche de toutes les autres, particulièrement des vertus chrétiennes : l'obéissance. L'envoyé de ces respectables Pères du désert exprima à Siméon sa désapprobation de sa manière de vivre, et lui dit de quitter sa colonne et de s'en tenir désormais aux règles en vigueur, soit chez les moines, soit chez les solitaires. A peine le messager avait-il tini de parler, que Siméon se prépara à quitter sa chère colonne, bien qu'il fût convaincu que la main de Dieu l'y avait placé ; car le jugement propre peut éblouir les esprits les plus distingués et les plus nobles et les induire en erreur; mais l'obéissance jamais ! dans l'obéissance, il y a toujours quelque chose de l'esprit de Celui « qui s'est rendu obéissant jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la croix. » Mais à peine l'envoyé eut-il vu les dispositions de Siméon,

qu'il lui cria, solon l'ordre qu'il en avait reçu : « Arrête et reste sur ta colonne ! que Dieu te conduise ! Persévère jusqu'il la fin ! » Si Siméon eut refusé, on l'eût fait descendre de force...

Les moines de Tabenne condamnèrent aussi à l'origine la manière de vivre de Smnéon, comme une nouveauté et une exagération très-scandaleuse et lui firent dire qu'ils ne pouvaient rester en communauté avec lui. Mais leurs envoyés apprirent sur les lieux à mieux connaître et ses vertus et son excellente vie, et, à leur retour, les moines conçurent une si liaute opinion de Siméon, opinion qui bientôt se répandit partout, qu'ils envoyèrent une seconde embassade pour exprimer à Siméon le respect qu'ils étaient heureux d'avoir pour lui et leur admiration. Il y eut devant cette colonne des scènes, d'un genre tout particulier, et dont. Théodoret, qui en raconte quelques-unes, fut témoin oculaire ; voici ce qu'il dit :

«Il arriva un jour qu'une tribu barbare, d'un pays inconnu, se présenta devant la colonne et le chef pria Siméon de bénir lui et sa horde. Mais d'un autris côté arrivait en même temps une autre tribu, ennemie de la première, chose très-fréquente chez les peuples orientaux, et cette seconde horde se présenta aussi à Siméon. Le chef de cette nouvelle tribu éleva devant lui de fortes plaintes sur le compte de l'autre chef, et conjura Siméon de ne pas bénir cette tribu, et particulièrement son chef, qui était un homme méchant et indigne, ajoutail-il. Mais ce dernier s'éleva avec force contre les accusations lancées contre lui et accusa ù son tour son accusateur ; les deux hordes prirent chacune parti pour leur chef, et la dispute devint si vive, qu'elle allait évidemment dégénérer en un combat. J'étais présent à cette affaire ; je cherchai à apaiser les partis, en les assurant que Siméon les bénirait l'un et l'autre ; mais c'était précisément ce qu'ils ne voulaient ni l'un ni l'autre, chaque parti soutenant que le chef de

SAIM SIMÉON Si Y LITE. 339

l'autre était un indigne. Siméon se vit obligé de les menacer très-sérieusement, et seulement alors le difierend s'apaisa. Je ne raconte ceci que pour donner un exemple frappant du cas que ces barbares faisaient de la bénédiction de Siméon, puisqu'ils n'entendaient pas que leurs ennemis pussent jouir de ses bienfaits.

» Une autre fois, raconte le même auteur, je courus dansée lieu un danger de mort. J'ai déjà dit que les Perses et d autres peuples arrivant du fond de l'Asie venaient écouter Siméon, et, touchés de ses discours et de ses exhortations, se convertissaient à la foi et se faisaient baptiser. Les fils d'ismaël (les Arabes, probablement les Bédouins, races .errantes) venaient quelquefois par troupe de deux où trois cents, même mille hommes, abjuraient leurs erreurs, brisaient les idoles qu'ils portaient avec eux, se faisaient instruire dans les doctrines du christianisme par Siméon et demandaient le baptême. Siméon, qui avait un grand respect pour le caractère sacré du prêtre, engagea une troupe nouvellement convertie à profiter de ma présence et à demander ma bénédiction. Ces hommes obéirent sur-le-champ, et ils le firent avec la double ardeur de leur nouvelle foi et de leur sauvagerie naturelle. Ils se précipitèrent sur moi ; les plus près de moi s'emparèrent de ma personne ; les uns, me tenant par le manteau ; les autres, par la barbe et par les mains ; ceux qui ne se trouvaient pas à proximité étendaient les mains vers moi ; et tout le reste, se jetant en désordre de tout côté dans ce labyrinthe humain, je me trouvai tellement pressé, tellement tiré tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, que je courus grand risque d'être écrasé. Siméon put à grand'peine obtenir le silence, rétablir l'ordre et me protéger contre cette pieuse multitude.

» Je fus une autre fois témoin, dit encore Théodorct, d'un miracle du saint homme, qui eut beaucoup de retentissement. Un prince Sarrasin pria Siméon de rendre la santé à un homme de sa suite dont tous les membres étaient -paralysés.

3G0 LES PÈllES DU DÉSERT.

Siméon demanda au malade s'il voulait abjurer son incrédulité. Cet homme déclara qu'il était prêt. «Crois-tu aussi, ajouta Siméon, à la sainte Trinité, au Père, au Fils engendré uniquement et au Saint-Esprit ?

— J'y crois, répondit le malade.

— Eh bien! dit Siméon, si tu crois, lève-toi, prends ton prince sur tes épaules et porte-le dans sa tente. »

Le paralytique se leva guéri et fort, et fit ce qui lui était commandé. Tous ceux qui étaient présents, se répandirent en louanges sur la toute-puissance de Dieu. Mais Siméon, dans cette guérison miraculeuse, n'a fait que ce qu'avait fait le divin Sauveur quand, guérissant le paralytique, il lui dit d'emporter son lit ; car il a dit lui-même : « Celui qui croit en moi, fera les œuvres que je fais; il en fera même de plus grandes. » Nous ne pouvons donc pas nous étonner que sa prophétie s'accomplisse. Et il l'a faite dès le commencement ! Jamais son ombre n'a guéri personne ; et l'ombre de saint Pierre guérissait les malades, les estropiés et chassait les mauvais esprits (1), parce qu'il plaisait ainsi au Sauveur. Donc, par la force de son nom et par son ordre, Siméon faisait des miracles sans nombre.

Les habitants du Liban envoyèrent à Siméon un messager lui porter leurs plaintes et lui dire que les bêtes féroces leur rendaient la vie presque impossible dans leurs montagnes. Ces animaux se réunissaient en troupe, se jetaient dans diverses localités et dérobaient non-seulement le bétail, mais encore les petits enfants, et attaquaient même les gens. Personne n'osait s'aventurer seul dans les montagnes ou à travailler seul dans les campagnes; lors même que beaucoup se réunissaient, ces animaux étaient difficilement effarouchés et leur frayeur ne durait que peu de temps.

Siméon leur répondit : « Dieu vous donne ce que vous

(I) ACT. DES Ap., V, \'6.

SAINT SIMÉON STTLITE. 361

méritez. Vous l'avez abandonné, lui et sa miséricorde pour retourner à vos idoles, qui ne peuvent vous faire ni bien ni mal. Dieu vous a abandonnés maintenant aux bêtes féroces. Invoquez vos idoles, si elles peuvent vous secourir. » Les envoyés avouèrent que les invocations et les sacrifices avaient été parfaitement inutiles, et alors ils se jetèrent à genoux devant Siméon et demandèrent avec désespoir son intercession. Il y avait en ce moment beaucoup de personnes rassemblées pour la prière et elles joignirent leurs supplications 5 celles de ces malheureux. « Eh bien ! dit Siméon, si vous voulez ouvrir les yeux à la miséricorde de Dieu, dont la grande bonté voudrait vous voir tournés vers lui, si vous voulez prendre la ferme résolution de vous faire instruire dans la doctrine du salut, la doctrine des chrétiens et recevoir le baptême : je prierai Dieu qu'il éloigne son fléau de dessus vous et qu'il fasse luire sur vous la lumière de son visage. » Ils répondirent tous d'une voix : « Si tu veux prier pour nous afin qu'il nous délivre de cette angoisse et qu'il éloigne de nous le fléau de sa colère, nous promettons à ta sainteté de renoncer à nos idoles, et de nous faire chrétiens. »

Siméon, profondément touché de l'infinie miséricorde de Dieu qui se servait des bêtes féroces pour tirer ces pauvres ignorants de leur erreur, leur dit : « Placez au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ des pierres à toutes les bornes de vos habitations ; priez un des prêtres chrétiens qui se trouvent dans vos environs de marquer chaque pierre du saint signe de la croix ; veillez-y trois jours et trois nuits, et j'espère que le Seigneur Jésus empêchera désormais que les bêtes ne nuisent aux hommes. »

Les envoyés, pleins de confiance, retournèrent au Liban, suivirent les avis de Siméon et virent bientôt qu'il leur avait fait connaître la volonté de Dieu ; les bêtes féroces se réunirent en proférant d'effroyables rugissements et quittèrent le pays.

Les habitants de cette contrée vinrent tour à tour poussant

des cris de joie, trouver Siméon. Hommes, femmes et enfants célébrèrent leur délivrance de cette plaie, demandèrent à être instruits et h recevoir le baptême ; puis après être restés quelque temps auprès de Siméon,- ils s'en retournèrent en chantant des cantiques de louanges pour la double grûcc qui leur avait été faite, en recevant la vie du temps et celle de l'éternité. Ces nouveaux convertis devinrent eux-mêmes des messagers de la foi chez les peuples leurs voisins ; la réputation de saint Siméon passa du Liban jusqu'à l'Yémen (Arabie heureuse), où des malades furent guéris et reçurent du serviteur de Dieu la santé du corps et la foi.

Sa prière était une puissante sauvegarde pour les Perses. Le christianisme s'était répandu de bonne heure chez eux et y avait jeté de profondes racines ; il avait fourni un nombreux contingent à l'armée des martvrs. Les actes de ces martyrs persans nous dévoilent une cruauté inouïe de la part des persécuteurs ; l'imagination orientale est inépuisable à inventer dans cet art infernal, dont les détails épouvantent la pensée, et cependant c'étaient des hommes qui l'exerçaient sur leurs semblables ! Le christianisme ne faillit pas cependant ; mais comme les rois de Perse restaient idolâtres, adorateurs du feu, les chrétiens vivaient dans .une perpétuelle crainte des persécutions. Les mages, honorés comme prêtres du feu, et quelquefois comme sages et devins, cherchaient toujours à détruire, autant que possible, la religion chrétienne ; et précisément le chef de ces mages faisait de nouveaux efforts dans ce but, lorsque le nom de Siméon comme protecteur merveilleux des opprimés, commença à être connu des Perses. Le roi Jezdebcrg donna au chef des mages d'abord plein pouvoir de sévir contre ses sujets chrétiens, et de n'épargner aucun moyen de les réduire à néant. Les flagellations, les tortures, l'épée décimèrent et détruisirent le troupeau du Seigneur. Dans un horrible cachot, se trouvaient entassés trois cent cinquante chrétiens dans les fers, hommes et femmes, prêtres et laïques.

SAIJST SIMÉON STYLITE. 363

La faim devait assouplir leur conscience et les forcer à abjurer. Mais ils supportaient toutes les angoisses de cette mort horrible plutôt que celles de la mort du péché, et ils restaient in( branlables. Il y avait déjà dix jours qu'ils gouiïraient tous les tourments de la faim, lorsque 1^. Saint-Esprit leur inspira de s'unir en prières à Siméon, pour implorer la miséricorde de Dieu ; ils avaient donc déjà prié Dieu humblement et avec une confiance filiale jusqu'à minuit, lorsqu'ils se virent consolés par une douce apparition : Siméon était au milieu d'eux, resplendissant de lumière, vêtu de blanc, le visage brillant, qui les encourageait et leur annonçait la fin de leurs soulîrances. — Le calvaire se reflétait dans toute sa vie ; pourquoi pas aussi le Thabor? — Et après les avoir remplis de délices telles qu'ils oublièrent les souffrances de leur cachot et de la faim qui les dévorait, Smiéon apparut à leur persécuteur, le chef des mages ; il le menaça en colère, lui prédisant sa punition, et le remplit d'une si excessive frayeur, que ce mage n'osa résister à ce puissant protecteur des chrétiens, mais qu'il supplia le roi de mettre fin à la persécution.

Lorsque Jezdeberg apprit la cause d'une demande aussi extraordinaire, il fit mettre immédiatement en liberté tous les chrétiens d'une manière honorable et leur fit rendre leurs églises ; car il craignait la punition divine qui avait atteint ce mage, Siméon lui avait dit : «Puisque tu adores le feu, le feu te brûlera; et vois alors s'il te sera secourable. » Ce misérable, saisi d'un horrible mal qui lui brûlait les entrailles, mourut d'une triste manière. Les évêques dispersés par toute la Perse ne furent pas peu surpris de la cessation subite de la persécution ; ils prirent des informations et apprirent l'événement surnaturel qui avait provoqué cette mesure ; ils en firent rédiger une relation et l'envoyèrent par une ambassade de trois prêtres à Siméon. Ceux-ci restèrent avec lui q'uelques semaines et relurent plusieurs fois cet écrit. Ce n'était pas en vain que Siméon restait à ciel ouvert sur sa

colonne ! Sa vie et ses œuvres devaient être rendues croyables et des témoins de tous genres devaient les faire connaître à des milliers d'individus.

Nous ne savons s'il s'agit maintenant d'un autre roi des Perses ou de ce même Jezdeberg, ceci n'étant pas dit dans les histoires ; mais un roi de ce pays envoya un jour des ambassadeurs à Siméon pour le prier d'intercéder en faveur de son fils qui souffrait déjà depuis quinze ans d'une paralysie de tout le corps. Deux magnifiques tapis devaient faire accueillir la demande. Siméon refusa amicalement les présents et dit : « Au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, retournez en paix chez vous, reprenez les tapis, couvrez-en le malade et dites : Le pauvre pécheur Siméon t'ordonne au nom de Jésus-Christ de te lever. » Les ambassadeurs firent ce qui leur était ordonné ; le fils du roi fut guéri sur-le-champ et fut si touché de la grâce et de la puissance de Dieu qu'il embrassa le christianisme avec sa mère et sa sœur, et alla ensuite trouver son bienfaiteur pour demander sa bénédiction.

Siméon n'était pas seulement le missionnaire des infidèles ; il appelait aussi les fidèles à la pénitence ; et si sa colonne lui servait de chaire pour ses discours journaliers, elle devait aussi lui servir de confessionnal et sa mandra de tribunal. Un document que lui envoya la paroisse de Phanir en Célésyrie, montre à quel point il savait, par sa manière entraînante et claire, inculquer à tous l'esprit de l'Evangile. On n'y dit pas si la commune prit à cœur l'obligation d'une vie chrétienne, poussée par ses exhortations orales ou écrites ; cela est indifférent. Viennent d'abord quelques salutations d'une lettre de la commune de . Phanir, dont le prêtre Cosmas devint ami de Siméon et son historien.

« A notre Père et Seigneur, le croyant, le choisi, digne du respect des cieux ; au glorificateur de l'Eglise du Christ, au prédicateur de la vie, placé entre Dieu et ses créatures ; à celui qui pratique les trois plus excellentes vertus : la charité,

SAl.M" SIMÉON STYLITE. 365

l'espérance et la foi, que lui a enseignées son maître l'apôlre saint Paul, à celui qui aime son Seigneur dans la vérité et sert son Dieu dans la justice, qui réjouit son Créateur par lexercice de ses vertus et qui accomplit les ordres de son rédempteur ; il celui qui méprise les choses passagères et périssables, qui est croyant comme Abraham, doux comme Moïse, saint comme Josué, ardent comme Elie, faisant des miracles comme Elisée, victorieux comme Job ; au seigneur Smiéon qui est conforme par le nom et par les œuvres à Simon Pierre, la pierre fondamentale de l'Eglise de Jésus-Christ. — Cosmas, prêtre de la localité de Phanir, se joint aux diacres, aux lecteurs et à toute l'assemblée des fidèles, — salut. »

Puis il dit plus loin : « En vertu du commandement que ta grandeur a fait à notre petitesse, nous t'écrivons, ô Père, en parfait amour ; D'abord, pour le vendredi (1 ) et pour le dimanche, que nous garderons ces deux jours, sans les profaner et comme des jours de fête ; que, quant h la mesure, nous n'en aurons qu'une selon la probité et un poids suivant la justice ; quant aux bornes des terres, que personne ne les changera ; quant au salaire, que personne ne le retiendra plus injustement à l'ouvrier; quant à l'impôt, qu'on le réduira de moitié et que pour les billets, ceux qui ont été payés seront rendus; quant aux jugements, que nousjugerons avec équité entre les grands et les petits, sans acception de personne et sans accepter de présents corrupteurs. Ensuite, nous ne calomnierons plus, nous n'aurons plus de société avec les voleurs ni avec les sorciers ; mais nous punirons les malfaiteurs et les violateurs de la loi, et nous prierons assidûment hi l'église pour le salut de nos âmes. Personne n'aura plus l'audace de violer ces lois, de s'abandonner à des actes

(Ij DatiS l'ancienne Eglisi', beaucoup de pieux cliréliens gardaient le venilreiii comme jour clo fôte, en l'honneur des souffrances de Noire-Seigneur Jésus-Christ.

de violence, d'user d'injustice, de corrompre les juges, d'opprimer les veuves, les orphelins et les pauvres, ou d'enlever les femmes. Nous observerons maintenant dans la vérité ce que lu nous as ordonné et que nous avons accepté, et nous nous en réjouissons. Nous jurons par Dieu, par son Christ et par le Saint-Esprit vivant et par la victoire de notre Seigneur, que celui d'entre nous qui osera enfreindre ces préceptes sera puni d'après ta parole, ô seigneur, et d'après notre propre impulsion, et éloigné selon que nos moyens nous le permettront. Son sacrifice ne sera plus reçu h l'Eglise, et ses morts ne seront plus conduits en terre. Prie pour nous, ô seigneur juste et excellent, que nous persévérions fermes et constants dans notre résolution, dans laquelle puisse le Christ nous venir en aide par ton intercession. Prie pour nous, afin que nous ne paraissions pas avec honte devant toi et coupable devant le Seigneur, mais, que nous accomplissions avec une joyeuse confiance tout bien dans la justice, et que nous obtenions ainsi la vie. Prie pour nous, ô seigneur, afin que nous soyons alors aidés par ton intercession et que la miséricorde, l'espérance et le salut se. répandent sur le monde entier dans toute l'éternité. Amen. A celui qui garde ceci, bénédiction ; et que celui qui osera l'enfreindre, soit maudit ! et tout le peuple dit : Amen. ».

« Aimez Dieu par-dessus toutes choses et votre prochain comme vous-même. » Ce commandement le plus simple et le plus grand de l'Evangile, doit être dit et redit toujours, car il est toujours oublié ; la crainte de Dieu et l'amour du prochain étaient les deux commandements sur lesquels Siméon insistait le plus. Et ce fut à ces vertus qu'il pratiquait luimême à un degré si héroïque, qu'il ramena les paroissiens de Phanir et bien d'autres âmes encore.

Les habitants d'une localité du Liban, nommée Anadris, avaient mis ses exhortations en oubli et les dimanches étaient si peu observés chez eux, qu'ils arrosaient leurs champs ces

jours-là. Un jour, la source qui fournissait de l'eau au loin et aux alentours se tarit ; et comme, malgré tous leurs efforts, ils ne pouvaient parvenir à l'approfondir, leur conscience s'en émut ; ils allèrent vers Siméon et confessèrent leur faute. D'abord celui-ci leur fit de graves reproches sur la violation d'un si saint commandement ; mais enfin il dit à ces malheureux afïligés : « Pourquoi ne suivez-vous pas mes avis? je ne vous les donne que pour votre salut ! je ne désire rien que voir vos âmes pleines d'une douce confiance se présenter sans crainte devant Dieu. Obéissez-lui et allez en paix. » Et la source d'Anadris redevint abondante comme par le passé.

Ce grand amour des âmes se portait chez Siméon, de même que chez tous les saints, avec une plus grande tendresse vers les grands pécheurs. Un malfaiteur, nommé Jonathas, avait plongé Antioche et ses environs, dans une horrible frayeur, par ses crimes et par ses méfaits. Mais bientôt l'heure du châtiment sonna pour lui, en même temps que celle de la grâce. On le poursuivit si longtemps, on le serra de si près que, traqué de retraite en retraite, il ne sut bientôt plus que devenir ; à cette angoisse de l'esprit se joignit celle de la conscience. Dans son désespoir, il ne sut où trouver du secours qu'auprès de Siméon.. Il entoura sa colonne de ses bras et fondit en larmes. Siméon lui demanda qui il était et dans quelle intention il venait. Jonathas se fît connaître et exprima son désirde faire pénitence. Siméon l'engagea à avoir confiance dans l'infinie miséricorde de Dieu, qui s'était lui-même offert pour les pécheurs, mais en même temps, il lui dit de ne pas faire de l'hypocrisie et de ne pas retourner à sa mauvaise vie dès que le danger serait passé. Jonathas protesta de sa ferme intention de se convertir sincèrement.'Cependant arrivait d'Antioche une troupe d'hommes armés qui réclama de Siméon la permission de s'emparer du criminel ; car sans sa permission, ces gens n'eussent osé arracher le misérable de la colonne à laquelle il s'était attaché. « Mes enfants, dit Siméon, je n'ai pas

attiré ici cet homme ; Dieu l'a envoyé, il est plus puissant que nous et il est déjà venu ainsi en aide à de grands coupables. Emmenez celui-ci, si vous le voulez ; quant à moi, je ne puis vous le livrer, car je crains Dieu, qui l'a envoyé vers moi prêt à faire pénitence. » A ces mots, le courage manqua aux envoyés ; ils laissèrent Jonathas où il était, et s'en retournèrent ù Antioclie. Ce criminel resta six jours près de la colonne, écoutant les exhortations de Siméon et priant à travers ses sanglots. Au bout des six jours il dit à Siméon : « Mon doux seigneur, laisse-moi là maintenant.

— Et pourquoi , demanda Siméon inquiet ; veux-tu reprendre ta mauvaise vie et joindre de nouveaux péchés aux anciens?

