Les pères et les enfants au XIXe siècle
La première partie de cet ouvrage a pu se résumer en un mot : Messieurs les enfants.
La seconde se caractérise bien plus nettement encore par Messieurs les jeunes gens.
L'empire toujours croissant de l'enfance crée, nous l'avons vu, de graves difficultés dans les familles.
L'émancipation précoce et mal réglée de la jeu-
nesse y produit des luttes bien plus funestes encore.
En effet, si dominateur que devienne un enfant par la tendresse ou la mollesse paternelle, son âge et la loi le condamnent en définitive à l'obéissance. Nous ne sommes pas en Amérique, où, à douze ans, un petit Yankee débute dans le commerce, élève des porcs, vend, achète, parcourt les marchés et échappe forcément à la subordination par la pratique de la vie active. Un père, en France, reste le maître absolu de son fils enfant. Il peut toujours vaincre sa résistance ou sa révolte, car il peut le séquestrer dans un collège, l'envoyer dans un pays étranger, l'enfermer même dans une maison de correction : lors donc qu'un enfant règne en tyran dans une maison, la faute en est au père; ce n'est pas la société qui le désarme, c'est lui qui n'emploie pas les moyens de gouvernement qu'elle lui donne ; s'il est la victime de l'insubordination de de son fils, il en est en même temps l'auteur.
Tout autre est le caractère de l'indépendance des jeunes gens. En vain l'article 304 dit-il : « Le fils reste jusqu'à vingt et un ans sous V autorité paternelle,* cette omnipotence n'est que relative. Aujourd'hui,
MESSIEURS LES JEUNES GENS. à
un père sensé hésite souvent à dire Je le veux, de peur de ne pas être obéi.
Tout en effet prêche la désobéissance au jeune homme. C'est d'abord la loi qui l'autorise à s'engager dans l'armée à dix-huit ans sans le consentement de son père, et lui donne ainsi la première leçon d'indépendance, la première tentationdes coups de tête. C'est ensuite le mouvement social, qui, ouvrantaux jeunes gens toutes les carrières publiques ou privées beaucoup plus tôt qu'autrefois, avance en eux l'heure de l'ambition et le désir de l'action personnelle. Dans un pays où l'on est quelquefois industriel ou commerçant à vingt ans, notaire, agent de change ou député à vingt-cinq, on ne peut pas rester mineur jusqu'à vingt et un. Enfin, c'est l'esprit général du temps, cet esprit d'égalité que les jeunes gens respirent, avec l'air même, dans les collèges, dans la famille, dans les théâtres, dans les réunions privées, dans les livres, dans les journaux, et qui se manifeste chez eux par trois dispositions principales : le dédain de l'expérience; l'impatience de la tradition, et la confiance en soi.
A ces faits généraux, s'en ajoutent d'autres plus particuliers et aussi importants.
Aujourd'hui, les fils et les pères ne sont presque du même avis sur rien. En politique, en philosophie, en littérature, en religion, le dissentiment entre eux est complet et manifeste.
Autrefois les fils cachaient ou atténuaient cette divergence d'opinions; aujourd'hui ils l'affichent, et volontiers l'exagèrent. Autrefois les fils croyaient bien que leur père avait quelquefois tort; mais aujourd'hui ils croient toujours avoir raison. Autrefois leurs sentiments respectifs différaient comme leurs âges; aujourd'hui ils diffèrent en sens inverse de leurs âges. Ce sont les pères qui sont jeunes, ce sont les fils qui sont mûrs. Ce sont les pères qui ont des illusions, ce sont les fils qui s'en moquent. Ce sont les pères qui croient à l'amour, ce sont les fils qui croient à l'argent. Ce sont les pères dont la fibre tressaille au seul mot des bords du Rhin, ce sont les fils qui traduisent patriotisme par chauvinisme.
On peut dire que le pouls des pères bat à quatrevingt pulsations par minute; le pouls des fils n'en a guère que soixante : la fièvre a changé d'âge.