— Non, seigneur, répondit Jonathas, mais mon temps est rempli ; » et, en disant ces mots, le pécheur pénitent rendait son ame à son Créateur. Cependant on attendait avec impatience à Antioche l'exécution de Jonathas, afin que la ville fût enfin délivrée de la cramte qu'il inspirait, et bientôt arrivèrent devant la colonne des soldats qui réclamèrent le criminel. Siméon leur répondit : « Le Seigneur tout-puissant l'a envoyé vers moi, pour le réconcilier avec lui, en lui faisant faire pénitence, et ensuite l'a repris de ce monde ; nous, pauvres créatures, nous n'avons plus de droit sur lui. »

La mère de Siméon, après la mort de son mari et l'entrée de ses fils au couvent, avait toujours vécu comme une veuve chrétienne, dans une profonde retraite. Bien des années s'étaient écoulées lorsque la réputation de son saint fils se répandit dans le monde ; elle sentit alors naître en elle le désir de le voir encore une fois avant sa mort. Elle quitta donc Sisan et se rendit à cette bienheureuse montagne de Telnesche. Le temps avait détruit les murs de la mandra, mais la colonne se trouvait entourée de tout côté de grands bâtiments qui servaient d'asile et d'hôtellerie aux étrangers, d'habitation aux disciples de Siméon et enfin d'église aux fidèles. Au milieu de

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ces bâtiments se trouvait une place carrée, sorte de cour intérieure au centre de laquelle s'élevait la colonne. Personne ne pouvait apercevoir Siméon du dehors : ceux qui voulaient le voir, devaient entrer dans la cour intérieure, dans la mandra, dont l'accès était rigoureusement interdit aux femmes. Siméon avait, avec une sage prudence, éloigné le sexe féminin d'un lieu où affluait une telle foule d'hommes de toutes sortes. Un jour, pourtant, une femme, poussée par la curiosité, avaii revêtu des habits d'homme et espérait ainsi pénétrer dans la mandra, mais elle tomba inanimée sur le seuil et depuis, les autres, craignant le même sort, ne tentèrent plus de s'y introduire. La mère de Siméon avait aussi appris cette défense faite par son fils, mais elle espérait qu'il ferait une exception en sa faveur. Mais elle se trompait ; comme elle voulut entrer, on le lui refusa, et Siméon lui envoya dire : (f Aie un peu de patience ; dans peu de temps, nous nous verrons avec la grâce de Dieu. » A cette réponse, la pauvre mère ne sut que dire : elle commença à pleurer, à gémir, à se plaindre, si bien que ce ne fût pas seulement ceux qui se trouvaient hors de la mandra, que sa douleur émut jusqu'aux larmes, mais Siméon lui-même se couvrit la figure de ses mains, et pleura amèrement, lorsque la voix de sa mère arriva jusqu'à lui. 11 lui envoya dire : « Mère chérie, aie encore patience pour un peu de temps ; nous nous reverrons bientôt dans l'éternité bienheureuse. » Mais ce fut tout. Il comptait pour lui et pour elle sur la promesse du Seigneur qui réserve une centuple récompense au sacrifice d'un bonheur terrestre quelconque.

Siméon n'avait pas moins à coeur les intérêts de l'Eglise , que la conversion des pécheurs, l'amélioration de toutes les classes de la. société et la diffusion du christianisme parmi les infidèles. Il censurait sans acception de personnes, les empiétements du pouvoir temporel dans ses droits, de même que les abus et les fautes du pouvoir spirituel dans son

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administration. Empereurs et magistrats, évoques et prêtres avaient à remplir leur devoir ponctuellement et avaient tout aussi bien leur ame h sauver, que le dernier des mendiants. C'est pourquoi Siméon ne manquait jamais l'occasion favorable d'avertir et d'exhorter, de même qu'il ne manquait jamais de prier. Siméon était considéré par les empereurs de Constantinople, Théodose II, Marcien et Léon, comme un homme de prière, digne au plus haut point des inspirations de Dieu ; ils le tenaient en haute estime, et ne dédaignaient pas de demander son avis dans les choses importantes. Ils croyaient que cet esprit si pur, si énergique, si distingué, devait avoir, sur les choses du monde, des vues d'autant plus profondes, un jugement d'autant plus sain, qu'elles étaient sans intérêt propre pour lui ; que son coup d'œil que n'obscurcissaient ni les passions politiques, ni les intrigues de cour, ni les etTorts de l'amour-propre, devait avoir une profonde connaissance de ce qui est juste et nécessaire.

L'empereur Théodose II, homme d'un noble et doux caractère, à qui il ne manquait, pour être un grand prince, que le génie et le caractère de sa sœur Pulchérie, était trop condescendant envers les personnes auxquelles il portait de l'intérêt ou auxquelles il avait accordé sa confiance et particulièrement pour sa femme Eudoxie. Cette femme si remarquablement belle, si extraordinairement spirituelle, d'une vie des plus romanesques pour une impératrice, fut connue de Siméon. Elle était grecque, née h Athènes, d'un père païen, philosophe savant et célèbre, nommé Léonticus. Elle s'appelait Athénaïs, la nature l'avait richement dotée. Son père lui donna une éducation excellente et forma, avec un soin extrême, son esprit si rare. Etant encore dans la fleur de la jeunesse, Athénaïs perdit son père, qui mourut après avoir fait un testament des plus étranges. Il laissait une grande fortune, et légua tout son bien à ses deux fils, Valère et Genèse, jeunes gens assez prodigues, avec la condition de payer à leur sœur cent pièces d'or, car,

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disait-il dans ce testament, sa fille était tellement au-dessus de son sexe, que ses talents lui seraient plus utiles que la fortune. Cependant, Athénaïs chercha par ses prières et par ses supplications à toucher le cœur de ses frères, à les amener à ne pas admettre celte clause si injuste et à lui donner sa part, car il lui était impossible de vivre avec cent pièces d'or. Mais ce fut en vain ; ses frères lui donnèrent ce qui lui revenait et la mirent hors de la maison paternelle. Athénaïs se réfugia chez une de ses parentes, qui, non-seulement l'accueillit parfaitement, mais qui alla avec elle h Constantinople, pour faire casser le testament.

Jl y avait à cette époque à Constantinople une autre jeune fille remplie, comme Athénaïs, d'esprit, de génie, et de talent; mais elle n'était pas pauvre ; elle était impératrice et se nommait Pulchérie. Elle était petite-fille de Théodose-le-Grand, qui avait partagé entre ses deux fils son empire, et l'avait divisé en empire d'Orient et en empire d'Occident. Honorius avait eu en partage l'Occident, et Arcadius, l'Orient, qui eut, sous le nom d'empire de Byzance, un millier d'années d'existence, tandis que l'empire d'Occident succomba dans la tempête des migrations des peuples ; et, par les profondes racines qu'avait jetées dans son sol le christianisme renaissant à un ordre nouveau et à des mœurs nouvelles, il vit se former à sa place de nouveaux empires et de nouveaux peuples. Arcadius, premier empereur byzantin, mourut jeune, l'an 408. La plus âgée de. ses enfants, Pulchérie, avait alors neuf ans ; son frère, ïhéodose 11, en avait six. L'esprit du grand-père semblait s'être reposé uniquement sur Pulchérie ; elle le possédait à tel point que, dans un âge où d'autres réclament encore les bienfaits de l'éducation, elle présidait déjà à celle de son frère et de ses deux sœurs. A quatorze ans, elle se voua à la virginité et fit à cette occasion don à l'Eglise de Constantinople d'un autel magnifiquement travaillé, orné d'or et de pierres précieuses, au bord inférieur duquel se trouvait l'inscription indiquant

que Pulchérie l'avait fait consacrer, afin d'obtenir pour son frère un règne béni de Dieu, et pour servir en même temps de gage du vœu par lequel elle avait consacré sa virginité au Seigneur. Loin de toutes les distractions ordinaires h la jeunesse, loin de toutes les jouissances de la grandeur, Pulchérie menait une vie sérieuse et sainte ; elle était fidèle h son devoir. Les affaires si pleines de soucis du gouvernement partageaient son temps avec les œuvres de miséricorde, et les études sérieuses avec des pieux exercices de piété. Ses deux sœurs, Arcadie et Marine, qui avaient, à son exemple, consacré h Dieu leur virginité, priaient avec elle aux heures canoniales du jour et de la nuit. Elles mangeaient ensemble et Pulchérie ne paraissait en public que dans leur compagnie. Jamais un étranger ne pénétrait dans l'intérieur du palais. Du reste elle était d'un accès facile et très-prompte à obliger ; elle était fort compatissante pour les pauvres ; elle avait un grand respect pour les prêtres ; elle prenait à cœur l'érection d'églises, d'hôpitaux et de couvents ; mais, avant tout, elle était préoccupée de l'éducation de son frère. Elle l'entoura des maîtres les plus célèbres, fit elle-même pour lui un plan d'études, ordonna sa journée et choisit quelques enfants d'un bon caractère et doués d'heureuses dispositions pour être ses compagnons d'études, afin de lui donner de l'émulation par leur exemple. A quinze ans, elle devint auguste (associée à l'empire). Athénaïs s'adressa à Pulchérie, pour faire valoir ses droits contre ses frères. Elle était aussi gracieuse que belle, et exposa sa plainte d'une manière si douce et si touchante, que Pulchérie se sentit disposée en sa faveur ; elle prit des informations sur sa conduite et découvrit avec une grande joie qu'elle était irréprochable. Théodose avait alors vingt ans, et était en âge de se marier. Pulchérie trouvait réunies dans Athénaïs toutes les qualités qu'elle désirait voir dans la femme de son frère, et lorsque Théodose eut vu la belle pétitionnaire et lui eut parlé, il fut du même avis que sa sœur. Athénaïs était

encore païenne, non pas par un goût quelconque, mais parce que son père l'avait élevée ainsi. Son esprit élevé fut facilement 2;agnc au chrislianisme; 1 evéque Alticus l'instruisit et la baptisa en lui donnant le nom d'Eudoxie.En 421 , son mariage avec Théodose fut célébré. Ainsi se trouva vérifiée la singulière prévision de son père, et, au lieu de l'héritage qui lui était ravi, elle eut le trône impérial. Elle avait conservé toujours une prédilection pour les sciences et pour la poésie, et, devenue impératrice, elle traduisit en vers les livres de Moïse, de Josué et de Ruth et les prophètes Daniel et Zacharie. Elle fit venir ses frères à Constantjnople et les combla d'honneurs; son oncle Asclépiade fut nommé, à sa recommandation, vice-roi de Syrie. Il est à présumer que sa conversion au christianisme ne fut de sa part qu'une concession faite à son impériale nièce et qu'il resta païen du fond du cœur, car il ne laissait échapper aucune occasion de montrer sa haine contre les chrétiens. L'an 429, il promulgua un édit impérial par lequel il ordonnait que toutes les synagogues de Syrie, devenues à la longue des églises chrétiennes, fussent rendues aux Juifs. Les chrétiens syriens furent remplis de douleur, les païens se réjouirent et les Juifs ne se plaignirent pas de la conduite d'Asclépiade à leur égard, mais, au contraire, ils triomphèrent. Les évéques de Syrie, pleins d'une douloureuse confusion, allèrent trouver Siméon, lui firent connaître cet édit et le prièrent de prendre sous sa protection les intérêts des chrétiens. Siméon alors écrivit ce qui suit à l'empereur :

« Parce que tu t'es élevé orgueilleusement dans ton cœur et que tu as oublié le Seigneur ton Dieu qui t'a donné le trône impérial et la couronne ; que tu es devenu un ami, un associé, un protecteur des Juifs infidèles ; la punition de la justice de Dieu va bientôt l'atteindre, toi et tous ceux qui, dans cette affaire, ont complu à ta volonté. Alors, tu lèveras les mains au ciel et tu diras dans ton angoisse : C'est avec justice que le Seigneur me punit, car j'ai agi envers lui comme un infidèle.»

Théodose rentra en lui-même, déplora sa condescendance pour le vice-roi, le destitua pour le punir de s'être laissé corrompre et rapporta ledit si déplorable aux chrétiens. Mais une toute autre tempête allait bientôt menacer l'Eglise dans son existence intime et lui faire au cœur une plaie qui est encore aujourd'hui en partie saignante. Les erreurs de Nestorius et d'Eutychès excitèrent cette tempête.

Nestorius, prêtre d'Antioche, homme de mœurs sévères et d'une grande éloquence, mais bouffi d'orgueil, entêté et ne possédant guère de science en théologie, par conséquent ayant des idées peu claires, fut appelé en 428 au siège épiscopal de Consiantinople. La doctrine de l'incarnation, de la nature divine unie h la nature humaine dans une seule et même personne, avait paru, dès son origme, une abomination aux hommes purement charnels. C'était le motif qui avait poussé les Juifs (l) à vouloir lapider Jésus-Christ bien longtemps avant sa passion ; et dès que l'Eglise du Dieu fait homme se fut établie, qu'elle eut posé ses fondements dans la crèche et adopté sa croix comme signe de victoire, dès lors aussi l'erreur leva la tète, rejeta toutes les formes, et combattit par mille discours hypocrites la divine croyance catholique. De même que l'Eglise avait eu à soutenir une lutte formidable contre l'Arianisme.de même elle eut à la recommencer contre le Nestorianisme. x4utrefois, comme de nos jours, les hérésiarques appuyaient leur opposition sur le mensonge et soutenaient que l'Eglise combat opiniâtrement et bassement pour un mot vide de sens, dont elle fait un mol de ralliement pour son parti. Ainsi, Arius soutenait être parfaitement orthodoxe ; seulement, « il ne pouvait admettre la même essence dans le Père et dans le Fils; » croyance sur laquelle repose justement la divinité de Jésus-Christ et qui est le roc inébranlable sur lequel l'Eglise est bâtie.

(I) Saint Jkax, X, 30-31.

Cette fois c'était Nestorius qui rejetait le titre de Mère de Dieu (BîOTÔx.oi), nom donné de tout temps à la bienheureuse vierge Marie ; nom que jusqu'à lui aucun docteur de l'Eglise n'avait rejeté, et que beaucoup avaient adopté, tels que Denis d'Alexandrie et Grégoire de Nazianze.

Nestorius enseignait ceci : Jésus-Christ est simplement un homme qui a reçu d'une manière parfaite la force de Dieu. Jésus de Nazareth, fils de Marie, n'est pas vrai Dieu ; il n'est qu'homme plus rempli de Dieu que les autres saints et prophète, parce que, par ses rapports avec la divinité, il prend part aux honneurs qui lui sont rendus et à ses avantages. Le Verbe éternel n'est pas né de la Vierge, il a seulement établi sa demeure dans le Christ, lorsqu'elle l'enfanta ; c'est pourquoi, elle ne peut être. dite « avoir enfanté Dieu. »

L'Orient, cette terre promise des hérésies, était tombé dans une telle faiblesse d'esprit, que cette nouvelle erreur trouva à se propager, surtout en Syrie, où le Patriarche d'Antioche, Jean, peut-être à cause de l'amitié qui l'unissait à Nestorius, ne la combattit pas immédiatement. Le siège épiscopal de Cyr dépendait aussi de ce Patriarcat, et c'est avec douleur que l'on voit Théodoret, le savant évéque, le disciple de saints anachorètes, l'admirateur de saint Siméon Stylite parmi les partisans de Nestorius. Heureusement, cela ne devait pas durer longtemps. Dans ce même Orient, il s'éleva un homme qui sauva ce dogme de l'incarnation, si souvent attaqué ; cet homme fut Cyrille, patriarche d'Alexandrie et successeur du grand Alhanase. Il dit : « Quelque étroite que l'on puisse se figurer l'union entre le fils de Marie et le Verbe éternel, si elle n'est pas intime et réelle, elle ne peut autoriser h le prier comme Dieu qu'en réalité il n'est pas, puisqu'il est bien plutôt semblable par essence à la créature. L'adoration appartient à Dieu seul, et si Jésus, suivant Nestorius, doit être adoré, parce qu'il est devenu Seigneur de toutes choses, cette obligation d'adoration est contre le premier commandement ; l'homme ne

peut, par cela (]u'il a servi rl'organe au Verbe éternel, devenir semblable h l'Eternel. Ainsi, on ne |)ourrait dire non plus, que le Fils de Dieu soit noire rédempteur, s'il n'est pas celui qui a été livré pour nos péchés ; il n'aurait dans ce cas, d'autre part cl notre rédemption que celle d'avoir préparé, instruit et encouragé Jésus, tandis que saint Paul dit : « Dieu n'a pas épargné son propre Fils. »

Cyrille s'exprime ainsi sur la doctrine catholique : « De même que la mère d'un homme est la mère de la personne entière, et non de son corps seul, lors même que son ame est venue d'ailleurs, parce qu'elle n'a pas engendré simplement le corps mais tout l'individu, comme il est résulté de l'union réelle, et essentielle de l'ame et du corps; de même Marie est véritablement et réellement la mère du Verbe éternel, quoiqu'elle ne l'ait pas mis au monde selon la nature divine, par laquelle il est semblable à Dieu le Père. Car elle a mis au monde la personne même du Verbe revêtu de notre chair et l'a formée de sa chair. Cette union du Verbe éternel avec l'homme est véritablement et réellement l'union de la nature divine avec la nature humaine en une seule personne. C'est pourquoi les écrits qui traitent de Jésus-Christ ne peuvent s'appliquer indifféremment, tantôt à l'homme seul, tantôt au Verbe seul ; mais bien plutôt à celui qui a dit : « Je suis la résurrection et la vie ; » et qui, attaché à la croix, s'est écrié : «Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné?» Et c'est à cet indivisible Emmanuel que sont dus une adoration sans partage et des cantiques de louange. » Cependant, Nestorius persévéra dans son erreur et ajouta ; « Anathème soit celui qui nomme Emmanuel, vrai Dieu! Anathème soit celui qui dit que l'homme, né de la Vierge, est le Fils unique du Père. »

Bien que cette erreur ne fût encore connue que dans les patriarcats d'Orient, elle trouva des partisans et des défenseurs ; mais Cyrille et Nestorius regardèrent comme impos-

sible de terminer la discussion, sans avoir une décision de Rome, sans avoir soumis la question au pape comme chef de toute l'Eglise chrétienne. Cyrille et Nestorius firent donc connaître le sujet de leurs disputes au pape Célestin, qui la fit examiner mûrement, et, l'an 430, il proclama le résultat de cet examen.

Nestorius devait rétracter son erreur; sinon il devait être dépossédé de son siège épiscopal et rejeté de la communion de l'Eglise. Cyrille, comme légat du Pape, était chargé de l'exécution de ce jugement. Cependant, les débats que Nestorius et ses adhérents avaient soulevés, s'étaient étendus et enflammés de telle sorte qu'évéques et prêtres, moines et solitaires, laïques de tout rang, hommes et femmes, s'en occupaient vivement. Le concile d'Ephèse devait décider en dernier ressort. D'après une ancienne tradition, la bienheureuse V'ierge Marie, après la mort de son divin Fils, s'était retirée chez saint Jean à Ephèse, et y avait vécu jusqu'à sa mort. C'était donc dans cette ville que devait se décider la question de savoir si le salut de TArchange, à « la bénie entre toutes les femmes, » avait été ou non un mensonge.

Le 22 Juin 431 , un concile s'ouvrit dans la grande basilique de Sainte-Marie, sous la présidence de Cyrille représentant le pape Célestin. A ses côtés se rangèrent cent et quatre-vingt-dix-huit évêques, et au milieu d'eux se trouvaient les évangiles ; car ils devaient maintenant être juges entre l'éternelle vérité de la révélation et l'erreur d'un homme aveuglé. Nestorius se trouvait à Ephèse, mais loin de se rétracter, il ne parut pas à l'assemblée, bien qu'on le lui fît demander trois fois. Cependant, on donna lecture des écrits et des actes qui avaient rapport au sujet, et enfin on prononça solennellement le jugement suivant :

D'après les saints canons et d'après la lettre de N. S. Père et confrère Célestin évéque de Rome, nous sommes obligés de déclarer avec larmes que notre Seigneur Jésus-Christ calomnié

par Nestorius, lui ûte, par ce saint concile, la dignité épiscopalc et l'exclut de toute communion avec l'Eglise.

Ce jugement fut signé des cent et quatre-vingt-dix-huit évéques. La séance avait duré depuis le matin de bonne heure jusqu'à l'entrée de la nuit, quoique les jours fussent longs, et tout le peuple d'Ephcse attendait, plein d'impatience, espérant, priant et entourant la basilique dans l'attente de la décision du concile.

Lorsqu'elle fut connue et que l'on , apprit la déposition de Nestorius, le peuple poussa des cris de joie, se mit à louer Dieu de ce que l'ennemi de la foi était abattu , et bénit les Pères du concile. En un instant, la ville fut illuminée, et lorsque les évéques quittèrent la basilique, on les reconduisit à la clarté de mille flambeaux à leurs demeures, tandis que les femmes, portant des encensoirs devant eux, y brûlaient des parfums précieux. Le lendemain matin, la condamnation de Nestorius fut rendue publique et proclamée sur la place de la ville ; dans les deux églises métropolitaines de Sainte-Marie et de Saint- Jean, les évéques parlèrent sur le mystère de l'incarnation et en l'honneur de la bienheureuse Vierge Marie. Peu à peu les évéques du parti de Nestorius se soumirent h la décision du concile, et le jour où six d'entre eux la signèrent, Cyrille prononça un discours qui n'est qu'un cri de joie, applaudissant au triomphe de la Mère de Dieu.

«Nous te saluons, s'écrie-t-il, ô sainte et mystérieuse Trinité, toi, qui nous rassembles dans cette église de Marie, la mère de Dieu. 0 Marie ! toi, aussi, nous te saluons, toi, précieux trésor de l'univers; toi, lampe qui ne s'éteint jamais; toi, couronne de la virginité; toi, sceptre de la justice; toi, temple indestructible. Mère et Vierge, par laquelle nous est venu, dans le saint évangile, le béni, qui vient au nom du Seigneur. Nous te saluons, toi, dont le sein virginal a renfermé l'infini, l'incompréhensible 1 Nous te saluons ! Par loi est glorifiée et adorée la sainte Trinité, la croix honorée, satan chassé du ciel,

l'homme tombé retrouve le bonheur céleste, toute la création est délivrée de l'esclavage du démon, et amenée h la connaissance de la vérité. Par toi, coule sur les fidèles l'eau sainte du baptême et l'onction d'une joie ineffable. Par toi, le Fils unique de Dieu est donné à tous comme la lumière qui éclaire ceux qui sont dans la nuit du péché et qui sont assis à l'ombre de la mort. Mais quel mortel peut te louer dignement, ô incomparable Marie ! «Ainsi l'ancienne Eglise aimait, louait et honorait la sainte Mère de Dieu. Le troisième concile œcuménique de la chrétienté se rassembla pour venger sa gloire qu'avait voulu ternir Nestorius.

Plusieurs évêques d'Orient n'accueillirent toutefois pas la condamnation de l'erreur de Nestorius, si nuisible cependant à la foi des chrétiens. Ils trouvèrent un appui dans le patriarche d'Antioche, Jean, que son amitié pour Nestorius faisait rester dans l'indécision. La division entre les docteurs entraîne toujours après elle la division entre les fidèles : c'est pourquoi il n'était pas moins important pour Théodose II que pour les évêques orthodoxes, de faire revenir au troupeau de Jésus- Christ les évêques orientaux. L'empereur comptait pour cette affaire sur l'immense influence de Siméon. Il lui écrivit pour lui demander de contribuer à la paix et à l'unité de l'Eglise chrétienne, et lui disait : a Nous savons très-bien que toute la vie de ta sainteté est tournée vers Dieu et qu'elle est si parfaite que tu peux, en toute confiance, appeler sur nous les bienfaits de Dieu. Cela nous encourage à te recommander l'affaire dont une solution est si importante pour notre temps. Tâche que la paix dans l'EgHse jette de profondes racines et ne soit plus troublée par les artifices de l'ennemi. Nous avons grande confiance dans les prières de ta sainteté et dans tes exhortations si pieuses et si convaincantes. Si le patriarche d'Antioche, Jean, lui qui est si rempli de la crainte de Dieu, signe la déposition de Nestorius, ce brandon de discorde ; s'il assure qu'il ne reconnaît pas sa doctrine folle et

imaginaire, mais qu'il adhère h la décision des Pères du concile d'Eplièse, la réunion des membres égarés de l'Eglise s'ensuivra bientôt. Celui qui, en Orient ou en Occident, se reconnaît comme appartenant à la foi catholique, s'en tient à la communion de Cyrille, patriarche ; et rien n'est plus digne de tes désirs et de tes prières que de voir que tous, parla grâce de Dieu, soient unis dans la foi orthodoxe. Si tu entreprends ce combat contre les efforts de Satan, il te sera compté pour la plus belle victoire. »

Après des eflbrts inouïs, la paix fut enfin si bien rétablie dans l'Eglise, l'an 433, que l'erreur ne put plus faire de progrès. Presque tous les évéques orientaux avaient souscrit à. la décision du concile d'Ephèse. Le petit nombre qui persévérait dans sa révolte contre l'autorité ecclésiastique, ne voulait plus voir dans l'empereur qu'un faux pasteur de son peuple. Il les bannit de leurs sièges épiscopaux. Une pareille punition atteignit aussi le moteur de tous ces troubles, Nestorius, qui, après la décision du concile d'Ephèse, s'était retiré dans son ancien couvent à Ephèse ; l'empereur l'envoya en exil dans une oasis d'Egypte, où il mourut sans avoir rétracté ses erreurs. Tel fut le rempart élevé contre la propagation du nestorianisme dans l'Ouest ; mais dans l'Orient cette erreur se fraya une route que préférèrent toujours toutes les sectes ; elle se rangea sous un drapeau politique.

Les rois de Perse trouvèrent très-favorable à leur politique contre les empereurs d Orient de voir leurs sujets chrétiens, non pas orthodoxes, mais nestoriens ; ils encouragèrent et protégèrent celte erreur et la soutinrent à la pointe de l'épée contre les catholiques ; et comme la haine des sectes contre l'Eglise de Dieu a sa source dans le mensonge qui veut prendre la place de la vérité, les rois de Perse pouvaient être certains que les chrétiens égarés de leur royaume, seraient entièrement étrangers aux intérêts des catholiques étrangers. De nos jours, le nestorianisme est encore une des

nombreuses sectes qui ont déchiré le corps mystique de Jésus-Christ.

Cependant, au miheu de toutes ces dissensions, de toutes ces disputes, de tous ces déchirements, de toutes ces inquiétudes, Siméon restait sur sa colonne, paisiblement tourné vers celui qu'il cherchait dans les jours heureux comme dans les jours malheureux, vers celui qu'il aimait et qu'il glorifiait. Il se faisait de plus en plus vieux ; il souffrait ce que souffre ici-bas, d'après les lois de la nature, l'homme né de la poussière ; mais sa vie demeurait ce qu'elle avait toujours été, vouée à la prière, remplie de bénédictions, de grâces et d'amour, il vit de terribles jours ! Des peuples étrangers, affluant de solitudes sauvages et inconnues, les Vandales, les Huns, les Goths, se précipitaient comme des vagues de la mer en fureur, sur l'empire romain, tandis qu'Alaric et Attila, ces fléaux de Dieu, menaçaient les peuples et les temples. L'Eglise, si cruellement éprouvée au dehors, allait cependant avoir encore une fois à soutenir un terrible combat. Un moine de Constantinople, nommé Eutychès, en combattant avec un zèle outré l'erreur de Nestorius, tomba lui-même dans une autre erreur. Nestorius avait faussement enseigné qu'il y a en Jésus- Christ deux personnes, une personne divme et une personne humaine, unies en Jésus de Nazareth. Eutychès, au contraire, nia deux natures en Jésus-Christ, et prélendit qu'il n'y avait en lui que la nature divine, tandis que la doctrine de lEglise catholique enseigne qu'il y a deux natures en Jésus-Christ ou Dieu fait homme : car il est la deuxième personne de la Sainte-Trinité, le Verbe, et cette seconde personne de la Sainte-Trinité a pris la nature humaine et l'a unie à la divine. Les sectateurs d Eutychès furent nommés Monophysites, à cause de la doctrine qu'ils suivaient, et ils se propagèrent d'autant plus promplement et d'autant plus loin, qu'ils avaient gagné à leur parti l'empereur Théodose et l'impératrice Eudoxie. Théodose mourut l'an 450, et Pulchérie, qui monta

alors sur le trône et s'unit par une chaste union avec le noble Marcien, resta fermement attachée à la foi catholique. Le concile de Chalcédoine, le quatrième œcuménique (1) de la chrétienté, auquel prirent part 520 évêques,sous la présidence de quatre légats pontificaux, condamna, en 451 , l'erreur d'Eutychès. Léon-le-Grand, ce pape si remarquable, s'éleva contre elle avec toute la force de sa science de docteur de l'Eglise , science à la hauteur de son sublime génie et de sa sainte ame. Cependant, le mal fit de tristes progrès et tomba sur les peuples comme une peste spirituelle, qui les infecte encore. Les Arméniens devinrent partisans de l'erreur monophysite et se séparèrent ainsi de l'Eglise catholique. Ils sont actuellement très-influents en Orient, à cause de leur esprit de mercantilisme qui leur fait acquérir des biens considérables. Les Egyptiens devinrent aussi, en grande partie, monophysites, et comme tels, vouèrent aux fidèles de la vraie Eglise, ce mépris et cette haine commune aux sectaires, haine qu'ils conservaient encore, lorsque, deux siècles plus tard, l'islamisme, marchant à la conquête du monde, vint planter son drapeau en Arabie. En 640 l'Egypte fut conquise par les Arabes, et les monophysites prêtèrent d'autant plus volontiers leur secours à ces conquérants et se soumirent d'autant mieux à leur joug que l'abîme creusé entre eux et l'Eglise en devenait plus profond. D'abord, les infidèles laissèrent à leurs alliés leurs biens et leurs églises et n'exercèrent pas envers eux la tyrannie qu'ils exerçaient sur les catholiques. Mais dès que les musulmans se sentirent affermis sur le sol égyptien, ils firent aussi sentir le poids de leur tyrannie aux monophysites dont le

(I) Le premier se tint à Nicée, en 32o, contre Arius, (jui niail la consubstantialité du Fils avec le Père; le second se tint à Gonstanlinople, en 381, contre INîacédonius, qui rejetait la consubstantialité du Saint-Esprit; le troisième se tint à Ephèse, en 43 I , contre Nesi.orius, qui admettait deux personnes en Jésus-Christ ; parmi ce tourbillon d'hérésies, la foi catholique fut toujours le phare qui jetait la lumière de la vraie doctrine.

nombre commença bientôt, à diminuer, et le culte h se perdre. De nos jours, les Coptes, successeurs et restes des anciens Egyptiens, peuples monophysites, sont encore les fidèles adeptes de cette triste doctrine, qui prive l'homme de cette douce consolation, de cet heureux modèle de charité qui nous donne, dans le Dieu fait homme, un Sauveur ci invoquer et un frère à aimer. Quiconque a jamais vu la mélancolique maison de prières des Coptes au Vieux-Caire, doit avouer que ce doux rayon de joie qui se rellète dans toutes les créatures par la sublime incarnation de Dieu, n'a jamais éclairé l'ame de ces enfants des ténèbres.

L'impératrice Eudoxie fut pour l'erreur d'Eutychès une puissante protectrice. Il en est quelquefois ainsi des gens d'esprit : ils s'entichent d'une idée, ils y appliquent leur intelligence, ils la regardent d'autant plus soutenable, qu'elle l'est moms : il en fut de môme chez la veuve de Théodose. Après la mort de son mari, elle s'était retirée en Palestine ; ce pays était alors tellement agité et révolté contre la doctrine catholique par le moine Théodose, que ce misérable était parvenu à chasser l'évéque de Jérusalem de son siège et à se mettre à sa place. Ni un tel scandale, ni l'anathème prononcé contre l'erreur d'Eutychès par le concile de Chalcédoine, ne déterminèrent Eudoxie à rejeter cette erreur. Elle menait à Jérusalem une vie pieuse ; elle était fort bienfaisante ; elle vivait enfin comme avaient coutume de vivre h cette époque les veuves chrétiennes, et sa conduite donnait précisément à sa foi erronée une fausse apparence de glorieuse réalité.

Pulchérie vit avec une profonde douleur l'égarement d'esprit delà veuve de son frère et conjura le saint pape Léon-le-Grand de ne rien épargner pour sauver l'ame de sa belle-sœur. Ce dernier s'acquitta avec une grande prudence de la difficile mission réclamée de sa charité. Il écrivit à Eudoxie le i 5 juin 453. Il commença par lui dire que vivant dans la terre sainte, elle ne

pouvait certainement pas s'être détournée de la croyance au mystère de l'Incarnation, et qu'en conséquence il la priait d'user de toute son inlluence pour ramener 5 la foi catholique les moines que leur frère Théodose avait pour ainsi dire enivrés de l'erreur d'Eutychès, afin qu'ils acceptassent la décision du concile de Chalcédoine et qu'ils se repentissent de leur persécution sauvage contre l'Eglise catholique.. Le saint Pape ajoutait : « Comme il faut croire avec la foi et la paisible humilité d'un enfant pour comprendre le secret de notre salut, il est nécessaire de faire comprendre à ces insensés, qu'ils doivent simplement croire ce qu'ils lisent dans l'Evangile, et ce qu'ils expriment en disant le Credo, au lieu de s'occuper d'inventions blasphématoires. Car, dé même que l'Eglise catholique condamne Nestonus qui a enseigné qu il y a dans l'unique Jésus-Christ notre Seigneur deux personnes, de même aussi, elle condamne Eutychès,. parce qu'il nie que le Verbe éternel a pris la nature humaine dans le sein de la Vierge Marie. Si tes exhortations pouvaient porter ces pauvres gens à se convertir, il t'en reviendrait une gloire incomparable, et je te prierais de me faire aussitôt part de cette heureuse nouvelle, afin que je puisse m'en réjouir à double titre : d'abord, h cause de toi, pour le résultat béni de ton œuvre pieuse ; ensuite, à cause d'eux, pour la miséricorde de Dieu, si plein de bontés. »

Mais Eudoxie ne fut pas si tôt gagnée ; elle ne comprit pas ce doux appel de l'Esprit- Saint ; alors, la main de Dieu s'appesantit sur elle. L'empereur d Occident, Valentinien III, fut assassiné à la tleur de l'âge, en 453, et sa femme Eudoxie, fille de l'impératrice Eudoxie, fut poussée par la force à épouser son meurtrier. La vengeance et l'horreur conduisirent Eudoxie à appeler à son secours, contre cet époux détesté qui s'était imposé, Genséric, roi des Vandales. Genséric vint, pilla et dévasta Rome, et emmena Eudoxie et ses deux filles prisonnières à Carthage.

De telles épreuves sont une rosée de la grâce pour de nobles amcs. Eudoxie rentra en elle-même, et bientôt Anastase, chorévéque de Jérusalem, vint trouver Siméon et lui apporta une lettre d'Eudoxie, dans laquelle elle lui exposait l'état de son ame, et lui demandait conseil. Il lui répondit : « Satan a vu la grandeur de ta vertu et il a voulu te tenter. Il a employé comme instrument, le dangereux moine Théodose, qui a rempli ton ame d'inquiétudes et de ténèbres. Tu dois, comme le froment, être passée au crible et éprouvée. Mais, prends courage ! ta foi n'est pas éteinte. Je m'étonne cependant que tu viennes bien loin chercher un ruisseau, tandis que tu as une source près de toi, puisque tu as le pieux Euthyme. Suis ses conseils et tu sauveras ton ame. »

Euthyme était un pieux abbé que les erreurs, les disputes et les crimes des moines schismatiques, entraînés par l'évêque intrus Théodose, avaient porté à se retirer dans le désert, vers la mer Morte. Là, à un quart de lieue du Jourdain, l'anachorète Gerasime avait bâti un monastère et un couvent. Le monastère consistait en soixante cellules, séparées les unes des autres, dans lesquelles habitaient les moines déjà formés à l'obéissance et morts à eux-mêmes; ils vivaient ainsi isolés. Le couvent, bâti pour les novices et pour les religieux visiteurs, était situé à peu près au centre de ces cellules éparses. Le samedi et le dimanche, les solitaires se trouvaient réunis pour le service divin et pour la sainte communion, à leurs frères novices.

Eudoxie se détermina à suivre le conseil de Siméon, et à conférer avec Euthyme. Comme elle savait que le saint abbé ne venait jamais à Jérusalem, où la vue de tant de moines égarés et fanatiques déchirait son cœur, elle fit bâtir une habitation non loin du monastère, afin d'y avoir avec Euthyme, un entretien sur la foi ; lorsqu'elle fut achevée, elle envoya deux prêtres respectables l'y inviter. Mais Euthyme, à la vue de ces préparatifs impériaux, s'était enfui plus loin à

l'occident du désert, OÙ on le trouva avec beaucoup de peine, et on en eut plus encore pour le déterminer à se rendre aux désirs de l'impératrice. Enfin, on l'y décida, et lorsque Eudoxie l'aperçut, elle se jeta à genoux et s'écria : « 0 mon digne père, je vois maintenant quelle grâce Dieu m'a accordée, en m'accordant de te voir. »

Le saint vieillard la bénit et lui dit simplement : « Ma fille, veille mieux sur toi-même à l'avenir ! par défaut de prudence, tu es tombée dans une misérable erreur, et tu y as persévéré par un entêtement inconsidéré. Abandonne-la ; soumets-toi à la décision du conseil général de l'Eglise à Chalcédoine, et reviens à la sainte communion de l'Eglise catholique. » Puis, il lui donna sa bénédiction et la quitta.

Eudoxie suivit son avis avec autant de fidélité que si Dieu lui-même le lui eût donné. Elle se rendit à Jérusalem, abjura l'erreur d'Eutychès, et s'attacha à l'évêque catholique Juvenal, qui avait pu reprendre son siège. Beaucoup de laïcs, de moines, de prêtres, suivirent l'exemple de l'impératrice. Mais, hélas ! tous ne le firent pas. Les récalcitrants moururent peu à peu à la vie chrétienne, dans leur existence sectaire, si vide, et qui, semblable au polybe, se renouvelant toujours, parce qu'elle est imparfaite, produit des branches sans fleurs et sans fruits. Les partisans de cette secte portent maintenant, en Syrie, le nom de jacobite., du nom d'un de Isurs docteurs , Jacob Earadai.

Siméon avait été, du haut de sa colonne, spectateur de bien des tempêtes ; il en avait vu bien des fois le monde agité; cependant il dut encore être, l'année de sa mort, témoin de la catastrophe terrible qui bouleversa sa patrie, la Syrie. Le 8 juin 459, un tremblement de terre épouvantable, fit d Antioche et des villes environnantes, un monceau de ruines. Ce fut dans la nuit du dimanche de la Pentecôte au lundi. Le peuple luxueux avait passé cette fête de l'Esprit-Saint, d'une manière toute profane et s'était abandonné à des amusements

SAINT SlMliON STYLITE. 387

dignes d'animaux. Alors, quelques secousses qui se firent sentir de temps à autre d'une manière irrégulière renversèrent, comme un chûtcau de caries, celte magnifique ville d'Anlioclie avec la multitude des magnifiques bâtiments qui l'ornaient. Beaucoup de personnes perdirent la vie; d'autres perdirent tous leurs biens; tous perdirentcourage. Alors, ils pensèrent à Dieu et aux peines éternelles, dont celle qu'ils éprouvaient les faisait se souvenir. Ils désirèrent pouvoir prier, chose h laquelle ils ne pensaient guère autrefois, ou pour mieux dire qu'ils méprisaient ; ils éprouvèrent le besoin d'une sainte intercession devant le tronc de Dieu, et des milliers d'entre eux se rendirent par troupe près de Siméon pour s'abriter sous l'aile de ses prières. Ils arrivaient vers lui comme des pèlerins, en procession, conduits par des prêtres; la croix les précédait, les bannières étaient déployées; les encensoirs fumant, les lampes allumées, tout ce peuple, en larmes, gémissant, soupirant, déplorant son sort, faisaient un triste spectacle.

Lorsque Siméon vit cette foule remplie d'angoisses et de terreur entourer sa colonne et lui exposer son malheur, il s'écria avec une amère douleur : « 0 taisez-vous ! autrefois vous n'avez pas voulu m'écouter ; jamais vous n'avez voulu suivre mes conseils ! Tous vous vous êtes détournés ; vous êtes devenus des branches inutiles ; vous vous êtes plongés dans l'avarice et dans la perversité ! la mesure de votre iniquité a débordé , faites silence maintenant ! car je ne puis parler à des infidèles tels que vous. Laissez-moi seul parler à mon Dieu. » Alors Siméon commença une ardente prière, tandis que le tremblement de terre continuant agitait sa colonne comme le vent agite le roseau. Le danger croissait ; Siméon ordonna à la foule de réciter le Kyrie eleison, el quand cette invocation de la miséricorde de Dieu fut finie, il dit humblement : « Mes frères, une ame parmi nous a été exaucée ! et pour vous en convaincre, je vais vous présenter l'homme dont les prières ont été écoutées. » Et il appela d'entre celte foule

un simple laboureur cl lui dit : « C'est toi, mon frère; mais, dis-moi, pourquoi es-tu si agréable à Dieu? » Cet homme répondit avec timidité : « Pardon, mon père ; ce n'est pas moi, car, je suis un homme tout ordinaire, je ne suis qu'un pécheur.

— Parle, parle, insista Siméon. »

Cet homme alors dit : «Je suis un journalier, et voilà ma manière de vivre : je partage mon gain en trois ; j'en donne un tiers aux pauvres, j'en donne un tiers à l'Etat pour 1 impôt, et l'autre tiers je le garde pour moi. Et j'ai toujours fait ainsi. » Tous, à ces mots, se pressèrent avec respect autour de cet homme simple, si agréable à Dieu dans son obscurité et dans sa simplicité. Le tremblement de terre cessa; mais il laissa une telle terreur dans les esprits et une telle idée du néant et de l'instabilité des choses terrestres, que personne ne pût immédiatement reprendre quelque occupation. Le commerce et les affaires étaient interrompus. On était toujours sous l'impression de la frayeur inexprimable que l'on avait éprouvée, en sentant la terre se dérober sous les pieds et les murailles tomber sur les têtes. C'est pourquoi on n'osait pas encore rentrer dans les bûtiments ou travailler aux champs; la consternation paralysait les bras et les esprits. On ne se sentait en sûreté qu'auprès de la colonne de Siméon. La mandra semblait être la place la plus sûre de l'univers. Les saints sont les amis de Dieu et, quoi qu'il arrive, ils n'éprouvent point de mal, car ils font tourner tout mal en bien : cette opinion d'un peuple autrefois si frivole, se manifestait involontairement par la confiance illimitée qu'il avait en Siméon. Il leur enjoignit de supporter cette affliction pour leurs péchés, de prier, de faire pénitence et de se réconcilier avec Dieu. Ce temps d'expiation dura cinquante et un jours, et chaque jour voyait la foule croître autour de la colonne. « C'était, dit Cosmas, le biographe syrien, comme si Dieu eût convoqué la moitié du monde, afin qu'elle se rendît en hâte

auprès de son enfant bien-aimé. qu'elle l'honorât, qu'elle en prît congé et qu'elle glorifiât sa mort, comme ne le fut aucune mort de son temps. »

Le 29 juillet, il y eut une fête grande et publique ; une communion générale réconcilia solennellement le peuple avec Dieu. Ce fut la dernière fois que Siméon en fit faire de cette manière. Cette mission miraculeuse qu'il avait remplie durant trente ans sur un espace de deux pieds de large, allait maintenant finir et il le savait. De même qu'un père tendre et éclairé, qui parle h des enfants chéris, il faisait ses adieux h tous en les exhortant et en les consolant ; il leur recommandait de garder les commandements et les lois de Dieu ; il ordonna à chacun de retourner chez soi et de commencer les travaux au nom du Seigneur; qu'alors Dieu leur serait favorable.