Je ne prétends pas poser là une règle absolue, j'y pourrais opposer moi-même de nombreuses
exceptions; mais en général, dans les classes aisées, les tils sont plus positifs, plus calculateurs que leurs pères, et un célèbre exilé a pu dire sans trop d'exagération : « C'est étrange! En France, je ne trouve de gens jeunes qu'à partir de quarante ans.' Il est pourtant une question où la jeunesse reste ou redevient la jeunesse : c'est la liberté. Rien de plus évident que le réveil des idées de liberté parmi les jeunes gens. Leur salut est là! Quand cette étincelle brille dans le coin d'une âme, soyez sûr que le foyer se ranimera bientôt tout entier. C'est à la liberté qu'on peut appliquer le mot de l'Évangile : Aimez -la, et vous aurez tout le reste par surcroît !
Mais, sur ce point encore, il y a antagonisme entre les pères et les fils; les pères libéraux sont monarchiques; les fils libéraux sont républicains.
Enfin, je trouve une autre cause de désaccord et de lutte dans une maladie sociale qui nous vient d'Angleterre , qui date de trente ou quarante ans à peu près, et qui a infecté une partie de la jeunesse, c'est la passion du comfort. Je rends grâce au développement du bien-être dans le peuple des villes et
des campagnes, car le bien-être chez l'ouvrier et le paysan signifie santé. Ce sont les murailles mieux blanchies, les vêtements plus chauds, la nourriture plus abondante, les maisons mieux entretenues, qui ont chassé les fièvres de nos villages, les épidémies de nos ateliers, de nos manufactures et de nos mansardes. Le bien-être a introduit sous le toit des classes populaires leurs trois meilleurs amis : l'air, le jour et l'eau !
Dans les classes aisées, rien de pareil. Avec le comfort y sont entrés les plus mortels ennemis de la jeunesse : car comfort y veut dire luxe, mollesse et oisiveté. Qu'est devenu le temps où le mot : une chambre de jeune homme, représentait un petit logis dans la maison de nos parents, au cinquième étage, avec un plafond lambrissé et parfois une fenêtre en tabatière? Pour nous chauffer, un poêle; pour travailler, une table de bois blanc; pour nous laver, un pot à l'eau et une cuvette en porcelaine grossière ; pour nous regarder, un miroir de quelques centimètres dans un cadre de bois peint; pour enfermer nos habits, une commode bien incommode; pour garantir nos pieds du froid des carreaux, un morceau de tapis placé sous li
table; pour nous asseoir, trois chaises, et cliez les plus riches, une vieille bergère.
Entrez aujourd'hui dans la chambre d'un jeune homme riche; il n'y a pas de quoi s'y asseoir, il n'y a plus que de quoi s'y coucher. Ce ne sont que fauteuils renversés, fauteuils à bascule, fauteuils à oreillers, larges divans à larges coussins, rideaux ouatés, cheminée doublée de calorifère, tapis épais comme une toison ! Et quel cabinet de toilette ! Suis-je chez une princesse du quartier Bréda, ou chez le fils d'un président de tribunal? Un outillage jx)ur les mains à se croire devant la vitrine d'un coutelier! Vingt flacons d'essences diverses! Un système de brosses aussi ingénieux que compliqué : il y en a de recourbées en creux, il y en a de recourbées en relief! Il y en a de longues, il y en a de larges ! il y en a de dures, il y en a de moelleuses ! Toute la simplicité de la maison est réfugiée dans la chambre du père, voire de la fille! Même recherche pour la table. Certes, nous ne dédaignions pas jadis un bon dîner, et nous savions faire fête à une bouteille de vin; mais au moins nous ne nous y connaissions pas! Aujourd'hui, les jeunes gens sont gourmets, délicats, difficiles. Ils font de
l'amour du comfort un dilettantisme! Où est le mal? dira-t-on. Le mal, c'est qu'on ne travaille pas dans un fauteuil renversé ! Le mal, c'est qu'on devient esclave d'un bon tapis et d'un bon mets! Le mal, c'est qu'on hésite à entreprendre un voyage dur, mais utile, parce qu'on ne peut pas traîner tout son attirail de coiffeur avec soi ! Le mal, enfin, c'est qu'on en arrive à sacrifier même sa conscience à son cher comfort, et que dans toutes les questions de mariage, de profession, d'emplois publics, c'est-à-dire d'avenir, d'amour, de considération, de dignité, d'honneur, parfois, le bien-être, le tyrannique bien-être entre en lutte avec les plus strictes obligations, et qu'il en triomphe, car il s'appelle d'un nom plus puissant que le nom de la passion même, il s'appelle Vhahilude. Oui ! l'habitude, cette pâle compagne de la vieillesse, cette triste sœur de la manie, l'habitude règne parmi beaucoup déjeunes gens comme n'y règne pas l'amour. De là, des pères aux fils, mille reproches légitimes repoussés par mille réponses souvent amères; de là enfin mille débats incessants, sur le vrai champ de bataille de la famille, sur la question d'argent! Autrefois, un père, même riche, se croyait gêné-