Siméon continua encore un mois sa manière de vivre, puis un jour il tomba sans connaissance en présence de ses disciples et resta comme mort sur sa colonne pendant trois jours. Ses disciples se relevaient et montaient, tour à tour, tandis que celui d'entre eux qu'il préférait, le biographe Antoine, restait fidèlement pendant tout ce temps près de lui, et ne le quittait ni jour ni nuit. Ce fut lui qui remarqua tout d'abord les signes de la o;râce céleste, la merveilleuse odeur de sainteté qui semblait entourer, comme une émanation du paradis, ce misérable corps dont l'ame paraissait s'être envolée. Il semblait que des flots de parfum s'échappassent de vases invisibles et entourassent cette colonne bénie. D'abord, on ne sentit ce parfum qu'au haut de la colonne, mais peu à peu il descendit comme un nuage d'encens, dérobé aux regards, et remplit la mandra d'une odeur délicieuse. Tout le monde le remarqua ; mais personne ne sut qu'en penser.

Antoine, alors, parla en ces termes à son maître saint et chéri : «Rcçrarde, ô maître, comme Dieu t'aime ! l'atmosphère du ciel t'entoure déjà. Le Seigneur va maintenant te rappeler à lui et le conduire où tu mérites d'aller. Mais

auparavant répands l'abondance de tes bénédictions sur ton serviteur. »

Et d'une main tremblante le vieillard bénit le jeune homme. Le 2 septembre, Siméon recouvra ses forces ; il appela ses disciples, en choisit deux pour conduire les autres et les recommanda tous au Seigneur. Alors, il s'inclina trois fois profondément et tourna ses regards vers le ciel. Il y avait toujours du monde dans la mandra ; et une grande consternation s'était répandue parmi ceux (jui s'y trouvaient parce que, depuis trois jours, Siméon avait cessé tout discours et n'avait plus parlé h. personne. La joie fut donc grande, lorsqu'on le vit se lever et reprendre sa place habituelle. Tous s'écrièrent d'une voix : « Bénis-nous, ô maître. » Siméon tourna les yeux vers les quatre points cardinaux, et levant la main, bénit ce peuple en le recommandant au Seigneur toutpuissant, puis il dit encore quelques paroles affectueuses aux deux disciples qu'il avait placés à la tête des autres ; il se frappa ensuite trois fois la poitrine, et, appuyant sa tête sur l'épaule d'Antoine, il s'endormit dans le Seigneur.

Les honneurs que lui rendit son siècle furent si grands, que l'empereur Léon 1" écrivit au patriarche d'Antioche pour avoir la dépouille mortelle de Siméon comme un trésor précieux tout à la fois, et comme un défenseur de l'empire et de Constantinople ; il voulait aussi rendre à ce grand serviteur de Dieu l'honneur qui lui était dû. A peine l'intention de l'empereur fut-elle connue, qu'il s'éleva à Anlioche une plainte générale ; toute la population adressa à Léon une pétition dans laquelle on lui représentait humblement qu'un effroyable tremblement de terre avait renversé les murs de la ville et que le saint corps de Siméon devait leur servir de rempart et de protecteur contre de nouveaux désastres. L'empereur souscrivit d'assez mauvaise grâce à leur demande ; on fit bâtir à Antioche une chapelle particulière où l'on déposa en grande pompe les reliques du saint, que l'on honora toujours avec grande

SAINT SIMÉON STYMTE. 391

dévotion. La mandra devint aussi le but de pieux pèlerinages, et le couvent qui l'entourait abrita pendant des siècles de nombreuses communautés de religieux. Au dixième siècle, une tribu arabe le détruisit et les ruines de ce grand monastère se voyaient encore sur le penchant de la montagne, à six milles d'Antioche, au siècle dernier. Quelque entouré de difïicultés et de fatigues que fût ce genre de vie, il trouva pourtant des imitateurs et même beaucoup. Dans le septième et le huitième siècle, il y eut en Orient beaucoup de Stylites.Ilyen eut jusqu'au douzième dans la Syrie, et jusqu'au quinzième dans la Mésopotamie. Le plus célèbre fut Daniel, disciple de Siméon, qui, dans l'année de la mort de son maître, monta sur une colonne près de Constantinople, et mourut après y être resté trente ans, à l'âge de quatre-vingts ans. Semblable à son saint prédécesseur, il jouissait aussi d'une grande estime chez les princes et les peuples, et brilla par les dons de miracles et de prophéties.

Le jeune Smiéon, qui mourut en o96, après être resté soixante-huit ans sur des colonnes, fut aussi un Slylite célèbre. Ses contemporains en parlent comme d'une véritable merveille de vertu et de sainteté. Etant enfant, il errait çà et là sur le haut des montagnes, et un jour, il trouva une jeune panthère qui jouait. L'animal féroce se laissa tranquillement attacher à la ceinture du jeune Siméon qui l'amena au couvent où il était élevé; son maître, qui, lui aussi, était un Stylite, lui demanda tout étonné, ce qu'il amenait. «Un chat, dit l'enfant naïvement. » Celte victoire de l'innocence sur la malice dans la nature parut à son maître comme une leçon d'en haut; il acquiesça au désir que lui témoignait l'enfant depuis si longtemps et lui permit de monter sur une colonne. Le petit Siméon avait alors six ans et ne resta que six ans sur une petite colonne sous les veux de son maître : puis huit ans sur une plus élevée. A l'âge de vingt ans, il se rendit sur cette montagne nommée « miraculeuse, » près d'Antioche, où il

demeura jusqu'à sa mort ; il s'y rendit digne par ses vertus héroïques, par toutes les grûces qui l'ornèrent d'être le frère spirituel de l'ancien Siméon, dont il portait aussi le nom.

Le fou ! dit le monde incrédule. Oui, le saint fou de la croix ! disent les fidèles. Les maronites, ce peuple si pieux, si actif, si chrétien du Liban, disent dans un cantique en parlant de Siméon : « Le juste boit de ce vin exprimé par la lance au Golgotha. » Et il en était ainsi du jeune Siméon. Sa vie n'était qu'une ivresse continuelle du saint amour ; il était la réalité de ce cantique de délices du saint chantre royal, de ce psaume vingt-deuxième, si sublime : « La coupe enivrante, qu'elle est belle! » Sa vie était le pendant de cette invocation de son grand compatriote, le saint martyr Ignace, évéqued'Antioche : « Mon amour est crucifié ; laissez-moi suivre mon Dieu dans ses souffrances. » Dieu ne demande pas de tous des choses telles qu'en font ses bénis, par amour pour leur Sauveur crucifié; mais qu'un seul fasse par un amour inexprimable, sans bornes, enivrant, par un amour qui prend sa source dans les grâces divines, ce qu'aucun ne fait, pourquoi Dieu ne le demanderait-il pas? N'a-t-il donc pas donné à tous ce commandement, le plus important de tous : « Aimez Dieu pardessus toutes choses ? » Des millions de créatures restent bien loin de ce commandement, et si loin même, que le nombre en est bien au-dessus du terme moyen ! Siméon a dépassé ce commandement, et cela devrait s'appeler de la folie?

SAIM ML. 393

XVTI. — SAINT NIL.

« Vous ne m'avez pas choisi, mais je vous ai choisi moi-même. »

Saint Jean, XV. 16.

L'ascétisme chrétien savait se plaire sous tous les climats, et dans toutes les régions de la terre, car il est une chose surhumaine et n'appartient, par conséquent, ni à un pays, ni à un peuple. Cependant, il avait ses lieux de prédilection, et c'étaient toujours des lieux, où la nature invitait l'homme au renoncement et où il trouvait amplement la nourriture de son ame, dans de saintes méditations et dans de pieuses contemplations. Tel était le mont Sinaï, dans l'Arabie Pétrée ; avec cette génération de montagnes, de collines, de hauteurs, de pics découpés, de rochers creux et inaccessibles qui l'entourent, comme une jeune génération entoure un aïeul ; il s élève ainsi qu'un rempart gigantesque sur les côtes septentrionales de la mer Rouge. Là, il se pose comme un phare ; et la lumière qu'il jette au loin sont les commandements de Dieu, ses dix commandements simples et uniques, qui semblent si faciles et qui furent si difficiles à observer aux hommes coupables, que le Fils de Dieu voulut se charger de leurs péchés, afin qu'ils pussent les observer. A l'entour de ce mont est le désert, ce désert si nu, interrompu seulement par de rares oasis qui ne sont que quelques palmiers et quelques sources. Plusieurs des disciples du grand saint Antoine et de saint Hilarion, passèrent de l'Egypte dans la Palestine, au mont Sinaï. Les uns vivaient sur le haut de la montagne dans des cellules que la nature elle-même leur avait préparées, dans les flancs déchirés

des rochers calcaires ; ils faisaient en sorte de s'isoler le plus possible les uns des autres, de manière qu'un solitaire eut toujours une heure de marche avant de trouver son voisin. Les autres habitaient sur le sommet du mont Horeb, sommet moins élevé. Là, Moïse paissait autrefois les troupeaux de Jethro, son beau-père ; et ce fut là que Jéhovah lui apparut sous la forme d'un buisson ardent et lui commanda d'arracher Israël à l'esclavage des Egyptiens et de le conduire dans la terre de Chanaan. Là, on avait bâti une église et près de l'église un couvent qu'habitaient des moines et des prêtres, qui ne suivaient pas la vocation de solitude absolue. Mais ils ne formaient qu'une seule et même communauté avec les anachorètes, et le dimanche les rassemblait tous pour la célébration des saints mystères, pour la sainte communion, et pour l'affermissement de leur amour envers Dieu et leurs frères. On trouve dans toutes les communautés de moines et de solitaires de ce temps la même manière de vivre, tout à la fois séparés et en communauté.

Vers l'an 390, un homme jeune encore, accompagné d'un enfant qui entrait à peine dans l'adolescence, arrivait dans le désert rocheux du mont Sinaï, et s'y retirait dans un des creux les plus écartés. Cet homme s'appelait Nil et l'enfant Théodule : c'était le père et le fils. Ils avaient quitté le bonheur, et les gloires. du monde, poussés par l'irrésistible désir d'acrcomplir ce sacrifice par lequel l'homme se donne à Dieu et reçoit Dieu en échange. Nil appartenait à une famille riche et distinguée d'Ancyre, dans la Galatie. Il reçut une excellente éducation ; il alla étudier les sciences divines à Antioche sous saint Jean Chrysostôme ; puis, il se rendit à Constantinople, où il fut nommé préfet. Il s'était marié de bonne heure et un doux attachement l'avait uni à une noble et pieuse femme. Deux enfants vinrent embellir et réjouir leur union. îMais il n'était pas facile, à la cour de l'empereur Arcadius, de vivre sans corrompre son ame. Le luxe, l'ambition, le désir de la

gloire, l'avarice, le plaisir des sens étaient les idoles qui enflammaient les cœurs de vils attachements. Quels risques ne courait pas une ame qui n'était pas sur ses gardes ! avec quelle facilité une étincelle de ce feu infâme ne pouvait-elle pas l'embraser ! et si elle échappait h cet embrasement, ne lui en restait-il pas quelque tache? Nil pesa toutes ces considérations avec sa conscience délicate, et il s'éleva dans son ame un terrible combat. Il voulait quitter ces joies qui rendent le cœur si vide, et ces honneurs qui offrent tant de dangers; car, si, par eux-mêmes, ils ne sont pas mauvais et ne nous jettent pas dans le péché, l'homme, gâté dès sa naissance, en fait facilement un mauvais usage ; telles étaient les réflexions de Nil, et il voulait agir en conséquence. Il voulait faire le sacrifice de beaucoup de biens, pour recevoir l'unique qui renferme tous lesauti-es. Ce combat dura longtemps, car ce n'était pas lui seulement, mais sa femme bien-aimée qu'il devait amener à faire ce sacrifice, et il lui était tendrement attaché. Elle, de son côté, ne voulait en aucune manière entendre parler de séparation. Qui dira quelles étaient leurs souffrances intérieures, tandis qu'aux yeux du monde ils semblaient entourés de tout le bonheur que l'homme peut désirer et dont il peut jouir ! Le divin Sauveur l'a dit avec raison : «J'apporte l'épée et non la paix. « C'est cette épée dont tous les saints ont dû se servir pour trancher les liens, — même les plus imperceptibles, — qui les attachaient, de quelque manière que ce fût, aux jouissances de l'amour-propre. Le christianisme a ses amertumes pour ceux dont le Sauveur a dit : « Qui peut le comprendre , qu'il le comprenne. » Mais il a aussi son baume qui coule de la croix. Ce christianisme est en contradiction évidente avec celui qui peint la vie chrétienne si facile, si commode, si couleur de rose, si joyeuse, si accommodante pour le monde et ses goûts, afin de gagner des adeptes. Mais ce n'est pas sur un chemin de roses, ce n'est pas couronné de roses, que le

divin Sauveur n porté sa croix au Calvaire ! Celui qui ne veut pas marcher aussi entre les pierres et les épines, celui-là ne peut le suivre. Mais, Nil le suivit. Au grand combat succéda une grande victoire. Il se sépara de sa femme; elle se retira dans un couvent égyptien avec sa petite fille, et lui se rendit avec Théodule en Palestine, puis au mont Sina'i. Là, il prit une espèce d'habitation très-retirée; la prière, le chant des psaumes, l'étude des saintes Ecritures, et d'autres livres pieux, remplissaient son temps. Il pratiquait l'ascétisme le plus austère. Il était mort à toutes ses habitudes, à toutes ses occupations, à toutes ses jouissances, à tout son passé, enfin. Sa vie était celle des anachorètes les plus sévères : il ne goûtait du pain que très-rarement ; il mangeait habituellement des fruits sauvages et des racines amères, et il avait en Théodule un disciple capable et un compagnon zélé. Quelquefois, après avoir fini ses occupations journalières, il rendait visite aux moines qui habitaient en commun le penchant de la montagne ; leur entretien aimable roulait sur les charmes de la solitude et sur les grâces dont Dieu comble les cœurs retirés et morts à eux-mêmes. Il soutint fidèlement tous les combats intérieurs, la lutte de la chair contre l'esprit, sans permettre à ces souffrances de troubler la paix de sa belle ame. Le monde qui, d'ordinaire, oublie si facilement, ne l'oublia pas, et sembla comprendre ce qu'ordinairement il ne comprend guère, qu'en embrassant la vie ascétique, Nil ne s'était pas plongé dans les ténèbres de l'esprit, mais qu'il y avait trouvé une abondance de lumières. On lui écrivait en mainte occasion, pour recevoir de lui un avis, un conseil, une instruction. Nil répondait tantôt par lettres, tantôt par toute une dissertation.

L'empereur Arcadius se recommanda à lui avec toute sa famille et son empire, lorsque après le bannissement de saint Jean Chrysostôme, Constantinople fut accablée de tremblements de terre, d'incendies, de grêles, d'un déchaînement

effroyable des éléments, et que l'impératrice mourut en couches. Nil répondit à l'empereur : « Comment peux-tu espérer de voir Constantinople délivrée des fléaux de Dieu, tant qu'il s'y commettra d'aussi grands crimes et que le vice y régnera impunément? Depuis que le pieux évêque Jean, la colonne de l'Eglise, la lumière de la vérité, la trompette de l'Evangile, a été banni, l'injustice et le crime gouvernent avec puissance. Mais toi, toi seul, as banni ce flambeau de la chrétienté ; tu t'es légèrement laissé entraîner par des évéques, qui n'agissent pas sagement. Réfléchis à ce que tu as fait, et rentre en toi-même. »

La vie du cloître avait déjà alors de vffs adversaires dans les hommes à qui tout semble trop, lorsque cela se rapporte uniquement à Dieu, et pour lesquels la défection d'un membre est une raison de condamner un corps tout entier. Nil s'élève avec force, dans son traité « De la vie monastique,» contre le désordre dans lequel vivaient quelques communautés, mais il montre en même temps que, même sous l'ancienne loi, il y eut toujours des hommes qui s'efforcèrent d'atteindre à la perfection par le renoncement au monde. « Le combat spirituel par lequel nous mourrons à nos passions, pour devenir des hommes nouveaux, dit-il, est le plus difficile à soutenir. Cette difficulté ne doit pas nous rebuter, mais nous rendre au contraire plus ardents et plus persévérants dans le combat. Jésus-Christ est descendu du ciel sur la terre, pour nous montrer la voie qui mène au vrai bonheur, et les premiers chrétiens imitaient en tout leur divin Maître. Ils quittaient le monde et ses richesses, ses honneurs, ses jouissances, pour vaincre plus facilement leurs passions, dompter leur sensualité, et s'exercer à la vertu. Ce n'est que par ces efforts pour parvenir à la sainteté, que l'ascète suit son modèle ; par les vices, il s'en éloigne et se dénature. Les solitaires devaient, dans l'attente de grandes diflicultés à surmonter, être éprouvés par un maître expérimenté, avant

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de les laisser suivre leur vocation. » Nil lui-même avait eu de violentes tentations à soutenir, et il conseillait aux autres les armes qui l'avaient rendu victorieux : une prière ardente, de pieuses lectures, d'humbles prosternements devant Dieu, la patience, l'abaissement volontaire et le saint signe de la croix.

Dans un autre traité sur les « Péchés capitaux, » il représente de préférence le danger de l'orgueil et de l'oisiveté. « L'orgueil, dit-il, est comme un écueil caché sous les eaux : lorsque nous y échouons, toutes nos vertus y échouent aussi. Celui qui est sujet h ce vice, prie volontiers en public; celui qui l'a vaincu , aime à prier et prie avec joie dans la solitude. Un fou montre son trésor et éveille, par là, la cupidité des voleurs. Cachez soigneusement vos richesses intérieures, car l'ennemi du salut est posté comme un voleur sur le chemin par lequel vous devez passer. Si un religieux est atteint du vice de loisiveté, on le reconnaît facilement, car il détourne souvent les yeux de son livre, pour considérer ce qui se passe ailleurs ; le moindre bruit l'attire à sa porte ; on le voit encore, s'il remplit ses devoirs avec lenteur ou avec promptitude ; s'il abandonne les exercices de méditation prescrits pour en rechercher avidement d'autres ; il commence beaucoup de choses et il n'en finit aucune. Il guette les nouvelles et sous toutes sortes de prétextes, môme sous celui de visiter les malades, il court inquiet çh et là. Un religieux qui ne reste pas renfermé dans sa cellule, ressemble à une branche sèche, plantée dans le désert ; elle ne portera jamais de fruits, car elle ne peut prendre racine. »

Dans le livre « De la prière, » il dit : « Nous devons d'abord demander à Dieu le don de la prière et des larmes ; invoquez le Saint-Esprit, afin qu'il mette dans nos âmes ces purs et ardents désirs qui sont toujours exaucés ; afin qu'il rende notre ame, par rapport aux créatures, aveugle et muette, et qu'il affranchisse notre cœur de tout désir déréglé. Voulezvous bien prier, faites h chaque instant abnégation de vous-

même ; si vous avez de la patience dans les souffrances, vous serez joyeux dans vos prières ; si vous aimez Dieu, vous comprendrez le grand art de la prière, et si vous priez bien, vous aimerez toujours Dieu de plus en plus. La prière est, par conséquent, la vertu la plus divine, car elle est l'expression du parfait amour. Si vous parvenez h éprouver dans la prière une joie qui surpasse toutes les joies, vous êtes arrivé à la véritable- prière. »

On comptait autrefois à Ancyre, patrie de saint Nil, environ dix mille femmes et vierges vouées à Dieu , desquelles deux mille pratiquaient les vertus les plus héroïques, par l'exercice des œuvres de pénitence et de miséricorde. Parmi tant d'ames pieuses, une surtout se faisait remarquer : elle se nommait iMagna. Son désir, étant jeune, avait été de se vouer à la virginité; mais sa mère, désirant la voir se marier, l'estime que Magna faisait de l'obéissance, l'engagea à se rendre aux vœux de sa mère et elle se laissa fiancer. Elle parvint à obtenir de son fiancé de lui laisser encore quelques jours de liberté ; mais pendant cet intervalle, il devint malade, mourut et lui laissa ses grandes richesses. Magna adora avec émotion les dispositions de la Providence, et ne vécut plus que pour son céleste fiancé. Elle donna son bien aux pauvres et se mit à servir eux et les malades dans les hôpitaux. Sa propre habitation était un couvent dans lequel elle et tous ses domestiques vivaient d'après une certaine règle, remplissant ponctuellement tous les devoirs des chrétiens. Elle ne quittait sa (Jemeure que pour des œuvres de chanté et pour visiter les églises. Son plus grand bonheur était de passer les nuits devant les autels, et là, devant Dieu, de s'abîmer dans la contemplation des perfections infinies de Dieu et dans la méditation des vérités éternelles. Ee recueillement spirituel par lequel elle se tenait dans une continuelle union avec Dieu, se trahissait par son air doux et sérieux et n'inspirait pas seulement au peuple, mais même aux religieux et aux évêques, un

profond respect pour sa personne. Les imparfaits sont bientôt satisfaits d'eux-mêmes ; les parfaits ne le sont jamais. C'est ce qui porta Magna h demander à Nil quelques écrits ascétiques qu'il lui donna dans le traité de « La pauvreté volontaire, » vertu qu'elle pratiquait à un si haut degré. Dans ce traité, il indique la pauvreté comme un fruit de l'arbre de la vie ascétique, dont les autres sont : l'obéissance, la douceur, l'humilité, la pureté et la concorde.

Les Sarrasins, ce peuple si guerrier, si désireux de conquêtes, si avide de pillage, était depuis mille ans le fléau de l'empire d'Orient; peu à peu, il avait successivement conquis les provinces et les villes ; il termina enfin sa marche victorieuse, quitta l'Asie, passa le Bosphore, et, s'emparant de Constantinople, il mit ainsi fin à cet empire. Ces Sarrasins ou Arabes rôdaient déjà depuis fort longtemps autour des frontières et faisaient de fréquentes irruptions sur les terres mal protégées. Endurcis par leur vie nomade, habitués aux privations, les déserts les effrayaient si peu, qu'ils se retiraient jusque dans l'Arabie Pétrée. Un soir, Nil et Théodule avaient rendu visite aux moines du mont Horeb, et s'étaient réjouis avec eux du bonheur de leur paisible existence. La nuit, cette nuit orientale, si douce, si poétique, qui n'apporte ni le froid, ni l'obscurité, mais qui enveloppe l'univers de ce charme qui lui est propre, de cet air pur et embaumé, vint et s'écoula sans que ces saints hommes ressentissent aucune fatigue ; vers le matin, l'ecclésiastique qui remplissait le saint ministère pour la communauté, homme extrêmement aimable, dit : « Qui sait si jamais nous nous retrouverons aussi heureusement ensemble. » îl se leva, appela tout le monde à l'église, et tous offrirent à Dieu, dans le chant des psaumes, leur louange du matin.

A peine avaient-ils fini, que des cris sauvages se firent entendre aux alentours. Une horde de Sarrasins tomba sur le couvent, pour y voler ce qu'ils pourraient y trouver.

Ils s'onipartTPnt des provisions d'iiivcr. qui consisljiiont en des fiuils s;iuvnges sécliés, et einmeiièrent les jeunes moines pour les vendre comme esclaves ou s'en servir comme tels. Us enlevèrent aux vieux solitaires leurs vêtements, et les laissèrent se sauver. Le pieux prêtre et deux solitaires furent massacrés. Puis, la horde s'éloigna avec son butin, et avec les jeunes gens, entre le.squcls se trouvait Tliéodule. Vers le soir, les moines qui s'étaient sauvés, s'aventurèrent à regagner le couvent, et ils y trouvèrent le saint prêtre qui respirait encore. En recevant le coup de mort, il avait dit, faisant le signe de la croix : « Dieu soit loué. » Sa dernière heure était sur le point de sonner , il fit encore une dernière exhortation à ses frères, leur donna le baiser de paix et expira.

Ce fut avec un profond chagrin qu'ils l'enterrèrent, lui et les deux solitaires tués en même temps que lui ; mais leur chagrin s'augmenta bien plus encore, lorsqu'ils virent qu'ils avaient à déplorer la perte de ceux qui étaient emmenés en esclavage. Nil surtout déplorait amèrement la perte de son fils, lorsqu'il reçut de ses nouvelles d'une manière tout à fait inattendue. Un jeune homme esclave, pris par ces Arabes, s'élant échappé, chercha un refuge dans les rochers du Sinaï, Il avait été pris avec son maître Magadon, sénateur de la ville de Pharan, située en Arabie, mais appartenant à l'empire d'Orient. Les Arabes avaient relâché le maître par frayeur des Romains ; mais ils avaient conservé sa fortune et son esclave. Cet esclave raconta aux moines affligés, que les Sarrasins avaient destiné Théodule et lui, pour être offerts en sacrifice à la déesse Vénus, qu'ils adoraient sous la figure de l'étoile du matin ; mais qu'il avait trouvé un instant favorable pour prendre la fuite , et qu'il ne savait ce qu'était devenu Théodule.

La douleur de Nil était inexprimable , surtout parce qu'il voyait la vie si pure de Théodule sacrifiée à l'impudique

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déesse. Cependant, les magistrats de Pharan avaient appris, par le sénateur Magadon, les méfaits des Arabes; ils envoyèrent à leur émir (chef) un ambassadeur pour réclamer satisfaction. L'émir promit de restituer les biens volés, et dit que tous ceux qui avaient été lésés pouvaient s'adresser à lui. Toutes les victimes de cette horde se mirent sous bonne escorte pour aller le trouver, et Nil, dans l'espoir d'avoir quelque nouvelle de son fils ou de retrouver ses traces, se détermina à se joindre à cette caravane. Après douze jours de marche, ils arrivèrent chez l'émir, qui fut très-aiïable, et qui assura à Nil que Théodule n'avait pas été sacrifié, et qu'il se trouvait chez l'évêque d'Elusa. Ranimé par cette espérance, Nil se mit aussitôt en route ; l'émir lui donna des guides qui le menèrent heureusement jusqu'à Elusa, ville frontière, entre la Palestine et l'Arabie pétrée. Saint Hilarion avait converti les habitants d'Elusa. Lorsqu'ils étaient encore païens, ils apprirent, un jour qu'ils allaient célébrer la fête d'une de leurs idoles, que le saint se trouvait dans leur voisinage. Ils allèrent au-devanl de lui, demandèrent humblement sa bénédiction, et la reçurent avec tant de joie et de reconnaissance, que le respect qu'ils témoignèrent au saint leur attira la grâce d'ouvrir les yeux à la foi. Elusa devint un évêché, et Nil trouva effectivement son fils près de l'évêque ; il le retrouva avec la même joie qu'Abraham avait eue en voyant son fils épargné, et se fit minutieusement raconter tous les détails de sa préservation miraculeuse. Théodule donc raconta que les deux victimes étaient désignées ; c'était l'esclave de Magadon et lui ; l'autel était dressé ; le couteau du sacrificateur aiguisé, la coupe des victimes, l'encensoir et la couronne de fleurs apprêtés ; l'heure fixée était celle qui précède le lever du soleil, alors que l'étoile du matin brille dans les nuées de l'aurore, comme une perle de rosée dans le sein de la reine des fleurs. Les Sarrasins passèrent toute la nuit dans une orgie complète; le jeune esclave s'enfuit; Théodule, pro-

sterne, persévéra dans une ardenle prière. Dieu pouvait le sauver autrement que par une fuite incertaine. Il adressa à Dieu cette prière : « 0 mon Dieu, ne permets pas que mon sang soit olTert aux mauvais esprits , ni que mon corps soit sacrifié au démon de l'impureté ! 0 Seigneur, mon père t'implore aussi et espère aussi en toi, fais que nous ne soyons pas confondus ! »

Lorsqu'en Orient le jour commence à poindre, on voit h l'iiorizon oriental se dérouler une bande de pourpre ; mais cette fois, cette bande, au lieu de s'élever de plus en plus, de s'étendre et de se répandre comme un torrent dans toute l'étendue du ciel ; au lieu de présenter aux regards le magnifique spectacle que chaque matin offre au désert, de sombres nuages voilèrent l'horizon, et avec lui, l'étoile du matin et le manteau de pourpre de l'aurore. Les Arabes dormirent jusqu'à ce que le soleil perçât les nuages ; alors, l'heure du siicrifice était passée. Ils levèrent leur camp et continuèrent leur chemin. De temps en temps, ils cherchèrent à gagner Théodule et à lui faire manger des viandes offertes aux idoles; mais rien ne put l'y contraindre : ni mauvais traitements, ni flatteries. Ils gagnèrent enfin des lieux habités et l'exposèrent en vente. Personne ne voulait le prix élevé qu'ils en exigeaient, parce qu'il était beau et fort ; ennuyés de le traîner après eux, ils le placèrent à l'entrée d'un grand village, avec une épée pendue au cou ; ce qui signifiait qu'ils préféraient le tuer que de le vendre en-dessous du prix. Alors un voyageur étranger en eut pitié; c'était un habitant d'Elusa, qui l'acheta et le conduisit à l'évéque de cette ville ; celui-ci reconnut bientôt, dans ce jeune homme, quelque chose d'extraordinaire, et il le libéra. C'était ainsi que Théodule se trouvait l'hôle de l'évéque, qui s'attacha tellement à lui, et le trouva si propre au saint ministère, qu'il lui administra les saints ordres. Au lieu d'être offert à l'autel de Vénus, Théodule devait devenir sacrificateur à l'autel du vrai Dieu ; et ce fut dans ce moment

({ue l'heureux Nil retrouva son lils ! Ainsi lourncMl les événements pour le sulul de ceux qui aiment Dieu. L'évêque d'Elusa les retint assez longtemps près de lui, et fut fort édiiié de leurs vertus. Mais ils désiraient partir, et réclamèrent sa permission. L'évêque n'y consentit qu'5 la condition que tous deux recevraient la prêtrise, alin d'être, dans le désert, les dispensateurs de la sainte communion. Le père et le fils retournèrent dans leur désert du mont Smaï, et disparurent pour toujours aux yeux du monde. On ne sut jamais la date de leur mort.

« Mon cœur et ma chair languissenl; le Dieu de mon cœur est mon partage pour l'éternité. » Ps. LXXII, 26.

Dieu a créé l'homme et a mis en lui un désir invincible de bonheur, car il l'a créé à son image, c'est-à-dire qu'il a donné 5 son ame, la faculté de le connaître, de l'aimer et de le posséder; par là même, il lui donna une grandeur immense que rien ne peut combler qu'un bien immense, c'est-à-dire Dieu. Le contentement en Dieu est le véritable, le plus grand bonheur. Tout autre bonheur ne satisfait point l'ame, car, il est en dessous d'elle. Par suite de la chute de l'homme, le péché a effacé de l'ame de l'homme, la notion exacte de sa haute destinée ; mais il ne lui a pas ôté le désir d'un bonheur sans bornes ; et comme l'homme s'est séparé de Dieu, qu'il l'a perdu ce Dieu dont la possession lui garantissait le vrai bonheur, il s'est tourné vers les choses extérieures pour le ressaisir. L'image de la création, faisant sur lui une impres-

SAINT JEAN CLIMAQUE. 40o

sion agréable, il prit ses impressions fugitives pour du l)onheur et s'appliqua h les retenir ou à en obtenir de nouvelles. Telle est la vie de l'homme depuis sa première chute ; il s'imagina que des circonstances extérieures pourraient le rendre heureux. Cette erreur, née en lui avec les indinations de sa nature déchue, fut nourrie par la jouissance de plaisirs sensuels et par l'ignorance des joies spirituelles ; elle se fortifia encore par ses rapports avec d'autres hommes, esclaves comme lui, des mêmes illusions. Car l'homme sera un jour parfaitement heureux : c'est son droit. C'est pourquoi saint Augustin dit dans ses Confessions ces paroles qu'il lire du trésor de sa propre expérience : « Cherchez toujours ce que vous cherchiez ; mais ne le cherchez pas, où vous ne pouvez le trouver ; ne cherchez pas la vie de la félicité dans l'empire de la mort. »

Saint Bonaventure nous donne 1 explication de ce conseil, lorsqu'il dit, dans son Guide de lame vers Dieu .-«Comme la félicité n'est autre chose que la possession du bien infini et que ce bien se trouve au-dessus de nous, personne ne peut être heureux s'il ne s'élève, non pas corporellement, mais spirituellement au-dessus de lui-même. Nous ne pouvons par nous-mêmes nous élever au-dessus de nous-mêmes ; il faut donc que ce soit par la force d'en haut ; car nous ne pouvons rien sans cette assistance. Cependant, elle ne faillira pas à ceux qui la demanderont avec un cœur humble et sincère; elle sera toujours accordée à une prière ardente. La prière est ainsi le commencement de l'élévation de l'ame vers Dieu.»

Un humble solitaire du mont Sinaï a décrit ce chemin de l'élévation de l'ame vers Dieu, cette échelle de la perfection, commençant où l'homme rompt avec le monde et avec le péché et finissant où il arrive, par l'exercice de ces trois vertus divines, la Foi, l'Espérance et la Charité, à la possession du bien le plus grand, au repos en Dieu. Ce livre est si admirable, si bien écrit qu'il a valu à son auteur le surnom de « Climaque, ))du titre de l'ouvrage «Climax, «c'est-à-dire, «échelle.»

406 LES rÈRES DU DÉSERT.

11 avait d'abord parcouru lui-même les degrés de cette échelle avant de les décrire. Ce livre nous montre à quelle hauteur s'élevait autrefois la vie ascétique ; car il en offre vraiment l'idéal, non pas comme une pensée abstraite, mais comme le but auquel peut atteindre, par la grâce et par une volonté persévérante, l'homme qui aime Dieu, s'il suit les conseils et les exhortations que lui donnent l'expérience et une haute inspiration.

Jean naquit dans la Palestine. Des parents chrétiens lui donnèrent une éducation fort soignée et qui répondait aux qualités extraordinaires de son esprit vif et pénétrant et à la profondeur de ses sentiments. Ses progrès dans les sciences furent si rapides et les connaissances qu'il acquit si étendues, qu'elles lui valurent de bonne heure le surnom de scolaslique. Cependant, Jean n'avait pas la moindre estime, ni pour sa science, ni pour ses capacités, ni pour les carrières que lui ouvrait le monde. 11 vit bientôt que toutes les jouissances et tous les avantages du monde pouvaient étourdir l'homme sur ses besoins spirituels et sur ses désirs élevés, mais jamais le satisfaire : il se détourna donc d'une direction qui, au lieu de le mener aux biens véritables, ne le menait qu'à des biens trompeurs, parce qu'ils sont passagers.

A l'âge de seize ans, il se rendit dans les déserts du mont Sinaï, habité depuis longtemps par une foule de solitaires et de moines. L'empereur Justinien avait fait bâtir, sur le sommet de ce mont, un couvent en l'honneur de la sainte Vierge, et ce couvent servait d'asile à une communauté nombreuse. Ce ne fut pas là que Jean se rendit. C'était un homme spirituel, d'une haute intelligence et d'une imagination vive. Il aimait l'échange des pensées dans une conversation animée, mais précisément à cause de ce penchant, conséquence naturelle de ses dispositions, il craignit d'être porté à l'entêtement et à la distraction, dans les rapports qu'il aurait nécessairement avec tant de frères, et d'y trouver des tentations dangereuses.

SAIM JEAN CLIMAQLE. 407

Il préféra se rendre dans la retraite écartée d'un respectable vieillard, nommé Martyrius, et le pria de prendre la conduite de son ame. Ce fui dans un saint silence que Jean oflrit à Dieu le sacrifice de sa science, et, dans une entière obéissance, celui de sa volonté. Il pratiqua la soumission envers Martyrius d'une telle manière, qu'il semblait ne plus avoir de volonté. Cette vertu rehaussait toutes ses actions et leur donnait quelque chose de la perfection du Fils de Dieu, lui qui s'est rendu obéissant jusqu'à la mort. Il ne chercha jamais à être son propre pilote à travers les écueils, les abîmes et les difficultés de sa vie intérieure ; il se laissait conduire par un esprit expérimenté et par une main ferme et évita heureusement tous les dangers auxquels succombent si -facilement ceux qui ont confiance en eux-mêmes. Sa jeune ame, humble et pure, prit son essor, s'élança de la sainte montagne vers la contemplation du bien par excellence, et s'y abîma en considérant les beautés et les délices qu'il renferme. Martyrius voyait avec une paisible joie la plénitude des grâces qui étaient le partage de son jeune disciple, et son zèle et ses efforts pour y répondre ; et il l'exerçait d'autant plus de cette manière dans la mortification de l'amour-propre et de la recherche de soi-même.

Saint Basile-le-Grand, par la règle qu'il avait donnée aux moines dans l'Orient, avait fourni un guide pour le règlement de la vie extérieure, en même temps que pour la formation de cette vie : chose que saint Pacôme avait faite pour les moines égyptiens. C'est à cette règle de saint Basile qu'appartient la prononciation des vœux, après une longue attente et une mûre épreuve ; c'est-à-dire, que ceux qui croyaient, avec la grâce de Dieu, pouvoir vivre dans l'observance des trois conseils évangéliques, qui sont : la pauvreté, la pureté, l'obéissance, fortifiaient et sanctifiaient cette résolution par des vœux solennels, et qu'ils ne cherchaient et ne demandaient plus d'autres richesses que Dieu seul, d'autre joie qu'en Dieu seul, d'autre volonté que celle de Dieu seul.

408 f'ES l'ÈKES DU DÉSERT ,

Celte résolution est tout ;i i";iit au-dessus des forces de la nature ; car la nature tient extrêmement à ses richesses, à ses joies, à sa volonté et n'entend rien à l'amour des souflrances qui est la plus belle fleur de l'opération de la grâce. Et le fruit le plus parfait de cette fleur est la résolution d'observer ces vœux. Jean réfléchit durant (|uatre ans s'il pourrait suivre sans témérité l'attrait de la grâce qui l'appelait à se donner entièrement à Dieu ; il se soumit volontiers à toutes les épreuves et reçut avec reconnaissance toutes les instructions qui pouvaient l'éclairer. Plus le jour de son sacrifice approchait, plus s'augmentait son zèle pour la prière, pour le jeûne et les veilles, afin que son ame fût un bûcher pur pour y recevoir le feu du Saint-Esprit qu'il voulait désormais faire régner en lui. Martyrius vécut encore quelques jours après la solennelle consécration, par laquelle son disciple, si comblé des grâces divines, s'était consacré h Dieu ; il lui conseilla de vivre désormais en anachorète et bientôt la cellule fut déserte, car Martyrius mourut et Jean se rendit au désert de Thola qui s'étend au pied du Sinai. Là, il s'enterra dans une solitude éloienée de deux lieues de l'église consacrée à la sainte Vierge. Le samedi et le dimanche, il assistait au service divin de la communauté et recevait la sainte communion en même temps que les frères, les moines et les solitaires ; le reste du temps, il le passait loin de tout entretien humain et il ne pensait qu'à écouter et à comprendre les inspirations de Dieu. Par la prière, il se tenait continuellement dans la présence de Dieu ; par l'élude des saintes Ecritures et des Pères de l'Eglise, dans une grande activité d'esprit ; par la considération des vérités éternelles et des mystères du ciel, dans une inaltérable pureté du cœur ; et par la douce contemplation de l'éternel amour, dans une promptitude de disposition extraordinaire à remplir la volonté de cet amour céleste par la pensée, les paroles et les œuvres, et à être son flexible instrument. Son ame s'ornait ainsi de la plénitude des plus rares qualités. Il les cachait aussi

SAINT JEAN CMMAQIE. 109

soigneusemcMit que d'aulrcs cochent leurs défiiuls el leurs vices, car, avec une humble prévoyance, il craignait la vaine e;loire. Quant à la mortification corporelle, il évitait toujours par le même motif, toutes choses extraordinaires. 11 suivait la règle ordinaire et se servait de ce qui n'était pas défendu, mais toujours dans les bornes de la plus stricto mesure. Il avait commencé de si bonne heure h tenir les forces supérieures de son ame sous la discipline, et à commander à sa volonté que, par le même, les forces inférieures étaient tenues en bride et qu'il avait moins à les combattre que d'autres ascètes. Les faiblesses et les petites imperfections qu'il avait en commun avec tous les hommes et qui sont inséparables de la nature humaine, l'aflligeaient tellement et le remplissaient d'une si sincère contrition, que son cœur s'échappait en plaintes et que ses yeux en versaient des torrents de larmes. Il pleurait sur la dévastation et la ruine qui régnent dans la création et qui sont la conséquence naturelle de la chute d'Adam ; ruine qui prévaut dans chaque individu.

Il pleurait sur cette ressemblance avec Dieu perdue dans l'homme par le péché, et il pleurait avec cette immense douleur que peut seul comprendre celui qui sait quelle perte l'homme a faite et quel trésor de félicité s'y est abîmé. Cette douleur de l'homme spirituel s'exhalait quelquefois en de tels accents, que maint solitaire se rendant au couvent, maint jeune frère se rendant chez son maître, entendait ses plaintes déchirantes. Mais Jean, ne voulant être pour aucun un sujet de scandale ou d'effroi, se bâtit avec une patience et une peine inouïes, une cellule s'enfonçant profondément dans le roc et n'ayant qu'une entrée petite et basse. Là, ses lamentations n'arrivaient à aucune oreille humaine; là, il se rendait quelquefois pour implorer la miséricorde de Dieu et déplorer le penchant de l homme au péché.

Dans cette solitude d'ascète, il méditait, en les approfondissant, sur les desseins de Dieu. Un jour, un jeune moine

nommé Isiuic, ét;iil lelIcMiienl Irouhlé par h leiitulioii ijn'il en étiiil tombé dans le désespoir. Heureusement pour son salut, qu'il lui vint h l'esprit d'aller trouver Jean, si paisible, si solitaire, et, sans nul doute, si inspiré d'en haut, et de lui demander des armes spirituelles pour ce terrible combat. Cette confiance d'enfant fut récompensée. Isaac exprima plus par ses soupirs et par ses larmes que pas ses paroles, les misères et les angoisses de son ame. Jean lui dit alors tout amicalement : (( Venez, mon frère ; nous allons nous mettre en prière et recourir à Dieu. » Aussitôt, tous deux se jettent à genoux et implorent le secours du Ciel ; tandis qu'ils priaient, toutes les angoisses d'Isaac s'évanouirent et ne revinrent plus. Plein de reconnaissance, le jeune moine reconnut en cela l'œuvre des prières et de l'assistance du grand ascète, qui cachait si soigneusement les dons extraordinaires qu'il avait reçus; à partir de ce moment on vit clairement dans Jean, comme en des milliers de saints pénitents avant et après lui, une ame purifiée d'une manière surnaturelle et aussi des dons et des inspirations surnaturels.

Un autre jeune solitaire, nommé Moïse, le tourmenta si longtemps pour qu'il se chargeât de la conduite de son ame, qu'enfin Jean y consentit : ce fut son premier disciple. Bientôt il afflua chez lui nombi'e de personnes arrivant de tous côtés et venant lui exposer leurs besoins, leurs afflictions et leurs demandes ; et chacun s'en retournait consolé ou instruit ou fortifié. Quelque grande que pût être pour Jean la tentation d'une distraction résultant naturellement de ses rapports avec tant de monde, il la surmonta, parce qu'il était toujours en esprit présent devant Dieu ; bien des solitaires ne le comprirent pas, parce qu'ils n'étaient pas encore arrivés à une telle union avec Dieu, et ils l'accusèrent de perdre son temps dans d'inutiles entreliens, afin de gagner les faveurs des hommes et d'exciter leur admiration. Cette opinion erronée des solitaires n'affligea pas le moins du monde le serviteur de Dieu, et

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au lieu de s'en trouver offensé, il témoigna une grande reconnaissance de l'avis charitable qu'on lui donnait. Il se renferma donc aussitôt dans le silence absolu qu'il garda inviolablement pendant toute une année. Son humilité désarma la méfiance de ces solitaires et les convainquit que Jean, soit qu'il parlât, soit qu'il se tût, ne cherchait jamais sa propre gloire, mais seulement celle de Dieu. Alors, ils allèrent h lui avec tous les moines et tous les solitaires, et tous ensemble "prièrent Jean de reprendre, pour le salut des âmes, ses entretiens avec les hommes. De même qu'il s'était renfermé dans le silence ; de même il le rompit, avec la même douceur et la même humilité, et la renommée porta du mont Sinaï dans le monde entier, la réputation de sa haute sagesse et de son expérience dans la conduite des âmes. Jean passait pour un homme sur lequel se reposait l'esprit de Dieu, et de toutes parts on recherchait un conseiller aussi éclairé. Ainsi se passèrent bien des années de la vie de Jean.