reux quand il assurait à son fils, le logis, la table, et une somme annuelle de douze ou quinze cents francs. Il arrivait souvent sans doute que le budget se soldait par un déficit ou par un emprunt ; les comédies du dix-septième et du dix-huitième siècle nous montrent tous les expédients des fils pour forcer la caisse paternelle à s'ouvrir; mais contraint ou volontaire, le don du père restait un don. C'était son bien qu'on lui prenait ou qu'il laissait prendre. Aujourd'hui, les fils se regardent volontiers comme co-propriétaires du bien paternel; ils comptent moins ce que le père donne que ce qu'il garde, et beaucoup d'entre eux trouveraient juste de cumuler les avantages du système américain et du système français, c'est-à-dire d'être indépendants comme les jeunes Yankees que leurs pères ne dotent pas, et pensionnés comme nos fils dont nous restons les caissiers, même quand nous ne sommes plus leurs maîtres.
Voilà un bien sombre tableau ! On ne me repro chera certes pas de l'avoir embelli. On ne m'accusera pas de cet opticisme aveugle, qui ne croit au bien que parce qu'il ne voit pas le mal, ou le nie. Oui I je vois le mal ! je le vois tel qu'il est, profond, tenace! Je le signale! je le déplore! Mais , ce devoir rempli , quel parti prendre ? Continuer à se lamenter et dire anathème à la famille moderne? On n'empêche pas sa maison de brûler en criant : Ma maison brûle. Faire appel aux lois et à l'esprit de la famille d'autrefois? On ne refait pas aujourd'hui avec hier. Que faut-il donc? Regarder le danger, comme nous l'avons fait, en face, résolument, et trouver, dans sa grandeur même, la force de le conjurer. Espérez contre l'espoir, sperate co.itra spcm, a dit saint
Paul! Voilà le cri qui doit partir du cœur de tous les hommes dévoués aux idées du dix-neuvième siècle. Le mal qui travaille la famille une fois constaté, notre devoir est de nous pencher ardemment vers elle, non pas comme un anatomiste sur un cadavre, mais comme un médecin sur un malade et de chercher dans les profondeurs les plu. '3 intimes de son organisme , le principe vital qui doit la guérir.
Un fait me frappe tout d'abord. Dans les désaccords de la famille actuelle, quels sont les coupcbles? Les fils. Qui faut-il corriger? Les pères. En effet, tout le monde dit, et je dis avec tout le monde, que les fils sont mal élevés. Mais, qui les élève? les pères. Il faut donc élever les pères! Le progrès doit commencer par eux puisqu'il ne peut venir que d'eux. Ce progrès, cette éducation, en quoi consisteront-ils? D'abord, et avant tout, à convaincre les parents, qu'en dépit des désordres qui l'accompagnent, la transformation de la famille est légitime et utile, car elle n'est qu'un des côtés de la transformation générale de la société.
Je trouve ici, dès le début, pour adversaires, des
esprits sincèrement libéraux*. Ils nous disent : « Nous admettons l'esprit moderne dans la vie so- « ciale et publique, parce que, là, il régénère, mais ce nous le repoussons dans la vie privée, parce que, « là, il ne fait que détruire ! « A quoi je leur réponds, ou plutôt l'histoire leur répond : La famille et la société ont subi toutes deux les mêmes transformations. Ce sont les mêmes idées, les mêmes sentiments qui, depuis dix-huit cents ans, ont graduellement affranchi les roturiers et les fils. C'est au nom des mêmes doctrines qu'on a brisé le droit d'aînesse et le droit de corvée. C'est le même code qui a proclamé tous les citoyens égaux devant la loi et tous les enfants égaux devant le père. C'est le même esprit de justice qui a arraché les sujets à l'omnipotence du souverain et les fils à l'omnipotence paternelle. Enfin ces deux révolutions se résument toutes deux dans le même fait : l'avénement de tout être humain au titre de créature immortelle et libre ! Pourquoi donc faudrait-il qu'aujourd'hui ce progrès se dédoublât? Pourquoi ces
1. Voir un article très-vif et très-spirituel de M. Cuvillier- Fieury. Nouveaux mélanges et portraits littéraires. Michel- Lé vy.
deux réformes nées le même jour, poursuivant le même but, et qui y ont marché depuis dix-huit siècles sans s'arrêter ni se séparer jamais, doiventelles aujourd'hui se disjoindre, et comment ce qui est un droit et un bienfait pour l'une peut-il être un péril et une usurpation pour l'autre ?