Près de la mer Rouge, en Arabie, se trouvait le couvent Kaithu, dont l'abbé, qui v était au temps de Jean Climaque, s'appelait aussi Jean : c'était un homme fort pieux, et qui professait pour les vertus du Jean du Sinaï une telle admiration, qu'il exprima le vœu de voir les fruits spirituels de ce solitaire conservés pour l'utilité de la postérité. En conséquence, il pria Jean de rassembler et d'ordonner les écrits qui lui servaient à conduire les âmes qui désiraient ardemment arriver à la perfection chrétienne. Jean lui répondit que cela dépassait ses capacités; qu'il ne donnait aux personnes qui réclamaient ses conseils, que ceux que lui donnait Dieu au moment même; mais qu'il n'entendait rien à écrire, et qu'il ne croyait pas qu'un pécheur comme lui fût appelé à se poser en docteur. Mais l'abbé ne se laissa pas décourager par toutes ces raisons ; il n'en demanda que plus vivement l'accomplissement de ses désirs, et Jean, toujours humble, y consentit enfin, et composa son célèbre ouvrage: «L'échelle,» dans

lequel il mit tout son esprit, et qui lui donna son nom. Il ne se flattait eependant pas d'avoir fait quelque chose de bon, ou de pouvoir compter sur une heureuse réussite, et il écrivit à l'abbé de Raithu : « Dans la crainte de secouer le joug de l'obéissance que j'ai toujours considérée comme la racine de toutes les vertus, j'ai fait ce que j'ai pu. Cependant, je doute d avoir mis au jour quelque chose d'utile, car comme je ne ne suis qu'un écolier en vertu, je ne puis donner que quelque chose d'imparfait. Un maître parfait comme toi mettra la dernière main à cet ouvrage et le rendra utile. »

Il a divisé cette échelle en trente degrés, par lesquels l'homme peut s'élever j)eu à peu de l'imperfection qui porte au péché jusqu'à la sainteté la plus accomplie. Chaque imperfection que l'homme extirpe et à la place de laquelle il acquiert une vertu, le fait monter d'un degré et s'approcher de Dieu. A mesure qu'il s'élève des choses terrestres vers les choses célestes, la fatigue et la tristesse qui le dominent d'abord à cause des efforts inaccoutumés qu'il doit faire, s'éloignent de plus en plus. Sur le dernier degré il trouve Dieu et les délices du repos en lui.

Jean écrit du premier degré : « Du renoncement à la vie du monde. » — «La retraite du monde est une haine volontaire de ce que ce monde loue et aime et un renoncement à soi-même dans le but d'atteindre à la possession des choses qui sont au-dessus de la nature. Que celui qui, par amour de Dieu et par horreur du péché, s'est enfui du monde ; qui ne cesse de prier avec des larmes de feu et d'ardents soupirs, jusqu'à ce que Jésus vienne ôter la pierre de l'endurcissement de son cœur et délivre le Lazare, c'est-à-dire l'esprit, des liens du péché en commandant aux anges : « Délivrez-le de toute inquiétude du cœur et libérez-le de toute affection au péché ; que celui-là entre dans l'heureuse tranquillité d'esprit. )>

« Il est vrai que les hommes qui s'efforcent de marcher vers le ciel doivent y employer une force inouïe, souflnr bien des afflictions, passer bien des heures amères ; ils arrivent

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Jilors, j)urifiés par une ailliclion [)énitei)le et porscvéranlo, à être entlammés de l'amour divin. Ils se tromperaient cependant, s'ils voulaient parcourir ce sentier d'épines sans un conducteur expérimenté. A la sortie d'Egypte, il y avait Moïse; à la fuite de Sodome, il y avait, comme conducteur, un ange. La vie du cloître n'est [)as l'afFaire de tout le monde ; la solitude ne convient pas à tous ; mais il y a une chose que tous les chrétiens doivent faire : c'est de voir avec prudence et d'après l'avis d'un conseiller spirituel, quel est l'état qu'il doit choisir. Si un chrétien vit dans le monde, je lui dirai ; Fais tout le bien que tu peux faire ; ne trompe personne ; ne hais personne ; ne t'élève au-dessus de personne ; garde-toi du mensonge; vis en paix avec. la femme ; ne donne pas lieu aux disputes; aie pitié des pauvres; ne le sépare pas de l'Eglise ni du service de Dieu. Si tu suis cette voie, tu ne seras pas loin du royaume des cieux. Mais un religieux fait continuellement violence à sa nature ; il veille excessivement sur ses sens ; il cherche à représenter dans son corps mortel l'état des anges, il n'a rien que de divin devant les yeux, et tandis que son ame vit dans le deuil de la pénitence, son esprit resplendit de la lumière divine. Celui qui s'adonne à ce combat, pénible, il est vrai, mais magnifique, doit savoir qu'il doit, pour ainsi dire, se précipiter dans une mer de flammes purifiantes, s'il veut que le feu de l'amour divin s'allume en lui. »

Au QUATRIÈME DEGRÉ, Jean dit «de la sainte obéissance, si digne de louange : »

« Celui qui, par la prononciation des vœux, a dépouillé la robe du monde pour se revêtir du joug de Jésus-Christ, se met au service de l'obéissance, mais seulement afin de recevoir en échange la liberté éternelle, et se laisse, sans soucis, emporter par les mains des autres sur la mer agitée de la vie. Comme il a le désir d'acquérir l'humilité et de travailler à son salut et qu'il confie à un autre le soin de sa conduite, il est pour ainsi dire arrivé au terme de ce qui est bon, spirituel, agréable à

Dieu ; car l'obéissance est la parfaite abnégation de l'homme terrestre, l'enterrement de la volonté propre, la résurrection de l'humilité, l'heureuse vie de la mort au monde. » A ce sujet, Jean parle d'un couvent, dans lequel il avait demeuré quelque temps et dont l'abbé était un homme d'une rare piété ; il avait allumé dans le cœur de ses fils spirituels, par ses leçons et par son exemple, un amour si ardent pour l'obéissance, que beaucoup de ses religieux arrivaient ainsi à une haute perfection. Maints d'entre eux, sur le chemin de la victoire sur soi-même et sous la conduite de l'obéissance, parvenaient à une étonnante abnégation. Jean raconte de l'un d'eux : Un de ces moines, nommé Abbacyrus, avait été, pour ainsi dire, le jouet de toutes les tentations et même il avait été si mal traité par les frères servants, qu'ils lui refusaient souvent la nourriture nécessaire. Jean lui demanda un jour: «D'où vient, mon frère, qu'il arrive si souvent que tu sois renvoyé de la table et que tu ailles te coucher ayant faim?

— 0 mon frère, répondit le bienheureux Abbacyrus, nos pères éprouvent, si je suis ou non, capable d'être moine. Cela n'est pas sérieux, et comme je connais leurs vues pleines de charité, je supporte tout facilement et joyeusement. Il y a quinze ans, à mon entrée au couvent, ils me dirent qu'ils avaient coutume d'éprouver trente ans ceux qui se vouaient à l'obéissance et au renoncement. Et, en cela, ils ont raison, car sans le feu de l'épreuve, l'or ne brillera pas. i)

Deux ans après, Abbacyrus retournait vers le Seigneur. Alors ses lèvres mourantes s'ouvrirent encore pour dire à l'abbé : « Je remercie Dieu et toi de ce que, pour mon salut, tu m'as constamment éprouvé. Car depuis dix-sept ans je suis à cause de cela, complètement délivré de toute tentation du malin esprit. »

Un autre moine, du nom de Laurent, était prêtre ; c'était un beau et aimable vieillard de quatre-vingts ans ; sa dignité de prêtre lui faisait tenir, dans le couvent, le second rang après

i'abbé. Un jour que la nombreuse communauté s'asseyait à table pour le repas de midi, l'abbé appela à haute voix le pieux prêtre, frère Laurent. Celui-ci, se levant promptement, quitta sa place, alla à la table de l'abbé, s'y agenouilla, reçut, comme il était d'usage, sa bénédiction, puis, se relevant, il attendit que ce dernier lui donnât quelque ordre. Mais sans lui dire un mot, sans môme l'honorer d'un regard, l'abbé le laissa rester droit devant la table. Ce beau vieillard, à la figure si douce, si amicale, entourée de boucles d'argent qui tombaient sur ses épaules, resta ainsi une heure entière devant toute l'assemblée. Lorsque l'on eut fini, l'abbé ne lui dit rien autre chose que de réciter le trente-neuvième psaume, ce qu'il fit immédiatement avec la plus grande ferveur. Plus tard, Jean lui demanda ; «A quoi pensais-tu, très-digne Père, tandis que tu restais ainsi debout près de la table? » Laurent lui répondît : « Je voyais dans notre abbé notre Seigneur Jésus-Christ, et je croyais suivre l'ordre de Dieu dans celui que me donnait le supérieur. C'est ce qui me faisait rester, non pas à la table des hommes, mais devant l'autel de Dieu, et pendant que je lui adressais ma prière, je sentais croître en moi la douce confiance que j'ai dans notre pieux abbé. »

L'intendant de ce couvent, le frère Menas, était un homme extrêmement capable, habile, doux, humble comme peu le sont, et avec tout cela, si adroit que les affaires temporelles prospéraient entre ses mains et que tous les frères du pauvre couvent avaient les choses nécessaires à la vie. Ce fut à cet excellent frère que l'abbé, sans le moindre motif, sans le moindre oubli de la part de ce frère, lui imputa une faute et le mit à la porte de l'église. Jean, qui ne connaissait pas encore la conduite dont labbé usait envers ses fils spirituels, et qui savait parfaitement que Menas n'avait absolument rien qui pût lui être reproché, se rendit auprès de l'abbé et voulut rendre témoignage h l'innocence du frère ; mais l'abbé l'interrompit en souriant, et lui dit : « Je connais son innocence ; mais celui

Il G (,KS PÈRES Bi: DÉSERT.

qui a charge d'anips, doit so donner la poinn de préparer ses disciples h beaucoup de couronnes, lorsqu'il sait qu'ils peuvent les porter, que ce soit par des manques d'égards, par des injures ou par des railleries. Je ne pourrais faire plus de tort au frère Menas que de lui ravir la récompense éternelle, qui doit être un jour accordée à celui qui supporte patiemment des réprimandes imméritées.» Jean objecta à cela que la génération de leur temps n'était pas assez forte pour supporter une telle sévérité et que cela ferait abandonner la communauté par plusieurs. « Non, repartit l'abbé, une ame unie par Jésus- Christ à son pasteur dans la foi et dans la charité, ne se sépare pas de lui, principalement lorsqu'elle est guérie des plaies de ses péchés. Mais une ame qui n'est pas assez fondée en Jésus- Christ pour suivre son guide dans une obéissance absolue, ne tirera aucun profit de son séjour parmi nous. »

Et l'abbé continua à mener Menas par le chemin d'une mortification complète. Un autre jour, comme ce bon religieux revenait à moitié mort de fatigue d'un voyage d'affaires, il se jeta, comme d'habitude, aux pieds de l'abbé et lui demanda sa bénédiction. L'abbé laissa le saint vieillard, qui était déjà au couvent depuis cinquante neuf ans, couché par terre jusqu'au lendemain. Le lendemain, il lui donna, il est vrai, sa bénédiction, mais il lui reprocha d'être un hypocrite et de n'avoir intérieurement aucune patience. On ne peut comprendre quelle édification inspira 5 toute la communauté, la générosité avec laquelle Menas supporta une telle pénitence ; et lorsque Jean lui demanda plus tard si, pendant ce long espace de temps, il n'avait pas senti de la tristesse ou de la fatigue : « Non, répondit Menas, j'ai employé ce temps avec reconnaissance à réciter tout le Psautier.

Un bourgeois distingué d'Alexandrie vint un jour prier l'abbé de l'accepter. Celui-ci, voulant éprouver si quelque curiosité mondaine ne le poussait pas, chercha à l'humilier et lui dit :

" Si tu as vraiment entrepris de porter le joug de Jésus- Christ, je veux que tu l'exerces à l'obéissance. »

Isidore, — car tel était le nom de cet homme, — répondit : « De môme que le forgeron rend son fer maniable, de môme je me remets entre tes mains pour être formé par toi.

— Eh bien ! mon frère, dit l'abbé, reste à la porte du couvent, plie le genou devant tous ceux qui entrent et qui sortent, et dis-leur : 3Ion père, je suis un pécheur, priez pour moi ! »

Isidore obéit à l'abbé, comme un ange au Seigneur. 11 resta et pria à la porte du couvent pendant six ans. Alors l'abbé le reçut avec grande joie parmi les frères et voulut lui faire recevoir les ordres sacrés, car il le regardait comme un homme très-parfait. Mais Isidore le pria humblement de ne pas lui conférer une telle dignité et de le laisser h la place qui convenait à son indignité, c'est-à-dire h la porte. Tout ému, l'abbé lui accorda sa demande ; mais au bout de dix jours, Isidore quitta sa place, non pour entrer au couvent, mais pour aller au ciel. Jean lui avait un jour demandé dans quelle disposition d'esprit il s'était trouvé pendant ces six pénibles années, et Isidore lui avait répondu : «La première année j'éprouvai les sentiments d'un esclave puni pour ses crimes, et une amère douleur remplissait mon ame; je me jetai en désespéré au pied de tous. La deuxième année, mon affliction se changea en l'espérance de recevoir la récompense de ma patience. Mais la troisième année, je m'estimai tout ù fait indigne d'être reçu dans le couvent et de jouir de toutes les grâces de la vie spirituelle ; mon cœur, plus encore que mes yeux, s'abaissa vers la terre, et ce fut avec supplications que j'implorai ceux qui entraient ou sortaient du couvent de prier pour moi, pauvre pécheur. El depuis, je suis resté à ma place content et tranquille. » Quelle pureté doit avoir l'œil de l'homme, lorsqu'il aspire h une telle connaissance de Dieu et de lui-même !

Jean nous mène ensuite de plus en plus haut sur son échelle du paradis, et décrit, pas à pas, comment l'Eglise, par

la vertu du Saint-Esprit qui habile en elle, arrive à instruire peu à peu l'homme, h l'exercer, à le purifier, à le fortifier, puis enfin le délivre de ses péchés et obtient, d'une manière divine, la guérison des plaies mortelles dé son a me.

Mais l'homme doit travailler lui-même à cette œuvre de purification par une pénitence parfaite. Jean voue h cette œuvre le cinquième degré, et la nomme « un second baptême, » mais par les larmes; une justice, que l'homme exerce sur luimême ; un rejet constant de toute consolation ; une souffrance volontaire de toute aflliction ; une punition et une blessure de lame pour arriver à sa domination; la pénitence, c'est. se détourner du péché, c'est-à-dire de tout l'homme ancien et porté au mal.

La pensée de la mort porte à la pénitence ; une salutaire douleur des péchés passés l'accompagne et son opération produit trois vertus : la pureté des pensées, la patience dans les afflictions, et la persévérance dans la prière. Et comme la sévérité de la pénitence attaque tour à tour la colère, rhy[)0crisie, la paresse, l'orgueil, la volupté, la vanité, tous les vices en un mot, elle extirpe peu à peu les mauvaises passions et elle implante h leur place les vertus contraires.

Jean, en parlant de l'aimable vertu de douceur, dit au vingt-quatrième degré de son Climax : « Avant le soleil luit l'étoile du matin ;. ainsi l'humilité précède la douceur. La douceur est cet état invariable de l'ame qui reste le même dans la louange comme dans l'insulte, sans agitation, sans inquiétude, sans chagrin. La douceur vient en aide à l'obéissance et est une qualité des anges. L'ame douce est éclairée par l'esprit de la pénétration et est le siège de. la simplicité. L'ame simple est éloignée de toute pensée perverse, vaine, superflue, indiscrète; elle va sincèrement et droit à Dieu, comme le disciple à son maître. Car Dieu étant, par sa nature, simple, sans composition et sans mélange, if veut de même que l'ame s'approche de lui simple, pure, franche.

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Heureuse est la simplicité que nous conquérons sur notre méchanceté par beaucoup de peines et de combats ; une surabondante récompense lui est préparée, car elle fraie la voie à la plus profonde humilité. On ne la vil jamais plus belle et plus parfaite que chez ce bienheureux Paul, surnommé le Simple. Cette vertu est intimement liée à l'innocence, c'est-à-dire h cette sereine tranquillité de lame qui exclut toute mauvaise pensée. »

Jean dit au sujet de l'humilité, au vingt-cinquième degré, que les pères d'un couvent du mont Sinaï se réunirent un jour pour s entretenir de l'humilité, et il rapporte en ces termes ce qu'en dirent plusieurs d'entre eus : « L'humilité est un oubli constant de nos bonnes actions. — L'humilité est la connaissance de notre fragilité. — L'humilité est le sentiment d'un cœur contrit et le renoncement à notre volonté propre. — L'humilité, c'est se regarder pour Je dernier des hommes et pour le plus grand des pécheurs. » Puis il ajoute.: « L'humilité est une grâce ineffable de l'ame, un trésor inexprimable, un don particulier de Dieu. « Jésus-Christ dit : « Apprenez de moi. non des hommes ou des anges ou des livres, que je suis doux et humble de cœur et vous trouverez la paix de vos âmes. » Si celte reine des vertus est parvenue à régner dans notre ame, nous n'estimons pas ce que nous faisons bien ; nous le regardons comme rien ; nous craignons tous les jours d'augmenter le fardeau de nos péchés ; et la plénitude des grâces qui nous comblent et dont nous sommes indignes, excite en nous la crainte des peines éternelles ; alors nous recevons à bras ouverts les insultes et les injures, parce qu'elles sont des remèdes pour les maladies de notre ame, la vanité et i'ambition ; alors nous ne nous nommons pas simplement pécheur-s, mais nous nous réjouissons de. voir que tout le monde nous regarde comme tels. L'humilité est une protection divine, un voile qui cache nos vertus et nos bonnes actions pour les dérober même à nos propres regards indiscrets. La

pénitence nous réveille ; la snintc douleur frappe à la porte du ciel et l'humilité lui ouvre. Cette vertu est la seule que les démons ne puissent imiter. Si l'orgueil a changé des anges en démons, il n'y a pas de doute que l'humilité puisse faire des démons des anges. Celui qui s'efforce d'échapper à cet océan de l'orgueil, si orageux, si ennemi de notre repos, fera tout ce qu'il lui sera possible, et emploiera les larmes et la prière jusqu'à ce qu'il arrive, avec l'aide de Dieu, par une conduite modeste, à faire aborder la barque de son ame dans le port paisible du repos, dans l'humilité. Et lorsqu'il y est, il satisfera facilement, à l'exemple du Pub.licain, pour ses péchés passés. L'humilité est la porte du royaume des cieux qui donne entrée à tous ceux qui s'approchent d'elle.

Le Sauveur môme, je crois, a passé par cette porle. Beaucoup sont parvenus au ciel sans prophéties, sans extases, sans marques particulières et sans miracles; mais personne sans l'humilité ne peut prendre part aux noces du divin fiancé. Que celui qui a franchi ce degré, prenne confiance et courage, car il a imité Jésus- Christ.

L'ame ainsi purifiée monte de clarté en clarté. « Car, où Dieu est toujours présent et oii il opère. Lui qui est au-dessus de la nature, là aussi il a coutume de s'opérer beaucoup de choses au-dessus de la nature. » Une de ces opérations, résultat de la clarté divine qui éclaire de sa lumière telle chose obscure dans d'autres cas, c'est « le don de discernement,» placé par Jean sur le vingt-sixième degré de son échelle ; il en parle en ces termes : « Discerner, c'est reconnaître d'une manière certaine, c'est comprendre d'une manière vraie la volonté divine, en tout temps, en tout lieu, en toute occasion. Ceux seulement qui sont purs de cœur, de corps et de paroles, possèdent cette pénétration: car rien ne trouble et n'égare tant l'esprit que des curiosités, des pensées et des œuvres impures. Celui qui veut apprendre à connaître la volonté de Dieu, doit d'abord mourir à la sienne.

renoncer y lin-niémc, prier avec foi et simplicité et demander en enfant des conseils aux pères et aux frères. Une ame, délivrée de toute curiosité sensuelle, voit les choses d'une manière céleste. La solitude, le silence et une vigilance spirituelle et constante donnent h l'ame un repos qui croît dans la méditation et dans la prière. Beaucoup sont parvenus en un instant ù la rémission de leurs péchés par un repentir sincère ; mais personne n est encore arrivé tout d'un coup au plus haut degré de repos de l'ame ; cela demande du temps et du travail et un secours particulier de Dieu. Un amant du repos solitaire de l'ame puise dans la profondeur des secrets divins, où ne pénètre jamais le mondain distrait et curieux à moins qu'il n'ait d'abord entendu, vu et combattu le bruit et les tempêtes de la mer des passions. Dans le repos de la solitude, notre oreille recueille de grandes choses de la bouche de Dieu. Cela est constaté par l'apôtre saint Paul, qui n'eût peut-être jamais vu des choses cachées et ineffables, s'il n'eût été ravi, après ses combats, dans le paradis comme dans le lieu de l'éternel repos. Celui qui vit solitaire a besoin de la protection et de la vertu d'un ange ; car vivre seul, signifie : être dans une adoration perpétuelle de la divinité, c'est pourquoi un véritable SOLITAIRE est l'image d'un ange sur la terre. Il ne tombe qu'en abandonnant la prière. La prière est, par sa nature même, une relation contiante, et une union de l'homme avec Dieu('l). En vertu de sa force et de son action, elle est la nourriture de tout religieux, la base de tontes les vertus, la source de toutes les grâces divines, la lumière de l'ame, l'avant-goût de la félicité du ciel. La prière est une sainte violence que I homme fait à Dieu. Le fruit de la prière est la victoire sur nos passions et sur l'ennemi de notre salut. Sois toujours couraireux dans ton combat et jamais néo;li2;ent ni fatigué ; appelle constamment le roi du ciel à ton aide et Dieu t'ensei-

!\) sailli Nil (iil : < L^ prière est une élév-Ui'^n de l'ame vers Di^'u. >

gncra lui-même ii prier. Nous ne pourrions à l'aide d'aucune science, nous donner les forces visuelles, prce qu'elles sont un don de la nature. Il en est de même de la science de la prière ; Dieu seul en est le docteur et il la donne au solliciteur fidèle !» '

Par suite de sa délivrance de ses passions, l'ame s'élève audessus d'elle-même, « à l'heureuse tranquillité d'esprit, au ciel terrestre, » d'où Jean dit, sur le vin^t-neuvième deeré : «Voyez! nousautres mêmes, bien que plongés dans la merde l'ignorance, dans l'obscurité de l'erreur et du trouble, et dans l'ombre de la mort, nous osons parler du ciel terrestre. Car je ne regarde la tranquillité de l'esprit pour rien autre chose que pour le ciel de l'esprit dans le cœur. Et de même que les étoiles sont l'ornement du firmament, de même lés vertus sont les ornements de ce ciel. Celui qui a purit'ié sa chair de toute tache de péché, qui a soumis ses sens à l'esprit, qui a élevé l'esprit au-dessus de la création entière et de toutes les forces de la nature : celui-là est arrivé au port céleste avant la résurrection du corps et jouit des délices du ravissement dans le ciel, de la contemplation de Dieu dans le ciel. » Saint Antoine avait cette tranquillité d'esprit quand il disait ; « Je ne crains pas Dieu ; je l'aime. » Saint Ephrem de Syrie l'avait, lorsqu'il disait : «Eloigne de moi, ô Dieu, ton torrent de grâces. >) Celui qui n'a plus de crainte, et qui n'a plus de désir des jouissances spirituelles, est, ou bien tout à fait abîmé dans la quiétude de l'amour divin, ou tout à fait mort, quant h l'ame. Celui qui se repose dans cette quiétude de l'esprit, ne vit plus lui-même, mais c'est Jésus-Christ (jui vit en lui. Cependant, comme la couronne de la victoire ne consiste pas en une seule pierre précieuse, de même cette quiétude de l'esprit ne serait pas complète, s'il y manquait une vertu.

C'est dans une ame ainsi purifiée qu'opèrent sans obstacle les trois vertus : la Foi, l'Espérance et la Charité; vertus par lesquelles l'homme est conduit au plus haut degré de

sainteté, même quant à la Charité, et retracent en lui la ressemblance divine. Il est pur : alors, il repose en Dieu, alors il est le maître de la nature. Alors, avec la Foi, il peut tout faire, tout entreprendre ; avec l'Espérance, tout vaincre, tout aiïermir ; mais la Charité, qui, par sa nature, par son essence même, a de l'analogie avec Dieu, pour autant que l'état mortel puisse en avoir, la Charité est plus puissante que la Foi et plus forte que l'Espérance, car elle s'applique ii Dieu (1). Dieu est Amour.

A quelle quiétude de l'ame devait être parvenu lui-même, l'iiomme profond, remarquable et saint qui a pu écrire un tel ouvrage? Combien devait-il être absorbé dans ce repos de l'esprit, pour prendre ainsi le langage de l'Esprit-Saint ! combien devait-il être mûri dans la sainteté, pour tracer ainsi le chemin de la sanctification ! combien dev'ait-il être absorbé dans l'amour pour pouvoir développer son œuvre dans la rédemption et la purification de l'homme, depuis son commencement jusqu'à sa fin ! combien devait-il être loin dans l'intimité de Dieu pour travailler avec un désir si humble et si ardent à l'extension du règne de Dieu dans les anies ! On pourrait lui appliquer deux de ses belles sentences :« Etre tranquille d'esprit, aimer, et être enfant de Dieu, ne sont qu'une seule et même chose sous.des noms différents ; dans le fond, on peut dire qu'elles sont comme la lumière, le feu et la flamme qui n'ont qu'une même nature et une même opération, bien qu'ils aient des dénominations différentes.» Et: « Le rejeton et la mère du repos de l'esprit, c'est l'obéissance par humilité. »

On remplirait des pages entières de ces sentences si belles ; nous nous bornerons à en donner ici quelques-unes : « La Providence de Dieu se montre dans toutes ses créatures; lassistance de Dieu vient au secours des chrétiens qui croient, la miséricorde de Dieu h tous ses serviteurs particuliers, la consolation de Dieu à ceux qui l'aimenl. »

(1) S VINT Jean, IV.

Outre cette sainte échelle, Jean a encore composé un petit ouvrage : un écrit au saint abbé de Kailhu, portant pour titre : « Lettre à un Pasteur, » dans lequel il développe les devoirs d'un pasteur spirituel à l'égard de son troupeau et les recommande fortement. « Tu es sauvé par Dieu, dit-il au saint abbé, eh bien ! sauve aussi les autres. Tu es toi-môme arraché par Jésus-Christ au danger de la mort, arrache donc aussi les autres au danger de succomber à la mort. Telle est la grande charge que Dieu a imposée non-seulement à toi, mais à tous ceux qui en ont l'intelligence ; charge qui surpasse toutes les actions et les œuvres des mortels les plus vertueux ; charge qui rend associé et collaborateur de Jésus-Christ, qui fait que par ton zèle, par tes soins, par ton ardeur, par ton amour, par ta prière, tu cherches la brebis égarée, tu l'amènes à faire pénitence et tu l'offres à Dieu comme une victime pure. Aucun don ne lui est plus agréable que celui que nous lui faisons en amenant devant son trône une ame sauvée. Le monde entier ne lui vaut pas une seule ame ; car le monde passe, mais l'ame est immortelle et éternelle. »

L'an GOO, Jean Climaque se trouvait avoir soixante-quinze ans, desquels il avait passé soixante dans la solitude. A cette époque, la renommée de la sainteté qui brillait dans sa vie et dans ses écrits, s'était tellement répandue partout; la sagesse divine qui y était empreinte, avait porté sa réputation à un si haut degré, que, d'une voix unanime, les religieux du mont Sinaï le choisirent pour leur abbé et qu'on le nomma directeur de tous les moines et solitaires d'Arabie. Ce fut avec une sainte crainte qu'il accepta cette dignité qui venait peser sur lui dans des temps difficiles. L'Arabie et la partie de la Palestine qui y touche soutiraient cruellement de la famine. Le ciel semblait d'airain ; aucun nuage ne se transformait en pluie; une affreuse sécheresse enlevait au sol sa fertilité; les populations mouraient de misère, de besoin ou de maladie. Dans les jours d'affliction, les malheureux implorent toujours

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le secours de ceux qui apparaissent, è leur époque, comme des êtres privilégiés; il en fut ;iinsi, pour cette fois, de Jean Climaque. Depuis longtemps, on le regardait comme un Moïse, auquel Dieu parlait; il fallait maintenant qu'il devînt un Elie : et qu'il ne cessât pas de prier, jusqu'à ce que Dieu eût fait cesser le fléau de la sécheresse. Et il arriva qu'il plût à Dieu d'écouter aussitôt la demande de son fidèle serviteur ; de salutaires torrents de pluie vinrent partout ranimer la terre. En même temps, le pape Grégoire-le-Grand, ce saint pape de la famille des Anicius. écrivit au saint abbé pour se recommander à ses prières et lui envoya des sommes considérables pour son administration et pour la maison des pèlerins établie au pied du Sinaï.

Pendant quatre ans, Jean Climaque avait porté avec crainte le lourd fardeau de sa char<>e, à cause de la ^rande responsabilité qui y était attachée, quoiqu'il en eût rempli les obligations avec la plus grande exactitude. Alors, la prévision de sa mort prochaine accrut en lui le désir de passer le reste de ses jours loin des soucis des choses temporelles, et ses fils spirituels se réjouirent pour lui de lui voir faire une paisible préparation à son départ [)Our notre véritable patrie, il se démit donc de ses fonctions et se relira dans sa chère solitude de Thola. La grande joie d'être, pour ainsi dire, perdu dans l'amour de Dieu et les délices de sa réunion à l'objet de ses longs désirs, se peignait sur toute sa physionomie. Ainsi Moïse brillait de ce même éclat, lorsqu'il fut jugé digne de contempler la face de Dieu. Jean quitta la terre pour l'éternité le 30 mars 60o. Ce saint patriarche de l'ascétisme chrétien, ce gardien vigilant de la vie claustrale, cet apôtre de l'état de perfection, fut contemporain de l'homme qui parut six ans après sa mort, de cet homme qui devait faire du monde un désert par cette doctrine : «11 y a un Dieu et Mahomet est son prophète. »

Le (juatnème siècle commença sa course revélu de la pourpre sanglante du martyre, dont la persécution de Diocléticn avait couvert la chrétienté, et il la finit à l'ombre du manteau du martyre non sanglant du saint ascétisme, vie qu'embrassait, paramour pour Jésus-Christ, la fleurde la chrétienté. Dieu attaché ù la croix et Dieu dans l'Eucharistie, tels étaient le point de ralliement et le centre vital de ces deux martyres. Jésus- Christ voulait voir ses saintes souffrances, de même que ses saintes humiliations, continuer dans les membres de son corps mystique les plus favorisés de ses grâces. L'Orient avec les avantages de son climat chaud, de. son ciel pur et sa grande étendue de terrains libres dont les charmes ne pouvaient attirer que des solitaires qui ne regardent pas la possession de l'or et des biens du monde, comme la principale affaire de leur vie ; l'Orient offrait surtout des conditions extérieures telles que la vie ascétique pouvait désirer pour s'y développer d'une manière sublime et riche d'influence, soit que ceux qui l'embrassaient voulussent vivre en anachorètes, soit qu'ils voulussent suivre les règles du cloître. De plus, l'Orient avait un attrait surnaturel : il avait été la patrie terrestre du Dieu fait homme. Dans la terre sainte, comme la nommait justement le moyen âge si rempli de foi, le « soleil de justice, )j s'était levé et ses rayons attiraient l'ame vers les lieux de l'Orient où s'étaient en partie passés les mystères étonnants de la foi chrétienne, et qui avaient aussi été autrefois témoins d'événements qui avaient préparé la venue du Sauveur d'une manière quelconque. Un des lieux les plus attrayants sous ce

rapport était l'Egyjilc. Là vinrent jadis les enfants d'Israël avec leur père ; là, ils vécurent heureux jusqu'à ce que le souverain de cette terre étrangère fît peser sur eux le joug de l'esclavage. Là, la fatigue et la misère les eussent tués, si un envoyé de Dieu ne les eût sauvés par des milliers de signes de la puissance divine et ne les eût conduits, purifiés par de nouvelles épreuves et de nouveaux combats, dans leur ancienne patrie. Mais l'esclavage en Egypte, le passage dans le désert et le retour dans la terre promise ne sont pas simplement des traits historiquement mtéresëants; l'ame chrétienne reconnaît en eux la voie et le sort de sa propre vie, et trouve dans cette réflexion une source inépuisable de salutaires méditations et un aiguillon puissant qui la pousse à une noble émulation. Ce fut aussi en Egypte que, lorsque les temps furent accomplis, le Dieu incarné, le céleste exilé, le pauvre et persécuté enfant Jésus se réfugia; il descendit du trône de la sainte Trinité dans la crèche de-Bethléem ; et de la crèche, il dut s'enfuir dans les déserts de l'Egypte, cette terre d'exil ; car, « les oiseaux ont bien un nid et les bêtes féroces une tanière, mais lui n'avait aucun lieu sûr où il pût reposer sa tête sainte. « Voici le récit de la pieuse légende :« Aussitôt que les petits pieds de l'enfant Jésus eurent foulé le sol égyptien, les idoles, en plus grand nombre là qu'ailleurs, furent comme frappées de l'éclair, fracassées, brisées l'une contre l'autre et' dispersées. »

L'ame chrétienne désire ardemment partager, avec le Dieu de son cœur, les déserts et l'asile de l'étranger, elle, qui a vu, par sa présence si riche en grâces, les idoles de son cœur renversées aussi dans la poussière. L'Egypte était précisément, vers la fin de ce même siècle, comme un jardin mystique, dans lequel l'ascétisme chrétien faisait tleurir des multitudes innorribrables de lis parmi les épines. Des écrivains tels que Pallade, Rufin, Cassien, qui voyagèrent autrefois en Egypte et y séjournèrent pendant longtemps afin de ressentir l'heu-

reuse influence de saints hommes, en citent des nombres cllravants en quelque sorte, à cause de leloignement dans lequel les préoccupations du présent nous tiennent de toute direction élevée, et .des proportions étroites qu'elles donnent à nos idées. Mais autrefois cette direction, vie de l'esprit, était la plus importante dans le monde chrétien. A cela venaient se joindre certaines circonstances extérieures, circonstances dépendantes de l'époque , qui entraînaient beaucoup d'ames et leur ouvraient un port dans la paix de la retraite et un abri contre les orages de la vie. L'invasion des peuples barbares du Nord, qui se précipitaient sur l'empire romain dont l'empereur ïhéodose-le-Grand tenait avec peine les rênes dans sa main puissante, remplissait tous les cœurs du vague pressentiment de la ruine prochaine de l'ancien monde. On remarque souvent à la fin d'une époque quelconque, 5 la veille d'événements qui vont bouleverser la société, un malaise sourd qui se répand-partout, espèce de nuage voilant l'atmosphère intellectuelle, ressemblant au malaise qui règne dans l'atmosphère physique à la veille d'un tremblement de terre. Chacun sent une sorte d'incertitude dans les événements du jour et chacun cherche un point d'appui plus ferme que dans l'actualité; soit en se rapprochant, soit en s'éloignant des causes qui les font surgir. Les esprits complètement superficiels qui ne s'attachent qu'à l'extérieur des choses, ne font aucune remarque sur de tels sujets, ou, s'ils en font, elles ne les rendent que plus désireux de jouir des faux biens du monde ou de devenir bientôt possesseurs de fortunes qui doivent bientôt leur échapper. Souvent de tels événements rendent réfléchis les esprits légers et font tourner les esprits réfléchis vers les choses plus sérieuses et plus élevées ; mais les âmes courageuses se jettent entièrement dans les choses surnaturelles, dans ce qui regarde le ciel et l'éternité, de manière que la perte de ce qui passe, les bouleversements des empires, au lieu de les appauvrir, les enrichissent au contraire. De tels sentiments

trouvaient, dans le renoncement de la retraite, un point qui leur servait tout ù la fois d'appui et leur donnait de l'essor. Si d'un côté la tempête qui menaçait le monde, retentissait jusque dans le silence du cloître, de l'autre les troubles que les hérésies excitaient dans l'Eglise, étaient des motifs qui engageaient beaucoup de fidèles à s'éloigner le plus possible des contestations des partis, pour ne pas être témoins du triste spectacle de frères qui se disputent dans le giron de leur mère, ou pour ne pas être eux-mêmes entraînés dans ces disputes. Enfin, à cette époque, comme de nos jours, on avait l'expérience que bien des âmes visaient à la sainteté, non pas avec des vues pures, mais souvent par toutes sortes de motifs. De même qu'au temps de l'empereur Constantin, les païens suivaient en masse une impulsion tout extérieure, et embrassaient le christianisme sans avoir de sentiment chrétien ; de même, maint chrétien se tournait vers la vie du cloître sans y être porté par l'Esprit-Saint ; et ceci ressort clairement de la conduite toute mondaine et antispiriluelle de maint moine et abbé dans les dissensions religieuses. Ces considérations nous feront regarder comme moins fabuleux les nombres donnés par Pallade et Cassien, au sujet des habitants des cloîtres et des déserts.

Pallade s'exprime ainsi : « H y avait autrefois des couvents par toute l'Egypte ; les plus anciens étaient dans la Thébaïde inférieure, non loin de la mer Rouge, sur les montagnes Colzim et Pispir, et devaient leur fondation à saint Antoine. Là, vivaient la plus grande partie de ses disciples : leur nombre s'élevait à cinq mille. Saint Isidore dirigeait, d'après une règle très-sévère, une autre communauté de mille moines; la clôture y était si rigoureusement observée, qu on n'y laissait pénétrer personne qui n'eût pris la résolution d'y passer sa vie. Il se trouvait aussi, près d'Antinopolis, une communauté de deux mille moines, dont une partie vivait en anachorètes, dans des cavernes, ou dans des cellules

séparées. Mais la ,plus grande merveille de la Thébaïde inférieure, était la ville d'Osyrnichis, car elle n'était, pour ainsi dire, peuplée que de moines, puisfjue leur nombre surpassait celui des autres habitants. Les couvents formaient la plus grande partie des bâtiments, et, en outre, quantité de moines habitaient sur des tours et au-dessus des portes de la ville. Nuit et jour retentissaient les louanges du Seigneur, dans les hymnes et les psaumes, car dix mille religieux, et un nombre plus grand encore de vierges se donnaient tous les jours à la prière avec une sainte ardeur. Le reste de la population était composé de bons catholiques sans mélange d'hérétiques ou de païens, et si dévoués aux œuvres de miséricorde, que les autorités publiques veillaient aux portes de la ville, pour épier l'arrivée de pauvres voyageurs, d'étrangers et de pèlerins, afin qu'ils fussent reçus avec toute l'hospitalité possible. »

La Thébaïde supérieure renfermait la fondation de saint Pacôme, Tabenne, avec ses couvents de filles. Saint Jérôme nous dit que les habitants de Tabenne avaient fini par former une congrégation extraordinaire ; que, réunis tous les ans à la fête de Pâques, ils étaient au nombre de quinze mille.

Dans l'Egypte proprement dite, on trouvait le désert de Nitrie, habité par cinq mille moines, et cette solitude était nommée « les cellules, » parce qu'elles étaient peuplées par cinq cents anachorètes environ. Quant au désert de Scète, qui bornait la Lybie, les historiens ne donnent pas le nombre des communautés : Cassien y avait cependant vécu assez longtemps. A Alexandrie et dans ses environs, on trouvait deux mille moines, et à xVrsinoë, à Canope, li Péluse, on les comptait par milliers. iV Héliopolis, aujourd'hui le village de Matariah, dans lequel on voit encore un obélisque admirable, reste d'un temple du soleil, saint Apollonius avait cinq cents moines sous sa conduite. îls devaient toujours être habillés de blanc, afin que leur extérieur leur rappelât. la pureté que devait toujours avoir leur ame, et pour élever

celte pureté à son plus haut point, saint Apollonius leur conseillait la communion quotidienne. Pallade donne, dans l'année 39o, le nombre collectif des moines égyptiens : 76,000 pour les hommes, et 20,700 pour les femmes. Saint Pacôme avait d'abord donné h sa sœur des règles pour les communautés de femmes; ces couvents s'étendirent bientôt cl surpassèrent ceux des hommes en mortification, en travail, en humilité et en pieuses méditations. Les religieuses observaient une stricte clôture, et ne sortaient que le dmianche, pour recevoir la sainte communion à l'église. Labbesse de Talida, qui passa quatie-vingts ans dans le cloître, était à la télé d'une de ces maisons. Les liens saints et affectueux qui retenaient ses filles près d'elle étaient si forts, que jamais la porte du couvent n'était fermée, et que jamais, une seule ne tenta de le quitter. Entre ces vierges, se trouvait Taor. Elle était d'une si ravissante beauté, que les hommes les plus pieux et les plus spirituels ne pouvaient la voir sans admiration. Pour éviter les regards, elle résolut de ne plus sortir du couvent, et lorsque sa communauté se rendait à l'église pour participer au banquet sacré, Taor se privait de ce bonheur, et restait seule en prière, sous les regards de Dieu seul. Ces religieuses considéraient les maladies comme une bénédiction, à cause de la patience qu'elles donnaient lieu d'exercer, et elles ne voulaient jamais de médecin. Leurs couvents n'étaient pas plus que ceux des hommes, une charge pour le pays. Leur principale nourriture consistait en légumes , qu'elles cultivaient dans leur jardin ; elles filaient et lissaient elles-mêmes le coton nécessaire h leurs vêtements, et la confection de différents ouvrages leur procurait un bénéfice tel, que non-seulement les frais d'entretien de leur couvent étaient couverts, mais qu'elles pouvaient encore faire des aumônes; elles rachetaient souvent les pauvres prisonniers en temps de guerre. Tel était le genre de vie dans presque tous les couvents de tout l'Orient.

Dans rOccidenl, la vie ascétique se développait d'une manière différente, à cause des conditions dans lesquelles elle était née. Mais comme cette vie a pris son origine dans le noyau le plus intime du christianisme, elle ne peut manquer de se rencontrer où la plénitude et la grandeur du christianisme sont comprises. A Rome, point central de l'Eglise, et particulièrement de tout le monde occidental, la vie ascétique fut, dès l'origine du christianisme, pratiquée par les chrétiens au milieu de leurs familles et sans rompre leurs rapports avec le monde. Les persécutions, les souffrances, les bouleversements de position, la rupture avec les parents et amis, leur offraient un champ si vaste pour l'abnégation d'eux-mêmes, qu'ils devaient faire beaucoup pour arriver à renoncer ainsi à tout. Lorsque, dans le quatrième siècle, le christianisme monta sur le trône des empereurs, cette gloire eut son ombre dans les faiblesses, la vanité, l'ambition.