En effet, aux yeux de tout observateur attentif, il en est de la famille comme de la société. En apparence, tout s'y décompose, mais, en réalité, tout s'y métamorphose. Ce n'est pas un édifice en démolition, c'est un édifice en reconstruction. Citons en la preuve la plus frappante : certes, il n'est personne qui puisse le nier ; l'autorité paternelle diminue, et c'est là un grand mal. Mais qui amène cette diminution? Deux causes : la prédominance de la tendresse dans le cœur des pères , la prédominance du sentiment d'individualité dans l'esprit des jeunes gens. Hé bien, la tendresse et l'individualité prédominantes sont elles un mal absolu? Non! elles sont un mal relatif, c'est-à-dire un bien dont nous usons mal; ce sont, comme la liberté et l'égalité, deux instruments excellents, mais nouveaux et dont nous ne savons pas nous servir. Apprenons-en le maniement et
ils nous aideront à reconstituer cette autorité même qu'ils semblaient devoir renverser.
Je veux prendre pour exemple, le principe le plus contesté, peut-être parce qu'il est le moins compris, le principe d'individualité.
J'appelle individualité, non pas l'égoïsme qui concentre toutes ses pensées sur soi, non pas la personnalité envieuse qui compte comme souffrance tout bonheur arrivant aux autres, non pas même l'individualisme qui nous isole de nos semblables, mais ce sentiment intime, profond et sacré qui fait que chacun se sent quelqu'un et veut être quelqu'un ^
Hé bien! que doit faire le père en le trouvant. Le comprimer? dans le cœur de son fils? Cette compression amènera, selon le caractère du fils, la révolte ou l'hypocrisie. Le laisser sans direction et livré à lui-même? Cette faiblesse pro-
]. Ce principe est le grand moteur du monde moderne. Il est l'âme de toutes les ambitions et de tous les progrès. Il est même le seul fondement solide de l'esprit d'association. Une association n'est féconde, que si tous les membres y apportent comme première mise de fonds une -valeur individuelle, s'ils y comptent comme des chiffres et non comme des zéros. Autrement ce n'est pas une association, c'est un troupeau et un berger.
duira ce qu'elle produit aujourd'hui : l'outrecuidance, l'égoïsme et la mollesse.
Mais, au contraire, que le père cultive ce sentiment dans son fils, qu'il lui dise : « Tu aspires à l'indépendance ; tu veux, selon l'expression favorite de ton âge, être ton maître!... Soit! mon seul but, en t'élevant, a été de t'apprendre à te passer de moi. Seulement, grande serait ton erreur, si tu croyais que cette indépendance n'a pas de chaînes, et que ce droit n'entraine pas de devoirs. Rien de plus accablant que la possession de soi-même! Tu es dans la position des nations qui veulent être libres. Prends-en donc les charges en même temps que les bénéfices, et apprends à quel prix on se gouverne soi-même! » Alors, que ce père entre dans le détail de cette vie nouvelle! Qu'il en montre au jeune homme toutes les difficultés et tous les déboires! Qu'il lui en impose tous les sacrifices! Qu'il la lui fasse pratiquer dans tout ce qu'elle a de rude et d'amer! Qu'il lui enseigne enfin, sous toutes formes, cette saine et forte doctrine qui est la compagne nécessaire de toute liberté : la doctrine de la respcnsabilitè personnelle.
Qu'arrivera-t-il alors? Que fera le jeune homme ,
si, comme je le suppose, il a été préparé par toute son éducation à ce langage et à cet affranchissement? Il inaugurera peut-être ses premiers jours de liberté par quelques écarts, par quelques fautes ; mais bientôt, sous la rude discipline de la vie, il sentira, sans abdiquer son droit sur lui-même, il sentira naître dans son àme deux sentiments connexes, la défiance de soi, la confiance en son père; et ce père ressaisira bien vite , comme conseiller et comme ami, je ne dis pas le pouvoir, il n'en veut pas lui-même, mais l'autorité dont il semble avoir fait le sacrifice.