Alors, la vie ascétique prit une direction d'autant plus déterminée, qu'elle avait à rnaintenir, à faire valoir ce noble essor de la foi et de la morale chrétienne, et à s'opposer aussi bien au paganisme qu'aux désordres de chrétiens qui ne l'étaient que de nom. Le grand flambeau de l'esprit chrétien du quatrième siècle, Athanase-le-Grand, qui répandait partout où il passait la ferveur et les lumières dans les âmes, alluma aussi ces flammes si pures, h Rome. Son exil devint un apostolat ; son voyage, une mission de la plus haute perfection. Quand, fuyant ses ennemis, il vint d'Alexandrie auprès du pape Jules, il était accompagné de deux moines égyptiens, qui semblaient deux types de la vie ascétique. L'un des deux se nommait Ammon. L'homme mtérieur était, chez lui, tellement tourné vers Dieu et enflammé du désir des choses célestes, que plus rien de terrestre ne pouvait attirer ses regards. Comme un aveugle qui se délecte intérieurement dans la contemplation d'images sublimes d'un inonde éternel, et qui ne s'aperçoit pas que ses yeux sont

fermés aux beautés de la terre ; tel était, tel passait ce saint homme entre les splendeurs de Rome : il ne les remarquait pas. L'autre moine se nommait Isidore ; la pureté de son ame qui se peignait sur sa physionomie, en même temps que sa charmante amabilité et sa sainte sagesse, lui gagnèrent si bien l'afïection des Romains, que les païens eux-mêmes l'aimèrent. La sainteté, c'est-à-dire, l'union de l'ame avec l'Amour éternel, se reilétait dans ces deux hommes d'une manière tout à la fois si sublime et si attrayante, qu'elle inspirait une certaine envie d'un état qui élevait ainsi les âmes. L'impression qu'avait produite leur extérieur, fortifia Athanase dans son opinion sur les règles monastiques d'Egypte, qu'il rassembla plus tard dans sa vie de saintAntoine.il y présenta un modèle de l'ascétisme, il traça le chemin pour y parvenir et les règles à suivre pour le parcourir, et il alluma ainsi dans un grand nombre d'ames le feu du saint amour, dans ces âmes qui, jusqu'alors, n'avaient pas trouvé d'aliment pour cette belle et pure flamme, A Rome, les moines, à cette époque, étaient ou inconnus ou méprisés, car le paganisme y florissait encore, et une des raisons qui avaient engagé Constantin à transférer sa résidence à Constantinople, était que si peu de nobles et anciennes familles se convertissaient au christianisme ; il est vrai que leurs richesses, leur considération, leur pouvoir et leur influence dépendaient de la grandeur de Rome païenne, et que leur cœur était attaché à ces biens. C'est pourquoi le divin Sauveur a dit qu'il était bien difficile à un riche d'entrer dans le royaume des cieux. Le monde était conquis et commandé par les fiers Romains, et ceux-ci par leurs femmes aussi fières qu'eux. .Mais le jour arriva que ces altières Romaines se virent vaincues et dominées par le christianisme.

Il serait impossible de se figurer le luxe des femmes des sénateurs et des consuls romains, parce que, d'un côté, le raffinement de la magnificence et des arts produisait une

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espèce de civilisation, tandis que de l'autre, le manque absolu de frein moral l'entachait d'une barbarie sans bornes. Elles ne se considéraient pas seulement comme dames de la terre, mais encore comme des déesses, et marchaient et se prônaient comme telles. Il était rare qu'elles troublassent un mari peu complaisant. En général, les maris ne trouvaient rien à redire à ce que l'ostentation dans laquelle vivaient leurs femmes, leur attirât des admirateurs et des envieux ; cela faisait voir la richesse et 1 éclat de la maison. Le malheureux esclavage fortifiait les nobles romaines dans leurs prétentions à être adorées. L'esclave était moins qu'un animal, beaucoup moins que le singe préféré, que le perroquet favori, que le petit chien chéri ! Ces animaux étaient entretenus et soignés, nourris et invoqués, plaints et pleures avec une tendresse révoltante : pour eux, on avait de la pilié, de l'intérêt, des soins. Mais l'esclave n'était qu une chose et pour une chose on n'a que l'intérêt qui ressort du besoin que l'on en a. Les riches romains avaient autant de milliers d'esclaves répartis dans leurs maisons et dans leurs terres. Les esclaves remplissaient tous les offices pour lesquels ils étaient requis par leurs maîtres, depuis la culture de ses champs jusqu'au service de sa personne. Ces malheureux étaient tirés par centaines, tous les matins, des lieux étroits, des cachots qui leur servaient d'abris pendant la nuit et menés aux champs par un surveillant, afin d'en tirer le plus de travail possible pour peu de dépense. Ils portaient au pied un anneau de fer en guise de chaîne ; non pas qu'on voulût, en leur faisant endurer cette incommodité, les punir de quelque méfait; non; c'était tout simplement le signe de l'esclavage, c'était un usage reçu ! Quelque dur que fût le travail exigé de ces malheureux employés aux champs, leur sort était certainement beaucoup moins malheureux que s'ils eussent été employés au service immédiat de leur maître ; car il arrivait que des esclaves se donnassent la mort, plutôt que de se résoudre à rendre à leurs maîtres les services hon-

teux qu'ils en exigcaieiit. Le pire sort était celui des femmes esclaves; d'abord parce que les femmes en général sont plus sujettes que les hommes à un défiiut tracassier, la mauvaise humeur ; ensuite, parce que la femme supporte la corruption moins bien que l'homme ; elle devient plus facilement et plus foncièrement inhumaine. Il en était ainsi d'une grande partie des nobles romaines dans le dernier siècle de la Rome païenne. Cinq cents esclaves étaient occupées de leur service personnel, cinq cents malheureuses créatures qui se surpassaient en flatteries et en intrigues pour adoucir leur sort par la jouissance de la faveur de leur maîtresse. Ce n'était pas trop peut-être pour les exigences sans fin d'une Astérie de la famille consulaire des Turciens, elle dont la boîte à toilette du plus beau travail d'argenterie fait au quatrième siècle, renfermait des ustensils d'argent massifs, la plupart dorés, pesant ensemble mille vingt-neuf onces, boîte découverte il y a quelque soixante ans au pied du mont Esquilin.

Les maisons des grands étaient magnifiques et agréables avec leurs cours intérieures entourées de colonnes, auxquelles aboutissaient les appartements et qui étaient ornées de jetsd'eau, de statues et de vases. Le marbre, le bronze, l'albâtre, les pierres précieuses, étaient employés pour des œuvres d'art et pour les meubles, si bien qu'où il se trouvait un ustensil, une table, un vaso, une lampe, c'était un objet d'art. Mais les arrière-bcUiments de ces palais somptueux n'offraient guère un aspect aussi riant, car ils fourmillaient d'esclaves, comme une ruche d'abeilles. Il y avait toujours une aile de ces bâtiments réservée aux esclaves ; là, elles passaient leur vie dans de petits réduits où, entassées pour ainsi dire, elles devaient travailler et dormir ; y vivre en un mot. Elles étaient divisées par bandes pour les travaux à exécuter, et elles avaient une surveillante de laquelle elles souffraient souvent plus que de la maîtresse même. La bande la plus basse et la plus méprisée était celle des fileuses, parce qu'elles étaient les plus éloignées

du service personnel de la maîtresse. Etre transférée d'une division quelconque dans celle des fileuses, était regardé comme un grand aiïront. Ces esclaves filaient le coton et la laine et cherchaient à égayer un peu, par des chants, l'ouvrage énorme qui leur était dévolu. La seconde division beaucoup plus considérée, était celle des tisseuses. Elles tissaient les matières que filaient les premières, matières qui devenaient de la mousseline la plus fine, du cachemire le plus souple, et d'autres étoffes plus communes. Dans les anciens temps, les plus nobles romaines s'occupaient elles-mêmes au milieu de leurs servantes ; l'impératrice Livie travaillait aux vêtements de l'empereur Auguste. Mais une Astérie ne s'embarrassait de ses tisseuses que pour recommander à leur surveillante plus de zèle et d'activité, en lui donnant de nouveaux modèles. Les faiseuses de vêtements venaient ensuite ; division plus en faveur parce qu'elles étaient attachées au service personnel de la maîtresse. Elles avaient pour besogne, la mission horriblement pénible de tailler et de coudre les étoffes précieuses des marchands de Syrie et d'Alexandrie, et de satisfaire la vanité de leur maîtresse. Les brodeuses, à cause du luxe et de l'art de leur travail, formaient une classe plus estimée encore ; elles travaillaient dans une grande chambre réservée à cet usage, et cette chambre était contiguë à celle où étaient occupées les ployeuses.

Les Romaines de distinction n'osaient paraître en public que revêtues du costume de matrone traditionnel qu'aucune femme de basse condition et de basse naissance, qu'aucune affranchie, qu'aucune esclave, aucune actrice, de même qu'aucune étrangère n'osait porter. Ce costume consistait en une robe blanche (tunica) et un manteau blanc (palla). L'étoffé était de la laine la plus fine, ou de soie et de laine. Tout l'art consistait à donner à ce vêtement le plus haut degré de brillant et de poli et à le plisser d'une manière particulière. On employait à cet usage des machines à polir d'une espèce particulière,

ainsi que cl autres à presser, et il fallait avoir beaucoup d'habileté et d'habitude pour s'en servir d'une manière convenable. On mettait à l'ourlet inférieur de la tunique un falbala h mille petits plis qui devait toujours être ourlé avec un tîl de pourpre et d'or, quelquefois brodé de perles, de pierres précieuses et d'or. Pour la campagne et pour les parties de plaisir qu'elles faisaient incognito, les Romaines de qualité aimaient les vêtements de couleur. En outre, il y avait pour chaque fête et pour chaque saison, des vêtements ayant une particularité quelconque, soit dans l'étoffe, soit dans un changement d'ornement. C'est ce qui faisait que la chambre de la garde-robes, outre les machines à presser, etc., contenait un véritable trésor d'habillements de toutes sortes. Ils étaient gardés dans de grands coffres de bois précieux venant de l'étranger; ces coffres étaient rangés contre le mur, et une inscription indiquait leur contenu, afin qu'on n'eût pas à chercher ou à se tromper. Lorsque l'on ouvrait ces caisses, le parfum qui s y trouvait embaumait toute la chambre. La surveillante de la garde-robes était toujours une personne capable, car tout ce qui devait servir, tout ce (|u'il fallait préparer pour les faiseuses, les ployeuses, les brodeuses, était remis à ses soins. Ensuite, une femme telle qu'Astérie avait toute une armée de femmes de chambre, divisées en plusieurs groupes. D'abord venaient les fgrdeuses avec les savons, les pommades et les essences pour entretenir la fraîcheur et la douceur de la peau ; car c'est un usage bien ancien que celui de se peindre les joues rose et blanc, les sourcils et les cils noir de corbeau, de se nettoyer les dents, de les plomber ou de s'en faire mettre d'arlilicielles ; en déterrant d'anciens tombeaux romains, on a trouvé dans plusieurs six dents renfermées dans une petite boîte de fil d'or : on peut en conclure qu'on les enterrait avec le cadavre. Aux fardeuses succédaient les coiffeuses. Elles devaient savoir rendre les cheveux souples, brillants et bouclés, les teindre, les tresser, les friser et les attacher. Les pommades

les plus chères, les onguents, les nards les plus tins, devaient contribuer à l'ornement de la coiflure. Et ces parfums étaient si chers, que souvent on y consacrait tout le revenu d'une terre. Les pauvrescoitFeuses avaient une occupation qui, plus que toute autre, donnait lieu à l'impatience et à la mauvaise humeur de leur maîtresse l'occasion de se manifester, car la coiil'ure était la chose importante de la toilette. Une des lois somptuaires sur les esclaves, voulait que tant que durait leur service dans la chambre de leur maîtresse, elles eussent la poitrine et les bras tout à fait nus, afin de pouvoir recevoir immédiatement une punition qu'elles auraient pu mériter. Une des punitions les plus usitées par ces dames dans leur impatience, était d employer leurs grandes et fortes épingles à cheveux en guise de poignard et de punir chaque méprise en piquant le sein, les épaules ou les bras de ces pauvres esclaves. C'était chose fort heureuse pour ces malheureuses femmesde chambre, lorsqu'elles ne se voyaient pas enlever un œil ou que leur maîtresse ne se donnait pas le plaisir de les frapper au visage avec le poing fermé, afin de leur faire sortir le sang par la bouche et par le nez. Et encore ces cruautés n'étaient que de faibles punitions. Il y avait les flagellations jusqu'au sang, et un des plus affreux supplices consistait à attacher au-dessus des genoux, un bloc de bois taillé, et l'esclave ne pouvait le quitter ni jour ni. nuit. Un maître de discipline flfl /loc exécutait les diverses punitions dont le maître et la m.aîtresse ne voulaient pas se charger pour les esclaves mâles comme pour les femmes.

Une autre charge fort importante dans la toilette, était celle des coupeuses d'ongles. Les bas et les gants, ces inventions septentrionales, étaient tout à fait inconnues à Rome; les mains étaient toujours nues et les pieds n'étaient chaussés que dans les fêtes somptueuses. C'est ce qui était cause que Ion faisait tant de cas de la beauté de ces membres à Rome, d'autant plus qu'ils ne prêtaient pas comme les cheveux ou les

(lents, h une ornementation ou à une peinture quelconque ; il n'v avait pas moyen de se ûiire de petits pieds ou des doigts elVilés, artificiels; on les soignait donc avec un soin extrême. Lorsque l'esclave qui était chargée de ce soin avait, ii l'aide d'un petit couteau d'argent et de pinces, accompli sa tâche, elle ornait alors les doigts de bagues, si bien que chaque main en portait huit. Chaque saison avait sa garniture de bagues ; il était inipossible d'en porter d'aussi lourdes pendant les chaleurs de l'été que pendant les froids de l'hiver, et les brillantes couleurs du printemps ne seyaient pas au sérieux de l'automne. 11 ne suffisait pas non plus que la bague fût ornée d'une pierre précieuse ; mais chaque pierre devait être travaillée de la main d'un artiste et représenter une figure découpée tantôt en relief, tantôt en intaille. Et lorsqu'une de ces bagues avait un arbre généalogique, c'est-à-dire, que l'on pouvait prouver qu'elle avait appartenu à une Cléopâtre ou à une Bérénice, à un Antoine ou à un roi Agrippa, on la payait un prix incalculable ; car les hommes étaient dans cet amour des choses frivoles, les dignes émules des femmes. Les joailliers produisaient tout naturellement les plus magnifiques certificats en faveur de leurs pierres. !\ïais aucune prodigalité ne fut portée à un plus haut point d'extravagance que celle qui eut les perles pour objet. D'abord, les dames portèrent à chaque oreille une seule perle, mais qui devait être d'une si merveilleuse beauté, que Jules César paya un million une perle dont il lit présent à la mère de Brutus. On nommait ces perles, « Uniones » , c'esl-à-dire, seules. Mais bientôt la mode passa des femmes de consul aux femmes de condition moins haute. Alors les premières l'abandonnèrent et portèrent des pendants d'oreilles composés de trois perles attachées l'une au-dessus de l'autre ; on nomma cette mode « porte-respect » , parce qu'il n'y avait que les femmes très-riches qui pussent en porter, car de tels pendants d oreilles valaient de i^rands héritages, et les dames en portaient amsi deux et trois

ù leurs oreilles. Il va de soi que les bijoux et les pierres -avaient une classe particulière d'esclaves commises h leur garde. Les ornements du cou , des oreilles, des cheveux , avaient aussi leurs surveillantes particulières, qui devaient apporter à leur maîtresse l?s boîtes cachetées et leur en présenter le contenu. Une autre charge bien mauvaise était celle des esclaves qui devaient présenter le miroir et le tenir. 11 n'y avait pas alors de ces miroirs que l'on fait tourner en tous sens. Les esclaves devaient tenir par une grifle d'ivoire l'orbe du métal poli et prévenir, pour ainsi dire, le regard de leur maîtresse en le faisant tourner habilement et essuyer avec de petites éponges sèches, le souffle le plus léger, la poussière la plus fine, dès qu'elle ternissait tant soit peu le miroir. Le miroir d'une x\stérie consistait en une plaque d'argent ornée de pierres précieuses, dont le dos était recouvert d'une feuille d'or, pour que les images y fussent mieux reflétées. Un écrivain païen, en parlant de ces miroirs, disait avec indignation : " Le présent que le sénat fit un jour à la fille de Scipion n'équivaut pas aujourd'hui à la valeur du miroir de la fille d'un affranchi. » L'esclave portant ce miroir devait faire la plus grande attention, d'abord pour le tenir devant sa maîtresse d'une manière satisfaisante, ensuite pour faire à l'étui une attention telle que le brillant du miroir ne fût jamais terni par la moindre tache. C'était le but de la vie de l'esclave. Elle était ainsi rangée au nombre des machines dont la perfection consistait à faire exactement et toujours la môme chose ; ces malheureuses ressemblaient à des meubles, car l'une réduite à l'état de chandelier, portait immobile, le flambeau ; une autre devenait table, car, immobile, elle tenait le bassin rempli d'eau dans lequel se lavait sa maîtresse. D'autres devaient se dévouer corps et ame, au soin de la ménagerie favorite de la dame, l'une au chien mignon, la deuxième au singe, la troisième au serpent. Car les dames avaient aussi leur serpent favori, serpent d'une espèce inofïènsive que l'on nommait

dragon épidaurien. Ces animaux dégoûtants leur faisaient grand plaisir ; elles s'en laissaient entourer les bras et le cou et les prenaient avec elles à table, lorsqu'elles allaient en visite. La liste des femmes esclaves chargées d'habiller leur maîtresse peut se clore par la femm.e de chambre proprement dite, à qui était dévolu le soin de vétu' la dame. Celle-ci avait en outre encore ses esclaves mâles; de jeunes pages qui la servaient à table ; des hommes robustes qui, au nombre de six ou huit, portaient sur leurs épaules, au moyen de brancards dorés, la molle litière de leur maîtresse ; ces hommes étaient agiles coureurs, africams noirs comme du jais, de la race des Mazyques, qui passaient pour le peuple le plus habile coureur du monde, et que les rois voulaient bien choisir pour coursier. Il y avait ensuite les portiers placés à l'entrée des chambres qui n'étaient pas fermées par des portes, mais par des rideaux de différentes couleurs, formés de riches tapis. Comme on pouvait entendre du dehors chaque parole dite dans ces appartements, des esclaves faisaient la garde pour éloigner toute oreille indiscrète. A la cour des empereurs, cela constituait une charge. Puis enfin les nains, ces délices des dames romaines, surtout lorsqu'ils avaient la taille difforme et que leur tête était d'une grosseur disproportionnée. Ils devaient apprendre à danser et 5 jouer des castagnettes, spectacle que leurs maîtresses trouvaient excessivement divertissant. Comme la nature ne créait pas précisément autant de nains qu'il en fallait aux Romaines, il se trouvait des gens qui se vouaient au métier inhumain d'empêcher la croissance au moyen de coffres inventés dans ce but et de produire ainsi des pygmées artificiels. Et cet excès d'outrage mortel, fait à la divinité dans sa création et dans son image, semblait aux arrogantes Romaines une chose très-naturelle, et elles demandaient très-froidement si un esclave était un homme? si même on le lui concédait, il n'était certainement pas Romain ; et l'abîme qui séparait les Romains du reste des

humains était presque aussi grand que celui qui sépare l'homme de la chose.

Si l'on ajoute i\ tous ces détails la visite aux hains, qui était chez les Romains, comme elle l'est encore chez les orientaux, une chose cérémonieuse et de longue haleine, on peut concevoir que la toilette d'une Romaine de qualité avait droit à la plus grande partie de sa journée. Et à quoi Astérie eût-elle pu en employer le reste? Elle lisait ou faisait hre par une esclave favorite, des romans que l'on nommait «Contes milésiaques » , des poésies fort légères, et quelquefois un traité de philosophie. Elle avait pour société une certaine classe de parasites qui portaient le nom de philosophes et dont toute la sagesse consistait h s'introduire, au pri-x d'humiliations indicibles, comme hôte et invité, dans les maisons riches. Astérie avait sans doute son philosophe domestique de même que son chien et son singe favoris, et elle trouvait très-plaisant de le taquiner méchamment et de le tourmenter de son arrogance. Puis, elle se rendait au cirque où se faisaient les courses de char, comme on nommait alors les courses de chevaux. Les cochers du cirque étaient partagés en quatre partis et habillés de différentes couleurs qui répondaient aux quatre saisons. Il était de bon ton de se passionner pour un de ces partis et d'en faire porter la couleur en livrée aux esclaves, surtout aux porteurs des litières, de sorte que , lorsque la dame paraissait en public, tout le monde savait aussitôt, quel parti du cirque avait l'honneur d'en être protégé. Les combats de gladiateurs dans l'amphithéâtre, dont nous avons parlé ailleurs, offraient l'amusement le plus riche en jouissances, et les nobles romaines y prenaient une part aussi extravagante que la populace. Leur joie n'était que convulsions, que violentes impressions telles enfin qu'en pouvaient éprouver des âmes sans mœurs, des âmes dépravées, que leurs dérèglements empêchent d'être accessibles à de nobles sentiments. Il serait impossible de se figurer une

société quelconque plus éloignée de toute vie morale. — Telles étaient devenues pourtant ces nobles romaines, ces descendantes de Cornélic, dont vingt siècles n'avaient pu alFaiblir la réputation que lui avait faite la haute préférence qu'elle avait pour ses enfants, sur ses bijoux. Cela était très.-bien à elle et que toute gloire lui en reste! mais une vertu, qui prend sa source dans le sentiment lier de- sa dignité, est inhabile, infructueuse à produire une semence qui, germant, devienne, une plante qui porte des fleurs de vertu, car elle a plus en vue la glorification de l'homme que celle de Dieu. La .mère des Gracques se glorifiait dans ses fils avec tout l'orgueil de Rome antique. Cet orgueil crût en passant à travers les générations, étouffa la vertu, toujours frêle lorsqu'elle s'appuie sur elle-même ; il transforma le sentiment de sa dignité en amour-propre, chose fort facile, quand la passion s'en mêle -et peu de siècles suffirent pour lui voir faire, des filles des Gracques et des Scipion,ce qu'il y a de plus affreux sur la terre : une race de femmes dégénérées. Quelle force rénovatrice de l'ame devait donc avoir la foi chrétienne, le saint ascétisme! quelle divine puissance devait leur être propre pour changer en saints les enfants de telles générations ! Quelle volonté inébranlable devait les soutenir, ces enfants, pour les engager à sortir d'une telle merde corruption, afin d'aborder aux frais rivages de là pauvreté et du renoncement ! Quelle volonté, pour suivre cet attrait de la grâce! Car, quand bien même toutes les nobles romaines n'eussent pas été abîmées dans cet excès d'amour-propre, elles grandissaient pourtant tontes, même chez les familles chrétiennes, nonseulement ayant sous leurs yeux les scènes et les exemples dont nous avons parlé, mais entourées de tout le luxe, du bien-être, delà splendeur inséparables de richesses colossales, de hautes dignités et de rapports sociaux de l'ordre le plus élevé. C'était certes une grande gloire pour l'œuvre de Dieu, que de voir dans des natures où, d'après l'humanité, on ne

devait s allcndre à trouver que faiblesse, mollesse, volupté, paraître au contraire une force céleste, un esprit de sacrifice remarquable, suivant, par amour pour le Dieu fait homme, un autre cours ci travers les temps.

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