Ici une distinction est nécessaire , et il importe de bien séparer deux choses fort dissemblables et que l'on confond toujours : l'autorité et le pouvoir.
Le pouvoir est un fait : il agit par la force matérielle ou par la voie légale, mais il n'a que la valeur d'un fait; ceux qui l'exercent n'ont pas besoin, pour l'exercer, de l'adhésion de ceux qui le subissent Les uns pèsent, les autres plient, et le pouvoir est complet.
Tout autre nous apparaît l'autorité. Elle est chose morale ; c'est sur les âmes quelle doit régner. Il lui faut le consentement de ceux qui se courbent
SOUS son empire; elle suppose la vertu dans celui qui l'obtient, et la vénération dans celui qui l'accepte. Sans doute, l'autorité a souvent besoin du pouvoir pour se manifester; mais loin qu'il lui suffise , elle ne se déploie peut-être jamais avec autant de majesté et de souveraineté que quand elle se passe de lui. Dieu répand les fléaux ou l'abondance sur la terre ; Dieu renverse les empires ou élève les nations; voilà l'image de son pouvoir. Dieu touche et soumet les cœurs par la seule influence de l'amour qu'il inspire; il pénètre en nous et y règne , si je puis parler ainsi, par le seul rayonnement de ses perfections infinies; voilà l'image de son autorité. L'autorité et le pouvoir sont choses si différentes, que, certainement, de tous les souverains, le Grand Turc est celui qui a le plus de pouvoir et le moins d'autorité.
Ainsi, dans la famille, nul père ne déploya jamais • un aussi grand pouvoir paternel que le marquis de Mirabeau, puisqu'il a pu, sans aucun motif sérieux, faire enfermer à Vincennes, pendant plusieurs mois, son fils âgé de trente ans, marié, et officier dans l'armée. Mais quel père eut jamais
moins d'autorité? Il régnait sur les actes, sur le corps , sur la vie extérieure de son fils ; mais le point où s'adresse directement l'autorité, l'âme de son fils, lui échappait par la révolte.
Hé bien, ce n'est pas le pouvoir paternel qu'il faut reconstituer aujourd'hui, c'est l'autorité. Le code donne au père toute la puissance dont il a besoin ^ Ce n'est pas à la loi qu'il doit demander le rétablissement de son influence, c'est à luimême. Comment l'obtiendra-t-il? En la conquérant. Comment la conquerra-t-il? En la méritant. Qu'on se récrie contre un tel état de choses ! Soit! Mais je défie qu'on le nie. Le temps des pères absolus est passé ; le temps des pères constitutionnels est venu! Après tout, cette condition est-elle donc si dure? A quoi oblige-t-elle les pères? A se perfectionner toujours pour grandir toujours dans le cœur de leurs enfants ! A veiller sur toutes leurs
1. Qu'on relise le Code. Droit absolu de direction jusqu'à vingt et un ans. Droit de correction judiciaire jusqu'à seize. Droit d'opposition au mariage jusqu'à vingt-cinq. Droit absolu et complet de refus de dot. Droit partiel d'interdiction Que veut-on de plus? Je ne me lasserai jamais de le dire, le père qui ne fera pas du pouvoir avec de tels instruments n'en fera avec rien.
paroles et sur tous leurs actes pour ne pas apprendre le mal à leurs enfants ! à agir enfin de telle sorte qu'ils soient aussi vénérés à force d'être connus, que les pères d'autrefois l'étaient souvent à force d'être ignorés ! Un tel rôle est difficile, j'en conviens; mais qu'il ne soit pas noble, moralisateur, qu'il ne mérite pas, enfin, qu'on fasse tout effort pour le remplir, voilà ce que je ne saurais comprendre. La paternité en cela ne fait que subir la loi de toutes les grandes fonctions sociales d'aujourd'hui. Tout homme aujourd'hui qui gouverne quelque chose ou quelqu'un, a besoin d'un apprentissage nouveau, et se trouve en face de difficultés inconnues. Le souverain, le ministre, le juge, le maître, le prêtre ont une mission mille fois plus ardue aujourd'hui qu'autrefois ; car la fonction ne suffit plus pour honorer celui qui l'exerce , il faut que ce soit lui qui honore sa fonction. En estelle amoindrie ou rabaissée pour cela? Au contraire ! Une fonction s'élève en proportion des devoirs qu'elle impose, des vertus qu'elle suppose et des bienfaits qu'elle est forcée de répandre. Voilà pourquoi la paternité d'aujourd'hui me semble supérieure en principe à la paternité d'autrefois, et
voilà pourquoi aussi, en raison de sa supériorité même, elle est condamnée à des devoirs si difficiles et si nouveaux. Nous ne savons qu'à demi notre métier de parents, il faut l'apprendre.
Essayer un premier pas dans cet enseignement; prendre pour point de départ l'éducation des pères par les enfants et pour les enfants, voilà, en résumé , l'objet de la seconde partie de ce livre comme de la première. Je ne prétends pas avoir atteint le but, mais je crois utile d'y marcher, et j'ai été soutenu dans cette route difficile par le sentiment profond, éprouvé, pratiqué et perdu, hélas ! des bonheurs immenses et salutaires attachés à une telle vie paternelle. Quand j'entends les pères se plaindre des difficultés de leur rôle de père, des chagrins de leur rôle de père , je ne puis me défendre de leur dire : Vous n'oubliez qu'une chose qui efface tous ces chagrins, qui rend douces toutes ces difficultés, c'est votre nom même de pères. Vos enfants vous tourmentent? vos enfants vous préoccupent? soit! mais vous avez des enfants! Avoir des enfants! cette chère parole ne se comprend-elle donc que quand on n'en a pas ou quand on n'en a plus ! Pour moi je ne puis m'ex-
pliquer que ceux qui sont gratifiés par Dieu de cette félicité ineffable, se lamentent pour quelques ennuis attachés à sa possession , et ne trouvent pas, dans cette faveur même, la force d'en accepter toutes les charges, d'en remplir tous les devoirs, et d'en faire respecter tous les droits.
Je résume ma pensée en un mot.
Je ne veux ni des pères Goriot, ni des pères Cassandre, ni des pères camarades, ni des pères corn plaisants. Je veux qu'un père soit obéi même avant qu'il commande, mais pour que son autorité existe, il doit retremper son droit divin dans le droit humain, c'est à-dire le fonder sur les services et les vertus.
Un mot encore avant de rendre la parole à celui dont j'écris le journal.
Quelques esprits graves et que j'honore, ont regretté de trouver dans ce livre parmi des dissertations sérieuses et au milieu de la discussion des principes , quelques faits particuliers , quelques scènes d'existence privée, ce que l'on a appelé des anecdotes. A cela je réponds, que je ne suis pas un philosophe dogmatique. Je tâche de présenter une image vivante de la vie paternelle d'aujour-
d'hui. EIi bien, la vie comprend les faits comme les idées. Souvent même, elle fait tout à coup éclater à nos yeux certains événements domestiques, qui sont une démonstration mille fois plus saisissante des idées générales , que les plus profondes abstractions. C'est à ce titre et dans cette mesure, que je me suis souvenu, en faisant œuvre de moraliste, de mon métier d'auteur dramatique. On nous demande souvent d'appuyer nos comédies sur l'observation psychologique et morale! Pourquoi serait-il défendu d'animer çà et là les livres de doctrine par quelques tableaux dramatiques ; surtout si, comme j'ai tâché de le faire, on écarte avec grand soin toutes les combinaisons, tous les artilices nécessaires aux œuvres scéniques, pour n'emprunter au théâtre que le dialogue, et les situations simples quoique fortes que nous offre la vie de tous les jours.
Tel qu'il est, et sous cette forme peut-être un peu nouvelle, ce livre va mieux au but que je me propose, de convaincre par l'émotion autant que par le raisonnement, par l'exemple autant que par la leçon. Que les pères et les fils qui me liront, ne cherchent donc pas dans ces pages une
réponse méthodique à chacun des mille problèmes que soulève la question de la paternité moderne, mais la mise en lumière, vivante, pratique des principes de la société actuelle appliqués à la famille : surtout un sursum corda dans l'accomplissement des devoirs, comme dans l'exercice des droits, qui naissent pour eux de ces principes.